La Comédie humaine - Volume 01
Part 49
L'avocat plaidait alors deux ou trois fois par semaine. Quoique accablé d'affaires, il suffisait au Palais, au contentieux du commerce, à la Revue, et restait dans un profond mystère en comprenant que plus son influence serait sourde et cachée, plus réelle elle serait. Mais il ne négligeait aucun moyen de succès, en étudiant la liste des électeurs bisontins et recherchant leurs intérêts, leurs caractères, leurs diverses amitiés, leurs antipathies. Un cardinal voulant être pape s'est-il jamais donné tant de soin?
Un soir, Mariette, en venant habiller Philomène pour une soirée, lui apporta, non sans gémir sur cet abus de confiance, une lettre dont la suscription fit frémir, et pâlir, et rougir mademoiselle de Watteville.
A MADAME LA DUCHESSE D'ARGAIOLO,
(_née princesse Soderini_),
A BELGIRATE,
_Lac Majeur_. ITALIE.
A ses yeux, cette adresse brilla comme dut briller _Mané_, _Thecel_, _Pharès_, aux yeux de Balthasar. Après avoir caché la lettre, elle descendit pour aller avec sa mère chez madame de Chavoncourt. Pendant cette soirée, Philomène fut assaillie de remords et de scrupules. Elle avait éprouvé déjà de la honte d'avoir violé le secret de la lettre d'Albert à Léopold. Elle s'était demandé plusieurs fois si, sachant ce crime, infâme en ce qu'il est nécessairement impuni, le noble Albert l'estimerait? Sa conscience lui répondait: Non! avec énergie. Elle avait expié sa faute en s'imposant des pénitences: elle jeûnait, elle se mortifiait en restant à genoux les bras en croix, et disant des prières pendant quelques heures. Elle avait obligé Mariette à ces actes de repentir. L'ascétisme le plus vrai se mêlait à sa passion, et la rendait d'autant plus dangereuse.
--Lirai-je? ne lirai-je pas cette lettre? se disait-elle en écoutant les petites de Chavoncourt. L'une avait seize et l'autre dix-sept ans et demi. Philomène regardait ses deux amies comme des petites filles, parce qu'elles n'aimaient pas en secret.
--Si je la lis, se disait-elle après avoir flotté pendant une heure entre non et oui, ce sera bien certainement la dernière. Puisque j'ai tant fait que de savoir ce qu'il écrivait à son ami, pourquoi ne saurais-je pas ce qu'il lui dit _à elle_? Si c'est un horrible crime, n'est-ce pas une preuve d'amour? O! Albert, ne suis-je pas ta femme?
Quand Philomène fut au lit, elle ouvrit cette lettre, datée de jour en jour, de manière à offrir à la duchesse une fidèle image de la vie et des sentiments d'Albert.
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«Ma chère âme, tout va bien. Aux conquêtes que j'ai faites, je viens d'en ajouter une précieuse: j'ai rendu service à l'un des personnages les plus influents aux élections. Comme les critiques, qui font les réputations sans jamais pouvoir s'en faire une, il fait les députés sans pouvoir jamais le devenir. Le brave homme a voulu me témoigner sa reconnaissance à bon marché, presque sans bourse délier, en me disant:--Voulez-vous aller à la Chambre? Je puis vous faire nommer député.--Si je me résolvais à entrer dans la carrière politique, lui ai-je répondu très-hypocritement, ce serait pour me vouer à la Comté que j'aime et où je suis apprécié.--Eh! bien, nous vous déciderons, et nous aurons par vous une influence à la Chambre, car vous y brillerez.
«Ainsi, mon ange aimé, quoi que tu dises, ma persistance aura sa couronne. Dans peu, je parlerai du haut de la tribune française à mon pays, à l'Europe. Mon nom te sera jeté par les cent voix de la Presse française!
«Oui, comme tu me le dis, je suis venu vieux à Besançon, et Besançon m'a vieilli encore; mais, comme Sixte-Quint, je serai jeune le lendemain de mon élection. J'entrerai dans ma vraie vie, dans ma sphère. Ne serons-nous pas alors sur la même ligne? Le comte Savaron de Savarus, ambassadeur je ne sais où, pourra certes épouser une princesse Soderini, la veuve du duc d'Argaiolo! Le triomphe rajeunit les hommes conservés par d'incessantes luttes. O ma vie! avec quelle joie ai-je sauté de ma bibliothèque à mon cabinet, devant ton cher portrait, à qui j'ai dit ces progrès avant de t'écrire! Oui, mes voix à moi, celles du vicaire général, celles des gens que j'obligerai et celles de ce client, assurent déjà mon élection.
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«Nous sommes entrés dans la douzième année, depuis l'heureuse soirée où, par un regard, la belle duchesse a ratifié les promesses de la proscrite Francesca. Ah! chère, tu as trente-deux ans, et moi j'en ai trente-cinq; le cher duc en a soixante dix-sept, c'est-à-dire à lui seul dix ans de plus que nous deux, et il continue à se bien porter! Fais-lui mes compliments, et dis-lui que je lui donne encore trois ans. J'ai besoin de ce temps pour élever ma fortune à la hauteur de ton nom. Tu le vois, je suis gai, je ris aujourd'hui: voilà l'effet d'une espérance. Tristesse ou gaieté, tout me vient de toi. L'espoir de parvenir me remet toujours au lendemain du jour où je t'ai vue pour la première fois, où ma vie s'est unie avec la tienne comme la terre à la lumière! _Qual pianto_ que ces onze années, car nous voici au vingt-six décembre, anniversaire de mon arrivée dans ta _villa_ du lac de Constance. Voici onze ans que je crie et que tu rayonnes!
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«Non, chère, ne va pas à Milan, reste à Belgirate. Milan m'épouvante. Je n'aime ni ces affreuses habitudes milanaises de causer tous les soirs à la Scala avec une douzaine de personnes, parmi lesquelles il est difficile qu'on ne te dise pas quelque douceur. Pour moi, la solitude est comme ce morceau d'ambre au sein duquel un insecte vit éternellement dans son immuable beauté. L'âme et le corps d'une femme restent ainsi purs et dans la forme de leur jeunesse. Est-ce ces _Tedeschi_ que tu regrettes?
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«Ta statue ne se finira donc point? Je voudrais t'avoir en marbre, en peinture, en miniature, de toutes les façons, pour tromper mon impatience. J'attends toujours la Vue de Belgirate au midi et celle de la galerie, voilà les seules qui me manquent. Je suis tellement occupé, que je ne puis aujourd'hui te rien dire qu'un rien, mais ce rien est tout. N'est-ce pas d'un rien que Dieu a fait le monde? Ce rien, c'est un mot, le mot de Dieu: _Je t'aime!_
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«Ah! je reçois ton journal! Merci de ton exactitude! tu as donc éprouvé bien du plaisir à voir les détails de notre première connaissance ainsi traduits?... Hélas! tout en les voilant, j'avais grand'peur de t'offenser. Nous n'avions point de Nouvelles, et une Revue sans Nouvelles, c'est une belle sans cheveux. Peu _trouveur_ de ma nature et au désespoir, j'ai pris la seule poésie qui fût dans mon âme, la seule aventure qui fût dans mes souvenirs, je l'ai mise au ton où elle pouvait être dite, et je n'ai pas cessé de penser à toi tout en écrivant le seul morceau littéraire qui sortira de mon coeur, je ne puis pas dire de ma plume. La transformation du farouche Sormano en Gina ne t'a-t-elle pas fait rire?
«Tu me demandes comme va la santé? mais bien mieux qu'à Paris. Quoique je travaille énormément, la tranquillité des milieux a de l'influence sur l'âme. Ce qui fatigue et vieillit, chère ange, c'est ces angoisses de vanité trompée, ces irritations perpétuelles de la vie parisienne, ces luttes d'ambitions rivales. Le calme est balsamique. Si tu savais quel plaisir me fait ta lettre, cette bonne longue lettre où tu me dis si bien les moindres accidents de ta vie. Non! vous ne saurez jamais, vous autres femmes, à quel point un véritable amant est intéressé par ces riens. L'échantillon de ta nouvelle robe m'a fait un énorme plaisir à voir! Est-ce donc une chose indifférente que de savoir ta mise? Si ton front sublime se raye? Si nos auteurs te distrayent? Si les chants de Victor Hugo t'exaltent? Je lis les livres que tu lis. Il n'y a pas jusqu'à ta promenade sur le lac qui ne m'ait attendri. Ta lettre est belle, suave comme ton âme! O fleur céleste et constamment adorée! aurais-je pu vivre sans ces chères lettres qui, depuis onze ans, m'ont soutenu dans ma voie difficile, comme une clarté, comme un parfum, comme un chant régulier, comme une nourriture divine, comme tout ce qui console et charme la vie! Ne manque pas! Si tu savais quelle est mon angoisse la veille du jour où je les reçois, et ce qu'un retard d'un jour me cause de douleur! Est-elle malade? est-ce _lui_? Je suis entre l'enfer et le paradis, je deviens fou! _Cara diva_, cultive toujours la musique, exerce ta voix, étudie. Je suis ravi de cette conformité de travaux et d'heures qui fait que, séparés par les Alpes, nous vivons exactement de la même manière. Cette pensée me charme et me donne bien du courage. Quand j'ai plaidé pour la première fois, je ne t'ai pas encore dit cela, je me suis figuré que tu m'écoutais, et j'ai senti tout à coup en moi ce mouvement d'inspiration qui met le poëte au-dessus de l'humanité. Si je vais à la Chambre, oh! tu viendras à Paris pour assister à mon début.
30 au soir.
«Mon Dieu! combien je t'aime. Hélas! j'ai mis trop de choses dans mon amour et dans mes espérances. Un hasard qui ferait chavirer cette barque trop chargée emporterait ma vie! Voici trois ans que je ne t'ai vue, et à l'idée d'aller à Belgirate, mon coeur bat si fort, que je suis obligé de m'arrêter... Te voir, entendre cette voix enfantine et caressante! embrasser par les yeux ce teint d'ivoire, si éclatant aux lumières, et sous lequel on devine ta noble pensée! admirer tes doigts jouant avec les touches, recevoir toute ton âme dans un regard, et ton coeur dans l'accent d'un: _Oimé!_ ou d'un: _Alberto!_ nous promener devant tes orangers en fleur, vivre quelques mois au sein de ce sublime paysage... Voilà la vie. Oh! quelle niaiserie que de courir après le pouvoir, un nom, la fortune! Mais tout est à Belgirate: là est la poésie, là est la gloire! J'aurais dû me faire ton intendant, ou, comme ce cher tyran que nous ne pouvons haïr me le proposait, y vivre en cavalier servant, ce que notre ardente passion ne nous a pas permis d'accepter. Est-ce un Italien que le duc? m'est avis que c'est le père Eternel! Adieu, mon ange, tu me pardonneras mes prochaines tristesses en faveur de cette gaieté tombée comme un rayon du flambeau de l'Espérance, qui jusqu'alors me paraissait un feu follet.»
--Comme il aime! s'écria Philomène en laissant tomber cette lettre, qui lui sembla lourde à tenir. Après onze ans, écrire ainsi?
--Mariette, dit Philomène à la femme de chambre, le lendemain matin, allez jeter cette lettre à la poste; dites à Jérôme que je sais tout ce que je voulais savoir, et qu'il serve fidèlement monsieur Albert. Nous nous confesserons de ces péchés sans dire à qui les lettres appartenaient, ni où elles allaient. J'ai eu tort, c'est moi qui suis la seule coupable.
--Mademoiselle a pleuré, dit Mariette.
--Oui, je ne voudrais pas que ma mère s'en aperçût; donnez-moi de l'eau bien froide.
Philomène, au milieu des orages de sa passion, écoutait souvent la voix de sa conscience. Touchée par cette admirable fidélité de deux coeurs, elle venait de faire ses prières, et s'était dit qu'elle n'avait plus qu'à se résigner, à respecter le bonheur de deux êtres dignes l'un de l'autre, soumis à leur sort, attendant tout de Dieu, sans se permettre d'actions ni de souhaits criminels. Elle se sentit meilleure, elle éprouva quelque satisfaction intérieure après avoir pris cette résolution, inspirée par la droiture naturelle au jeune âge. Elle y fut encouragée par une réflexion de jeune fille: elle s'immolait pour _lui_!
--Elle ne sait pas aimer, pensa-t-elle. Ah! si c'était moi, je sacrifierais tout à un homme qui m'aimerait ainsi. Être aimée!... quand et par qui le serai-je, moi? Ce petit monsieur de Soulas n'aime que ma fortune; si j'étais pauvre, il ne ferait seulement pas attention à moi.
--Philomène, ma petite, à quoi penses-tu donc? tu vas au delà de la raie, dit la baronne à sa fille, qui faisait des pantoufles en tapisserie pour le baron.
Philomène passa tout l'hiver de 1834 à 1835 en mouvements secrets tumultueux; mais au printemps, au mois d'avril, époque à laquelle elle atteignit à ses dix-huit ans, elle se disait parfois qu'il serait bien de l'emporter sur une duchesse d'Argaiolo. Dans le silence et la solitude, la perspective de cette lutte avait rallumé sa passion et ses mauvaises pensées. Elle développait par avance sa témérité romanesque en faisant plans sur plans. Quoique de tels caractères soient exceptionnels, il existe malheureusement beaucoup trop de Philomènes, et cette histoire contient une leçon qui doit leur servir d'exemple. Pendant cet hiver, Albert de Savarus avait sourdement fait un progrès immense dans Besançon. Sûr de son succès, il attendait avec impatience la dissolution de la Chambre. Il avait conquis, parmi les hommes du juste-milieu, l'un des faiseurs de Besançon, un riche entrepreneur qui disposait d'une grande influence.
Les Romains se sont partout donné des peines énormes, ils ont dépensé des sommes immenses pour avoir d'excellentes eaux à discrétion dans toutes les villes de leur empire. A Besançon, ils buvaient les eaux d'Arcier, montagne située à une assez grande distance de Besançon. Besançon est une ville assise dans l'intérieur d'un fer à cheval décrit par le Doubs. Ainsi, rétablir l'aqueduc des Romains pour boire l'eau que buvaient les Romains dans une ville arrosée par le Doubs, est une de ces niaiseries qui ne prennent que dans une province où règne la gravité la plus exemplaire. Si cette fantaisie se logeait au coeur des Bisontins, elle devait obliger à faire de grandes dépenses, et ces dépenses allaient profiter à l'homme influent. Albert Savaron de Savarus décida que le Doubs n'était bon qu'à couler sous des ponts suspendus, et qu'il n'y avait de potable que l'eau d'Arcier. Des articles parurent dans la Revue de l'Est, qui ne furent que l'expression des idées du commerce bisontin. Les Nobles comme les Bourgeois, le Juste-milieu comme les Légitimistes, le Gouvernement comme l'Opposition, enfin tout le monde se trouva d'accord pour vouloir boire l'eau des Romains et jouir d'un pont suspendu. La question des eaux d'Arcier fut à l'ordre du jour dans Besançon. A Besançon, comme pour les deux chemins de fer de Versailles, comme pour des abus subsistants, il y eut des intérêts cachés qui donnèrent une vitalité puissante à cette idée. Les gens raisonnables, en petit nombre d'ailleurs, qui s'opposaient à ce projet, furent traités de _ganaches_. On ne s'occupait que des deux plans de l'avocat Savaron. Après dix-huit mois de travaux souterrains, cet ambitieux était donc arrivé, dans la ville la plus immobile de France et la plus réfractaire à l'étranger, à la remuer profondément, à y faire, selon une expression vulgaire, la pluie et le beau temps, à y exercer une influence positive sans être sorti de chez lui. Il avait résolu le singulier problème d'être puissant quelque part sans popularité. Pendant cet hiver, il gagna sept procès pour des ecclésiastiques de Besançon. Aussi par moments respirait-il par avance l'air de la Chambre. Son coeur se gonflait à la pensée de son futur triomphe. Cet immense désir, qui lui faisait mettre en scène tant d'intérêts, inventer tant de ressorts, absorbait les dernières forces de son âme démesurément tendue. On vantait son désintéressement, il acceptait sans observations les honoraires de ses clients. Mais ce désintéressement était de l'usure morale, il attendait un prix pour lui plus considérable que tout l'or du monde. Il avait acheté, soi-disant pour rendre service à un négociant embarrassé dans ses affaires, au mois d'octobre 1834, et avec les fonds de Léopold Hannequin, une maison qui lui donnait le cens d'éligibilité. Ce placement avantageux n'eut pas l'air d'avoir été cherché ni désiré.
--Vous êtes un homme bien réellement remarquable, dit à Savarus l'abbé de Grancey, qui naturellement observait et devinait l'avocat. Le vicaire général était venu lui présenter un chanoine qui réclamait les conseils de l'avocat.--Vous êtes, lui dit-il, un prêtre qui n'est pas dans son chemin. Un mot qui frappa Savarus.
De son côté, Philomène avait décidé dans sa forte tête de frêle jeune fille d'amener monsieur de Savarus dans le salon, et de l'introduire dans la société de l'hôtel de Rupt. Elle bornait encore ses désirs à voir Albert et à l'entendre. Elle avait transigé, pour ainsi dire, et les transactions ne sont souvent que des trêves.
Les Rouxey, terre patrimoniale des Watteville, valait dix mille francs de rente, net; mais en d'autres mains elle eût rapporté bien davantage. L'insouciance du baron, dont la femme devait avoir et eut quarante mille francs de revenu, laissait les Rouxey sous le gouvernement d'une espèce de maître Jacques, un vieux domestique de la maison Watteville, appelé Modinier. Néanmoins, quand le baron et la baronne éprouvaient le désir d'aller à la campagne, ils allaient aux Rouxey, dont la situation est très-pittoresque. Le château, le parc, tout a d'ailleurs été créé par le fameux Watteville, dont la vieillesse active se passionna pour ce lieu magnifique.
Entre deux petites Alpes, deux pitons dont le sommet est nu, et qui s'appellent le grand et le petit Rouxey, au milieu d'une gorge par où les eaux de ces montagnes, terminées par la Dent de Vilard, tombent et vont se joindre aux délicieuses sources du Doubs, Watteville imagina de construire un barrage énorme, en y laissant deux déversoirs pour le trop-plein des eaux. En amont de son barrage, il obtint un charmant lac, et en aval deux cascades, deux ravissantes rivières avec lesquelles il arrosa la sèche et inculte vallée que dévastait jadis le torrent des Rouxey. Ce lac, cette vallée, ses deux montagnes, il les enferma par une enceinte, et se bâtit une chartreuse sur le barrage auquel il donna trois arpents de largeur, en y faisant apporter toutes les terres qu'il fallut enlever pour creuser le double lit de ses rivières factices et les canaux d'irrigation. Quand le baron de Watteville se procura le lac au-dessus de son barrage, il était propriétaire des deux Rouxey, mais non de la vallée supérieure qu'il inondait ainsi, par laquelle on passait en tout temps, et qui se termine en fer à cheval au pied de la Dent de Vilard. Mais ce sauvage vieillard imprimait une si grande terreur que, pendant toute sa vie, il n'y eut aucune réclamation de la part des habitants des Riceys, petit village situé sur le revers de la Dent de Vilard. Quand le baron mourut, il avait réuni les pentes des deux Rouxey, au pied de la Dent de Vilard par une forte muraille, afin de ne pas inonder les deux vallées qui débouchaient dans la gorge des Rouxey à droite et à gauche du pic de Vilard. Il mourut ayant conquis ainsi la Dent de Vilard. Ses héritiers se firent les protecteurs du village des Riceys et maintinrent ainsi l'usurpation. Le vieux meurtrier, le vieux renégat, le vieil abbé Watteville avait fini sa carrière en plantant des arbres, en construisant une superbe route, prise sur le flanc d'un des deux Rouxey, et qui rejoignait le grand chemin. De ce parc, de cette habitation dépendaient des domaines fort mal cultivés, des chalets dans les deux montagnes et des bois inexploités. C'était sauvage et solitaire, sous la garde de la nature, abandonné au hasard de la végétation, mais plein d'accidents sublimes. Vous pouvez vous figurer maintenant les Rouxey.
Il est fort inutile d'embarrasser cette histoire en racontant les prodigieux efforts et les ruses empreintes de génie par lesquels Philomène arriva, sans le laisser soupçonner, à son but. Qu'il suffise de dire qu'elle obéissait à sa mère en quittant Besançon au mois de mai 1835, dans une vieille berline attelée de deux bons gros chevaux loués, et allant avec son père aux Rouxey.
L'amour explique tout aux jeunes filles. Quand en se levant, le lendemain de son arrivée aux Rouxey, Philomène aperçut de la fenêtre de sa chambre la belle nappe d'eau sur laquelle s'élevaient de ces vapeurs exhalées comme des fumées et qui s'engageaient dans les sapins et dans les mélèzes, en rampant le long des deux pics pour en gagner les sommets, elle laissa échapper un cri d'admiration.
--_Ils_ se sont aimés devant des lacs! _Elle_ est sur un lac! Décidément un lac est plein d'amour.
Un lac alimenté par des neiges a des couleurs d'opale et une transparence qui en fait un vaste diamant; mais quand il est serré comme celui des Rouxey entre deux blocs de granit vêtus de sapins, qu'il y règne un silence de savane ou de steppe, il arrache à tout le monde le cri que venait de jeter Philomène.
--On doit cela, lui dit son père, au fameux Watteville!
--Ma foi, dit la jeune fille, il a voulu se faire pardonner ses fautes. Montons dans la barque et allons jusqu'au bout, dit-elle; nous gagnerons de l'appétit pour le déjeuner.
Le baron manda deux jeunes jardiniers qui savaient ramer, et prit avec lui son premier ministre Modinier. Le lac avait six arpents de largeur, quelquefois dix ou douze, et quatre cents arpents de long. Philomène eut bientôt atteint le fond qui se termine par la Dent de Vilard, la Jung-Frau de cette petite Suisse.
--Nous y voilà, monsieur le baron, dit Modinier en faisant signe aux deux jardiniers d'attacher la barque; voulez-vous venir voir...
--Voir quoi? demanda Philomène.
--Oh! rien, dit le baron. Mais tu es une fille discrète, nous avons des secrets ensemble, je puis te dire ce qui me chiffonne l'esprit: il s'est ému depuis 1830 des difficultés entre la commune des Riceys et moi, précisément à cause de la Dent du Vilard, et je voudrais les accommoder sans que ta mère le sache, car elle est entière, elle est capable de jeter feu et flammes, surtout en apprenant que le maire des Riceys, un républicain, a inventé cette contestation pour courtiser son peuple.
Philomène eut le courage de déguiser sa joie, afin de mieux agir sur son père.
--Quelle contestation? fit-elle.
--Mademoiselle, les gens des Riceys, dit Modinier, ont depuis longtemps droit de pâture et d'affouage dans leur côté de la Dent de Vilard. Or, monsieur Chantonnit, leur maire depuis 1830, prétend que la Dent tout entière appartient à sa commune, et soutient qu'il y a cent et quelques années on passait sur nos terres... Vous comprenez qu'alors nous ne serions plus chez nous. Puis ce sauvage en viendrait à dire, ce que disent les anciens des Riceys, que le terrain du lac a été pris par l'abbé de Watteville. C'est la mort des Rouxey, quoi!
--Hélas! mon enfant, entre nous c'est vrai, dit naïvement monsieur de Watteville. Cette terre est une usurpation consacrée par le temps. Aussi, pour n'être jamais tourmenté, je voudrais proposer de définir à l'amiable mes limites de ce côté de la Dent de Vilard, et j'y bâtirais un mur.
--Si vous cédez devant la république, elle vous dévorera. C'était à vous de menacer les Riceys.
--C'est ce que je disais hier au soir à monsieur, répondit Modinier. Mais, pour abonder dans ce sens, je lui proposais de venir voir s'il n'y avait pas, de ce côté de la Dent ou de l'autre, à une hauteur quelconque, des traces de clôture.
Depuis cent ans, de part et d'autre on exploitait la Dent de Vilard, cette espèce de mur mitoyen entre la commune des Riceys et les Rouxey, qui ne rapportait pas grand'chose, sans en venir à des moyens extrêmes. L'objet en litige, étant couvert de neige six mois de l'année, était de nature à refroidir la question. Aussi fallut-il l'ardeur soufflée par la révolution de 1830 aux défenseurs du peuple, pour réveiller cette affaire par laquelle monsieur Chantonnit, maire des Riceys, voulait dramatiser son existence sur la tranquille frontière de Suisse et immortaliser son administration. Chantonnit, comme son nom l'indique, était originaire de Neufchâtel.