La Comédie humaine - Volume 01
Part 36
Il se rencontre dans les fêtes quelques dames qui, semblables à madame de Grandlieu, sont là comme de vieux marins occupés sur le bord de la mer à contempler les jeunes matelots aux prises avec les tempêtes. En ce moment, madame de Grandlieu, qui paraissait s'intéresser aux personnages de cette scène, put facilement deviner la lutte à laquelle la comtesse était en proie. La jeune coquette avait beau s'éventer gracieusement, sourire à des jeunes gens qui la saluaient et mettre en usage les ruses dont se sert une femme pour cacher son émotion, la douairière, l'une des plus perspicaces et malicieuses duchesses que le dix-huitième siècle avait léguées au dix-neuvième, savait lire dans son coeur et dans sa pensée. La vieille dame semblait reconnaître les mouvements imperceptibles qui décèlent les affections de l'âme. Le pli le plus léger qui venait rider ce front si blanc et si pur, le tressaillement le plus insensible des pommettes, le jeu des sourcils, l'inflexion la moins visible des lèvres dont le corail mouvant ne pouvait lui rien cacher, étaient pour la duchesse comme les caractères d'un livre. Du fond de sa bergère, que sa robe remplissait entièrement, la coquette émérite, tout en causant avec un diplomate qui la recherchait afin de recueillir les anecdotes qu'elle contait si bien, s'admirait elle-même dans la jeune coquette; elle la prit en goût en lui voyant si bien déguiser son chagrin et les déchirements de son coeur. Madame de Vaudremont ressentait en effet autant de douleur qu'elle feignait de gaieté: elle avait cru rencontrer dans Martial un homme de talent sur l'appui duquel elle comptait pour embellir sa vie de tous les enchantements du pouvoir; en ce moment, elle reconnaissait une erreur aussi cruelle pour sa réputation que pour son amour-propre. Chez elle, comme chez les autres femmes de cette époque, la soudaineté des passions augmentait leur vivacité. Les âmes qui vivent beaucoup et vite ne souffrent pas moins que celles qui se consument dans une seule affection. La prédilection de la comtesse pour Martial était née de la veille, il est vrai; mais le plus inepte des chirurgiens sait que la souffrance causée par l'amputation d'un membre vivant est plus douloureuse que ne l'est celle d'un membre malade. Il y avait de l'avenir dans le goût de madame de Vaudremont pour Martial, tandis que sa passion précédente était sans espérance, et empoisonnée par les remords de Soulanges. La vieille duchesse, qui épiait le moment opportun de parler à la comtesse, s'empressa de congédier son ambassadeur; car, en présence de maîtresses et d'amants brouillés, tout intérêt pâlit, même chez une vieille femme. Pour engager la lutte, madame de Grandlieu lança sur madame de Vaudremont un regard sardonique qui fit craindre à la jeune coquette de voir son sort entre les mains de la douairière. Il est de ces regards de femme à femme qui sont comme des flambeaux amenés dans les dénouements de tragédie. Il faut avoir connu cette duchesse pour apprécier la terreur que le jeu de sa physionomie inspirait à la comtesse. Madame de Grandlieu était grande, ses traits faisaient dire d'elle:--Voilà une femme qui a dû être jolie! Elle se couvrait les joues de tant de rouge que ses rides ne paraissaient presque plus; mais loin de recevoir un éclat factice de ce carmin foncé, ses yeux n'en étaient que plus ternes. Elle portait une grande quantité de diamants, et s'habillait avec assez de goût pour ne pas prêter au ridicule. Son nez pointu annonçait l'épigramme. Un râtelier bien mis conservait à sa bouche une grimace d'ironie qui rappelait celle de Voltaire. Cependant l'exquise politesse de ses manières adoucissait si bien la tournure malicieuse de ses idées qu'on ne pouvait l'accuser de méchanceté. Les yeux gris de la vieille dame s'animèrent, un regard triomphal accompagné d'un sourire qui disait:--Je vous l'avais bien promis! traversa le salon, et répandit l'incarnat de l'espérance sur les joues pâles de la jeune femme qui gémissait au pied du candélabre. Cette alliance entre madame de Grandlieu et l'inconnue ne pouvait échapper à l'oeil exercé de la comtesse de Vaudremont, qui entrevit un mystère et le voulut pénétrer. En ce moment, le baron de la Roche-Hugon, après avoir achevé de questionner toutes les douairières sans pouvoir apprendre le nom de la dame bleue, s'adressait en désespoir de cause à la comtesse de Gondreville, et n'en recevait que cette réponse peu satisfaisante:--C'est une dame que l'_ancienne_ duchesse de Grandlieu m'a présentée. En se retournant par hasard vers la bergère occupée par la vieille dame, le maître des requêtes en surprit le regard d'intelligence lancé sur l'inconnue, et quoiqu'il fût assez mal avec elle depuis quelque temps, il résolut de l'aborder. En voyant le sémillant baron rôdant autour de sa bergère, l'ancienne duchesse sourit avec une malignité sardonique, et regarda madame de Vaudremont d'un air qui fit rire le colonel Montcornet.
--Si la vieille bohémienne prend un air d'amitié, pensa le baron, elle va sans doute me jouer quelque méchant tour.--Madame, lui dit-il, vous vous êtes chargée, me dit-on, de veiller sur un bien précieux trésor!
--Me prenez-vous pour un dragon, demanda la vieille dame. Mais de qui parlez-vous? ajouta-t-elle avec une douceur de voix qui rendit l'espérance à Martial.
--De cette petite dame inconnue que la jalousie de toutes ces coquettes a confinée là-bas. Vous connaissez sans doute sa famille?
--Oui, dit la duchesse; mais que voulez-vous faire d'une héritière de province, mariée depuis quelque temps, une fille bien née que vous ne connaissez pas, vous autres, elle ne va nulle part.
--Pourquoi ne danse-t-elle pas? Elle est si belle! Voulez-vous que nous fassions un traité de paix? Si vous daignez m'instruire de tout ce que j'ai intérêt à savoir, je vous jure que votre demande en restitution des bois de Marigny par le domaine extraordinaire sera chaudement appuyée auprès de l'empereur.
--Monsieur, répondit la vieille dame avec une gravité trompeuse, amenez-moi la comtesse de Vaudremont. Je vous promets de lui révéler le mystère qui rend notre inconnue si intéressante. Voyez, tous les hommes du bal sont arrivés au même degré de curiosité que vous. Les yeux se portent involontairement vers ce candélabre où ma protégée s'est modestement placée, elle recueille tous les hommages qu'on a voulu lui ravir. Bienheureux celui qu'elle prendra pour danseur! Là, elle s'interrompit en fixant la comtesse de Vaudremont par un de ces regards qui disent si bien:--Nous parlons de vous. Puis elle ajouta:--Je pense que vous aimerez mieux apprendre le nom de l'inconnue de la bouche de votre belle comtesse que de la mienne?
L'attitude de la duchesse était si provoquante que madame de Vaudremont se leva, vint auprès d'elle, s'assit sur la chaise que lui offrit Martial; et, sans faire attention à lui:--Je devine, madame, lui dit-elle en riant, que vous parlez de moi; mais j'avoue mon infériorité, je ne sais si c'est en bien ou en mal.
Madame de Grandlieu serra de sa vieille main sèche et ridée la jolie main de la jeune femme, et, d'un ton de compassion, elle lui répondit à voix basse:--Pauvre petite!
Les deux femmes se regardèrent. Madame de Vaudremont comprit que Martial était de trop, et le congédia en lui disant d'un air impérieux:--Laissez-nous!
Le maître des requêtes, peu satisfait de voir la comtesse sous le charme de la dangereuse sibylle qui l'avait attirée près d'elle, lui lança un de ces regards d'homme, puissants sur un coeur aveugle, mais qui paraissent ridicules à une femme quand elle commence à juger celui de qui elle s'est éprise.
--Auriez-vous la prétention de singer l'empereur? dit madame de Vaudremont en mettant sa tête de trois quarts pour contempler le maître des requêtes d'un air ironique.
Martial avait trop l'usage du monde, trop de finesse et de calcul pour s'exposer à rompre avec une femme si bien en cour et que l'empereur voulait marier; il compta d'ailleurs sur la jalousie qu'il se proposait d'éveiller en elle comme sur le meilleur moyen de deviner le secret de sa froideur, et s'éloigna d'autant plus volontiers qu'en cet instant une nouvelle contredanse mettait tout le monde en mouvement. Le baron eut l'air de céder la place aux quadrilles, il alla s'appuyer sur le marbre d'une console, se croisa les bras sur la poitrine, et resta tout occupé de l'entretien des deux dames. De temps en temps il suivait les regards que toutes deux jetèrent à plusieurs reprises sur l'inconnue. Comparant alors la comtesse à cette beauté nouvelle que le mystère rendait si attrayante, le baron fut en proie aux odieux calculs habituels aux hommes à bonnes fortunes: il flottait entre une fortune à prendre et son caprice à contenter. Le reflet des lumières faisait si bien ressortir sa figure soucieuse et sombre sur les draperies de moire blanche froissée par ses cheveux noirs, qu'on aurait pu le comparer à quelque mauvais génie. De loin, plus d'un observateur dut sans doute se dire:--Voilà encore un pauvre diable qui paraît s'amuser beaucoup!
L'épaule droite légèrement appuyée sur la chambranle de la porte qui se trouvait entre le salon de danse et la salle de jeu, le colonel pouvait rire incognito sous ses amples moustaches, il jouissait du plaisir de contempler le tumulte du bal; il voyait cent jolies têtes tournoyant au gré des caprices de la danse; il lisait sur quelques figures, comme sur celles de la comtesse et de son ami Martial, les secrets de leur agitation; puis, en détournant la tête, il se demandait quel rapport existait entre l'air sombre du comte de Soulanges toujours assis sur la causeuse, et la physionomie plaintive de la dame inconnue sur le visage de laquelle apparaissaient tour à tour les joies de l'espérance et les angoisses d'une terreur involontaire. Montcornet était là comme le roi de la fête, il trouvait dans ce tableau mouvant une vue complète du monde, et il en riait en recueillant les sourires intéressés de cent femmes brillantes et parées: un colonel de la garde impériale, poste qui comportait le grade de général de brigade, était certes un des plus beaux partis de l'armée. Il était minuit environ. Les conversations, le jeu, la danse, la coquetterie, les intérêts, les malices et les projets, tout arrivait à ce degré de chaleur qui arrache à un jeune homme cette exclamation:--Le beau bal!
--Mon bon petit ange, disait madame de Grandlieu à la comtesse, vous êtes à un âge où j'ai fait bien des fautes. En vous voyant souffrir tout à l'heure mille morts, j'ai eu la pensée de vous donner quelques avis charitables. Commettre des fautes à vingt-deux ans, n'est-ce pas gâter son avenir, n'est-ce pas déchirer la robe qu'on doit mettre? Ma chère, nous n'apprenons que bien tard à nous en servir sans la chiffonner. Continuez, mon coeur, à vous procurer des ennemis adroits et des amis sans esprit de conduite, vous verrez quelle jolie petite vie vous mènerez un jour.
--Ah! madame, une femme a bien de la peine à être heureuse, n'est-ce pas? s'écria naïvement la comtesse.
--Ma petite, il faut savoir choisir, à votre âge, entre les plaisirs et le bonheur. Vous voulez épouser Martial, qui n'est ni assez sot pour faire un bon mari, ni assez passionné pour être un amant. Il a des dettes, ma chère, il est homme à dévorer votre fortune; mais ce ne serait rien s'il vous donnait le bonheur. Ne voyez-vous combien il est vieux? Cet homme doit avoir été souvent malade, il jouit de son reste. Dans trois ans, ce sera un homme fini. L'ambitieux commencera, peut-être réussira-t-il. Je ne le crois pas. Qu'est-il? un intrigant qui peut posséder à merveille l'esprit des affaires et babiller agréablement; mais il est trop avantageux pour avoir un vrai mérite, il n'ira pas loin. D'ailleurs, regardez-le! Ne lit-on pas sur son front que, dans ce moment-ci, ce n'est pas une jeune et jolie femme qu'il voit en vous, mais les deux millions que vous possédez? Il ne vous aime pas, ma chère, il vous calcule comme s'il s'agissait d'une affaire. Si vous voulez vous marier, prenez un homme plus âgé, qui ait de la considération, et qui soit à la moitié de son chemin. Une veuve ne doit pas faire de son mariage une affaire d'amourette. Une souris s'attrape-t-elle deux fois au même piége? Maintenant, un nouveau contrat doit être une spéculation pour vous, et il faut, en vous remariant, avoir au moins l'espoir de vous entendre nommer un jour madame la maréchale.
En ce moment, les yeux des deux femmes se fixèrent naturellement sur la belle figure du colonel Montcornet.
--Si vous voulez jouer le rôle difficile d'une coquette et ne pas vous marier, reprit la duchesse avec bonhomie, ah! ma pauvre petite, vous saurez mieux que toute autre amonceler les nuages d'une tempête et la dissiper. Mais, je vous en conjure, ne vous faites jamais un plaisir de troubler la paix des ménages, de détruire l'union des familles et le bonheur des femmes qui sont heureuses. Je l'ai joué, ma chère, ce rôle dangereux. Hé, mon Dieu, pour un triomphe d'amour-propre, on assassine souvent de pauvres créatures vertueuses; car il existe vraiment, ma chère, des femmes vertueuses, et l'on se crée des haines mortelles. Un peu trop tard, j'ai appris que, suivant l'expression du duc d'Albe, un saumon vaut mieux que mille grenouilles! Certes, un véritable amour donne mille fois plus de jouissances que les passions éphémères qu'on excite! Eh bien! je suis venue ici pour vous prêcher. Oui, vous êtes la cause de mon apparition dans ce salon qui pue le peuple. Ne viens-je pas d'y voir des acteurs? Autrefois, ma chère, on les recevait dans son boudoir; mais au salon, fi donc! Pourquoi me regardez-vous d'un air si étonné? Écoutez-moi! Si vous voulez vous jouer des hommes, reprit la vieille dame, ne bouleversez le coeur que de ceux dont la vie n'est pas arrêtée, de ceux qui n'ont pas de devoirs à remplir; les autres ne nous pardonnent pas les désordres qui les ont rendus heureux. Profitez de cette maxime due à ma vieille expérience. Ce pauvre Soulanges, par exemple, auquel vous avez fait tourner la tête, et que, depuis quinze mois, vous avez enivré, Dieu sait comme! eh bien! savez-vous sur quoi portaient vos coups?... sur sa vie tout entière. Il est marié depuis six mois, il est adoré d'une charmante créature qu'il aime et qu'il trompe; elle vit dans les larmes et dans le silence le plus amer. Soulanges a eu des moments de remords plus cruels que ses plaisirs n'étaient doux. Et vous, petite rusée, vous l'avez trahi. Eh bien! venez contempler votre ouvrage.
La vieille duchesse prit la main de madame de Vaudremont, et elles se levèrent.
--Tenez, lui dit madame de Grandlieu en lui montrant des yeux l'inconnue pâle et tremblante sous les feux du lustre, voilà ma petite nièce, la comtesse de Soulanges, elle a enfin cédé aujourd'hui à mes instances, elle a consenti à quitter la chambre de douleur où la vue de son enfant ne lui apportait que de bien faibles consolations; la voyez-vous? elle vous paraît charmante: eh bien! chère belle, jugez de ce qu'elle devait être quand le bonheur et l'amour répandaient leur éclat sur cette figure maintenant flétrie.
La comtesse détourna silencieusement la tête et parut en proie à de graves réflexions. La duchesse l'amena jusqu'à la porte de la salle de jeu; puis, après y avoir jeté les yeux, comme si elle eût voulu y chercher quelqu'un:--Et voilà Soulanges, dit-elle à la jeune coquette d'un son de voix profond.
La comtesse frissonna quand elle aperçut, dans le coin le moins éclairé du salon, la figure pâle et contractée de Soulanges appuyé sur la causeuse: l'affaissement de ses membres et l'immobilité de son front accusaient toute sa douleur, les joueurs allaient et venaient devant lui, sans y faire plus d'attention que s'il eût été mort. Le tableau que présentaient la femme en larmes et le mari morne et sombre, séparés l'un de l'autre au milieu de cette fête, comme les deux moitiés d'un arbre frappé par la foudre, eut peut-être quelque chose de prophétique pour la comtesse. Elle craignit d'y voir une image des vengeances que lui gardait l'avenir. Son coeur n'était pas encore assez flétri pour que la sensibilité et l'indulgence en fussent entièrement bannies, elle pressa la main de la duchesse en la remerciant par un de ces sourires qui ont une certaine grâce enfantine.
--Mon cher enfant, lui dit la vieille femme à l'oreille, songez désormais que nous savons aussi bien repousser les hommages des hommes que nous les attirer.
--Elle est à vous, si vous n'êtes pas un niais.
Ces dernières paroles furent soufflées par madame de Grandlieu à l'oreille du colonel Montcornet pendant que la belle comtesse se livrait à la compassion que lui inspirait l'aspect de Soulanges, car elle l'aimait encore assez sincèrement pour vouloir le rendre au bonheur, et se promettait intérieurement d'employer l'irrésistible pouvoir qu'exerçaient encore ses séductions sur lui pour le renvoyer à sa femme.
--Oh! comme je vais le prêcher, dit-elle à madame de Grandlieu.
--N'en faites rien, ma chère! s'écria la duchesse en regagnant sa bergère, choisissez-vous un bon mari et fermez votre porte à mon neveu. Ne lui offrez même pas votre amitié. Croyez-moi, mon enfant, une femme ne reçoit pas d'une autre femme le coeur de son mari, elle est cent fois plus heureuse de croire qu'elle l'a reconquis elle-même. En amenant ici ma nièce, je crois lui avoir donné un excellent moyen de regagner l'affection de son mari. Je ne vous demande, pour toute coopération, que d'agacer le général.
Et, quand elle lui montra l'ami du maître des requêtes, la comtesse sourit.
--Eh bien, madame, savez-vous enfin le nom de cette inconnue? demanda le baron d'un air piqué à la comtesse quand elle se trouva seule.
--Oui, dit madame de Vaudremont en regardant le maître des requêtes.
Sa figure exprimait autant de finesse que de gaieté. Le sourire qui répandait la vie sur ses lèvres et sur ses joues, la lumière humide de ses yeux étaient semblables à ces feux follets qui abusent le voyageur. Martial, qui se crut toujours aimé, prit alors cette attitude coquette dans laquelle un homme se balance si complaisamment auprès de celle qu'il aime, et dit avec fatuité:--Et ne m'en voudrez-vous pas si je parais attacher beaucoup de prix à savoir ce nom?
--Et ne m'en voudrez-vous pas, répliqua madame de Vaudremont, si, par un reste d'amour, je ne vous le dis pas, et si je vous défends de faire la moindre avance à cette jeune dame? Vous risqueriez votre vie, peut-être.
--Madame, perdre vos bonnes grâces, n'est-ce pas perdre plus que la vie.
--Martial, dit sévèrement la comtesse, c'est madame de Soulanges, son mari vous brûlerait la cervelle, si vous en avez toutefois.
--Ah! ah! répliqua le fat en riant, le colonel laissera vivre en paix celui qui lui a enlevé votre coeur et se battrait pour sa femme. Quel renversement de principes! Je vous en prie, permettez-moi de danser avec cette petite dame. Vous pourrez ainsi avoir la preuve du peu d'amour que renfermait pour vous ce coeur de neige, car si le colonel trouve mauvais que je fasse danser sa femme, après avoir souffert que je vous...
--Mais elle aime son mari.
--Obstacle de plus que j'aurai le plaisir de vaincre.
--Mais elle est mariée.
--Plaisante objection!
--Ah! dit la comtesse avec un sourire amer, vous nous punissez également de nos fautes et de nos repentirs.
--Ne vous fâchez pas, dit vivement Martial. Oh! je vous en supplie, pardonnez-moi. Tenez, je ne pense plus à madame de Soulanges.
--Vous mériteriez bien que je vous envoyasse auprès d'elle.
--J'y vais, dit le baron en riant, et je reviendrai plus épris de vous que jamais. Vous verrez que la plus jolie femme du monde ne peut s'emparer d'un coeur qui vous appartient.
--C'est-à-dire que vous voulez gagner le cheval du colonel.
--Ah! le traître, répondit-il en riant et menaçant du doigt son ami qui souriait.
Le colonel arriva, le baron lui céda la place auprès de la comtesse à laquelle il dit d'un air sardonique:--Madame, voici un homme qui s'est vanté de pouvoir gagner vos bonnes grâces dans une soirée.
Il s'applaudit en s'éloignant d'avoir révolté l'amour-propre de la comtesse et desservi Montcornet; mais, malgré sa finesse habituelle, il n'avait pas deviné l'ironie dont étaient empreints les propos de madame de Vaudremont, et ne s'aperçut point qu'elle avait fait autant de pas vers son ami que son ami vers elle, quoiqu'à l'insu l'un de l'autre. Au moment où le maître des requêtes s'approchait en papillonnant du candélabre sous lequel la comtesse de Soulanges, pâle et craintive, semblait ne vivre que des yeux, son mari arriva près de la porte du salon en montrant des yeux étincelants de passion. La vieille duchesse, attentive à tout, s'élança vers son neveu, lui demanda son bras et sa voiture pour sortir, en prétextant un ennui mortel et se flattant de prévenir ainsi un éclat fâcheux. Elle fit, avant de partir, un singulier signe d'intelligence à sa nièce, en lui désignant l'entreprenant cavalier qui se préparait à lui parler, et ce signe semblait lui dire:--Le voici, venge-toi.
Madame de Vaudremont surprit le regard de la tante et de la nièce, une lueur soudaine illumina son âme, elle craignit d'être la dupe de cette vieille dame si savante et si rusée en intrigue.--Cette perfide duchesse, se dit-elle, aura peut-être trouvé plaisant de me faire de la morale en me jouant quelque méchant tour de sa façon.
A cette pensée, l'amour-propre de madame de Vaudremont fut peut-être encore plus fortement intéressé que sa curiosité à démêler le fil de cette intrigue. La préoccupation intérieure à laquelle elle fut en proie ne la laissa pas maîtresse d'elle-même. Le colonel, interprétant à son avantage la gêne répandue dans les discours et les manières de la comtesse, n'en devint que plus ardent et plus pressant. Les vieux diplomates blasés, qui s'amusaient à observer le jeu des physionomies, n'avaient jamais rencontré tant d'intrigues à suivre ou à deviner. Les passions qui agitaient le double couple se diversifiaient à chaque pas dans ces salons animés en se représentant avec d'autres nuances sur d'autres figures. Le spectacle de tant de passions vives, toutes ces querelles d'amour, ces vengeances douces, ces faveurs cruelles, ces regards enflammés, toute cette vie brûlante répandue autour d'eux ne leur faisait sentir que plus vivement leur impuissance. Enfin, le baron avait pu s'asseoir auprès de la comtesse de Soulanges. Ses yeux erraient à la dérobée sur un cou frais comme la rosée, parfumé comme une fleur des champs. Il admirait de près des beautés qui de loin l'avaient étonné. Il pouvait voir un petit pied bien chaussé, mesurer de l'oeil une taille souple et gracieuse. A cette époque, les femmes nouaient la ceinture de leurs robes précisément au-dessous du sein, à l'imitation des statues grecques, mode impitoyable pour les femmes dont le corsage avait quelque défaut. En jetant des regards furtifs sur ce sein, Martial resta ravi de la perfection des formes de la comtesse.
--Vous n'avez pas dansé une seule fois ce soir, madame, dit-il d'une voix douce et flatteuse; ce n'est pas faute de cavalier, j'imagine?
--Je ne vais point dans le monde, j'y suis inconnue, répondit avec froideur madame de Soulanges qui n'avait rien compris au regard par lequel sa tante venait de l'inviter à plaire au baron.
Martial fit alors jouer par maintien le beau diamant qui ornait sa main gauche, les feux jetés par la pierre semblèrent jeter une lueur subite dans l'âme de la jeune comtesse qui rougit et regarda le baron avec une expression indéfinissable.
--Aimez-vous la danse? demanda le Provençal, pour essayer de renouer la conversation.
--Oh! beaucoup, monsieur.
A cette étrange réponse, leurs regards se rencontrèrent. Le jeune homme, surpris de l'accent pénétrant qui réveilla dans son coeur une vague espérance, avait subitement interrogé les yeux de la jeune femme.
--Eh bien, madame, n'est-ce pas une témérité de ma part que de me proposer pour être votre partner à la première contredanse?