Part 6
Quelles étaient ces bonnes nouvelles qui transfiguraient les Baillard? Ni le maire, ni M. Haye, ni M. Morizot ne posèrent de questions: c'étaient des paysans bien élevés, et puis Léopold savait maintenir des distances entre lui et les plus fidèles de ses paroissiens. Sous les tilleuls devant l'église, on avait porté le fauteuil où s'asseyait dans ses tournées de confirmation Monseigneur de Nancy. Léopold y prit place et commença de poser des questions au maire et aux notables sur l'état spirituel de Sion et de Saxon, comme eût pu le faire Sa Grandeur. Ses yeux de feu et qui s'en allaient toujours vers l'invisible, faisaient le plus étonnant contraste avec son parler plein de douceur et d'onction. Il était manifestement moins soucieux de connaître de fâcheux désordres que de louanger ceux qui, par leur présence, venaient lui apporter une preuve de fidélité.
Sur l'appel des cloches, on continuait d'arriver. Bien qu'au mois d'août les travaux de la culture retiennent aux champs les villageois, il n'y eut guère de maison qui ne déléguât l'un des siens pour aller féliciter de son retour Monsieur le Supérieur. Aux yeux de tous ces paysans, la présence de celui-ci, l'absence de celui-là, étaient d'une grande signification, et ils voyaient dans ce petit cercle, non pas seulement sur qui les Baillard pouvaient compter, mais sur quoi, et quel crédit leur demeurait.
Les trois prêtres se multipliaient en bonne grâce, chacun avec son génie propre. Au soir tombant, les gens redescendirent au village, fort satisfaits de la réception, bien influencés par le grand air de Léopold, qui ne leur avait jamais paru si épiscopal, et surtout très intrigués, se demandant quelles pouvaient bien être ces bonnes nouvelles sur lesquelles les voyageurs avaient été si discrets.
Et maintenant c'est l'heure intime, l'heure du crépuscule. Il ne reste plus au couvent que les soeurs et les frères, pauvres gens, fleurs de fidélité et de timidité devant la vie. Le moment du souper est venu et les rassemble tous dans la cuisine. Frère Martin et frère Hubert se sont placés modestement au bas bout de la table. Léopold a mis à sa droite soeur Thérèse, à sa gauche la soeur Euphrasie, une grande fille de vingt-quatre ans, au regard ferme et triste. De chaque côté de Quirin, s'assoient ses collaboratrices de Sainte-Odile, soeur Quirin et soeur Marthe; auprès de François, la soeur Lazarine, qui tient l'école de petites filles de Saxon.
Comme ils sont contents! Pour la première fois, depuis la grande dispersion et depuis qu'ils ont formé un nouveau foyer, ils reçoivent leur Supérieur. Autour de la table, sous la pauvre lumière d'une lampe, ils forment une petite société d'amis vérifiés par le malheur. Paysage charmant et singulier que cette tablée de prêtres, de frères et de nonnes, un très vieux paysage. Tous ces gens rassemblés là, avec leurs soutanes fatiguées, leurs robes à liserés bleus, leurs collerettes, leurs larges manches retroussées et leurs cornettes, font moins penser à des gens d'église qu'à des terriens de l'ancienne France. A leurs traits, à la rudesse de leurs manières, à la franchise salubre de leurs attitudes, on croirait voir un de ces tableaux où le grand artiste Le Nain peignait des paysans du dix-septième siècle, assis autour d'une table avec du vin et des femmes pour les servir.
Toutes ces religieuses semblaient avoir le même âge, une trentaine d'années environ. Déjà la vie avait usé leurs traits et fané chez elles toute beauté physique, mais dans le fond de leurs yeux demeurés jeunes on voyait la plus charmante simplicité rustique, une sensibilité douce et le désir de prévenir toutes les volontés de leurs prêtres. De fois à autre, l'une d'elles se levait pour aller prendre un plat sur le feu et pour remplir un pot de vin qu'elle versait dans les verres. On entendait crier sous les couteaux les larges miches de pain de ménage. Ils mangeaient grossièrement et fortement, en vrais ruraux; ils eussent fourni à des citadins une impression un peu animale et comme d'un troupeau dont toute la beauté tient dans la santé et dans la robustesse. Mais qu'il y a de sérieux et même de noblesse dans leurs physionomies et dans leurs attitudes! Ce qui donne sa couleur unique et profonde au tableau, c'est que ces gens sont rassemblés pour débattre les intérêts matériels les plus terre à terre, en même temps que les plus folles aspirations religieuses. Ils boivent, ils mangent, mais surtout ils sont penchés vers Léopold, dans un même mouvement d'admiration et de curiosité.
Un sourire d'extrême bienveillance ne quitte pas ses lèvres, le sourire des images de piété, celui que les petits livres d'hagiographie prêtent aux saints personnages de jadis. Tout à coup, il frappe avec son couteau sur son verre. Chacun se tait et lui, d'une voix solennelle:
--Réjouissez-vous, mes chers fils et mes chères filles; nous vous rapportons des trésors matériels et moraux qui dépassent vos plus audacieuses prières. Avant peu, nos ennemis et ceux qui nous ont reniés vont cruellement se mordre les doigts. Nous aurons à prier pour eux. Trop tard, peut-être! et je ne réponds pas de la complaisance de Dieu... Mais tout cela, je l'expliquerai bientôt dans le détail; je le déploierai, le 8 septembre, pour la fête de la Nativité de la Vierge, devant tout le peuple assemblé. Ce soir, comme je ne veux pas vous laisser dans une trop cruelle attente, et pour répondre à vos filiales impatiences, mes chers enfants, j'autorise notre cher et éloquent François à soulever un peu le voile.
Alors le grand François commença de dérouler, sous les yeux de ce petit cercle prédisposé à tout croire par le mysticisme et la détresse, le récit merveilleux de leur séjour à Tilly, un long chapitre de la _Légende dorée_ ou des _Mille et une Nuits_, l'énumération des prodiges qu'ils venaient de voir au sanctuaire de Vintras: voix mystérieuses venues du ciel, hosties sanglantes et couvertes d'emblèmes apparues tout à coup sur l'autel, calices vides soudain remplis de vin, colombe qui venait se poser sur l'épaule du prophète et frôler du bec son oreille quand il parlait à ses disciples, parfum de lis, de rose et de violette envahissant le sanctuaire. Tous ces miracles, François les contait avec de beaux mots caressants et brillants, comme il y en a sur les images de piété, des mots qui sont de la poésie pour les chères soeurs et qui soulevaient leur étonnement et leur admiration, qui leur arrachaient des exclamations en patois et des remerciements à la Vierge. Puis, petit à petit, à mesure qu'il s'éloignait des belles phrases qu'il avait préparées, à mesure qu'on l'interrompait de questions, mangeant et parlant tout à la fois, il reprenait ses mots rudes, ses images à lui, et, au lieu du ton de prédicateur, son accent de terroir:
--Bien sûr, mes chères soeurs, qu'il y en a dans le pays qui diront: «Qu'est-ce que nous raconte là ce grand, avec son imagination aussi haute et pas plus sage que sa tête?» Vous leur répondrez ce que vous savez bien, qu'à l'arrivée des lettres de Léopold j'ai d'abord ri dans le grand jardin, et que j'ai engagé avec lui un combat quasi à l'épée, par correspondance. Enfin, j'ai voulu voir de mes yeux. Je suis allé à Tilly. Me revoilà. Tout ce que je vous raconte, j'ai l'ai vu et entendu, et avec moi, avec nous quatre, plus de quarante-six personnes, parmi lesquelles des prêtres, des comtes et des marquis. Vintras, aussi vrai que je regarde cette chandelle, c'est un miracle! et je crois en lui comme je crois en Dieu. Il n'a pas fait plus d'études que vous, mon bon frère Hubert, et tous les jours, pendant deux heures et demie, il parle sur toutes les matières de la théologie, sans éprouver aucun besoin de tousser ni de cracher, ni paraître jamais plus fatigué à la fin qu'au commencement. Mais ce qui prouve tout à fait qu'il est inspiré de Dieu, c'est qu'il ne sait lui-même ce qu'il dit et qu'il ne l'apprend qu'après son discours de ceux qui l'ont entendu et à qui il le fait répéter...
C'était charmant d'écouter François et de voir comment, au fond limpide de ces sortes de nature qui ne pensent qu'à admirer et à servir, se forme une inébranlable conviction. Il présentait le type idéal du clerc et de l'écuyer. On l'aurait vu indifféremment sur la paille de la rue du Fouarre, écoutant les leçons d'Abélard, ou couché en travers de la tente du chevalier son suzerain. Mais, en même temps, c'était un beau diseur, un voyageur qui arrive de loin et désireux de produire son effet. Aussi avait-il bien soigneusement gardé pour la fin l'énumération des hautes dignités dont ils revenaient revêtus:
--Il y aura vingt nouveaux pontifes pour la Régénération, qui arrivera bientôt, et nous sommes du nombre, nous trois! Mon frère Supérieur (il montrait Léopold) est établi par Dieu Pontife d'Adoration, et mon jeune frère (il désignait Quirin) Pontife de l'Ordre. Notre soeur Thérèse est sacrée miraculeusement, elle aussi, pour être la fondatrice et la supérieure d'un nouvel ordre de femmes, peut-être le seul qui existera dans le nouveau règne de Jésus-Christ. Ce sera la _Congrégation des Dames libres et très pieuses du miséricordieux amour du Coeur divin de Jésus_. Désormais notre soeur s'appelle Madame Léopold-Marie-Thérèse du Saint-Esprit de Jésus. Et moi, qu'est-ce que je suis? Je suis établi Pontife de Sagesse.
Pontife de Sagesse! Sur ces mots, François éclata d'un gros rire.
--Vous êtes bien étonnés! Je l'ai été plus que vous. Mais le prophète m'a dit: «On vous a appelé fou, parce que vous étiez fou de la folie de Jésus-Christ.» En voilà des merveilles!
Ce fut un transport d'admiration. Les soeurs et les frères se pressaient avec délice à l'entrée de cette vie de félicité, sans aucun étonnement car la sainte Vierge devait bien ces rétributions au zèle de son serviteur Léopold, mais avec une jubilation de spectateurs que le drame satisfait. Assise aux pieds de François, la chienne Mouya participait joyeusement au tapage. Elle ne le perdait pas des yeux et, sans souci des paroles, à chaque fois que l'orateur lançait le bras en avant, elle s'élançait elle aussi, comme pour happer un morceau. Quand tout le monde s'exclamait, elle ne se gênait pas pour aboyer...
François n'avait garde de s'arrêter. Excité par l'effet qu'il produisait et par l'excellence du modeste repas, il retrouvait sa drôlerie de jeune paysan, une drôlerie toute-puissante sur des assemblées de village, où le goût du merveilleux n'a d'égal que le goût de la farce. Après avoir entraîné ses auditeurs dans la région des prestiges, il les ramena tout d'un coup dans une réalité plaisante. Ce fut Thérèse Thiriet qui fournit une matière à sa verve aimable et rieuse.
--Vous savez qu'autrefois je ne m'entendais guère avec notre soeur Thérèse. J'ai même eu des mots, à cause d'elle, avec mon frère Supérieur. Aujourd'hui, tous les nuages sont dissipés; nous sommes devenus, elle et moi, de grands amis. Vintras a fait encore ce miracle. Mais ça n'a pas été tout seul, n'est-ce pas, ma soeur?
Soeur Thérèse fixait sur lui en souriant un regard indéfinissable, où il pouvait y avoir les sentiments complexes d'une religieuse pour un prêtre, d'une jeune paysanne pour un loustic, et surtout un sentiment royal de supériorité bienveillante.
--Notre soeur, continuait le grand François, a été humiliée dans un discours extatique, comme elle ne l'a jamais été. Son orgueil, sa désobéissance, ses mensonges, sa mauvaise tête lui ont été reprochés. Le prophète l'a confessée publiquement, cependant en termes généraux. Je n'ai jamais vu accabler quelqu'un de la sorte. Elle disait dans ce moment: «Voilà bien ce que monsieur François Baillard m'a si souvent reproché; il est sans doute bien content d'entendre tout cela.»
On assistait là à une de ces séances plaisantes, comme on en voit aux veillées lorraines, où les filles et les garçons échangent des facéties et des bouts rimés. C'était une véritable séance de _daïe_, où François _daïait_ la religieuse. Tous ces paysans étaient enchantés; Quirin lui-même avait déridé son petit visage sérieux d'avoué, et l'allégresse générale avait gagné Léopold.
Un fumet barbare s'exhalait de la scène. Et, beauté profonde, son caractère lui venait, non pas du décor, mais des âmes. Dans ce couvent, remis en état peu avant par les frères Baillard, certains objets trop neufs, telle mécanique, un moulin à café, un réveil-matin, détonnaient, mais on y respirait, comme une chose vivante et dans la forme la plus spontanée, la foi des populations primitives de cette terre.
Cependant Léopold n'était pas homme à supporter longtemps le caractère profane que prenait la petite réunion. Et pour relever les esprits:
--Soeur Thérèse, dit-il, chantez-nous le cantique de nos processions.
La religieuse se leva. C'était une fille de taille moyenne et dont les formes gracieuses se révélaient sous la bure épaisse de sa robe. Les voyages et la gloire de son miracle avaient un peu gâté son bon naturel en lui donnant un certain goût de la mise en scène et de l'effet. Elle se tint droite et silencieuse plusieurs minutes. Sa personne élancée, ses yeux bleus et fixes lui donnaient l'apparence d'une statue d'église. Mais on la voyait respirer doucement, et il semblait que sous les yeux de tous l'enthousiasme l'envahît. Enfin, elle commença:
Par les chants les plus magnifiques, Sion célèbre ton Sauveur; Exalte dans tes saints cantiques Ton Dieu, ton chef et ton pasteur; Prodigue aujourd'hui pour lui plaire Tes transports, tes soins empressés. Jamais tu n'en pourras trop faire, Tu n'en feras jamais assez.
Et tous reprirent en choeur les dernières paroles:
Jamais tu n'en pourras trop faire, Tu n'en feras jamais assez.
La médiocrité de ces strophes composées pour les pèlerins, qui les égrènent encore en parcourant les sentiers de la colline, ne pouvait pas, non plus que l'accent lorrain de la chanteuse, désenchanter ce petit monde. La soeur Thérèse avait dans toute sa personne une sorte de perpétuelle émotion trop puissante, et sa voix traduisait si bien ce frémissement intérieur! C'était la fille de Jephté qui s'en va au-devant de son père avec des tambours et des flûtes; c'était la confiance, la jeunesse, la fantaisie précédant, accompagnant les mornes et dures passions; c'était une fille spirituelle célébrant le retour et la victoire de l'homme dont nul n'a pu courber le front. Et lui, en la regardant, il songeait aux prophétesses de la Bible, à Myriam, soeur de Moïse, qui fut une musicienne exaltée, chantant et menant, un tambourin à la main, le choeur des femmes dansantes; à Deborah, la vierge guerrière, que l'on appelait l'abeille d'Éphraïm et qui siégeait sous un palmier dans la montagne; à Oulda qui pardonnait; à Noadja de qui l'on ne sait que le nom cité par Néhémie, et il demandait à cette âme favorisée de l'élever dans les voies du ciel.
Ce fut là le haut moment de la soirée, un de ces moments sonores où l'être le plus morne connaît, sent palpiter son âme. L'Esprit de la colline remplissait cette pauvre cuisine. A cette minute, ces religieuses, autour de cette table, apparaissaient bien autres qu'on ne les vit jamais au dehors. Elles avaient des figures que, seuls, les Baillard leur surprirent jamais. Il semblait qu'une lumière, visible à travers leurs visages et venue des profondeurs de l'âme, les transfigurât. Et Thérèse, entre toutes, brillait avec le plus d'éclat, les yeux plus vastes et toute traversée par des éclairs d'amour et de plaisir. Laissant les autres soeurs verser le vin et faire le service, elle déposait aux pieds de son maître le globe étincelant des émotions de ce petit cénacle. Il y avait de la magicienne dans cette paysanne coiffée du bandeau des religieuses. Jeune encore, elle cachait sous sa coiffe de nonne la mèche échevelée que nos vieilles prophétesses lorraines livrent au vent du sabbat. Dans son cantique, un mot entre tous, ce mot de Sion, perpétuellement répété de strophe en strophe, exerçait sur Léopold une action prestigieuse. Sion, c'était pour ce grand imaginatif la Jérusalem terrestre et la Jérusalem céleste; c'était sa montagne, son église et son pèlerinage; c'était plus encore, et, dans ce beau mot, il plaçait le sentiment de l'infini qu'il portait en lui. Lorsque ces magiques syllabes, chargées d'une si riche émotion, se mêlaient au souffle harmonieux de la miraculée, il semblait qu'il subît une incantation.
Dehors, sous la nuit, règnent la défiance, l'hostilité, et aux quatre coins du plateau s'étend le beau domaine perdu qui trouble en Léopold l'homme de désir. Mais comme une action de grâce, le chant de Thérèse éclate pour annoncer à la sainte colline l'intervention mystérieuse du ciel. L'univers en est modifié. Une Saga du Nord raconte qu'une devineresse chantait à midi l'air de la nuit, et si loin que son chant portait, les ténèbres s'établissaient. Ainsi de Thérèse: tant qu'elle chante et si loin que va son chant, Léopold est Pontife et Roi.
Quand la religieuse, épuisée, se tut, Léopold rouvrant les yeux se leva et dit avec un accent profond:
--Mes chers frères et mes chères soeurs, allons remercier la Vierge.
Son coeur déborde d'amour. A Tilly, dans un éclair, il vient de recevoir toute fulgurante la réponse à la terrible question qui depuis des mois se posait devant lui et qu'il n'osait même pas se formuler nettement: «Pour quelle tâche désormais puis-je vivre? Que construirai-je? Au nom de quoi vais-je quêter?» Cette doctrine mystérieuse de Tilly, la justification par l'amour, c'est de toute antiquité qu'elle repose dans ce coeur clérical formé à Borville par des générations catholiques. Elle a fait explosion dans cet homme malheureux, au fond de sa pauvre cellule de Bosserville, quand il répétait à Dieu: «Ne suis-je pas un coeur juste? Vois mon coeur, juge-le et donne moi un signe.» A Tilly, il l'a reconnue comme un désir, comme une foi qui reposait en lui depuis toujours. Vintras l'a confirmée, étayée par des prodiges. En quelques semaines, auprès de l'Organe, une certitude mystique vient de l'envahir avec une puissance prodigieuse, et de le mettre tout en émoi. Elle va éveiller en lui quelque chose de tout nouveau et d'idyllique, l'idée du bonheur; elle la dégage, la fait monter à la surface. Maintenant Léopold conçoit comment pourrait se faire la satisfaction de son âme. Ce n'est plus de construire des édifices, mais de construire des temples vivants. Le prêtre bâtisseur s'élève à un degré supérieur: il veut former des âmes, présenter à Dieu une compagnie de saints. Et quel beau sens nouveau à donner au pèlerinage! Quel fructueux motif de quête!
Tous s'étaient agenouillés dans les ténèbres de la chapelle. Les trois Baillard remercièrent à haute voix la Vierge de la profusion des grâces qu'ils avaient trouvées à Tilly, et de les avoir choisis pour être sur cette colline les apôtres du règne de l'Esprit.
C'est ainsi qu'aux jours de jadis, ici même, les chevaliers revenus de la croisade, et dont les dames pouvaient croire que leurs prières les avaient soutenus, racontaient, sous de beaux regards émerveillés, les prodiges et les profits de leur expédition, tout en buvant force hanaps, puis dévotement priaient Notre-Dame de Sion, avant derrière eux un démon narquois.
CHAPITRE VI
LA PROCESSION DU 8 SEPTEMBRE
Ces confidences singulières des frères Baillard ne tardèrent pas à glisser le long des pentes de la colline, et l'on se répétait dans les villages que Léopold allait dire des choses extraordinaires le jour de la fête de Sion, qui a lieu, chaque année, pour la Nativité de la Vierge.
Ce jour-là, au temps des ducs, c'était une fête nationale, organisée et présidée par les pouvoirs publics. Les notables de Vézelise invitaient le sieur Curé et les Révérends Pères Minimes et Capucins, et enjoignaient aux corps de métiers d'assister, chacun sous leur bannière, à la procession, pour obtenir de Dieu un temps favorable aux fruits de la terre et pour porter à Notre-Dame de Sion un cierge de cire blanche. Défense à tous de causer ni de quitter les rangs, à peine de deux francs d'amende, pendant ladite procession longue de seize kilomètres. Des citoyens délégués y veillaient avec les sergents de ville... Aujourd'hui, c'est en toute liberté que la foule vient à la date traditionnelle processionner sur le plateau; les antiques disciplines ont été rompues, mais les mêmes forces demeurent.
Malgré la curiosité excitée par tous les bruits qui couraient sur les révélations attendues, on répondit peu à l'appel des Baillard. Une des premières personnes arrivées fut un excellent prêtre, monsieur Magron, curé de la petite paroisse de Xaronval, jadis camarade de Léopold au séminaire, et qui n'avait jamais cessé de lui témoigner une déférence affectueuse, d'année en année, toutefois, plus timide et plus épouvantée.
Sans discerner l'anxieuse tristesse dont était empreint le visage naturellement chétif et souffreteux de son ami, Léopold s'approcha de lui, les mains tendues:
--Merci, mon très cher, d'être venu, lui dit-il.
--Ne me remerciez pas, répondit l'autre, mais écoutez-moi.
Et le tirant à part:
--Je serai peut-être le seul prêtre ici aujourd'hui, et si je ne suis pas le seul, nous serons bien peu nombreux parmi nos confrères. Soyez prudent, Léopold; vous ne savez pas ce qui vous menace: Monseigneur est de nouveau exaspéré contre vous. Il a su votre séjour à Tilly. L'évêque de Bayeux lui en a écrit, averti par un chanoine avec qui vous avez voyagé. Est-ce vrai? Vous voyez que notre évêque est bien renseigné. Que la cérémonie, aujourd'hui, soit comme toutes les autres; qu'il n'y ait rien à y reprendre; qu'il ne s'y passe rien que l'on puisse rapporter là-bas contre vous. Ne parlez pas surtout, c'est votre frère qui vous en supplie.
--Vous avez donc oublié, Magron, cette phrase que nous admirions tant au séminaire: «Le silence est le plus grand des supplices; jamais les saints ne se sont tus.»
--Et vous, Léopold, vous oubliez le grand mot de saint Paul que nous admirions également: «Étant lié, je suis libre.»
Mais déjà Léopold, hautain et résolu, allait à d'autres arrivants.
Deux ou trois cents personnes au plus étaient venues des villages voisins ou des petites villes, de Vézelise, de Bayon, même de Charmes et de Mirecourt. Au pied de la côte trop raide, leurs voitures à échelles les attendaient, rangées sur le bord de la route, près de la ferme de la Cense Rouge. Et sur l'étroit plateau, c'était le décor habituel, le décor de chaque jour d'ailleurs, sauf que l'on voyait, çà et là, des tables couvertes de serviettes blanches où reposaient des paniers, et quelques pauvres échoppes qui étalaient des images pieuses, des saints d'Épinal, maintenus contre le vent par des cailloux. L'été venait d'être extrêmement pluvieux, et, au 8 septembre, c'était déjà un grand ciel froid d'extrême automne, où le plus faible soleil mettait une teinte dorée, diluée dans la pluie suspendue. L'horizon, fermé par les brumes, respirait la tristesse, une sorte de grâce voisine de la maussaderie.
Vers deux heures, conduite par les trois frères Baillard, la procession sortit de l'église. Et tandis que les derniers retardataires se pressaient de gravir gaiement les raidillons, elle commença de tourner lentement autour du couvent et sur les bords de l'étroite terrasse, au-dessus de l'immense étendue.
François Baillard, qui avait beaucoup de talent pour les cérémonies, avait réglé les moindres détails, et il surveillait tout avec une exactitude et un entrain admirables. La face et le cou congestionnés, il jetait dans l'air à haute voix les prières à Notre-Dame de Sion, puis il se retournait, battait la mesure et disait: «A voix large, sans respect humain, répétez les invocations avec toute votre énergie.» Ou bien encore: «Je compte que messieurs les Ecclésiastiques soutiendront les répliques des fidèles.»