Part 7
Ils ne sont pas nombreux, messieurs les Ecclésiastiques! Et M. le curé de Xaronval n'a eu que trop raison dans ses fâcheux pronostics. L'évêché n'a pas envoyé de représentant, et presque personne n'est venu des presbytères voisins. Voilà des années qu'on n'a vu une procession si chétive, et dans ce jour mélancolique quelques-uns pourraient croire qu'ils assistent à une revue d'après la défaite, à la revue de troupes toujours fidèles, bien décimées. Certains corps d'armées ont été anéantis. Il reste bien peu de tout ce peuple militant que les Baillard avaient rassemblé et organisé pour le service de la Vierge. Où sont-ils, les frères instituteurs que Léopold aspirait à répandre dans tous les diocèses de France? les frères laboureurs qui travaillaient à la ferme modèle de Saxon? et les frères ouvriers, menuisiers, maréchaux ferrants, charrons, cordonniers, peintres, tailleurs de pierres, tailleurs d'habits? Où sont-elles, les soeurs de Flavigny, de Mattaincourt, de Sainte-Odile et de Saxon? La tempête a tout dispersé. Les cadres, du moins, subsistent. Voilà frère Hubert et frère Martin, vêtus de la robe brune aux bandes bleues; voilà les soeurs Euphrasie, Quirin, Marthe et Lazarine, parmi lesquelles s'avance la soeur Thérèse d'un pas qui ne fait qu'effleurer la terre. Fébrile, inquiète, nerveuse, la sensitive a perçu des choses invisibles pour tout autre que pour elle; elle sent des inimitiés dans cette foule, des animosités qui n'attendent qu'une occasion pour se produire avec éclat. Elle tressaille au milieu de ce cortège et sous ce grand ciel découvert, comme si des souffles, un esprit, un monde mystérieux l'entouraient. Des paysans, des paysannes surtout composent le gros du cortège. Les hommes s'en vont, le chapeau à la main, les bras ballants, d'un pas embarrassé par cette marche trop lente, et les femmes, à côté d'eux, très abritées sous la coiffe, portent, passé à leur bras, un panier à provisions d'où sort le goulot d'une bouteille.
Léopold venait le dernier. Il s'avançait, entouré de quelques prêtres, un état-major bien mince, au regard de la véritable cour ecclésiastique qui l'enveloppait aux fêtes précédentes! Il n'en perd pas un pouce de sa dignité. Et le vent qui agite les surplis de ses confrères ne fait pas remuer son lourd brocard violet.
La procession, qui souffre de sa maigreur, essaye de se rattraper par le bruit. Les deux jeunes messieurs Baillard et le curé de Xaronval mènent avec zèle le choeur, chacun dans une partie du cortège. Qu'importe si parfois le vent jette les cantiques du groupe Léopold sur le groupe Quirin, qui va devant et dont les prières à leur tour se rabattent sur le groupe François! Cette légère cacophonie ne saurait gâter le haut caractère spirituel de cette fête. Arrachés pour un jour à leur vie matérielle, tous ces paysans se réjouissent de déployer, de dérouler leurs sentiments de vénération et de se donner leur âme en spectacle à eux-mêmes. Ils contentent d'obscurs, d'insaisissables désirs en invoquant sur ce haut lieu la Divinité. Sur cette falaise levée au milieu des labours de leur race, ils éprouvent une émotion, qui s'exprime par cette marche grave et lente et par ces accents suppliants ou louangeurs.
Et maintenant, ils s'installent tous sur des bancs de bois devant la chapelle, autour d'un autel en plein air, pour écouter le sermon. Ils tiennent leurs coiffures sur leurs genoux; le soleil blanc, chargé de pluie, ne gêne pas leurs visages endurcis au froid et au chaud, et s'ils froncent le front, c'est moins à cause des rayons qui percent le feuillage des tilleuls que pour mieux se préparer à saisir les fameuses explications, qui surexcitent, depuis plusieurs semaines, toute la curiosité de la contrée.
Léopold Baillard gravit les trois marches d'une estrade en bois blanc décorée de tapis, et faisant face à son public qu'il enveloppe d'un profond regard, il débute avec un accent bas et tendre:
--Mes biens chers amis, enfin, nous nous retrouvons! Et moi, qui ai toujours partagé avec vous mes trésors, je viens mettre à votre disposition mon coeur, mon coeur plus savant, mon coeur rempli aujourd'hui d'incomparables richesses...
Et d'une voix rapide, il entonna son propre éloge, développant à l'infini cette idée:
--C'est moi qui ai relevé votre pèlerinage et rétabli au milieu de vous ce qu'avaient institué vos pères.
Il continua sur ce ton, puis soudain coupa court, se tut deux longues minutes, comme s'il attendait un contradicteur, et s'avançant d'un pas, il dit avec solennité:
--Les dangers que court le monde m'épouvantent...
Ces dangers, il les énuméra: la France allait être humiliée; trop avare, elle aurait à livrer son or; incapable d'honorer la vraie grandeur spirituelle, elle serait privée d'hommes supérieurs...
Bien qu'il se dît épouvanté, la force de sa voix, son martellement sur chaque mot, son insistance, son rayonnement indiquaient trop quel surcroît d'énergie et même quelle allégresse il recevait de ses sombres visions. Il semblait qu'il eût à son côté, tandis qu'il parlait, un des anges chargés des coupes remplies de la colère de Dieu, celui même qu'a vu l'apôtre de l'Apocalypse, et que par instant il bût un long trait de ce breuvage de colère et de mystère.
--... Mais je ne romprai pas, mes amis, mon alliance avec vous. Je viens avant la tempête, avant que les eaux de Dieu s'élèvent. Je vais vous assembler comme des pièces de bois prises dans une forêt, travaillées et éprouvées, afin de composer l'arche de ce nouveau déluge.
Alors se tournant vers les ecclésiastiques et fixant des yeux M. le curé de Xaronval, il déclara:
--Je vais vous mettre au courant des rapports spéciaux qui existent en ce moment entre le ciel et la terre.
Il parla de Tilly. Sa manière de comprendre Vintras, plus élevée que celle de François, l'autre soir, tenait dans ce thème: les évêques ont laissé la religion descendre au niveau de la nature humaine; le rationalisme les a pénétrés. Or un prophète s'est levé. Vintras nous a rouvert les sentiers qui mènent à l'invisible; il nous fait rentrer dans la sphère du surnaturel.
Mais Léopold avait trop de hâte d'épancher son coeur. Il oubliait d'établir les faits les plus essentiels, de donner un historique de son voyage; il supposait connus Vintras et Tilly. Dans le prodigieux effort qu'il faisait pour traduire les sentiments qui venaient depuis trois mois d'émerger de son âme profonde, et pour tenter avec eux une éducation nouvelle de ses paroissiens, il ne pensait plus à raconter son aventure, mais simplement à exprimer le frisson lyrique dont elle l'avait remué. Ses paroles pleines de son et de cadence, plus qu'à leur ordinaire, car la passion la plus vraie l'enfiévrait, mais trop obscures, passaient par-dessus la tête des auditeurs, et s'envolant du plateau, au delà des buissons des pentes, allaient au loin retomber comme des semences invisibles.
Tandis que Léopold exhale ses appels au surnaturel, toute la nature semble remise à sa place, silencieuse, immobile, pensive. Au loin se tait la grande plaine paisible. Elle a envoyé ses délégués sur le plateau. Ils écoutent avec patience et ne s'étonnent point qu'un prêtre soit obscur. Parfois une note étrange passe comme un éclair dans les profondeurs de ce discours et leur révèle de sa rapide lueur des formes bizarres; ils lèvent les yeux comme un troupeau devant le train qui passe. Trop tard. La machine a disparu dans la nuit. Messieurs les Ecclésiastiques, eux, ne comprennent que trop; ils donnent des signes visibles d'inquiétude et puis de désapprobation. Ils s'agitent, se penchent les uns sur les autres, se murmurent des mots à l'oreille. Thérèse ne les quitte pas des yeux; elle suit avec anxiété leur mécontentement qui grandit avec le déroulement du discours. Elle rougit, pâlit, s'attriste et s'indigne que l'on puisse échapper à l'action de Léopold. Sur les bancs occupés par les femmes, l'effet est puissant; les dévotes sont au ciel. A ces zélatrices s'associent de confiance une clientèle de voituriers, d'aubergistes, de gens de journée, de fournisseurs qui, les yeux, les oreilles, la bouche démesurément ouverts, admirent dans le prédicateur le puissant esprit qui fera leur prospérité.
Étrange pyramide qui se construit sur ce haut lieu! Un petit peuple lève son regard vers Léopold, et lui-même est tout tendu vers un monde mystérieux qu'il distingue déjà par éclair, derrière le monde des apparences. Ses yeux brillants erraient, dépassaient l'assemblée, ne voyaient plus que les fantômes qui flottent au-dessus du couvent et là-bas, sur l'autre pointe de la colline, au-dessus des ruines de Vaudémont.
--... _Quod isti et istæ, cur non ego?_ Ce que ceux-ci et celles-là ont fait, pourquoi ne le ferais-je pas?
Léopold ne doutait pas que les anciens chevaliers de Notre-Dame de Sion et les comtes de Vaudémont, s'ils étaient sortis de la tombe, ne l'eussent reconnu, entouré comme l'un d'eux, et que, tous ensemble, ils auraient marché pour le service de Dieu. Maintenant il prêche la croisade. Comme sa figure s'illumine! Il se voit chevauchant à la tête des nouvelles cohortes de Sion contre la Jérusalem du Diable, qui, dans l'espèce, se trouvait être le palais épiscopal de Nancy... Ah! Monseigneur...
Mais soudain une voix s'élève du milieu du public. Léopold est tiré de son rêve et brutalement ramené à la réalité. Il voit un homme qui gesticule et tout le monde debout. C'est le maître d'école, M. Morizot. Qu'a-t-il crié? Il a crié:
--Êtes-vous donc devenu fou, monsieur le Supérieur?
Léopold lève la main d'un geste sacerdotal pour pacifier ses amis qui entourent déjà M. Morizot avec des parapluies menaçants. Son mince visage rayonne d'un sourire de toute-puissance et d'indulgence: c'est le sourire de celui qui sait et qui possède un talisman, le sourire d'un guerrier de légende, son épée enchantée à la main. Que les princes des prêtres mobilisent leurs armées, que M. Morizot passe au service du Diable, Léopold repose derrière ses mérites comme un saint-Georges derrière son écu.
Cependant Quirin a causé poliment avec le maître d'école, qui cède à la majesté du caractère sacerdotal et se retire. Hélas! tous les curés le suivent.
Dans le même moment la pluie commence de tomber. Pour Léopold qui vient de reprendre la parole, ce bruissement de pluie c'est la colline qui frémit sous le courant de l'Esprit. Elle redevient ce que Dieu de toute éternité a voulu qu'elle fût, le centre de la nature et le siège du Paraclet. Léopold éprouve une jubilation qui se manifeste dans tous ses gestes. Mais Quirin le tire par sa chasuble; il lui montre l'émotion de la foule qui s'est levée et divisée en petits groupes gesticulants; il lui montre M. le curé de Xaronval qui s'éloigne.
Léopold regarde et dit avec tranquillité:
--Mon frère, _Si Deus pro nobis, quis contra nos?_ Si Dieu est avec nous, qui sera contre nous?
Il rentre à grands pas au couvent, mené, pressé, quasi embrassé par son fidèle troupeau. Toutes les pièces y étaient prêtes pour la réception traditionnelle, et dans le réfectoire attendait une collation que les soeurs avaient préparée de leur mieux. Mais il n'y a pour y faire honneur que des personnages secondaires, et pas un ecclésiastique. Comment le petit cénacle échapperait-il à une impression d'angoisse en se voyant ainsi délaissé? Comment les esprits ne se reporteraient-ils pas aux années passées? Alors, après la procession, tous les collègues des messieurs Baillard venaient s'asseoir à leur table, heureux, allègres de cette âme religieuse qu'ils avaient senti palpiter sur la colline et profondément satisfaits d'une journée qui avait été pour eux un succès professionnel. Et tous, ils s'entendaient pour dire de Léopold: «Il n'y a pas dans le diocèse un prêtre dont on puisse faire mieux un évêque.» Et quand ils s'étaient rafraîchis, en se retirant, ils ne manquaient jamais de faire promettre à monsieur le Supérieur qu'il amènerait dans leur paroisse, quelque prochain dimanche, les élèves de son pensionnat et qu'il prêcherait à la grand'messe. Mais aujourd'hui, quel affront! Les voilà qui partent tous sans un mot d'amitié, sans un signe de politesse.
Et c'est vrai que sur la pente et sur les raidillons, on les voyait qui se butaient à grands pas, sans même retourner la tête.
Léopold ne se laisse pas dominer par ces lâches regrets. Il vient de présider au rétablissement des rapports qu'il doit y avoir entre ce lieu saint et la population. Plus d'Église imposée par l'étranger, mais une Église qui sorte de ce sol miraculeux. La fausse religion de l'évêché, médiocre, sans âme, semblait invincible; du premier coup il l'a jetée par terre, tant est puissante la force d'une argumentation véridique. Victoire! Léopold est ivre de plaisir. Un nouveau pacte, une nouvelle amitié se fonde sur la colline. C'est le début d'une ère de félicité.
Ainsi la pensée de Léopold, que la fièvre de son discours tient encore, s'échappe de ce pauvre réfectoire et vole sur les sommets; non pas seulement sur les hauts lieux qu'il a restitués au culte, mais elle rejoint ses plus hautes espérances.
--La quête a été désastreuse, dit Quirin qui fait des piles de gros sous sur la nappe. Je ne sais pas si nous aurons dix francs.
Cette phrase pénétra brusquement au milieu des songeries et des images de Léopold, comme une boule dans un jeu de quilles; elle jeta tout par terre, et d'une manière si basse qu'il en fut exaspéré.
On vit alors un fait inouï, incompréhensible pour qui n'est pas entré dans la pensée de l'aîné des Baillard, un fait bizarre qui rejette le personnage étonnamment loin dans le passé et qui donne un accent barbare à cette solennité, où tout avait été jusqu'à présent, au moins en apparence, une suite d'actions régulières, traditionnelles et quasi protocolaires.
Léopold regarda Quirin, répéta machinalement: «La quête a été désastreuse...» Puis soudain, se levant, il entraîna vers la chapelle, par le passage intérieur, tous ceux qui l'entouraient, et là, sans monter en chaire, depuis la première marche du choeur, il se mit derechef à prêcher.
C'était toujours le même rappel des services rendus à la Vierge de Sion et du droit que les trois frères Baillard possédaient à sa gratitude. C'était une litanie, une supplication, de plus en plus pressante, impérieuse, comme si la Mère de Dieu résistait et qu'il fallût la vaincre à force de prières et d'objurgations. Et voici qu'enfin une parole précise sort de la bouche de Léopold, une parole saisissante et claire qui remue tous les coeurs:
--Notre-Dame de Sion, l'heure est venue de montrer que vous n'abandonnez pas ceux qui espèrent en vous.
Il dit, et au milieu du profond silence qui s'établit, il va prendre la bourse des quêtes. Il se dirige vers le fond de l'abside où la Vierge miraculeuse trône dans le petit monument à coupole et à colonnades élevé par ses soins. Il saisit une échelle, l'appuie à la console, gravit les échelons, et la bourse qu'il tient à la main, il la dépose aux pieds de Notre-Dame. Puis il descend à reculons, en cherchant avec quelque peine les barreaux, et sa soutane embarrassée laissait voir au-dessus de ses souliers ses grosses chevilles de paysan.
Cela fait, il se remit en prière dans l'église où la nuit tombait.
Alors un frisson mortel s'empara de chacun. A cette minute, ils sentirent qu'il y avait quelque chose de changé dans la religion du pèlerinage, et de tout coeur ils adhérèrent à cette foi inconnue. Sous ce geste décisif de leur maître, la qualité religieuse de leurs âmes se révéla, comme une terre retournée par le soc de la charrue laisse voir ses profondeurs.
CHAPITRE VII
LA PETITE VIE HEUREUSE
Dans la nuit, soeur Thérèse eut un songe. Notre-Dame la visita et lui tendant la bourse lui dit: «Une moisson naîtra de mon plateau de Sion, qui vous nourrira tous surabondamment.»
Léopold trouva dans ces paroles une réponse à sa pressante interrogation de la veille, et son génie bizarre entendit que la Vierge ordonnait de mettre en culture le plateau.
Mais d'abord il fallait couper les arbres. C'étaient de magnifiques tilleuls de trente à quarante ans, que les Baillard avaient vu grandir. Avec l'église et le cimetière, ils constituaient un des éléments du pèlerinage, et, pour avoir si bien réussi sur cette terrasse éventée, ces arbres délicats semblaient favorisés d'une protection spéciale du Ciel. Leur petite armée, dans la force de l'âge, entourait l'église de ses troncs pressés et lui faisait une sorte de bouclier contre le vent. Ces belles allées circulaires étaient le véritable luxe de la contrée, l'image du repos dominical et du loisir heureux, après les semaines de travail. Pourtant Léopold n'hésite pas; il décide de les couper et de mettre en culture les terrains de la promenade, afin de se conformer au songe de soeur Thérèse et aux paroles de Notre-Dame qui, dans sa bonté, avait bien voulu se rendre compte qu'il fallait créer des ressources à ses fidèles serviteurs.
C'est l'automne, la saison où, sous un soleil refroidi, chacun recueille ce qu'il a semé. Mais Léopold, à cinquante ans, jette bas ses oeuvres, coupe ses ombrages et promène le soc de la charrue sur ce qui faisait l'objet de sa tendresse. Rien, pas même sa rupture avec ses confrères et avec son évêque, ne permet mieux de mesurer la puissance de ses nouvelles espérances que de le voir ainsi couper ses tilleuls, sans un mot de regret, sans un soupir de tristesse. Il communique autour de lui sa flamme dévastatrice. Ses fidèles de Saxon accourent à la rescousse. Et huit jours après la fête de Sion et le message de la Vierge, tout un monde de paysans, de frères et de soeurs, armés de haches, de pioches et de scies, se démenait sur le plateau, au milieu des arbres surpris de l'effroyable aventure.
Chose admirable, ces barbares travaux s'accomplirent dans l'allégresse. On vit se déployer sur la colline une activité toute virgilienne, mais pénétrée d'accents chrétiens. Une perpétuelle prière, ou plutôt une constante exaltation de l'âme l'accompagnait, à peu près comme le chant des orgues soutient une prose médiocre. Le matin, l'escouade des frères et des soeurs partait en chantant pour l'esplanade. Ils y trouvaient déjà rassemblés les amis de Saxon, venus avec leurs outils. Ces ingrats enfants de la colline commencent par couper arbres et arbustes à ras de terre, ensuite ils enlèveront les souches avec des haches et des pioches, et quand les beaux tilleuls seront débités en bûches pour chauffer le couvent cet hiver, ils laboureront l'esplanade et la sèmeront de pommes de terre.
Ces destructions, qui allaient prendre tout leur temps durant les mois de septembre, d'octobre et de novembre, se présentaient à eux avec les attraits du sentiment. Tout le long du jour, chacun, par un signe de croix ou par une prière, faisait hommage à Dieu de ses actes un peu importants, que ce fût le premier coup dans un tilleul ou la première tranche coupée dans un pain. C'est un état dont l'allégresse se traduirait par des hymnes, mais où il serait absurde de vouloir chercher des idées claires. A quoi songent des cultivateurs couchés à l'ombre d'une haie, auprès de leurs bouteilles vides, à l'heure rapide de la sieste, entre deux étapes d'un dur travail? Et ceux-ci, religieuses, pauvres frères, villageois dévots, avaient reçu dans l'atmosphère des Baillard une véritable culture de la sentimentalité. Paysans et mystiques, ils étaient soumis, ouverts à plus d'influences de la terre et du ciel que nous n'en connaissons.
L'âme du travail, c'était Thérèse. Elle venait aux champs avec les autres, mais Léopold ne la laissait pas travailler, de peur de contrarier en elle la grâce de Dieu et de Marie. Et vraiment ses dispositions étaient merveilleuses pour saisir, sur le moindre indice, l'invisible à travers le visible. Elle écoutait avec amour la respiration paisible et presque insaisissable de la sainte colline, et savait donner aux choses les plus humbles une signification touchante. Voyait-elle jonchant le sol les branches coupées des tilleuls: «Les feuilles pourrissent, disait-elle, mais nous sommes les vainqueurs de la mort.» Quand apparurent les tristes et charmantes fleurs de l'automne, les colchiques violets, elle y vit une image de l'état religieux: «Parfois, disait-elle, un semis de veilleuses, comme une douce congrégation, peut sembler inutile, mais elles servent de parure au milieu de l'humble prairie et chantent la louange de Dieu.» Des groupes de papillons qui s'élèvent et se poursuivent lui semblaient des âmes qui se libèrent. Des vols de corbeaux qui passaient en croassant, elle les insultait, les moquait comme des démons désarmés.
Parfois des pèlerins se scandalisaient de ces beaux arbres abattus et de ces terres de la Vierge où l'on menait la charrue. Des invectives s'échangeaient, un vrai combat de gros mots. Mais soeur Thérèse marche à côté de l'attelage et vaticine: «Ils croient que nous cultivons la terre et nous cultivons le ciel.»
Les brumes d'automne fermaient l'horizon et limitaient ce royaume privilégié. Sur la colline rendue au calme divin, on vivait tout le jour un rustique cantique des cantiques, qui se prolongeait dans la nuit. Chaque soir, les soeurs et les frères, auxquels se joignaient les amis de Saxon, faisaient la veillée autour du feu de la cuisine. Tout en écossant les légumes pour l'hiver, on causait des menus événements du jour, et Bibi Cholion faisait des plaisanteries dont les soeurs s'amusaient. C'était le couarail ordinaire des villages lorrains. Mais, pour Léopold, c'était bien autre chose! Il croyait présider une de ces agapes fraternelles comme en tenaient les premiers Chrétiens. Et pour se conformer à l'usage des petites chrétientés primitives d'Éphèse, d'Antioche, de Pergame, qui avaient coutume de lire à haute voix les lettres de saint Paul, il se plaisait à communiquer à son auditoire quelque épître de Vintras, toute pleine de malédictions contre les Princes de l'Église et d'effroyables prophéties. Puis, tirant son journal de sa poche, il y cherchait la confirmation de ces sombres pronostics. Jamais en aucun lieu du monde on n'entendit lecture pareille. Léopold, ses lunettes sur le nez, déployait largement la feuille; il la parcourait du regard, et tout de suite tombait en arrêt sur l'accident, sur la catastrophe du jour. Soeur Thérèse, debout derrière lui, se penchait pour regarder si nulle calamité ne lui échappait, et avant de tourner la page, il attendait qu'elle lui fît un signe de tête. Cette année-là, Léopold fut particulièrement bien servi; en septembre, on eut des cas de choléra; en octobre, la peste dans le golfe Persique; en novembre, des épidémies sur le bétail et de grandes pertes d'argent à la Bourse. A chaque fléau, Soeur Thérèse battait des mains, et l'on voyait apparaître sur les lèvres de Léopold un sourire d'une béatitude ineffable. Quand le _vomito negro_ se réveilla à Rio Janeiro, le grand François s'écria qu'il donnerait bien dix sous pour voir à ce moment la tête du curé de Xaronval, car aucun d'eux ne doutait que M. Magron et tous leurs confrères ne fussent comme eux uniquement occupés à vérifier les prophéties de Vintras. A dix heures Léopold distribuait le pain bénit, auquel les soeurs parfois ajoutaient un supplément de vin chaud.
Et c'est ainsi que chaque soir, là-haut, autour d'une table de cuisine, des villageois se penchent sur un journal éployé pour y chercher, avec une fièvre joyeuse, les signes avant-coureurs du cataclysme où s'allait engloutir ce monde d'iniquité, hormis la poignée de justes groupés dans l'ombre de Léopold et de Vintras.
A la fin de la semaine, le dimanche, Léopold prêchait solennellement. On accourait de très loin comme pour un théâtre. Les Baillard avaient imaginé d'organiser des dialogues où François tenait le rôle d'un prince de l'Église,--il ne demandait pas mieux que l'on reconnût l'évêque de Nancy,--accablé par le réquisitoire vintrasien de Léopold. On riait du grand François; on applaudissait Léopold.