La Comédie humaine - Volume 01

Part 41

Chapter 413,945 wordsPublic domain

--Aussi distingué que vous l'êtes, reprit-elle après une pause imperceptible que lui fit faire un geste de Paz, se laisse attraper comme un enfant! Votre aventure a rendu Malaga célèbre... Eh! bien, mon oncle a voulu la voir, et il l'a vue. Mon oncle n'est pas le seul, Malaga reçoit très-bien tous ces messieurs... Je vous ai cru l'âme noble... Fi donc! Voyons, sera-ce une si grande perte pour vous qu'elle ne puisse se réparer?

--Madame, si je connaissais un sacrifice à faire pour regagner votre estime, il serait bientôt accompli; mais quitter Malaga n'en est pas un...

--Dans votre position, voilà ce que je dirais si j'étais homme, répondit Clémentine. Eh bien! si je prends cela pour un grand sacrifice, il n'y a pas de quoi se fâcher.

Paz sortit en craignant de commettre quelque sottise, il se sentait gagner par des idées folles. Il alla se promener au grand air, légèrement vêtu malgré le froid, sans pouvoir éteindre les feux de sa face et de son front.

--Je vous ai cru l'âme noble! Ces mots, il les entendait toujours.--Et il y a bientôt un an, se disait-il, j'avais à moi seul battu les Russes! Il pensait à laisser l'hôtel Laginski, à demander du service dans les spahis et à se faire tuer en Afrique; mais il fut arrêté par une horrible crainte.--Sans moi, que deviendront-ils? on les ruinerait bientôt. Pauvre comtesse! quelle horrible vie pour elle que d'être seulement réduite à trente mille livres de rentes! Allons, se dit-il, puisqu'elle est perdue pour moi, du courage, et achevons mon ouvrage.

Chacun sait que depuis 1830 le carnaval a pris à Paris un développement prodigieux qui le rend européen et bien autrement burlesque, bien autrement animé que le feu carnaval de Venise. Est-ce que, les fortunes diminuant outre mesure, les Parisiens auraient inventé de s'amuser collectivement, comme avec leurs clubs ils font des salons sans maîtresses de maison, sans politesse et à bon marché? Quoi qu'il en soit, le mois de mars prodiguait alors ces bals où la danse, la farce, la grosse joie, le délire, les images grotesques et les railleries aiguisées par l'esprit parisien arrivent à des effets gigantesques. Cette folie avait alors, rue Saint-Honoré, son Pandémonium, et dans Musard son Napoléon, un petit homme fait exprès pour commander une musique aussi puissante que la foule en désordre, et pour conduire le galop, cette ronde du sabbat, une des gloires d'Auber, car le galop n'a eu sa forme et sa poésie que depuis le grand galop de _Gustave_. Cet immense final ne pourrait-il pas servir de symbole à une époque où, depuis cinquante ans, tout défile avec la rapidité d'un rêve? Or, le grave Thaddée, qui portait une divine image immaculée dans son coeur, alla proposer à Malaga, la reine des danses de carnaval, de passer une nuit au bal Musard, quand il sut que la comtesse, déguisée jusqu'aux dents, devait venir voir, avec deux autres jeunes femmes accompagnées de leurs maris, le curieux spectacle d'un de ces bals monstrueux. Le mardi-gras de l'année 1838, à quatre heures du matin, la comtesse, enveloppée d'un domino noir et assise sur les gradins d'un des amphithéâtres de cette salle babylonienne, où depuis Valentino donne ses concerts, vit défiler dans le galop Thaddée en Robert-Macaire conduisant l'écuyère en costume de sauvagesse, la tête harnachée de plumes comme un cheval du sacre, et bondissant par-dessus les groupes, en vrai feu follet.

--Ah! dit Clémentine à son mari, vous autres Polonais, vous êtes des gens sans caractère. Qui n'aurait pas eu confiance en Thaddée? Il m'a donné sa parole, sans savoir que je serais ici voyant tout et n'étant pas vue.

Quelques jours après, elle eut Paz à dîner. Après le dîner, Adam les laissa seuls, et Clémentine gronda Thaddée de manière à lui faire sentir qu'elle ne le voulait plus au logis.

--Oui, madame, dit humblement Thaddée, vous avez raison, je suis un misérable, j'avais donné ma parole. Mais que voulez-vous? j'avais remis à quitter Malaga après le carnaval... Je serai franc, d'ailleurs: cette femme exerce un tel empire sur moi que...

--Une femme qui se fait mettre à la porte de chez Musard par les sergents de ville, et pour quelle danse!

--J'en conviens, je passe condamnation, je quitterai _votre_ maison; mais vous connaissez Adam. Si je vous abandonne les rênes de votre fortune, il vous faudra déployer bien de l'énergie. Si j'ai le vice de Malaga, je sais avoir l'oeil à vos affaires, tenir vos gens et veiller aux moindres détails. Laissez-moi donc ne vous quitter qu'après vous avoir vue en état de continuer mon administration. Vous avez maintenant trois ans de mariage, et vous êtes à l'abri des premières folies que fait faire la lune de miel. Les Parisiennes, et les plus titrées, s'entendent aujourd'hui très-bien à gouverner une fortune et une maison... Eh bien! quand je serai certain moins de votre capacité que de votre fermeté, je quitterai Paris.

--C'est le Thaddée de Varsovie et non le Thaddée du Cirque qui parle, répondit-elle. Revenez-nous guéri.

--Guéri?... jamais, dit Paz les yeux baissés en regardant les jolis pieds de Clémentine. Vous ignorez, comtesse, ce que cette femme a de piquant et d'inattendu dans l'esprit. En sentant son courage faillir, il ajouta:--Il n'y a pas de femme du monde avec ses airs de mijaurée qui vaille cette franche nature de jeune animal...

--Le fait est que je ne voudrais rien avoir d'animal, dit la comtesse en lui lançant un regard de vipère en colère.

A compter de cette matinée, le comte Paz mit Clémentine au fait de ses affaires, se fit son précepteur, lui apprit les difficultés de la gestion de ses biens, le véritable prix des choses et la manière de ne point se laisser trop voler par les gens. Elle pouvait compter sur Constantin et faire de lui son majordome. Thaddée avait formé Constantin. Au mois de mai, la comtesse lui parut parfaitement en état de conduire sa fortune; car Clémentine était de ces femmes au coup d'oeil juste, plein d'instinct, et chez qui le génie de la maîtresse de maison est inné.

Cette situation amenée par Thaddée avec tant de naturel eut une péripétie horrible pour lui, car ses souffrances ne devaient pas être aussi douces qu'il se les faisait. Ce pauvre amant n'avait pas compté le hasard pour quelque chose. Or, Adam tomba très-sérieusement malade. Thaddée, au lieu de partir, servit de garde-malade à son ami. Le dévouement du capitaine fut infatigable. Une femme qui aurait eu de l'intérêt à déployer la longue-vue de la perspicacité, eût vu dans l'héroïsme du capitaine une sorte de punition que s'imposent les âmes nobles pour réprimer leurs mauvaises pensées involontaires; mais les femmes voient tout ou ne voient rien, selon leurs dispositions d'âme: l'amour est leur seule lumière.

Pendant quarante-cinq jours, Paz veilla, soigna Mitgislas sans qu'il parût penser à Malaga, par l'excellente raison qu'il n'y avait jamais pensé. En voyant Adam à la mort et ne mourant pas, Clémentine assembla les plus célèbres docteurs.

--S'il se sauve de là, dit le plus savant des médecins, ce ne peut être que par un effort de la nature. C'est à ceux qui lui donnent des soins à guetter ce moment et seconder la nature. La vie du comte est entre les mains de ses garde-malades.

Thaddée alla communiquer cet arrêt à Clémentine, alors assise sous le pavillon chinois, autant pour se reposer de ses fatigues que pour laisser le champ libre aux médecins et ne pas les gêner. En suivant les contours de l'allée sablée qui menait du boudoir au rocher sur lequel s'élevait le pavillon chinois, l'amant de Clémentine était comme au fond d'un des abîmes décrits par Alighieri. Le malheureux n'avait pas prévu la possibilité de devenir le mari de Clémentine et s'était enfermé lui-même dans une fosse de boue. Il arriva le visage décomposé, sublime de douleur. Sa tête, comme celle de Méduse, communiquait le désespoir.

--Il est mort?... dit Clémentine.

--Ils l'ont condamné; du moins, ils le remettent à la nature. N'y allez pas, ils y sont encore, et Bianchon va lever lui-même les appareils.

--Pauvre homme! je me demande si je ne l'ai pas quelquefois tourmenté, dit-elle.

--Vous l'avez rendu bien heureux, soyez tranquille à ce sujet, dit Thaddée et vous avez eu de l'indulgence pour lui...

--Ma perte serait irréparable.

--Mais, chère, en supposant que le comte succombe, ne l'aviez-vous pas jugé?

--Je l'aimais sans aveuglement, dit-elle; mais je l'aimais comme une femme doit aimer son mari.

--Vous devez donc, reprit Thaddée d'une voix que ne lui connaissait pas Clémentine, avoir moins de regrets que si vous perdiez un de ces hommes qui sont votre orgueil, votre amour et toute votre vie, à vous autres femmes! Vous pouvez être sincère avec un ami tel que moi... Je le regretterai, moi!... Bien avant votre mariage, j'avais fait de lui mon enfant, et je lui ai sacrifié ma vie. Je serai donc sans intérêt sur la terre. Mais la vie est encore belle à une veuve de vingt-quatre ans.

--Eh! vous savez bien que je n'aime personne, dit-elle avec la brusquerie de la douleur.

--Vous ne savez pas encore ce que c'est que d'aimer, dit Thaddée.

--Oh! mari pour mari, je suis assez sensée pour préférer un enfant comme mon pauvre Adam à un homme supérieur. Voici bientôt trente jours que nous nous disons: Vivra-t-il? ces alternatives m'ont bien préparée, ainsi que vous l'êtes, à cette perte. Je puis être franche avec vous. Eh bien! je donnerais de ma vie pour conserver celle d'Adam. L'indépendance d'une femme à Paris, n'est-ce pas la permission de se laisser prendre aux semblants d'amour des gens ruinés ou dissipateurs! Je priais Dieu de me laisser ce mari si complaisant, si bon enfant, si peu tracassier, et qui commençait à me craindre.

--Vous êtes vraie, et je vous en aime davantage, dit Thaddée en prenant et baisant la main de Clémentine qui le laissa faire. Dans de si solennels instants, il y a je ne sais quelle satisfaction à trouver une femme sans hypocrisie. On peut causer avec vous. Voyons l'avenir; supposons que Dieu ne vous écoute pas, et je suis un de ceux qui sont le plus disposés à lui crier:--Laissez-moi mon ami! Oui, ces cinquante nuits n'ont pas affaibli mes yeux, et fallût-il trente jours et trente nuits de soins, vous dormirez, vous, madame, quand je veillerai. Je saurai l'arracher à la mort si, comme _ils_ le disent, on peut le sauver par des soins. Enfin, malgré vous et malgré moi, le comte est mort. Eh bien! si vous étiez aimée, oh! mais adorée par un homme de coeur et d'un caractère digne du vôtre...

--J'ai peut-être follement désiré d'être aimée, mais je n'ai pas rencontré...

--Si vous aviez été trompée...

Clémentine regarda fixement Thaddée en lui supposant moins de l'amour qu'une pensée cupide, elle le couvrit de son mépris en le toisant des pieds à la tête, et l'écrasa par ces deux mots: Pauvre Malaga! prononcés en trois tons que les grandes dames seules savent trouver dans le registre de leurs dédains. Elle se leva, laissa Thaddée évanoui, car elle ne se retourna point, marcha d'un mouvement noble vers son boudoir et remonta dans la chambre d'Adam.

Une heure après, Paz revint dans la chambre du malade; et comme s'il n'avait pas reçu le coup de la mort, il prodigua ses soins au comte. Depuis ce fatal moment il devint taciturne; il eut d'ailleurs un duel avec la maladie, il la combattait de manière à exciter l'admiration des médecins. A toute heure on trouvait ses yeux allumés comme deux lampes. Sans témoigner le moindre ressentiment à Clémentine, il écoutait ses remercîments sans les accepter, il semblait être sourd. Il s'était dit: Elle me devra la vie d'Adam! et cette parole, il l'écrivait pour ainsi dire en traits de feu dans la chambre du malade. Le quinzième jour, Clémentine fut obligée de restreindre ses soins, sous peine de succomber à tant de fatigues. Paz était infatigable. Enfin, vers la fin du mois d'août, Bianchon, le médecin de la maison, répondit de la vie du comte à Clémentine.

--Ah! madame, ne m'en ayez pas la moindre obligation, dit-il. Sans son ami nous ne l'aurions pas sauvé!

Le lendemain de la terrible scène sous le pavillon chinois, le marquis de Ronquerolles était venu voir son neveu; car il partait pour la Russie chargé d'une mission secrète, et Paz, foudroyé de la veille, avait dit quelques mots au diplomate. Or, le jour où le comte Adam et sa femme sortirent pour la première fois en calèche, au moment où la calèche allait quitter le perron, un gendarme entra dans la cour de l'hôtel et demanda le comte Paz. Thaddée, assis sur le devant de la calèche, se retourna pour prendre une lettre qui portait le timbre du ministère des affaires étrangères et la mit dans la poche de côté de son habit par un mouvement qui empêcha Clémentine et Adam de lui en parler. On ne peut nier aux gens de bonne compagnie la science du langage qui ne se parle pas. Néanmoins, en arrivant à la porte Maillot, Adam, usant des priviléges d'un convalescent dont les caprices doivent être satisfaits, dit à Thaddée:--Il n'y a point d'indiscrétion entre deux frères qui s'aiment autant que nous nous aimons, tu sais ce que contient la dépêche, dis-le moi, j'ai une fièvre de curiosité.

Clémentine regarda Thaddée en femme fâchée et dit à son mari:

Il me boude tant depuis deux mois que je me garderais bien d'insister.

--Oh! mon Dieu, répondit Thaddée, comme je ne puis pas empêcher les journaux de le publier, je vous révélerai bien ce secret: l'empereur Nicolas me fait la grâce de me nommer capitaine dans un régiment destiné à l'expédition de Khiva.

--Et tu y vas? s'écria Adam.

--J'irai, mon cher. Je suis venu capitaine, capitaine je m'en retourne... Malaga pourrait me faire faire des sottises. Nous dînons demain pour la dernière fois ensemble. Si je ne partais pas en septembre pour Saint-Pétersbourg, il faudrait y aller par terre, et je ne suis pas riche, je dois laisser à Malaga sa petite indépendance. Comment ne pas veiller à l'avenir de la seule femme qui m'ait su comprendre? elle me trouve grand, Malaga! Malaga me trouve beau! Malaga m'est peut-être infidèle, mais elle passerait dans le...

--Dans le cerceau pour vous et retomberait très-bien sur son cheval, dit vivement Clémentine.

--Oh! vous ne connaissez pas Malaga, dit le capitaine avec une profonde amertume et un regard plein d'ironie qui rendirent Clémentine rêveuse et inquiète.

--Adieu les jeunes arbres de ce beau bois de Boulogne où se promènent les Parisiennes, où se promènent les exilés qui y retrouvent une patrie. Je suis sûr que mes yeux ne reverront plus les arbres verts de l'allée de Mademoiselle, ni ceux de la route des Dames, ni les acacias, ni le cèdre des ronds-points... Sur les bords de l'Asie, obéissant aux desseins du grand empereur que j'ai voulu pour maître, arriver peut-être au commandement d'une armée à force de courage, à force de mettre ma vie au jeu, peut-être regretterai-je les Champs-Élysées où vous m'avez, une fois, fait monter à côté de vous. Enfin, je regretterai toujours les rigueurs de Malaga, la Malaga de qui je parle en ce moment.

Ce fut dit de manière à faire frissonner Clémentine.

--Vous aimez donc bien Malaga? demanda-t-elle.

--Je lui ai sacrifié cet honneur que nous ne sacrifions jamais...

--Lequel?

--Mais celui que nous voulons garder à tout prix aux yeux de notre idole.

Après cette réponse, Thaddée garda le plus impénétrable silence; et il ne le rompit qu'en passant aux Champs-Élysées, où il dit en montrant un bâtiment en planches:--Voilà le Cirque!

Il alla quelques moments avant le dîner à l'ambassade de Russie, de là aux affaires étrangères, et il partit pour le Havre le matin, avant le lever de la comtesse et d'Adam.

--Je perds un ami, dit Adam les larmes aux yeux en apprenant le départ du comte Paz, un ami dans la véritable acception du mot, et je ne sais pas ce qui peut lui faire fuir ma maison comme la peste. Nous ne sommes pas amis à nous brouiller pour une femme, dit-il en regardant fixement Clémentine, et cependant tout ce qu'il disait hier de Malaga... Mais il n'a jamais touché le bout du doigt à cette fille...

--Comment le savez-vous? dit Clémentine.

--Mais j'ai naturellement eu la curiosité de voir mademoiselle Turquet, et la pauvre fille ne peut pas encore s'expliquer la réserve absolue de Thad...

--Assez, monsieur, dit la comtesse, qui se retira chez elle en se disant:--Ne serais-je pas victime d'une mystification sublime?

A peine achevait-elle cette phrase en elle-même, que Constantin remit à Clémentine la lettre suivante, que Thaddée avait griffonnée pendant la nuit.

«Comtesse, aller se faire tuer au Caucase et emporter votre mépris, c'est trop: on doit mourir tout entier. Je vous ai chérie en vous voyant pour la première fois, comme on chérit une femme que l'on aime toujours, même après son infidélité, moi l'obligé d'Adam qui vous avait choisie et que vous épousiez, moi pauvre, moi le régisseur volontaire, dévoué de votre maison. Dans cet horrible malheur, j'ai trouvé la plus délicieuse vie. Être chez vous un rouage indispensable, me savoir utile à votre luxe, à votre bien-être, fut une source de jouissances; et si ces jouissances étaient vives dans mon âme quand il s'agissait d'Adam, jugez de ce qu'elles furent alors qu'une femme adorée en était le principe et l'effet! J'ai connu les plaisirs de la maternité dans l'amour: j'acceptais la vie ainsi. Je m'étais, comme les pauvres des grands chemins, bâti une cabane de cailloux sur la litière de votre beau domaine, sans vous tendre la main. Pauvre et malheureux, aveuglé par le bonheur d'Adam, j'étais le donnant. Ah! vous étiez entourée d'un amour pur comme celui d'un ange gardien, il veillait quand vous dormiez, il vous caressait du regard quand vous passiez, il était heureux d'être, enfin vous étiez le soleil de la patrie à ce pauvre exilé, qui vous écrit les larmes aux yeux en pensant à ce bonheur des premiers jours. A dix-huit ans, n'étant aimé de personne, j'avais pris pour maîtresse idéale une charmante femme de Varsovie à qui je rapportais mes pensées, mes désirs, la reine de mes jours et de mes nuits! Cette femme n'en savait rien; mais pourquoi l'en instruire?... Moi! j'aimais mon amour. Jugez, d'après cette aventure de ma jeunesse, combien j'étais heureux de vivre dans la sphère de votre existence, de panser votre cheval, de chercher des pièces d'or toutes neuves pour votre bourse, de veiller aux splendeurs de votre table et de vos soirées, de vous voir éclipsant des fortunes supérieures à la vôtre par mon savoir-faire. Avec quelle ardeur ne me précipitais-je pas dans Paris quand Adam me disait:--Thaddée, _elle_ veut telle chose! C'est une de ces félicités impossibles à exprimer. Vous avez souhaité des riens, dans un temps donné, qui m'ont obligé à des tours de force, à courir pendant des sept heures en cabriolet; et quelles délices de marcher pour vous! A vous voir souriante au milieu de vos fleurs, sans être vu de vous, j'oubliais que personne ne m'aimait... Enfin je n'avais alors que mes dix-huit ans. Par certains jours où mon bonheur me tournait la tête, j'allais, la nuit, baiser l'endroit où, pour moi, vos pieds laissaient des traces lumineuses, comme jadis je fis des miracles de voleur pour aller baiser la clef que la comtesse Ladislas avait touchée de ses mains en ouvrant une porte. L'air que vous respiriez était balsamique; il y avait pour moi plus de vie à l'aspirer, et j'y étais comme on est, dit-on, sous les tropiques, accablé par une vapeur chargée de principes créateurs. Il faut bien vous dire ces choses pour vous expliquer l'étrange fatuité de mes pensées involontaires. Je serais mort avant de vous avouer mon secret! Vous devez vous rappeler les quelques jours de curiosité pendant lesquels vous avez voulu voir l'auteur des miracles qui vous avaient enfin frappée. J'ai cru, pardonnez-moi, madame, j'ai cru que vous m'aimeriez. Votre bienveillance, vos regards interprétés par un amant, m'ont paru si dangereux pour moi, que je me suis donné Malaga, sachant qu'il est de ces liaisons que les femmes ne pardonnent point: je me la suis donnée au moment où j'ai vu mon amour se communiquer fatalement. Accablez-moi maintenant du mépris que vous m'avez versé à pleines mains sans que je le méritasse; mais je crois être certain que dans la soirée où votre tante a emmené le comte, si je vous avais dit ce que je viens de vous écrire l'ayant dit une fois, j'aurais été comme le tigre apprivoisé qui a remis ses dents à de la chair vivante, qui sent la chaleur du sang, et...

«Minuit,

«Je n'ai pu continuer, le souvenir de cette heure est encore trop vivant! Oui, j'eus alors le délire. L'Espérance était dans vos yeux, la Victoire et ses pavillons rouges eussent brillé dans les miens et fasciné les vôtres. Mon crime a été de penser tout cela, peut-être à tort. Vous seule êtes le juge de cette terrible scène où j'ai pu refouler amour, désir, les forces les plus invincibles de l'homme, sous la main glaciale d'une reconnaissance qui doit être éternelle. Votre terrible mépris m'a puni. Vous m'avez prouvé qu'on ne revient ni du dégoût ni du mépris. Je vous aime comme un insensé. Je serais parti, Adam mort: je dois à plus forte raison partir, Adam sauvé. L'on n'arrache pas son ami des bras de la mort pour le tromper. D'ailleurs, mon départ est la punition de la pensée que j'ai eue de le laisser périr quand les médecins m'ont dit que sa vie dépendait de ses garde-malades. Adieu, madame; je perds tout en quittant Paris, et vous ne perdez rien en n'ayant plus auprès de vous

«Votre dévoué

«_Thaddée Paç_.»

--Si mon pauvre Adam dit avoir perdu un ami, qu'ai-je donc perdu, moi? se dit Clémentine en restant abattue et les yeux attachés sur une fleur de son tapis.

Voici la lettre que Constantin remit en secret au comte.

«Mon cher Mitgislas, Malaga m'a tout dit. Au nom de ton bonheur, qu'il ne t'échappe jamais avec Clémentine un mot sur tes visites chez l'écuyère, et laisse-lui toujours croire que Malaga me coûte cent mille francs. Du caractère dont est la comtesse, elle ne te pardonnerait ni tes pertes au jeu ni tes visites à Malaga. Je ne vais pas à Khiva, mais au Caucase. J'ai le spleen, et du train dont j'irai, je serai prince Paz en trois ans ou mort. Adieu; quoique j'aie repris soixante mille francs chez Rothschild, nous sommes quittes.

«_Thaddée._»

--Imbécile que je suis! j'ai failli me couper tout à l'heure, se dit Adam.

Voici trois ans que Thaddée est parti, les journaux ne parlent encore d'aucun prince Paz. La comtesse Laginska s'intéresse énormément aux expéditions de l'empereur Nicolas, elle est Russe de coeur, elle lit avec une espèce d'avidité toutes les nouvelles qui viennent de ce pays. Une ou deux fois par hiver, elle dit d'un air indifférent à l'ambassadeur: «Savez-vous ce qu'est devenu notre pauvre comte Paz?»

Hélas! la plupart des Parisiennes, ces créatures prétendues si perspicaces et si spirituelles, passent et passeront toujours à côté d'un Paz sans l'apercevoir. Oui, plus d'un Paz est méconnu; mais, chose effrayante à penser! il en est de méconnus même lorsqu'ils sont aimés. La femme la plus simple du monde exige encore chez l'homme le plus grand un peu de charlatanisme; et le plus bel amour ne signifie rien quand il est brut: il lui faut la mise en scène de la taille et de l'orfévrerie.

Au mois de janvier 1842, la comtesse Laginska, parée de sa douce mélancolie, inspira la plus furieuse passion au comte de La Palférine, un des lions les plus entreprenants du Paris actuel. La Palférine comprit combien la conquête d'une femme gardée par une Chimère était difficile, il compta sur une surprise et sur le dévouement d'une femme un peu jalouse de Clémentine pour entraîner cette charmante femme.