La Comédie humaine - Volume 01

Part 39

Chapter 393,910 wordsPublic domain

--Ce n'est pas peu dire, mon ami, dit la comtesse. Le dévouement est un éclair. On se dévoue à la guerre et l'on ne se dévoue plus à Paris.

--Eh bien! reprit Adam, pour Paz, je suis toujours à la guerre. Nos deux caractères ont conservé leurs aspérités et leurs défauts, mais la mutuelle connaissance de nos âmes a resserré les liens déjà si étroits de notre amitié. On peut sauver la vie à un homme et le tuer après, si nous trouvons en lui un mauvais compagnon; mais ce qui rend les amitiés indissolubles, nous l'avons éprouvé. Chez nous, il y a cet échange constant d'impressions heureuses de part et d'autre, qui peut-être fait sous ce rapport l'amitié plus riche que l'amour.

Une jolie main ferma la bouche au comte si promptement que le geste ressemblait à un soufflet.

--Mais oui, dit-il. L'amitié, mon ange, ignore les banqueroutes du sentiment et les faillites du plaisir. Après avoir donné plus qu'il n'a, l'amour finit par donner moins qu'il ne reçoit.

--D'un côté, comme de l'autre, dit en souriant Clémentine.

--Oui, reprit Adam; tandis que l'amitié ne peut que s'augmenter. Tu n'as pas à faire la moue: nous sommes, mon ange, aussi amis qu'amants. Nous avons, du moins, je l'espère, réuni les deux sentiments dans notre heureux mariage.

--Je vais t'expliquer ce qui vous a rendus si bons amis, dit Clémentine. La différence de vos deux existences vient de vos goûts et non d'un choix obligé, de votre fantaisie et non de vos positions. Autant qu'on peut juger un homme en l'entrevoyant, et d'après ce que tu me dis, ici le subalterne peut devenir dans certains moments le supérieur.

--Oh! Paz m'est vraiment supérieur, répliqua naïvement Adam. Je n'ai d'autre avantage sur lui que le hasard.

Sa femme l'embrassa pour la noblesse de cet aveu.

--L'excessive adresse avec laquelle il cache la grandeur de ses sentiments est une immense supériorité, reprit le comte. Je lui ai dit:--Tu es un sournois, tu as dans le coeur de vastes domaines où tu te retires. Il a droit au titre de comte Paz, il ne se fait appeler à Paris que le capitaine.

--Enfin, le Florentin du moyen âge a reparu à trois cents ans de distance, dit la comtesse. Il y a du Dante et du Michel-Ange chez lui.

--Tiens, tu as raison, il est poëte par l'âme, répondit Adam.

--Me voilà donc mariée à deux Polonais, dit la jeune comtesse avec un geste digne de Marie Dorval.

--Chère enfant! dit Adam en pressant Clémentine sur lui, tu m'aurais fait bien du chagrin si mon ami ne t'avait pas plu: nous en avions peur l'un et l'autre, quoiqu'il ait été ravi de mon mariage. Tu le rendras très-heureux en lui disant que tu l'aimes... ah! comme un vieil ami.

--Je vais donc m'habiller, il fait beau, nous sortirons tous trois, dit Clémentine en sonnant sa femme de chambre.

Paz menait une vie si souterraine que tout le Paris élégant se demanda qui accompagnait Clémentine Laginska lorsqu'on la vit allant au bois de Boulogne et en revenant entre Thaddée et son mari. Clémentine avait exigé, pendant la promenade, que Thaddée dînât avec elle. Ce caprice de souveraine absolue força le capitaine à faire une toilette insolite. Au retour du bois, Clémentine se mit avec une certaine coquetterie, et de manière à produire de l'impression sur Adam lui-même en entrant dans le salon où les deux amis l'attendaient.

--Comte Paz, dit-elle, nous irons ensemble à l'Opéra.

Ce fut dit de ce ton qui, chez les femmes, signifie: Si vous me refusez, nous nous brouillons.

--Volontiers, madame, répondit le capitaine. Mais comme je n'ai pas la fortune d'un comte, appelez-moi simplement capitaine.

--Eh bien, capitaine, donnez-moi le bras, dit-elle en le lui prenant et l'emmenant dans la salle à manger par un mouvement plein de cette onctueuse familiarité qui ravit les amoureux.

La comtesse plaça près d'elle le capitaine, dont l'attitude fut celle d'un sous-lieutenant pauvre dînant chez un riche général. Paz laissa parler Clémentine, l'écouta tout en lui témoignant la déférence qu'on a pour un supérieur, ne la contredit en rien et attendit une interrogation formelle avant de répondre. Enfin il parut presque stupide à la comtesse, dont les coquetteries échouèrent devant ce sérieux glacial et ce respect diplomatique. En vain Adam lui disait:--Egaie-toi donc, Thaddée! On penserait que tu n'es pas chez toi! Tu as sans doute fait la gageure de déconcerter Clémentine? Thaddée resta lourd et endormi. Quand les maîtres furent seuls à la fin du dessert, le capitaine expliqua comment sa vie était arrangée au rebours de celle des gens du monde: il se couchait à huit heures et se levait de grand matin; il mit ainsi sa contenance sur une grande envie de dormir.

--Mon intention, en vous emmenant à l'Opéra, capitaine, était de vous amuser; mais faites comme vous voudrez, dit Clémentine un peu piquée.

--J'irai, répondit Paz.

--Duprez chante Guillaume Tell, reprit Adam, mais peut-être aimerais-tu mieux venir aux Variétés?

Le capitaine sourit et sonna; le valet de chambre vint:--Constantin, lui dit-il, attellera la voiture au lieu d'atteler le coupé. Nous ne tiendrions pas sans être gênés, ajouta-t-il en regardant le comte.

--Un Français aurait oublié cela, dit Clémentine en souriant.

--Ah! mais nous sommes des Florentins transplantés dans le Nord, répondit Thaddée avec une finesse d'accent et avec un regard qui firent voir dans sa conduite à table l'effet d'un parti pris.

Par une imprudence assez concevable, il y eut trop de contraste entre la mise en scène involontaire de cette phrase et l'attitude de Paz pendant le dîner. Clémentine examina le capitaine par une de ces oeillades sournoises qui annoncent à la fois de l'étonnement et de l'observation chez les femmes. Aussi, pendant le temps où tous trois ils prirent le café au salon, régna-t-il un silence assez gênant pour Adam, incapable d'en deviner le pourquoi. Clémentine n'agaçait plus Thaddée. De son côté le capitaine reprit sa raideur militaire et ne la quitta plus, ni pendant la route ni dans la loge où il feignit de dormir.

--Vous voyez, madame, que je suis un bien ennuyeux personnage, dit-il au dernier acte de _Guillaume Tell_, pendant la danse. N'avais-je pas bien raison de rester, comme on dit, dans ma spécialité?

--Ma foi, mon cher capitaine, vous n'êtes ni charlatan ni causeur, vous êtes très-peu Polonais.

--Laissez-moi donc, reprit-il, veiller à vos plaisirs, à votre fortune et à votre maison, je ne suis bon qu'à cela.

--Tartufe, va! dit en souriant le comte Adam. Ma chère, il est plein de coeur, il est instruit; il pourrait, s'il voulait, tenir sa place dans un salon. Clémentine, ne prends pas sa modestie au mot.

--Adieu, comtesse, j'ai fait preuve de complaisance, je me sers de votre voiture pour aller dormir au plus tôt, et vais vous la renvoyer.

Clémentine fit une inclination de tête et le laissa partir sans rien répondre.

--Quel ours! dit-elle au comte. Tu es bien plus gentil, toi!

Adam serra la main de sa femme sans qu'on pût le voir.

--Pauvre cher Thaddée, il s'est efforcé de se faire _repoussoir_ là où bien des hommes auraient tâché de paraître plus aimables que moi.

--Oh! dit-elle, je ne sais pas s'il n'y a point de _calcul_ dans sa conduite: il aurait intrigué une femme ordinaire.

Une demi-heure après, pendant que Boleslas le chasseur criait: La porte! que le cocher, sa voiture tournée pour entrer, attendait que les deux battants fussent ouverts, Clémentine dit au comte:--Où perche donc le capitaine?

--Tiens, là! répondit Adam en montrant un petit étage en attique élégamment élevé de chaque côté de la porte cochère et dont une fenêtre donnait sur la rue. Son appartement s'étend au-dessus des remises.

--Et qui donc occupe l'autre côté?

--Personne encore, répondit Adam. L'autre petit appartement situé au-dessus des écuries sera pour nos enfants et pour leur précepteur.

--Il n'est pas couché, dit la comtesse en apercevant de la lumière chez Thaddée quand la voiture fut sous le portique à colonnes copiées sur celles des Tuileries et qui remplaçait la vulgaire marquise de zinc peint en coutil.

Le capitaine en robe de chambre, une pipe à la main, regardait Clémentine entrant dans le vestibule. La journée avait été rude pour lui. Voici pourquoi. Thaddée eut dans le coeur un terrible mouvement le jour où, conduit par Adam aux Italiens pour la juger, il avait vu mademoiselle du Rouvre; puis, quand il la revit à la mairie et à Saint-Thomas-d'Aquin, il reconnut en elle cette femme que tout homme doit aimer exclusivement, car don Juan lui-même en préférait une dans les _mille e tre_! Aussi Paz conseilla-t-il fortement le voyage classique après le mariage. Quasi tranquille pendant tout le temps que dura l'absence de Clémentine, ses souffrances recommençaient depuis le retour de ce joli ménage. Or, voici ce qu'il pensait en fumant du lataki dans sa pipe de merisier longue de six pieds, un présent d'Adam:--Moi seul et Dieu qui me récompensera d'avoir souffert en silence, nous devons seuls savoir à quel point je l'aime! Mais comment n'avoir ni son amour ni sa haine?

Et il réfléchissait à perte de vue sur ce théorème de stratégie amoureuse. Il ne faut pas croire que Thaddée vécût sans plaisir au milieu de sa douleur. Les sublimes tromperies de cette journée furent des sources de joie intérieure. Depuis le retour de Clémentine et d'Adam, il éprouvait de jour en jour des satisfactions ineffables en se voyant nécessaire à ce ménage qui, sans son dévouement, eût marché certainement à sa ruine. Quelle fortune résisterait aux prodigalités de la vie parisienne? Élevée chez un père dissipateur, Clémentine ne savait rien de la tenue d'une maison, qu'aujourd'hui les femmes les plus riches, les plus nobles sont obligées de surveiller par elles-mêmes. Qui maintenant peut avoir un intendant? Adam, de son côté, fils d'un de ces grands seigneurs polonais qui se laissent dévorer par les juifs, incapable d'administrer les débris d'une des plus immenses fortunes de Pologne, où il y en a d'immenses, n'était pas d'un caractère à brider ni ses fantaisies ni celles de sa femme. Seul il se fût ruiné peut-être avant son mariage. Paz l'avait empêché de jouer à la Bourse, n'est-ce pas déjà tout dire? Ainsi, en se sentant aimer malgré lui Clémentine, Paz n'eut pas la ressource de quitter la maison et d'aller voyager pour oublier sa passion. La reconnaissance, ce mot de l'énigme que présentait sa vie, le clouait dans cet hôtel où lui seul pouvait être l'homme d'affaires de cette famille insouciante. Le voyage d'Adam et de Clémentine lui fit espérer du calme; mais la comtesse, revenue plus belle, jouissant de cette liberté d'esprit que le mariage offre aux Parisiennes, déployait toutes les grâces d'une jeune femme, et ce je ne sais quoi d'attrayant qui vient du bonheur ou de l'indépendance que lui donnait un jeune homme aussi confiant, aussi vraiment chevaleresque, aussi amoureux qu'Adam. Avoir la certitude d'être la cheville ouvrière de la splendeur de cette maison, voir Clémentine descendant de voiture au retour d'une fête ou partant le matin pour le bois, la rencontrer sur les boulevards dans sa jolie voiture, comme une fleur dans sa coque de feuilles, inspirait au pauvre Thaddée des voluptés mystérieuses et pleines qui s'épanouissaient au fond de son coeur, sans que jamais la moindre trace en parût sur son visage. Comment, depuis cinq mois, la comtesse eût-elle aperçu le capitaine? il se cachait d'elle en dérobant le soin qu'il mettait à l'éviter. Rien ne ressemble plus à l'amour divin que l'amour sans espoir. Un homme ne doit-il pas avoir une certaine profondeur dans le coeur pour se dévouer dans le silence et dans l'obscurité? Cette profondeur, où se tapit un orgueil de père et de Dieu, contient le culte de l'amour pour l'amour, comme le pouvoir pour le pouvoir fut le mot de la vie des jésuites, avarice sublime en ce qu'elle est constamment généreuse et modelée enfin sur la mystérieuse existence des principes du monde. L'_Effet_, n'est-ce pas la Nature? et la Nature est enchanteresse, elle appartient à l'homme, au poëte, au peintre, à l'amant; mais la _Cause_ n'est-elle pas, aux yeux de quelques âmes privilégiées et pour certains penseurs gigantesques, supérieure à la Nature? La Cause, c'est Dieu. Dans cette sphère des causes vivent les Newton, les Laplace, les Kepler, les Descartes, les Malebranche, les Spinosa, les Buffon, les vrais poètes et les solitaires du second âge chrétien, les sainte Thérèse de l'Espagne et les sublimes extatiques. Chaque sentiment humain comporte des analogies avec cette situation où l'esprit abandonne l'Effet pour la Cause, et Thaddée avait atteint à cette hauteur où tout change d'aspect. En proie à des joies de créateur indicibles, Thaddée était en amour ce que nous connaissons de plus grand dans les fastes du génie.

--Non, elle n'est pas entièrement trompée, se disait-il en suivant la fumée de sa pipe. Elle pourrait me brouiller sans retour avec Adam si elle me prenait en grippe; et si elle coquettait pour me tourmenter, que deviendrais-je?

La fatuité de cette dernière supposition était si contraire au caractère modeste et à l'espèce de timidité germanique du capitaine, qu'il se gourmanda de l'avoir eue et se coucha résolu d'attendre les événements avant de prendre un parti.

Le lendemain, Clémentine déjeuna très-bien sans Thaddée, et sans s'apercevoir de son manque d'obéissance. Ce lendemain se trouva son jour de réception, qui, chez elle, comportait une splendeur royale. Elle ne fit pas attention à l'absence du capitaine sur qui roulaient les détails de ces journées d'apparat.

--Bon! se dit-il en entendant les équipages s'en aller sur les deux heures du matin, la comtesse n'a eu qu'une fantaisie ou une curiosité de Parisienne.

Le capitaine reprit donc ses allures ordinaires pour un moment dérangées par cet incident. Détournée par les préoccupations de la vie parisienne, Clémentine parut avoir oublié Paz. Pense-t-on, en effet, que ce soit peu de chose que de régner sur cet inconstant Paris? Croirait-on, par hasard, qu'à ce jeu suprême on risque seulement sa fortune? Les hivers sont pour les femmes à la mode ce que fut jadis une campagne pour les militaires de l'empire. Quelle oeuvre d'art et de génie qu'une toilette ou une coiffure destinées à faire sensation! Une femme frêle et délicate garde son dur et brillant harnais de fleurs et de diamants, de soie et d'acier, de neuf heures du soir à deux et souvent trois heures du matin. Elle mange peu pour attirer le regard sur une taille fine; à la faim qui la saisit pendant la soirée, elle oppose des tasses de thé débilitantes, des gâteaux sucrés, des glaces échauffantes ou de lourdes tranches de pâtisseries. L'estomac doit se plier aux ordres de la coquetterie. Le réveil a lieu très-tard. Tout est alors en contradiction avec les lois de la nature, et la nature est impitoyable. A peine levée, une femme à la mode recommence une toilette du matin, pense à sa toilette de l'après-midi. N'a-t-elle pas à recevoir, à faire des visites, à aller au bois à cheval ou en voiture? Ne faut-il pas toujours s'exercer au manège des sourires, se tendre l'esprit à forger des compliments qui ne paraissent ni communs ni recherchés? Et toutes les femmes n'y réussissent pas. Étonnez-vous donc, en voyant une jeune femme que le monde a reçue fraîche, de la retrouver trois ans après flétrie et passée. A peine six mois passés à la campagne guérissent-ils les plaies faites par l'hiver? On n'entend aujourd'hui parler que de gastrites, de maux étranges, inconnus d'ailleurs aux femmes occupées de leurs ménages. Autrefois la femme se montrait quelquefois; aujourd'hui, elle est toujours en scène. Clémentine avait à lutter: on commençait à la citer, et dans les soins exigés par cette bataille entre elle et ses rivales, à peine y avait-il place pour l'amour de son mari. Thaddée pouvait bien être oublié.

Cependant un mois après, au mois de mai, quelques jours avant de partir pour la terre de Ronquerolles, en Bourgogne, au retour du bois, elle aperçut, dans la contre-allée des Champs-Élysées, Thaddée mis avec recherche, s'extasiant à voir sa comtesse belle dans sa calèche, les chevaux fringants, les livrées étincelantes, enfin son cher ménage admiré.

--Voilà le capitaine, dit-elle à son mari.

--Comme il est heureux! répondit Adam. Voilà ses fêtes! Il n'y a pas d'équipage mieux tenu que le nôtre, et il jouit de voir tout le monde enviant notre bonheur. Ah! tu le remarques pour la première fois, mais il est là presque tous les jours.

--A quoi peut-il penser? dit Clémentine.

--Il pense en ce moment que l'hiver a coûté bien cher et que nous allons faire des économies chez ton vieil oncle Ronquerolles, répondit Adam.

La comtesse ordonna d'arrêter devant Paz et le fit asseoir à côté d'elle dans la calèche. Thaddée devint rouge comme une cerise.

--Je vais vous empester, dit-il, je viens de fumer des cigares.

--Adam ne m'empeste-t-il pas! répondit-elle vivement.

--Oui, mais c'est Adam, répliqua le capitaine.

--Et pourquoi Thaddée n'aurait-il pas les mêmes priviléges? dit la comtesse en souriant.

Ce divin sourire eut une force qui triompha des héroïques résolutions de Paz; il regarda Clémentine avec tout le feu de son âme dans ses yeux, mais tempéré par le témoignage angélique de sa reconnaissance, à lui, homme qui ne vivait que par ce sentiment. La comtesse se croisa les bras dans son châle, s'appuya pensive sur les coussins en y froissant les plumes de son joli chapeau, et arrêta ses yeux sur les passants. Cet éclair d'une âme grande et jusque-là résignée attaqua sa sensibilité. Quel était après tout à ses yeux le mérite d'Adam? N'est-il pas naturel d'avoir du courage et de la générosité? Mais le capitaine!..... Thaddée possédait de plus qu'Adam ou paraissait posséder une immense supériorité. Quelles funestes pensées saisirent la comtesse en observant de nouveau le contraste de la belle nature si complète qui distinguait Thaddée et de cette grêle nature qui, chez Adam, indiquait la dégénérescence forcée des familles aristocratiques assez insensées pour toujours s'allier entre elles? Ces pensées, le diable seul les connut; car la jeune femme demeura les yeux penseurs mais vagues, sans rien dire jusqu'à l'hôtel.

--Vous dînez avec nous, autrement je me fâcherais de ce que vous m'avez désobéi, dit-elle en entrant. Vous êtes Thaddée pour moi comme pour Adam. Je sais les obligations que vous lui avez, mais je sais aussi toutes celles que nous vous avons. Pour deux mouvements de générosité, qui sont si naturels, vous êtes généreux à toute heure et tous les jours. Mon père vient dîner avec nous, ainsi que mon oncle Ronquerolles et ma tante de Sérizy, habillez-vous, dit-elle en prenant la main qu'il lui tendait pour l'aider à descendre de voiture.

Thaddée monta chez lui pour s'habiller, le coeur à la fois heureux et comprimé par un tremblement horrible. Il descendit au dernier moment et rejoua pendant le dîner son rôle de militaire, bon seulement à remplir les fonctions d'un intendant. Mais cette fois Clémentine ne fut pas la dupe de Paz, dont le regard l'avait éclairée. Ronquerolles, l'ambassadeur le plus habile après le prince de Talleyrand et qui servit si bien de Marsay pendant son court ministère, fut instruit par sa nièce de la haute valeur du comte Paz, qui se faisait si modestement l'intendant de son ami Mitgislas.

--Et comment est-ce la première fois que je vois le comte Paz? dit le marquis de Ronquerolles.

--Eh! il est sournois et cachottier, répondit Clémentine en lançant un regard à Paz pour lui dire de changer sa manière d'être.

Hélas! il faut l'avouer, au risque de rendre le capitaine moins intéressant, Paz, quoique supérieur à son ami Adam, n'était pas un homme fort. Sa supériorité apparente, il la devait au malheur. Dans ses jours de misère et d'isolement, à Varsovie, il lisait, il s'instruisait, il comparait et méditait; mais le don de création qui fait le grand homme, il ne le possédait point, et peut-il jamais s'acquérir? Paz, uniquement grand par le coeur, allait alors au sublime; mais dans la sphère des sentiments, plus homme d'action que de pensées, il gardait sa pensée pour lui. Sa pensée ne servait alors qu'à lui ronger le coeur. Et qu'est-ce d'ailleurs qu'une pensée inexprimée!

Sur le mot de Clémentine, le marquis de Ronquerolles et sa soeur échangèrent un singulier regard en se montrant leur nièce, le comte Adam et Paz. Ce fut une de ces scènes rapides qui n'ont lieu qu'en Italie et à Paris. Dans ces deux endroits du monde, toutes les cours exceptées, les yeux savent dire autant de choses. Pour communiquer à l'oeil toute la puissance de l'âme, lui donner la valeur d'un discours, y mettre un poème ou un drame d'un seul coup, il faut ou l'excessive servitude ou l'excessive liberté. Adam, le marquis de Rouvre et la comtesse n'aperçurent point cette lumineuse observation d'une vieille coquette et d'un vieux diplomate: mais Paz, ce chien fidèle, en comprit les prophéties. Ce fut, remarquez-le, l'affaire de deux secondes. Vouloir peindre l'ouragan qui ravagea l'âme du capitaine, ce serait être trop diffus par le temps qui court.

--Quoi! déjà la tante et l'oncle croient que je puis être aimé. Maintenant mon bonheur ne dépend plus que de mon audace? Et Adam!...

L'Amour idéal et le Désir, tous deux aussi puissants que la Reconnaissance et l'Amitié, s'entre-choquèrent, et l'Amour l'emporta pour un moment. Ce pauvre admirable amant voulut avoir sa journée! Paz devint spirituel, il voulut plaire, et raconta l'insurrection polonaise à grands traits sur une explication demandée par le diplomate. Paz vit alors, au dessert, Clémentine suspendue à ses lèvres, le prenant pour un héros, et oubliant qu'Adam, après avoir sacrifié le tiers de son immense fortune, avait encouru les chances de l'exil. A neuf heures, le café pris, madame de Sérizy baisa sa nièce au front en lui serrant la main, et emmena d'autorité le comte Adam en laissant les marquis du Rouvre et de Ronquerolles, qui, dix minutes après, s'en allèrent. Paz et Clémentine restèrent seuls.

--Je vais vous laisser, madame, dit Thaddée, car vous les rejoindrez à l'Opéra.

--Non, répondit-elle, la danse ne me plaît pas; et l'on donne ce soir un ballet détestable, la _Révolte au Sérail_.

Un moment de silence.

--Il y a deux ans, Adam n'y serait pas allé sans moi! reprit-elle sans regarder Paz.

--Il vous aime à la folie... répondit Thaddée.

--Eh! c'est parce qu'il m'aime à la folie qu'il ne m'aimera peut-être plus demain, s'écria la comtesse.

--Les Parisiennes sont inexplicables, dit Thaddée. Quand elles sont aimées _à la folie_, elles veulent être aimées _raisonnablement_; et quand on les aime _raisonnablement_, elles vous reprochent de ne pas savoir aimer.

--Et elles ont toujours raison, Thaddée, reprit-elle en souriant. Je connais bien Adam, je ne lui en veux point: il est léger et surtout grand seigneur, il sera toujours content de m'avoir pour sa femme et ne me contrariera jamais dans aucun de mes goûts; mais...

--Quel est le mariage où il n'y a pas de _mais_? dit tout doucement Thaddée en tâchant de donner un autre cours aux pensées de la comtesse.

L'homme le moins avantageux aurait eu peut-être la pensée qui faillit rendre cet amoureux fou et que voici:--Si je ne lui dis pas que je l'aime, je suis un imbécile! se dit le capitaine.

Il régnait entre eux un de ces terribles silences qui crèvent de pensées. La comtesse examinait Paz en dessous, de même que Paz la contemplait dans la glace. En s'enfonçant dans sa bergère en homme repu qui digère, un vrai geste de mari ou de vieillard indifférent, Paz croisa ses mains sur son ventre, fit passer rapidement et machinalement ses pouces l'un sur l'autre, et regarda le feu bêtement.

--Mais dites-moi donc du bien d'Adam!... s'écria Clémentine. Dites-moi que ce n'est pas un homme léger, vous qui le connaissez!

Ce cri fut sublime.

--Voici donc le moment venu d'élever entre nous des barrières insurmontables, pensa le pauvre Paz en concevant un héroïque mensonge.