La Comédie humaine - Volume 04

Part 19

Chapter 194,009 wordsPublic domain

»N'étant ni lord Byron, ni Goethe, deux colosses de poésie et d'égoïsme, mais tout simplement l'auteur de quelques poésies estimées, je ne saurais réclamer les honneurs d'un culte. Je suis très peu martyr. J'ai tout à la fois du cœur et de l'ambition, car j'ai ma fortune à faire et suis encore jeune. Voyez-moi, comme je suis. La bonté du roi, les protections de ses ministres me donnent une existence convenable. J'ai toutes les allures d'un homme fort ordinaire. Je vais aux soirées de Paris, absolument comme le premier sot venu; mais dans une voiture dont les roues ne portent pas sur un terrain solidifié, comme le veut le temps présent, par des inscriptions de rente sur le Grand-Livre. Si je ne suis pas riche, je n'ai donc pas non plus le relief que donnent la mansarde, le travail incompris, la gloire dans la misère, à certains hommes qui valent mieux que moi, comme d'Arthez, par exemple. Quel dénoûment prosaïque allez-vous chercher aux fantaisies enchanteresses de votre jeune enthousiasme? Restons-en là. Si j'ai eu le bonheur de vous sembler une rareté terrestre, vous aurez été, pour moi, quelque chose de lumineux et d'élevé, comme ces étoiles qui s'enflamment et disparaissent. Que rien ne ternisse cet épisode de notre vie. En continuant ainsi, je pourrais vous aimer, concevoir une de ces passions folles qui font briser les obstacles, qui vous allument dans le cœur des feux dont la violence est inquiétante relativement à leur durée; et, supposez que je réussisse auprès de vous, nous finissons de la façon la plus vulgaire: un mariage, un ménage, des enfants... Oh! Bélise et Henriette Chrysale ensemble, est-ce possible?... Adieu, donc!»

IX.

A MONSIEUR DE CANALIS.

«Mon ami, votre lettre m'a fait autant de chagrin que de plaisir. Peut-être aurons-nous bientôt tout plaisir en nous lisant. Comprenez-moi bien. On parle à Dieu, nous lui demandons une foule de choses, il reste muet. Moi je veux trouver en vous les réponses que Dieu ne nous fait pas. L'amitié de mademoiselle de Gournay et de Montaigne ne peut-elle se recommencer? Ne connaissez-vous pas le ménage de Sismonde de Sismondi à Genève, le plus touchant intérieur que l'on connaisse et dont on m'a parlé, quelque chose comme le marquis et la marquise de Pescaire heureux jusque dans leur vieillesse? Mon Dieu! serait-il impossible qu'il existât, comme dans une symphonie, deux harpes qui, à distance, se répondent, vibrent, et produisent une délicieuse mélodie? L'homme, seul dans la création, est à la fois la harpe, le musicien et l'écouteur. Me voyez-vous inquiète à la manière des femmes ordinaires? Ne sais-je pas que vous allez dans le monde, que vous y voyez les plus belles et les plus spirituelles femmes de Paris? Ne puis-je présumer qu'une de ces sirènes daigne vous enlacer de ses froides écailles, et qu'elle a fait la réponse dont les prosaïques considérations m'attristent? Il est, mon ami, quelque chose de plus beau que ces fleurs de la coquetterie parisienne, il existe une fleur qui croît en haut de ces pics alpestres, nommés hommes de génie, l'orgueil de l'humanité qu'ils fécondent en y versant les nuages puisés avec leurs têtes dans les cieux; cette fleur, je la veux cultiver et faire épanouir, car ses sauvages et doux parfums ne nous manqueront jamais, ils sont éternels.

»Faites-moi l'honneur de ne croire à rien de vulgaire en moi. Si j'eusse été Bettina, car je sais à qui vous avez fait allusion, je n'aurais jamais été madame d'Arnim; et si j'avais été l'une des femmes de lord Byron, je serais à cette heure dans un couvent. Vous m'avez atteinte à l'endroit sensible. Vous ne me connaissez pas, vous me connaîtrez. Je sens en moi quelque chose de sublime dont on peut parler sans vanité. Dieu a mis dans mon âme la racine de cette plante hybride née au sommet de ces Alpes dont je viens de parler, et que je ne veux pas mettre dans un pot de fleurs, sur ma croisée, pour l'y voir mourir. Non, ce magnifique calice, unique, aux odeurs enivrantes, ne sera pas traîné dans les vulgarités de la vie; il est à vous, à vous sans qu'aucun regard le flétrisse, à vous à jamais! Oui, cher, à vous toutes mes pensées, même les plus secrètes, les plus folles; à vous un cœur de jeune fille sans réserve, à vous une affection infinie. Si votre personne ne me convient pas, je ne me marierai point. Je puis vivre de la vie du cœur, de votre esprit, de vos sentiments; ils me plaisent, et je serai toujours ce que je suis, votre amie. Il y a chez vous du beau dans le moral, et cela me suffit. Là, sera ma vie.

»Ne faites pas fi d'une jeune et jolie servante qui ne recule pas d'horreur à l'idée d'être un jour la vieille gouvernante du poëte, un peu sa mère, un peu sa ménagère, un peu sa raison, un peu sa richesse. Cette fille dévouée, si précieuse à vos existences, est l'Amitié pure et désintéressée, à qui l'on dit tout, qui écoute quelquefois en hochant la tête, et qui veille en filant à la lueur de la lampe, afin d'être là quand le poëte revient ou trempé de pluie ou maugréant. Voilà ma destinée si je n'ai pas celle de l'épouse heureuse et attachée à jamais: je souris à l'une comme à l'autre.

»Et croyez-vous que la France sera bien lésée parce que mademoiselle d'Este ne lui donnera pas deux ou trois enfants, parce qu'elle ne sera pas une madame Vilquin quelconque? Quant à moi, jamais je ne serai vieille fille. Je me ferai mère par la bienfaisance et par ma secrète coopération à l'existence d'un homme grand à qui je rapporterai mes pensées et mes efforts ici-bas. J'ai la plus profonde horreur de la vulgarité. Si je suis libre, si je suis riche, je me sais jeune et belle, je ne serai jamais ni à quelque niais sous prétexte qu'il est le fils d'un pair de France, ni à quelque négociant qui peut se ruiner en un jour, ni à quelque bel homme qui sera la femme dans le ménage, ni à aucun homme qui me ferait rougir vingt fois par jour d'être à lui. Soyez bien tranquille à ce sujet. Mon père a trop d'adoration pour mes volontés, il ne les contrariera jamais. Si je plais à mon poëte, s'il me plaît, le brillant édifice de notre amour sera bâti si haut, qu'il sera parfaitement inaccessible au malheur: je suis une aiglonne, et vous le verrez à mes yeux. Je ne vous répéterai pas ce que je vous ai dit déjà, mais je le mets en moins de mots en vous avouant que je serai la femme la plus heureuse d'être emprisonnée par l'amour, comme je le suis en ce moment par la volonté paternelle. Eh! mon ami, réduisons à la vérité du roman ce qui nous arrive par ma volonté.

»Une jeune fille, à l'imagination vive, enfermée dans une tourelle, se meurt d'envie de courir dans le parc où ses yeux seulement pénètrent; elle invente un moyen de desceller sa grille, elle saute par la croisée, escalade le mur du parc, et va folâtrer chez le voisin. C'est un vaudeville éternel!... Eh bien! cette jeune fille est mon âme, le parc du voisin est votre génie. N'est-ce pas bien naturel? A-t-on jamais vu de voisin qui se soit plaint de son treillage cassé par de jolis pieds? Voilà pour le poëte. Mais le sublime raisonneur de la comédie de Molière veut-il des raisons! En voici.

»Mon cher Géronte, ordinairement les mariages se font au rebours du sens commun. Une famille prend des renseignements sur un jeune homme. Si le Léandre fourni par la voisine ou pêché dans un bal n'a pas volé, s'il n'a pas de tare visible, s'il a la fortune qu'on lui désire, s'il sort d'un collége ou d'une École de Droit, ayant satisfait aux idées vulgaires sur l'éducation, et s'il porte bien ses vêtements, on lui permet de venir voir une jeune personne, lacée dès le matin, à qui sa mère ordonne de bien veiller sur sa langue, et recommande de ne rien laisser passer de son âme, de son cœur sur sa physionomie, en y gravant un sourire de danseuse achevant sa pirouette, armée des instructions les plus positives sur le danger de montrer son vrai caractère, et à qui l'on recommande de ne pas paraître d'une instruction inquiétante. Les parents, quand les affaires d'intérêt sont bien convenues entre eux, ont la bonhomie d'engager les prétendus à se connaître l'un l'autre, pendant des moments assez fugitifs où ils sont seuls, où ils causent, où ils se promènent, sans aucune espèce de liberté, car ils se savent déjà liés. Un homme se costume alors aussi bien l'âme que le corps, et la jeune fille en fait autant de son côté. Cette pitoyable comédie, entremêlée de bouquets, de parures, de parties de spectacle, s'appelle _faire la cour à sa prétendue_. Voilà ce qui m'a révoltée, et je veux faire succéder le mariage légitime à quelque long mariage des âmes. Une jeune fille n'a, dans toute sa vie, que ce moment où la réflexion, la seconde vue, l'expérience lui soient nécessaires. Elle joue sa liberté, son bonheur, et vous ne lui laissez ni le cornet, ni les dés; elle parie, elle fait galerie. J'ai le droit, la volonté, le pouvoir, la permission de faire mon malheur moi-même, et j'en use, comme fit ma mère qui, conseillée par l'instinct, épousa le plus généreux, le plus dévoué, le plus aimant des hommes, aimé dans une soirée pour sa beauté. Je vous sais libre, poëte et beau. Soyez sûr que je n'aurais pas choisi pour confident l'un de vos confrères en Apollon déjà marié. Si ma mère fut séduite par la Beauté qui peut-être est le génie de la Forme, pourquoi ne serais-je pas attirée par l'esprit et la forme réunis?

»Serais-je plus instruite en vous étudiant par correspondance qu'en commençant par l'expérience vulgaire des quelques mois de _cour_? Ceci est la question, dirait Hamlet. Mais mon procédé, mon cher Chrysale, a du moins l'avantage de ne pas compromettre nos personnes. Je sais que l'amour a ses illusions, et toute illusion a son lendemain. Là se trouve la raison de tant de séparations entre amants qui se croyaient liés pour la vie. La véritable épreuve est la souffrance et le bonheur. Quand, après avoir passé par cette double épreuve de la vie, deux êtres y ont déployé leurs défauts et leurs qualités, qu'ils y ont observé leurs caractères, alors ils peuvent aller jusqu'à la tombe en se tenant par la main; mais, mon cher Argante, qui vous dit que notre petit drame commencé n'a pas d'avenir?... En tout cas, n'aurons-nous pas joui du plaisir de notre correspondance?...

»J'attends vos ordres, monseigneur, et suis de grand cœur

»Votre servante, »O. D'ESTE-M.»

X.

A MADEMOISELLE O. D'ESTE-M.

«Tenez, vous êtes un démon, je vous aime, est-ce là ce que vous désiriez, fille originale! Peut-être voulez-vous seulement occuper votre oisiveté de province par le spectacle des sottises que peut faire un poëte? Ce serait une bien mauvaise action. Vos deux lettres accusent précisément assez de malice pour inspirer ce doute à un Parisien. Mais je ne suis plus maître de moi, ma vie et mon avenir dépendent de la réponse que vous me ferez. Dites-moi si la certitude d'une affection sans bornes, accordée dans l'ignorance des conventions sociales, vous touchera; enfin si vous m'admettez à vous rechercher... Il y aura bien assez d'incertitudes et d'angoisses pour moi dans la question de savoir si ma personne vous plaira. Si vous me répondez favorablement, je change ma vie et dis adieu à bien des ennuis que nous avons la folie d'appeler le bonheur. Le bonheur, ma chère belle inconnue, il est ce que vous rêvez: une fusion complète des sentiments, une parfaite concordance d'âme, une vive empreinte du beau idéal (ce que Dieu nous permet d'en avoir ici-bas) sur les actions vulgaires de la vie au train de laquelle il faut bien obéir, enfin la constance du cœur plus prisable que ce que nous nommons la fidélité.

»Peut-on dire qu'on fait des sacrifices dès qu'il s'agit d'un bien suprême, le rêve des poëtes, le rêve des jeunes filles, le poëme qu'à l'entrée de la vie, et dès que la pensée essaie ses ailes, chaque belle intelligence a caressé de ses regards et couvé des yeux pour le voir se briser dans un achoppement aussi dur que vulgaire; car, pour la presque totalité des hommes, le pied du Réel se pose aussitôt sur cet œuf mystérieux qui n'éclôt presque jamais. Aussi ne vous parlerai-je pas encore de moi, ni de mon passé, ni de mon caractère, ni d'une affection quasi maternelle d'un côté, filiale du mien, que vous avez déjà gravement altérée, et dont l'effet sur ma vie expliquerait le mot de sacrifice. Vous m'avez déjà rendu bien oublieux, pour ne pas dire ingrat: est-ce assez pour vous? Oh! parlez, dites un mot, et je vous aimerai jusqu'à ce que mes yeux se ferment, comme le marquis de Pescaire aima sa femme, comme Roméo sa Juliette, et fidèlement. Notre vie, pour moi du moins, sera cette _félicité sans trouble_ dont parle Dante comme étant l'élément de son Paradis, poëme bien supérieur à son Enfer. Chose étrange, ce n'est pas de moi, mais de vous que je doute dans les longues méditations par lesquelles je me suis plu, comme vous, peut-être, à embrasser le cours chimérique d'une existence rêvée. Oui, chère, je me sens la force d'aimer ainsi, d'aller vers la tombe avec une douce lenteur et d'un air toujours riant, en donnant le bras à une femme aimée, sans jamais troubler le beau temps de l'âme. Oui, j'ai le courage d'envisager notre double vieillesse, de nous voir en cheveux blancs, comme le vénérable historien de l'Italie, encore animés de la même affection, mais transformés selon l'esprit de chaque saison. Tenez, je ne puis plus n'être que votre ami. Quoique Chrysale, Oronte et Argante revivent, dites-vous, en moi, je ne suis pas encore assez vieillard pour boire à une coupe tenue par les charmantes mains d'une femme voilée sans éprouver un féroce désir de déchirer le domino, le masque, et de voir le visage. Ou ne m'écrivez plus, ou donnez-moi l'espérance. Que je vous entrevoie ou je quitte la partie. Faut-il vous dire adieu? Me permettez-vous de signer,

»Votre ami?»

XI.

A MONSIEUR DE CANALIS.

«Quelle flatterie! avec quelle rapidité le grave Anselme est devenu le beau Léandre? A quoi dois-je attribuer un tel changement? est-ce à ce noir que j'ai mis sur du blanc, à ces idées qui sont aux fleurs de mon âme ce qu'est une rose dessinée au crayon noir aux roses du parterre? ou au souvenir de la jeune fille prise pour moi, et qui est à ma personne ce que la femme de chambre est à la maîtresse? Avons-nous changé de rôle? Suis-je la Raison? êtes-vous la Fantaisie? Trêve de plaisanterie. Votre lettre m'a fait connaître d'enivrants plaisirs d'âme, les premiers que je ne devrai pas aux sentiments de la famille. Que sont, comme a dit un poëte, les liens du sang qui ont tant de poids sur les âmes ordinaires en comparaison de ceux que nous forge le ciel dans les sympathies mystérieuses? Laissez moi vous remercier... Non, on ne remercie pas de ces choses... soyez béni du bonheur que vous m'avez causé; soyez heureux de la joie que vous avez répandue dans mon âme. Vous m'avez expliqué quelques apparentes injustices de la vie sociale. Il y a je ne sais quoi de brillant dans la gloire, de mâle, qui ne va bien qu'à l'Homme, et Dieu nous a défendu de porter cette auréole en nous laissant l'amour, la tendresse pour en rafraîchir les fronts ceints de sa terrible lumière. J'ai senti ma mission, ou plutôt vous me l'avez confirmée.

»Quelquefois, mon ami, je me suis levée le matin dans un état d'inconcevable douceur. Une sorte de paix, tendre et divine, me donnait l'idée du ciel. Ma première pensée était comme une bénédiction. J'appelais ces matinées, mes petits levers d'Allemagne, en opposition avec mes couchers de soleil du Midi, pleins d'actions héroïques, de batailles, de fêtes romaines, et de poëmes ardents. Eh bien! après avoir lu cette lettre où vous ressentez une fiévreuse impatience, moi j'ai eu dans le cœur la fraîcheur d'un de ces célestes réveils où j'aimais l'air, la nature, et me sentais destinée à mourir pour un être aimé. Une de vos poésies, le _Chant d'une jeune fille_, peint ces moments délicieux où l'allégresse est douce, où la prière est un besoin, et c'est mon morceau favori. Voulez-vous que je vous dise toutes mes flatteries en une seule: je vous crois digne d'être moi!...

»Votre lettre, quoique courte, m'a permis de lire en vous. Oui, j'ai deviné vos mouvements tumultueux, votre curiosité piquée, vos projets, tous les fagots apportés (par qui?) pour les bûchers du cœur. Mais je n'en sais pas encore assez sur vous pour satisfaire à votre demande. Écoutez, cher, le mystère me permet cet abandon qui laisse voir le fond de l'âme. Une fois vue, adieu notre mutuelle connaissance. Voulez-vous un pacte? Le premier conclu vous fut-il désavantageux? vous y avez gagné mon estime. Et c'est beaucoup, mon ami, qu'une admiration qui se double de l'estime. Écrivez-moi d'abord votre vie en peu de mots; puis racontez-moi votre existence à Paris, au jour le jour, sans aucun déguisement, et comme si vous causiez avec une vieille amie: eh bien! après, je ferai faire un pas à notre amitié. Je vous verrai, mon ami, je vous le promets. Et c'est beaucoup... Tout ceci, cher, n'est ni une intrigue, ni une aventure, je vous en préviens, il ne peut en résulter aucune espèce de galanterie, ainsi que vous dites entre hommes. Il s'agit de ma vie, et ce qui me cause parfois d'affreux remords sur les pensées que je laisse envoler par troupes vers vous, il s'agit de celle d'un père et d'une mère adorés, à qui mon choix doit plaire et qui doivent trouver un vrai fils dans mon ami.

»Jusqu'à quel point vos esprits superbes, à qui Dieu donne les ailes de ses anges sans leur en donner toujours la perfection, peuvent-ils se plier à la famille, à ses petites misères?... Quel texte médité déjà par moi. Oh! si j'ai dit, dans mon cœur, avant de venir à vous: «Allons!...» je n'en ai pas moins eu le cœur palpitant dans la course, et je ne me suis dissimulé ni les aridités du chemin, ni les difficultés de l'alpe que j'avais à gravir. J'ai tout embrassé dans de longues méditations. Ne sais-je pas que les hommes éminents comme vous l'êtes ont connu l'amour qu'ils ont inspiré, tout aussi bien que celui qu'ils ont ressenti, qu'ils ont eu plus d'un roman, et que vous surtout, en caressant ces chimères de race que les femmes achètent à des prix fous, vous vous êtes attiré plus de dénoûments que de premiers chapitres. Et néanmoins je me suis écriée: «Allons!» parce que j'ai plus étudié que vous ne le croyez la géographie de ces grands sommets de l'Humanité taxés par vous de froideur. Ne m'avez-vous pas dit de Byron et de Goethe qu'ils étaient deux colosses d'égoïsme et de poésie? Hé! mon ami, vous avez partagé là l'erreur dans laquelle tombent les gens superficiels; mais peut-être était-ce chez vous générosité, fausse modestie, ou désir de m'échapper? Permis au vulgaire, et non à vous, de prendre les effets du travail pour un développement de la personnalité. Ni lord Byron, ni Goethe, ni Walter Scott, ni Cuvier, ni l'inventeur, ne s'appartiennent, ils sont les esclaves de leur idée; et cette puissance mystérieuse est plus jalouse qu'une femme, elle les absorbe, elle les fait vivre et les tue à son profit. Les développements visibles de cette existence cachée ressemblent en résultat à l'égoïsme; mais comment oser dire que l'homme qui s'est vendu au plaisir, à l'instruction ou à la grandeur de son époque, est égoïste? Une mère est-elle atteinte de personnalité quand elle immole tout à son enfant?... Eh bien! les détracteurs du génie ne voient pas sa féconde maternité! voilà tout. La vie du poëte est un si continuel sacrifice qu'il lui faut une organisation gigantesque pour pouvoir se livrer aux plaisirs d'une vie ordinaire; aussi, dans quels malheurs ne tombe-t-il pas, quand, à l'exemple de Molière, il veut vivre de la vie des sentiments, tout en les exprimant dans leurs plus poignantes crises; car, pour moi, superposé à sa vie privée, le comique de Molière est horrible. Pour moi, la générosité du génie est quasi divine, et je vous ai placé dans cette noble famille de prétendus égoïstes. Ah! si j'avais trouvé la sécheresse, le calcul, l'ambition, là où j'admire toutes mes fleurs d'âme les plus aimées, vous ne savez pas de quelle longue douleur j'eusse été atteinte! J'ai déjà rencontré le mécompte assis à la porte de mes seize ans! Que serais-je devenue en apprenant à vingt ans que la gloire est menteuse, en voyant celui qui, dans ses œuvres, avait exprimé tant de sentiments cachés dans mon cœur, ne pas comprendre ce cœur quand il se dévoilait pour lui seul? O mon ami, savez-vous ce qui serait advenu de moi? vous allez pénétrer dans l'arrière de mon âme. Eh bien! j'aurais dit à mon père: «Amenez-moi le gendre qui sera de votre goût, j'abdique toute volonté, mariez-moi pour vous!» Et cet homme eût été notaire, banquier, avare, sot, homme de province, ennuyeux comme un jour de pluie, vulgaire comme un électeur du petit collége; il eût été fabricant, ou quelque brave militaire sans esprit, il aurait eu la servante la plus résignée et la plus attentive en moi. Mais, horrible suicide de tous les moments! jamais mon âme ne se serait dépliée au jour vivifiant d'un soleil aimé! Aucun murmure n'aurait révélé ni à mon père, ni à ma mère, ni à mes enfants, le suicide de la créature qui, dans ce moment, ébranle les barreaux de sa prison, qui lance des éclairs par mes yeux, qui vole à pleines ailes vers vous, qui se pose comme une Polymnie à l'angle de votre cabinet en y respirant l'air, en y regardant tout d'un œil doucement curieux. Quelquefois dans les champs, où mon mari m'aurait menée, en m'échappant à quelques pas de mes marmots, en voyant une splendide matinée, secrètement, j'eusse jeté quelques pleurs bien amers. Enfin j'aurais eu, dans mon cœur, et dans un coin de ma commode, un petit trésor pour toutes les filles abusées par l'amour, pauvres âmes poétiques, attirées dans les supplices par des sourires!... Mais je crois en vous, mon ami. Cette croyance rectifie les pensées les plus fantasques de mon ambition secrète; et par moments, voyez jusqu'où va ma franchise, je voudrais être au milieu du livre que nous commençons, tant je me sens de fermeté dans mon sentiment, tant de force au cœur pour aimer, tant de constance par raison, tant d'héroïsme pour le devoir que je me crée, si l'amour peut jamais se changer en devoir!

»S'il vous était donné de me suivre dans la magnifique retraite où je nous vois heureux, si vous connaissiez mes projets, il vous échapperait une phrase terrible où serait le mot folie, et peut-être serais-je cruellement punie d'avoir envoyé tant de poésie à un poëte. Oui, je veux être une source, inépuisable comme un beau pays, pendant les vingt ans que nous accorde la nature pour briller. Je veux éloigner la satiété par la coquetterie et la recherche. Je serai courageuse pour mon ami, comme les femmes le sont pour le monde. Je veux varier le bonheur, je veux mettre de l'esprit dans la tendresse, du piquant dans la fidélité. Ambitieuse, je veux tuer les rivales dans le passé, conjurer les chagrins extérieurs par la douceur de l'épouse, par sa fière abnégation, et avoir, pendant toute la vie, ces soins du nid que les oiseaux n'ont que pendant quelques jours. Cette immense dot, elle appartenait, elle devait être offerte à un grand homme, avant de tomber dans la fange des transactions vulgaires. Trouvez-vous maintenant ma première lettre une faute? Le vent d'une volonté mystérieuse m'a jetée vers vous, comme une tempête apporte un rosier au cœur d'un saule majestueux. Et dans la lettre que je tiens là, sur mon cœur, vous vous êtes écrié, comme votre ancêtre:--Dieu le veut! quand il partit pour la croisade.

»Ne direz-vous pas: Elle est bien bavarde! Autour de moi, tous disent:--Elle est bien taciturne, mademoiselle!

»O. D'ESTE-M.»