La Comédie humaine - Volume 01
Part 35
Pour comprendre tout l'intérêt de cette conversation, il est nécessaire de raconter un événement qui par d'invisibles liens allait réunir les personnages de ce petit drame, alors épars dans les salons. A onze heures du soir environ, au moment où les danseuses reprenaient leurs places, la société de l'hôtel Gondreville avait vu apparaître la plus belle femme de Paris, la reine de la mode, la seule qui manquât à cette splendide assemblée. Elle se faisait une loi de ne jamais arriver qu'à l'instant où les salons offraient ce mouvement animé qui ne permet pas aux femmes de garder long-temps la fraîcheur de leurs figures ni celle de leurs toilettes. Ce moment rapide est comme le printemps d'un bal. Une heure après, quand le plaisir a passé, quand la fatigue arrive, tout y est flétri. Madame de Vaudremont ne commettait jamais la faute de rester à une fête pour s'y montrer avec des fleurs penchées, des boucles défrisées, des garnitures froissées, avec une figure semblable à toutes celles qui, sollicitées par le sommeil, ne le trompent pas toujours. Elle se gardait bien de laisser voir, comme ses rivales, sa beauté endormie; elle savait soutenir habilement sa réputation de coquetterie en se retirant toujours d'un bal aussi brillante qu'elle y était entrée. Les femmes se disaient à l'oreille, avec un sentiment d'envie, qu'elle préparait et mettait autant de parures qu'elle avait de bals dans une soirée. Cette fois, madame de Vaudremont ne devait pas être maîtresse de quitter à son gré le salon où elle arrivait alors en triomphe. Un moment arrêtée sur le seuil de la porte, elle jeta des regards observateurs, quoique rapides, sur les femmes dont les toilettes furent aussitôt étudiées afin de se convaincre que la sienne les éclipserait toutes. La célèbre coquette s'offrit à l'admiration de l'assemblée, conduite par un des plus braves colonels de l'artillerie de la Garde, un favori de l'empereur, le comte de Soulanges. L'union momentanée et fortuite de ces deux personnages eut sans doute quelque chose de mystérieux. En entendant annoncer monsieur de Soulanges et la comtesse de Vaudremont, quelques femmes placées en tapisserie se levèrent, et des hommes accourus des salons voisins se pressèrent aux portes du salon principal. Un de ces plaisants, qui ne manquent jamais à ces réunions nombreuses, dit en voyant entrer la comtesse et son chevalier: «Que les dames avaient tout autant de curiosité à contempler un homme fidèle à sa passion, que les hommes à examiner une jolie femme difficile à fixer.» Quoique le comte de Soulanges, jeune homme d'environ trente-deux ans, fût doué de ce tempérament nerveux qui engendre chez l'homme les grandes qualités, ses formes grêles et son teint pâle prévenaient peu en sa faveur; ses yeux noirs annonçaient beaucoup de vivacité, mais dans le monde il était taciturne, et rien en lui ne révélait l'un des talents oratoires qui devaient briller à la Droite dans les assemblées législatives de la Restauration. La comtesse de Vaudremont, grande femme légèrement grasse, d'une peau éblouissante de blancheur, qui portait bien sa petite tête et possédait l'immense avantage d'inspirer l'amour par la gentillesse de ses manières, était de ces créatures qui tiennent toutes les promesses que fait leur beauté. Ce couple, devenu pour quelques instants l'objet de l'attention générale, ne laissa pas long-temps la curiosité s'exercer sur son compte. Le colonel et la comtesse semblèrent parfaitement comprendre que le hasard venait de les placer dans une situation gênante. En les voyant s'avancer, Martial s'élança dans le groupe d'hommes qui occupait le poste de la cheminée, pour observer, à travers les têtes qui lui formaient comme un rempart, madame de Vaudremont avec l'attention jalouse que donne le premier feu de la passion: une voix secrète semblait lui dire que le succès dont il s'enorgueillissait serait peut-être précaire; mais le sourire de politesse froide par lequel la comtesse remercia monsieur de Soulanges, et le geste qu'elle fit pour le congédier en s'asseyant auprès de madame de Gondreville, détendirent tous les muscles que la jalousie avait contractés sur sa figure. Cependant apercevant debout à deux pas du canapé sur lequel était madame de Vaudremont, Soulanges, qui parut ne plus comprendre le regard par lequel la jeune coquette lui avait dit qu'ils jouaient l'un et l'autre un rôle ridicule, le Provençal à la tête volcanique fronça de nouveau les noirs sourcils qui ombrageaient ses yeux bleus, caressa par maintien les boucles de ses cheveux bruns, et, sans trahir l'émotion qui lui faisait palpiter le coeur, il surveilla la contenance de la comtesse et celle de monsieur de Soulanges, tout en badinant avec ses voisins, il saisit alors la main du colonel qui venait renouveler connaissance avec lui, mais il l'écouta sans l'entendre, tant il était préoccupé. Soulanges jetait des regards tranquilles sur la quadruple rangée de femmes qui encadrait l'immense salon du sénateur, en admirant cette bordure de diamants, de rubis, de gerbes d'or et de têtes parées dont l'éclat faisait presque pâlir le feu des bougies, le cristal des lustres et les dorures. Le calme insouciant de son rival fit perdre contenance au maître des requêtes. Incapable de maîtriser la secrète impatience qui le transportait, Martial s'avança vers madame de Vaudremont pour la saluer. Quand le Provençal apparut, Soulanges lui lança un regard terne et détourna la tête avec impertinence. Un silence grave régna dans le salon où la curiosité fut à son comble. Toutes les têtes tendues offrirent les expressions les plus bizarres, chacun craignit et attendit un de ces éclats que les gens bien élevés se gardent toujours de faire. Tout à coup la pâle figure du comte devint aussi rouge que l'écarlate de ses parements, et ses regards se baissèrent aussitôt vers le parquet, pour ne pas laisser deviner le sujet de son trouble. En voyant l'inconnue humblement placée au pied du candélabre, il passa d'un air triste devant le maître des requêtes, et se réfugia dans un des salons de jeu. Martial et l'assemblée crurent que Soulanges lui cédait publiquement la place, par la crainte du ridicule qui s'attache toujours aux amants détrônés. Le maître des requêtes releva fièrement la tête, regarda l'inconnue; puis quand il s'assit avec aisance auprès de madame de Vaudremont, il l'écouta d'un air si distrait qu'il n'entendit pas ces paroles prononcées sous l'éventail par la coquette:--Martial, vous me ferez plaisir de ne pas porter ce soir la bague que vous m'avez arrachée. J'ai mes raisons, et vous les expliquerai, dans un moment, quand nous nous retirerons. Vous me donnez le bras pour aller chez la princesse de Wagram.
--Pourquoi donc avez-vous pris la main du colonel? demanda le baron.
--Je l'ai rencontré sous le péristyle, répondit-elle; mais, laissez-moi, chacun nous observe.
Martial rejoignit le colonel de cuirassiers. La petite dame bleue devint alors le lien commun de l'inquiétude qui agitait à la fois et si diversement le cuirassier, Soulanges, Martial et la comtesse de Vaudremont. Quand les deux amis se séparèrent après s'être porté le défi qui termina leur conversation, le maître des requêtes s'élança vers madame de Vaudremont, et sut la placer au milieu du plus brillant quadrille. A la faveur de cette espèce d'enivrement dans lequel une femme est toujours plongée par la danse et par le mouvement d'un bal où les hommes se montrent avec le charlatanisme de la toilette qui ne leur donne pas moins d'attraits qu'elle en prête aux femmes, Martial crut pouvoir s'abandonner impunément au charme qui l'attirait vers l'inconnue. S'il réussit à dérober les premiers regards qu'il jeta sur la dame bleue à l'inquiète activité des yeux de la comtesse, il fut bientôt surpris en flagrant délit; et s'il fit excuser une première préoccupation, il ne justifia pas l'impertinent silence par lequel il répondit plus tard à la plus séduisante des interrogations qu'une femme puisse adresser à un homme: m'aimez-vous ce soir? Plus il était rêveur, plus la comtesse se montrait pressante et taquine. Pendant que Martial dansait, le colonel alla de groupe en groupe y quêtant des renseignements sur la jeune inconnue. Après avoir épuisé la complaisance de toutes les personnes, et même celle des indifférents, il se déterminait à profiter d'un moment où la comtesse de Gondreville paraissait libre pour lui demander à elle-même le nom de cette dame mystérieuse, quand il aperçut un léger vide entre la colonne brisée qui supportait le candélabre et les deux divans qui venaient y aboutir. Le colonel profita du moment où la danse laissait vacante une grande partie des chaises qui formaient plusieurs rangs de fortifications défendues par des mères ou par des femmes d'un certain âge, et entreprit de traverser cette palissade couverte de châles et de mouchoirs. Il se mit à complimenter les douairières; puis, de femme en femme, de politesse en politesse, il finit par atteindre auprès de l'inconnue la place vide. Au risque d'accrocher les griffons et les chimères de l'immense flambeau, il se maintint là sous le feu et la cire des bougies, au grand mécontentement de Martial. Trop adroit pour interpeller brusquement la petite dame bleue qu'il avait à sa droite, le colonel commença par dire à une grande dame assez laide qui se trouvait assise à sa gauche:--Voilà, madame, un bien beau bal! Quel luxe! quel mouvement! D'honneur, les femmes y sont toutes jolies! Si vous ne dansez pas, c'est sans doute mauvaise volonté.
Cette insipide conversation engagée par le colonel avait pour but de faire parler sa voisine de droite, qui, silencieuse et préoccupée, ne lui accordait pas la plus légère attention. L'officier tenait en réserve une foule de phrases qui devaient se terminer par un: Et vous, madame? sur lequel il comptait beaucoup. Mais il fut étrangement surpris en apercevant quelques larmes dans les yeux de l'inconnue, que madame de Vaudremont paraissait captiver entièrement.
--Madame est sans doute mariée, demanda enfin le colonel Montcornet d'une voix mal assurée.
--Oui, monsieur, répondit l'inconnue.
--Monsieur votre mari est sans doute ici?
--Oui, monsieur.
--Et pourquoi donc, madame, restez-vous à cette place? est-ce par coquetterie?
L'affligée sourit tristement.
--Accordez-moi l'honneur, madame, d'être votre cavalier pour la contredanse suivante, et je ne vous ramènerai certes pas ici! Je vois près de la cheminée une gondole vide, venez-y. Quand tant de gens s'apprêtent à trôner, et que la folie du jour est la royauté, je ne conçois pas que vous refusiez d'accepter le titre de reine du bal qui semble promis à votre beauté.
--Monsieur, je ne danserai pas.
L'intonation brève des réponses de cette femme était si désespérante, que le colonel se vit forcé d'abandonner la place. Martial, qui devina la dernière demande du colonel et le refus qu'il essuyait, se mit à sourire et se caressa le menton en faisant briller la bague qu'il avait au doigt.
--De quoi riez-vous? lui dit la comtesse de Vaudremont.
--De l'insuccès de ce pauvre colonel, qui vient de faire un pas de clerc...
--Je vous avais prié d'ôter votre bague, reprit la comtesse en l'interrompant.
--Je ne l'ai pas entendu.
--Si vous n'entendez rien ce soir, vous savez voir tout, monsieur le baron, répondit madame de Vaudremont d'un air piqué.
--Voilà un jeune homme qui montre un bien beau brillant, dit alors l'inconnue au colonel.
--Magnifique, répondit-il. Ce jeune homme est le baron Martial de la Roche-Hugon, un de mes plus intimes amis.
--Je vous remercie de m'avoir dit son nom, reprit-elle, il paraît fort aimable.
--Oui, mais il est un peu léger.
--On pourrait croire qu'il est bien avec la comtesse de Vaudremont, demanda la jeune dame en interrogeant des yeux le colonel.
--Du dernier mieux!
L'inconnue pâlit.
--Allons, pensa le militaire, elle aime ce diable de Martial.
Je croyais madame de Vaudremont engagée depuis longtemps avec monsieur de Soulanges, reprit la jeune femme un peu remise de la souffrance intérieure qui venait d'altérer l'éclat de son visage.
--Depuis huit jours, la comtesse le trompe, répondit le colonel. Mais vous devez avoir vu ce pauvre Soulanges à son entrée; il essaie encore de ne pas croire à son malheur.
--Je l'ai vu, dit la dame bleue. Puis elle ajouta un:--Monsieur, je vous remercie, dont l'intonation équivalait à un congé.
En ce moment, la contredanse étant près de finir, le colonel, désappointé, n'eut que le temps de se retirer en se disant par manière de consolation:--Elle est mariée.
--Eh bien! courageux cuirassier, s'écria le baron en entraînant le colonel dans l'embrasure d'une croisée pour y respirer l'air pur des jardins, où en êtes-vous?
--Elle est mariée, mon cher.
--Qu'est-ce que cela fait?
--Ah diantre! j'ai des moeurs, répondit le colonel, je ne veux plus m'adresser qu'à des femmes que je puisse épouser. D'ailleurs, Martial, elle m'a formellement manifesté la volonté de ne pas danser.
--Colonel, parions votre cheval gris pommelé contre cent napoléons qu'elle dansera ce soir avec moi.
--Je veux bien! dit le colonel en frappant dans la main du fat. En attendant, je vais voir Soulanges, il connaît peut-être cette dame qui m'a semblé s'intéresser à lui.
--Mon brave, vous avez perdu, dit Martial en riant. Mes yeux se sont rencontrés avec les siens, et je m'y connais. Cher colonel, vous ne m'en voudrez pas de danser avec elle après le refus que vous avez essuyé?
--Non, non, rira bien qui rira le dernier. Au reste, Martial, je suis beau joueur et bon ennemi, je te préviens qu'elle aime les diamants.
A ce propos, les deux amis se séparèrent. Le général Montcornet se dirigea vers le salon de jeu, où il aperçut le comte de Soulanges assis à une table de bouillotte. Quoiqu'il n'existât entre les deux colonels que cette amitié banale établie par les périls de la guerre et les devoirs du service, le colonel des cuirassiers fut douloureusement affecté de voir le colonel d'artillerie, qu'il connaissait pour un homme sage, engagé dans une partie où il pouvait se ruiner. Les monceaux d'or et de billets étalés sur le fatal tapis attestaient la fureur du jeu. Un cercle d'hommes silencieux entourait les joueurs attablés. Quelques mots retentissaient bien parfois comme: _Passe_, _jeu_, _tiens_, _mille louis_, _tenus_; mais il semblait, en regardant ces cinq personnages immobiles, qu'ils ne se parlassent que des yeux. Quand le colonel, effrayé de la pâleur de Soulanges, s'approcha de lui, le comte gagnait. L'ambassadeur autrichien, un banquier célèbre se levaient complétement décavés de sommes considérables. Soulanges devint encore plus sombre en recueillant une masse d'or et de billets, il ne compta même pas; un amer dédain crispa ses lèvres, il semblait menacer la fortune au lieu de la remercier de ses faveurs.
--Courage, lui dit le colonel, courage, Soulanges! puis croyant lui rendre un vrai service en l'arrachant au jeu: Venez, ajouta-t-il, j'ai une bonne nouvelle à vous apprendre, mais à une condition.
--Laquelle? demanda Soulanges.
--Celle de me répondre à ce que je vous demanderai.
Le comte de Soulanges se leva brusquement, mit son gain d'un air fort insouciant dans un mouchoir qu'il avait tourmenté d'une manière convulsive, et son visage était si farouche, qu'aucun joueur ne s'avisa de trouver mauvais qu'il fît _Charlemagne_. Les figures parurent même se dilater quand cette tête maussade et chagrine ne fut plus dans le cercle lumineux que décrit au-dessus d'une table un flambeau de bouillotte.
--Ces diables de militaires s'entendent comme des larrons en foire! dit à voix basse un diplomate de la galerie en prenant la place du colonel.
Une seule figure blême et fatiguée se tourna vers le rentrant, et lui dit en lui lançant un regard qui brilla, mais s'éteignit comme le feu d'un diamant:--Qui dit militaire ne dit pas civil, monsieur le ministre.
--Mon cher, dit Montcornet à Soulanges en l'attirant dans un coin, ce matin l'empereur a parlé de vous avec éloge, et votre promotion au maréchalat n'est pas douteuse.
--Le patron n'aime pas l'artillerie.
--Oui, mais il adore la noblesse et vous êtes un ci-devant! Le patron, reprit Montcornet, a dit que ceux qui s'étaient mariés à Paris pendant la campagne ne devaient pas être considérés comme en disgrâce. Eh! bien?
Le comte de Soulanges semblait ne rien comprendre à ce discours.
--Ah çà! j'espère maintenant, reprit le colonel, que vous me direz si vous connaissez une charmante petite femme assise au pied d'un candélabre...
A ces mots, les yeux du comte s'animèrent, il saisit avec une violence inouïe la main du colonel:--Mon cher général, lui dit-il d'une voix sensiblement altérée, si un autre que vous me faisait cette question, je lui fendrais le crâne avec cette masse d'or. Laissez-moi, je vous en supplie. J'ai plus envie, ce soir, de me brûler la cervelle, que... Je hais tout ce que je vois. Aussi, vais-je partir. Cette joie, cette musique, ces visages stupides qui rient m'assassinent.
--Mon pauvre ami, reprit d'une voix douce Montcornet en frappant amicalement dans la main de Soulanges, vous êtes passionné! Que diriez-vous donc si je vous apprenais que Martial songe si peu à madame de Vaudremont, qu'il s'est épris de cette petite dame!
--S'il lui parle, s'écria Soulanges en bégayant de fureur, je le rendrai aussi plat que son portefeuille, quand même le fat serait dans le giron de l'empereur.
Et le comte tomba comme anéanti sur la causeuse vers laquelle le colonel l'avait mené. Ce dernier se retira lentement, il s'aperçut que Soulanges était en proie à une colère trop violente pour que des plaisanteries ou les soins d'une amitié superficielle pussent le calmer. Quand le colonel Montcornet rentra dans le grand salon de danse, madame de Vaudremont fut la première personne qui s'offrit à ses regards, et il remarqua sur sa figure, ordinairement si calme, quelques traces d'une agitation mal déguisée. Une chaise était vacante auprès d'elle, le colonel vint s'y asseoir.
--Je gage que vous êtes tourmentée? dit-il.
--Bagatelle, général. Je voudrais être partie d'ici, j'ai promis d'être au bal de la grande-duchesse de Berg, et il faut que j'aille auparavant chez la princesse de Wagram. Monsieur de la Roche-Hugon, qui le sait, s'amuse à conter fleurette à des douairières.
--Ce n'est pas là tout à fait le sujet de votre inquiétude, et je gage cent louis que vous resterez ici ce soir.
--Impertinent!
--J'ai donc dit vrai?
--Eh bien! que pensé-je? reprit la comtesse en donnant un coup d'éventail sur les doigts du colonel. Je suis capable de vous récompenser si vous le devinez.
--Je n'accepterai pas le défi, j'ai trop d'avantages.
--Présomptueux!
--Vous craignez de voir Martial aux pieds...
--De qui? demanda la comtesse en affectant la surprise.
--De ce candélabre, répondit le colonel en montrant la belle inconnue, et regardant la comtesse avec une attention gênante.
--Vous avez deviné, répondit la coquette en se cachant la figure sous son éventail, avec lequel elle se mit à jouer. La vieille madame de Grandlieu, qui, vous le savez, est maligne comme un vieux singe, reprit-elle après un moment de silence, vient de me dire que monsieur de la Roche-Hugon courait quelques dangers à courtiser cette inconnue qui se trouve ce soir ici comme un trouble-fête. J'aimerais mieux voir la mort que cette figure si cruellement belle et pâle autant qu'une vision. C'est mon mauvais génie. Madame de Grandlieu, continua-t-elle après avoir laissé échapper un signe de dépit, qui ne va au bal que pour tout voir en faisant semblant de dormir, m'a cruellement inquiétée. Martial me paiera cher le tour qu'il me joue. Cependant, engagez-le, général, puisque c'est votre ami, à ne pas me faire de la peine.
--Je viens de voir un homme qui ne se propose rien moins que de lui brûler la cervelle s'il s'adresse à cette petite dame. Cet homme-là, madame, est de parole. Mais je connais Martial, ces périls sont autant d'encouragements. Il y a plus; nous avons parié. Ici le colonel baissa la voix.
--Serait-ce vrai? demanda la comtesse.
--Sur mon honneur.
--Merci, général, répondit madame de Vaudremont en lui lançant un regard plein de coquetterie.
--Me ferez-vous l'honneur de danser avec moi?
--Oui, mais la seconde contredanse. Pendant celle-ci, je veux savoir ce que peut devenir cette intrigue, et savoir qui est cette petite dame bleue, elle a l'air spirituel.
Le colonel, voyant que madame de Vaudremont voulait être seule, s'éloigna satisfait d'avoir si bien commencé son attaque.