La Comédie humaine - Volume 01
Part 26
--Ah! la coquine, je l'aurais parié. De mon temps, les femmes de la cour étaient plus habiles à ruiner un homme que ne peuvent l'être vos courtisanes d'aujourd'hui. J'ai reconnu, en elle, le siècle passé rajeuni.
--Mon oncle, reprit Octave d'un air tout à la fois triste et doux, vous vous méprenez: madame Firmiani mérite votre estime et toutes les adorations de ses admirateurs.
--La pauvre jeunesse sera donc toujours la même, dit monsieur de Bourbonne. Allons; va ton train, rabâche-moi de vieilles histoires. Cependant tu dois savoir que je ne suis pas d'hier dans la galanterie.
--Mon bon oncle, voici une lettre qui vous dira tout, répondit Octave en tirant un élégant portefeuille, donné sans doute par _elle_; quand vous l'aurez lue, j'achèverai de vous instruire, et vous connaîtrez une madame Firmiani inconnue au monde.
--Je n'ai pas mes lunettes, dit l'oncle, lis-la moi.
Octave commença ainsi: «Mon ami chéri...
--Tu es donc bien lié avec cette femme-là?
--Mais, oui, mon oncle.
--Et vous n'êtes pas brouillés?
--Brouillés!... répéta Octave tout étonné. Nous sommes mariés à Greatna-Green.
--Hé bien, reprit monsieur de Bourbonne, pourquoi dînes-tu donc à quarante sous?
--Laissez-moi continuer.
--C'est juste, j'écoute.
Octave reprit la lettre, et n'en lut pas certains passages sans de profondes émotions.
«Mon époux aimé, tu m'as demandé raison de ma tristesse; a-t-elle donc passé de mon âme sur mon visage, ou l'as-tu seulement devinée? et pourquoi n'en serait-il pas ainsi? nous sommes si bien unis de coeur! D'ailleurs, je ne sais pas mentir, et peut-être est-ce un malheur? Une des conditions de la femme aimée est d'être toujours caressante et gaie. Peut-être devrais-je te tromper; mais je ne le voudrais pas, quand même il s'agirait d'augmenter ou de conserver le bonheur que tu me donnes, que tu me prodigues, dont tu m'accables. Oh! cher, combien de reconnaissance comporte mon amour! Aussi veux-je t'aimer toujours, sans bornes. Oui, je veux toujours être fière de toi. Notre gloire, à nous, est toute dans celui que nous aimons. Estime, considération, honneur, tout n'est-il pas à celui qui a tout pris! Eh bien! mon ange a failli. Oui, cher, ta dernière confidence a terni ma félicité passée. Depuis ce moment, je me trouve humiliée en toi; en toi que je regardais comme le plus pur des hommes, comme tu en es le plus aimant et le plus tendre. Il faut avoir bien confiance en ton coeur, encore enfant, pour te faire un aveu qui me coûte horriblement. Comment, pauvre ange, ton père a dérobé sa fortune, tu le sais, et tu la gardes! Et tu m'as conté ce haut fait de procureur dans une chambre pleine de muets témoins de notre amour, et tu es gentilhomme, et tu te crois noble, et tu me possèdes, et tu as vingt-deux ans! Combien de monstruosités! Je t'ai cherché des excuses. J'ai attribué ton insouciance à ta jeunesse étourdie. Je sais qu'il y a beaucoup de l'enfant en toi. Peut-être n'as-tu pas encore pensé bien sérieusement à ce qui est fortune et probité. Oh! combien ton rire m'a fait de mal! Songe donc qu'il existe une famille ruinée, toujours en larmes, des jeunes personnes qui peut-être te maudissent tous les jours, un vieillard qui chaque soir se dit: Je ne serais pas sans pain si le père de monsieur de Camps n'avait pas été un malhonnête homme!»
--Comment, s'écria monsieur de Bourbonne en interrompant, tu as eu la niaiserie de raconter à cette femme l'affaire de ton père avec les Bourgneuf?... Les femmes s'entendent bien plus à manger une fortune qu'à la faire...
--Elles s'entendent en probité. Laissez-moi continuer, mon oncle.
«Octave, aucune puissance au monde n'a l'autorité de changer le langage de l'honneur. Retire-toi dans ta conscience, et demande-lui par quel mot nommer l'action à laquelle tu dois ton or.»
Et le neveu regarda l'oncle qui baissa la tête.
«Je ne te dirai pas toutes les pensées qui m'assiégent, elles peuvent se réduire toutes à une seule, et la voici: je ne puis pas estimer un homme qui se salit sciemment pour une somme d'argent quelle qu'elle soit. Cent sous volés au jeu, ou six fois cent mille francs dus à une tromperie légale, déshonorent également un homme. Je veux tout te dire: je me regarde comme entachée par un amour qui naguère faisait tout mon bonheur. Il s'élève au fond de mon âme une voix que ma tendresse ne peut pas étouffer. Ah! j'ai pleuré d'avoir plus de conscience que d'amour. Tu pourrais commettre un crime, je te cacherais à la justice humaine dans mon sein, si je le pouvais; mais mon dévouement n'irait que jusque-là. L'amour, mon ange, est, chez une femme, la confiance la plus illimitée, unie à je ne sais quel besoin de vénérer, d'adorer l'être auquel elle appartient. Je n'ai jamais conçu l'amour que comme un feu auquel s'épuraient encore les plus nobles sentiments, un feu qui les développait tous. Je n'ai plus qu'une seule chose à te dire: viens à moi pauvre, mon amour redoublera si cela se peut; sinon, renonce à moi. Si je ne te vois plus, je sais ce qui me reste à faire. Maintenant, je ne veux pas, entends-moi bien, que tu restitues parce que je te le conseille. Consulte bien ta conscience. Il ne faut pas que cet acte de justice soit un sacrifice fait à l'amour. Je suis ta femme, et non ta maîtresse; il s'agit moins de me plaire que de m'inspirer pour toi la plus profonde estime. Si je me trompe, si tu m'as mal expliqué l'action de ton père; enfin, pour peu que tu croies ta fortune légitime (oh! je voudrais me persuader que tu ne mérites aucun blâme!), décide en écoutant la voix de ta conscience, agis bien par toi-même. Un homme qui aime sincèrement, comme tu m'aimes, respecte trop tout ce que sa femme met en lui de sainteté pour être improbe. Je me reproche maintenant tout ce que je viens d'écrire. Un mot suffisait peut-être, et mon instinct de prêcheuse m'a emportée. Aussi voudrais-je être grondée, pas trop fort, mais un peu. Cher, entre nous deux, n'es-tu pas le pouvoir? tu dois seul apercevoir tes fautes. Eh! bien, mon maître, diriez-vous que je ne comprends rien aux discussions politiques?»
--Eh! bien, mon oncle, dit Octave dont les yeux étaient pleins de larmes.
--Mais je vois encore de l'écriture, achève donc.
--Oh! maintenant, il n'y a plus que de ces choses qui ne doivent être lues que par un amant.
--Bien, dit le vieillard, bien, mon enfant. J'ai eu beaucoup de bonnes fortunes; mais je te prie de croire que j'ai aussi aimé, _et ego in Arcadiâ_. Seulement, je ne conçois pas pourquoi tu donnes des leçons de mathématiques.
--Mon cher oncle, je suis votre neveu; n'est-ce pas vous dire, en deux mots, que j'avais bien un peu entamé le capital laissé par mon père? Après avoir lu cette lettre, il s'est fait en moi toute une révolution, et j'ai payé en un moment l'arriéré de mes remords. Je ne pourrai jamais vous peindre l'état dans lequel j'étais. En conduisant mon cabriolet au bois, une voix me criait: «Ce cheval est-il à toi?» En mangeant, je me disais: «N'est-ce pas un dîner volé?» J'avais honte de moi-même. Plus jeune était ma probité, plus elle était ardente. D'abord j'ai couru chez madame Firmiani. O Dieu! mon oncle, ce jour-là j'ai eu des plaisirs de coeur, des voluptés d'âme qui valaient des millions. J'ai fait avec elle le compte de ce que je devais à la famille Bourgneuf, et je me suis condamné moi-même à lui payer trois pour cent d'intérêt contre l'avis de madame Firmiani; mais toute ma fortune ne pouvait suffire à solder la somme. Nous étions alors l'un et l'autre assez amants, assez époux, elle pour offrir, moi pour accepter ses économies...
--Comment, outre ses vertus, cette femme adorable fait des économies? s'écria l'oncle.
--Ne vous moquez pas d'elle, mon oncle. Sa position l'oblige à bien des ménagements. Son mari partit en 1820 pour la Grèce, où il est mort depuis trois ans; jusqu'à ce jour, il a été impossible d'avoir la preuve légale de sa mort, et de se procurer le testament qu'il a dû faire en faveur de sa femme, pièce importante qui a été prise, perdue ou égarée dans un pays où les actes de l'état civil ne sont pas tenus comme en France, et où il n'y a pas de consul. Ignorant si un jour elle ne sera pas forcée de compter avec des héritiers malveillants, elle est obligée d'avoir un ordre extrême, car elle veut pouvoir laisser son opulence comme Châteaubriand vient de quitter le ministère. Or, je veux acquérir une fortune qui soit _mienne_, afin de rendre son opulence à ma femme, si elle était ruinée.
--Et tu ne m'as pas dit cela, et n'es pas venu à moi?... Oh! mon neveu, songe donc que je t'aime assez pour te payer de bonnes dettes, des dettes de gentilhomme. Je suis un oncle à dénoûment, je me vengerai.
--Mon oncle, je connais vos vengeances, mais laissez-moi m'enrichir par ma propre industrie. Si vous voulez m'obliger, faites-moi seulement mille écus de pension jusqu'à ce que j'aie besoin de capitaux pour quelque entreprise. Tenez, en ce moment je suis tellement heureux, que ma seule affaire est de vivre. Je donne des leçons pour n'être à la charge de personne. Ah! si vous saviez avec quel plaisir j'ai fait ma restitution! Après quelques démarches, j'ai fini par trouver les Bourgneuf malheureux et privés de tout. Cette famille était à Saint-Germain dans une misérable maison. Le vieux père gérait un bureau de loterie, ses deux filles faisaient le ménage et tenaient les écritures. La mère était presque toujours malade. Les deux filles sont ravissantes, mais elles ont durement appris le peu de valeur que le monde accorde à la beauté sans fortune. Quel tableau ai-je été chercher là! Si je suis entré le complice d'un crime, je suis sorti honnête homme, et j'ai lavé la mémoire de mon père. Oh! mon oncle, je ne le juge point, il y a dans les procès un entraînement, une passion qui peuvent parfois abuser le plus honnête homme du monde. Les avocats savent légitimer les prétentions les plus absurdes, et les lois ont des syllogismes complaisants aux erreurs de la conscience. Mon aventure fut un vrai drame. Avoir été la Providence, avoir réalisé un de ces souhaits inutiles: «S'il nous tombait du ciel vingt mille livres de rente!» ce voeu que nous formons tous en riant; faire succéder à un regard plein d'imprécations un regard sublime de reconnaissance, d'étonnement, d'admiration; jeter l'opulence au milieu d'une famille réunie le soir à la lueur d'une mauvaise lampe, devant un feu de tourbe... Non, la parole est au-dessous d'une telle scène. Mon extrême justice leur semblait injuste. Enfin, s'il y a un paradis, mon père doit y être heureux maintenant. Quant à moi, je suis aimé comme aucun homme ne l'a été. Madame Firmiani m'a donné plus que le bonheur, elle m'a doué d'une délicatesse qui me manquait peut-être. Aussi, la nommé-je _ma chère conscience_, un de ces mots d'amour qui répondent à certaines harmonies secrètes du coeur. La probité porte profit, j'ai l'espoir d'être bientôt riche par moi-même, je cherche en ce moment à résoudre un problème d'industrie, et si je réussis, je gagnerai des millions.
--O mon enfant, tu as l'âme de ta mère, dit le vieillard en retenant à peine les larmes qui humectaient ses yeux en pensant à sa soeur.
En ce moment, malgré la distance qu'il y avait entre le sol et l'appartement d'Octave de Camps, le jeune homme et son oncle entendirent le bruit fait par l'arrivée d'une voiture.
--C'est elle, dit-il, je reconnais ses chevaux à la manière dont ils arrêtent.
En effet, madame de Firmiani ne tarda pas à se montrer.
--Ah! dit-elle en faisant un mouvement de dépit à l'aspect de monsieur de Bourbonne.--Mais notre oncle n'est pas de trop, reprit-elle en laissant échapper un sourire. Je voulais m'agenouiller humblement devant mon époux en le suppliant d'accepter ma fortune. L'ambassade d'Autriche vient de m'envoyer un acte qui constate le décès de Firmiani. La pièce, dressée par les soins de l'internonce d'Autriche à Constantinople, est bien en règle, et le testament que gardait le valet de chambre pour me le rendre y est joint. Octave, vous pouvez tout accepter.--Va, tu es plus riche que moi, tu as là des trésors auxquels Dieu seul saurait ajouter, reprit-elle en frappant sur le coeur de son mari. Puis, ne pouvant soutenir son bonheur, elle se cacha la tête dans le sein d'Octave.
--Ma nièce, autrefois nous faisions l'amour, aujourd'hui vous aimez, dit l'oncle. Vous êtes tout ce qu'il y a de bon et de beau dans l'humanité; car vous n'êtes jamais coupables de vos fautes, elles viennent toujours de nous.
Paris, février 1831.
UNE DOUBLE FAMILLE.
A MADAME LA COMTESSE LOUISE DE TÜRHEIM,
_Comme une marque du souvenir et de l'affectueux respect de son humble serviteur_,
DE BALZAC.