La colline inspirée

Part 5

Chapter 53,762 wordsPublic domain

--Oh! vous savez, monsieur l'Abbé, lui répond le professeur, je respecte toutes les opinions, mais je suis un fils de Voltaire.

Il n'est pas plus heureux aux approches de Paris avec un commis voyageur en ornements d'église, un Marseillais qui a essayé aussitôt de lui placer un chemin de croix de la Société fondée en ce temps-là,--ô ironie!--par Savary duc de Rovigo, Villemessant et Jules Barbey d'Aurevilly.

--Ça m'intéresse, donnez-moi donc l'adresse, monsieur l'Abbé. Il aurait peut-être besoin de quelques petites choses, ce monsieur Vintras.

Léopold Baillard aurait pu se renseigner à Paris, mais il ne fait qu'y passer. Il redoute d'y rencontrer quelques-unes des personnes qui l'accueillaient si bien autrefois, quand il quêtait aux Oiseaux, par exemple, chez les filles du Bienheureux Père Fourrier. Il ne veut pas entendre les conseils de soumission qu'on lui donnerait certainement. La diligence roule toujours. Les rubans de queue succèdent aux rubans de queue, comme les postillons d'alors disaient en parlant des routes. C'est seulement à Caen que, descendu dans la rotonde par un temps de pluie, il se trouve en tête à tête avec un chanoine dont la physionomie, bonasse et fine à la fois, lui rappelle celle du père Magloire. Après avoir dit chacun leur bréviaire, les deux prêtres ont commencé par parler du temps, de la prochaine récolte, de l'esprit des populations.

--Il paraît que vous avez un saint dans votre pays? se hasarde à demander Baillard.

--J'espère que nous en avons plusieurs, répond le chanoine; mais les saints sont comme les diamants: ils se cachent.

--Oh! celui-là est célèbre.

--Et qui donc?

--Mais Vintras, le Voyant de Tilly.

La figure du prêtre normand exprima soudain l'horreur profonde et le dédain tout ensemble.

--Vintras! dit-il. On vous a dit cela, et vous l'avez cru! Vous ne savez donc pas que Monseigneur de Bayeux l'a fait condamner à cinq ans de prison pour escroquerie, et qu'il n'a été relâché que par le juif Crémieux, devenu ministre à la révolution? Et pourquoi? Pour lancer dans le diocèse un ennemi de l'Église, un instrument de Satan. Je ne vous engage pas à faire son éloge à Caen, monsieur l'Abbé! On l'y a connu domestique.

--Notre-Seigneur, répondit Léopold, s'est bien servi des publicains. Ce qu'il a été n'importe pas.

--Mais ce qu'il est? répliqua le chanoine. Un scandale vivant, qui d'ailleurs ne durera pas, quand un gouvernement d'ordre sera enfin revenu. Oh! le coquin est adroit; il joue la comédie de l'humilité et de la pauvreté; il ne veut rien devoir qu'à son travail; il a une petite place, soi-disant dans une fabrique de carton, que dirige un niais de ses amis. Mais il faut voir ce que sa seule présence a fait de cette charmante petite ville normande de Tilly, infestée maintenant d'escrocs et d'aliénés comme lui. Il y a là un certain Charvaz, un malheureux, monsieur l'Abbé, curé de Montlouis, du diocèse de Tours, un interdit; un certain Le Paraz, un interdit encore; et des vieilles filles qui vont perdre là leurs quatre sous; et des infirmes persuadés qu'ils vont être miraculés. C'est du vilain monde, allez, monsieur l'Abbé. Et tout cela spécule, vocifère, emprunte, ne paye pas ses dettes, blasphème, monsieur l'Abbé, blasphème toute la journée. Et le soir! Le soir, il y a pis que les blasphèmes, dit-il en baissant la voix; nous savons qu'il y a eu des sacrilèges. Enfin! l'Église a connu ces tristesses dans tous les temps. Rappelez-vous les convulsionnaires de Saint-Médard. Peut-être compte-t-on parmi eux des âmes de bonne foi. Dieu leur fasse miséricorde!

La conversation tomba. Le prêtre normand observait son compagnon avec une curiosité méfiante maintenant. Visiblement, il était étonné de l'expression qu'avait prise la physionomie, si frappante déjà de Léopold, pendant qu'il lui donnait ces renseignements, et de l'espèce d'avidité avec laquelle il les avait écoutés, sans donner cependant aucun signe d'acquiescement. Comme il était arrivé au terme de sa route:

--Voilà ma paroisse, dit-il, monsieur l'Abbé, en nommant un village. Si jamais vous la traversez, je serai trop heureux de vous montrer notre église, et je m'appelle le chanoine Lambert... Puis-je savoir, ajouta-t-il, avec qui j'ai eu l'honneur...

--L'abbé Léopold Baillard, curé de Saxon, répliqua le Lorrain.

Il eût considéré comme une espèce de lâcheté de ne pas répondre franchement à la curiosité de son interlocuteur.

L'exclamation aussitôt réprimée du chanoine lui prouva qu'il était connu et que ses démêlés avec son évêque étaient arrivés jusque-là. Il se redressa plus fièrement, tandis que l'autre, sans rien ajouter, s'inclinait avec une politesse froide.

Léopold le vit s'éloigner de la diligence d'un pas hâtif, et remarqua qu'au détour de la route il se retourna pour le regarder avec une espèce d'inquiétude, où il y avait comme de l'épouvante.

Qu'est-ce que cela prouve? se disait-il. Tous les saints ont été calomniés. Pourquoi Vintras, s'il est un saint, comme l'a dit Magloire, ne le serait-il pas? Son entourage est ignoble: pourquoi pas? Tout prophète doit avoir ses pharisiens, ses grands prêtres et ses Pilate à sa poursuite. Dieu est constant dans ses desseins. S'il a choisi jadis, comme l'a dit saint Paul, pour sauver le monde ce qu'il y avait de plus vil et de plus méprisable, pourquoi ne choisirait-il pas aujourd'hui, pour le renouveler, un malheureux, un coupable même, afin que les qualités de son opération divine en soient plus manifestes? Son évêque l'a fait condamner? Et le mien? Est-ce qu'il ne m'a pas condamné?

Ce raisonnement et d'autres semblables n'empêchaient pas que les propos du chanoine Lambert l'eussent singulièrement travaillé quand il descendit à Tilly. C'était le soir. Il demanda une chambre dans l'unique auberge. On lui en donna une dont la fenêtre ouvrait au couchant. Le suintement rouge du ciel à l'horizon lui parut d'un si funèbre augure qu'il referma la croisée, ouverte d'abord pour voir la campagne, et il descendit s'asseoir à une petite table d'hôte, autour de laquelle riaient haut quelques habitués.

Les propos grossiers de ces individus laissèrent le prêtre indifférent jusqu'au moment où, un vieux monsieur de mine falote étant entré dans la salle, un d'eux l'interpella:

--Eh bien? monsieur le Baron, est-ce aujourd'hui que le roi Louis XVII revient?

--Monsieur, dit le baron, le roi reviendra à la date qui a été annoncée.

--Ma foi, si je vois ça, intervint un autre, je crois à votre Vintras.

--Monsieur, dit celui qu'ils avaient appelé baron, monsieur Vintras ne s'est jamais trompé. Les archanges lui parlent.

--Ils prennent quelquefois la figure des gendarmes, les archanges, observa un troisième.

--Monsieur, repartit le baron indigné, si vous connaissiez comme moi les circonstances du procès qu'un indigne évêque a fait à monsieur Vintras, vous ne parleriez pas ainsi.

--Il a tout de même été condamné, dit un autre convive.

--Notre-Seigneur et Jeanne-d'Arc l'ont bien été, déclara solennellement le baron.

Pendant que ces phrases s'échangeaient, Léopold regardait le vieillard. Il y avait dans la mine de ce Naundorffiste, évidemment abusé, une telle sottise! C'était si visiblement un faible d'esprit! Son visage décharné était secoué par des tics; un sourire d'une béate stupidité relevait de temps en temps ses lèvres sur ses gencives. C'était une loque humaine, une épave dont le seul aspect illustrait d'une manière probante les confidences du chanoine sur la basse qualité des recrues du prophète. Le prêtre lorrain, si supérieur lui-même par certains côtés, ne put pas supporter ce nouvel indice de la désillusion qui l'attendait. Il se leva de table sans achever son dîner.

La chambre où il remonta s'enfermer lui sembla encore plus funèbre. Il se coucha sans lumière, comme si les ténèbres eussent dû l'empêcher de distinguer les ruines de son espérance écroulée.

--Je retournerai demain à Sion sans l'avoir vu, se dit-il. Ça n'était pas la réponse de Dieu.

Telle était la fatigue de son long voyage qu'il s'endormit, malgré le trouble extrême de sa pensée, de ce sommeil obscur de la bête recrue, où il n'y a plus place même pour le rêve.

A son réveil, le ciel était tout bleu. La vivifiante fraîcheur d'un matin d'été en Normandie entra dans tout son être, une fois la croisée ouverte, avec la brise où il flottait, comme partout là-bas, un peu d'air de mer. Ces climats voisins de l'Océan ont une action mystérieuse sur les nerfs des terriens du Centre et de l'Est, qui n'ont jamais respiré que l'atmosphère des montagnes et des bois. Eh! bien, non, songea soudain Léopold, il ne sera pas dit que je n'aurai pas tout essayé. Et s'habillant à la hâte il descendit pour faire la visite dont il avait la veille, vigoureusement repoussé l'idée.

La première personne à laquelle il demanda où demeurait monsieur Vintras était une boulangère, dont la figure avenante exprima un profond respect quand il eut prononcé le nom du Voyant.

--Ah! monsieur l'Abbé, dit-elle, que vous avez raison! Vous allez voir un saint. Et un brave homme! Je connais sa femme, Monsieur; elle se fournit chez nous. Ah! il n'est pas fier, quoiqu'il fasse des miracles. Et si vous l'entendiez parler!

Ce naïf suffrage n'était pas fait pour résoudre les doutes de Léopold. Où est la vérité? se demanda-t-il.

Cependant il avait suivi la rue indiquée, et il arrivait devant une maison qui portait cette enseigne:

_Lenglumé, cartonnier en tous genres._

Il frappa à la porte.

--Entrez, dit une voix profonde, une voix d'orateur.

Elle contrastait avec l'aspect frêle de celui qui la possédait. Léopold se trouva en face d'un petit homme occupé devant une table d'architecte à coller des feuilles de papier de paille.

--Monsieur Vintras? demanda-t-il.

--C'est moi, dit le petit homme. Et vous, vous êtes monsieur l'abbé Baillard.

Léopold avait une finesse paysanne. Il comprit aussitôt que le baron ayant appris son nom à l'hôtel dès la veille, était venu l'annoncer à Vintras. La brusquerie de l'accueil lui donna une sensation de charlatanisme qui lui fit répondre avec brusquerie:

--Eh bien! quand je le serais?

--Vous l'êtes... Et je sais ce qui vous amène ici... Mais du moment que vous avez les pensées que je lis dans votre âme, ce n'était pas la peine de venir: l'Esprit ne vous parlera pas.

--Quelles pensées ai-je donc? Vous ne les connaissez pas, dit Baillard qui, habitué à commander, supportait impatiemment un tel accueil.

Il avait ressenti la même irritation quand il avait comparu devant son évêque. Seulement il l'avait domptée, parce que l'évêque lui parlait au nom de l'Église. Mais de quel droit le prenait-il de si haut, cet ouvrier qui n'était même pas consacré, et qui continuait avec une insolence supérieure à étaler tranquillement sa colle sur son papier jaune? Sans même lever les yeux, Vintras disait:

--Quelles pensées? Vous avez quitté vos oeuvres, vous avez obéi au faux représentant de Dieu, quand la voix de Dieu vous avait parlé à vous-même. Qu'est-ce qu'un évêque? Rien, quand il n'a pas Dieu avec lui. Qu'est-ce qu'un pauvre être comme moi, quand il a Dieu avec lui? Tout. Qu'est-ce que vous étiez, quand vous aviez Dieu avec vous? Plus encore que moi. Mais vous avez douté. Voilà pourquoi vous avez souffert. Vous doutez encore. Vous venez de vous dire: Qu'est-ce que c'est donc que ce pauvre ouvrier qui me parle comme un maître? En pensant cela, vous avez insulté l'Esprit. L'Esprit ne vous parlera plus. Allez-vous-en.

En même temps, il fit un geste à Léopold Baillard pour lui montrer la porte, en lui jetant un regard plus impérieux encore.

Mais cette fois, le Supérieur de Sion n'opposa plus orgueil à orgueil. Les quelques phrases prononcées par le Voyant avaient éveillé un écho trop profond dans cette âme de rebelle qui, depuis des semaines, voulait et n'osait pas se formuler cet appel de révolte: Dieu est avec moi, et quand on a Dieu on ne peut pas avoir tort. Un magnétisme émanait du Voyant, par lequel le prêtre se sentait subjugué. Placés ainsi vis-à-vis l'un de l'autre, ils représentaient à cette minute les deux types éternels du révolutionnaire et de l'hérétique: l'un, Baillard, homme de passion et d'entreprise, ayant besoin de certitudes extérieures pour y accrocher un fanatisme qui, chez lui, était surtout un tempérament; l'autre, véritable maniaque, possédé par l'abstrait, par l'idée au point qu'il la projetait dans l'espace, qu'il la _voyait_. Et comme il arrive toujours, c'était la volonté la plus fanatique qui allait dominer l'autre.

--Mais, dit Baillard, croyez-vous que ce soit mon évêque qui m'a envoyé ici?

--Ah! Léopold, s'écria Vintras, il y a longtemps que l'Esprit et moi, nous t'attendions. Tu as dis le mot libérateur. Maintenant, tu vois enfin... tu vois... tu vois.

Il le répéta trois fois, et chacun de ces trois cris, prononcés avec une exaltation grandissante, inonda le coeur de Léopold d'un flot de sang plus chaud. C'était comme si le caractère auguste de sa personnalité lui était soudain révélé. Un roi croyant, sur les marches de l'autel, à Reims, quand l'huile sainte touchait son front, devait éprouver cette sensation: Léopold se sentait soudain sacré.

A ce moment, un homme boiteux, à grosse figure poupine et qui était Lenglumé, le patron dévoué, sortit de la pièce voisine et entra dans l'atelier.

--Monsieur est monsieur l'abbé Baillard que nous attendions, dit le Voyant. Il va rester avec nous quinze jours, et dans quinze jours il saura ce que l'Esprit veut de lui.

CHAPITRE V

LA COLLINE FÊTE SON ROI

Cependant, sur la colline, aux heures du soir de ce long mois d'août, assises dans le grand jardin de Sion, devant les autels de la sainte Vierge et de saint Joseph que l'on voit encore aujourd'hui, un groupe de femmes se chagrinent qu'il tarde tellement, celui qui savait donner un aliment à leurs âmes. Soeur Thérèse, soeur Euphrasie, soeur Lazarine, soeur Quirin, soeur Marthe, les cinq religieuses restées fidèles à Léopold dans le malheur, du matin au soir vont et viennent de la cuisine au puits, du puits aux carrés de légumes, du poulailler aux étables, et du couvent aux quelques champs épars, pour revenir à la niche de la chienne aimée de Léopold, la Mouya, comme elle se nomme, ce qui veut dire, en patois, la meilleure. Elles travaillent pour que leur maître soit satisfait quand il reviendra. Elles dépensent de l'amour à poursuivre la moindre poussière dans les recoins des immenses corridors, et ne posent le balai que pour saisir la bêche et le râteau; puis toutes, elles abandonnent bêches, râteaux et balais pour prendre le fil et l'aiguille et repriser les chasubles et les nappes de l'autel. Mais c'est en vain que le coeur de ces femmes cherche son repos dans les longues habitudes rurales et ménagères de leur race, l'inquiétude les ronge.

La vie matérielle est dure dans les campagnes, et la vie de l'âme presque absente. Dès que l'on construit une arche, il y vient à tire-d'ailes, de tous les environs, des êtres plus faibles ou plus délicats. Les jeunes paysannes accourues dans les abris de Léopold étaient naturellement de l'espèce qui a peur de la vie et de ses efforts, et qui désire vivre comme des enfants à qui Dieu donne la pâture; mais les plus faibles, les plus dépourvues, on peut croire, étaient celles-là qui, l'heure venue de l'éparpillement, n'avaient pas osé prendre leur vol et s'étaient rapprochées de leur Supérieur avec plus de confiance. Qu'elles sont aujourd'hui désorientées, mal à l'aise! Privées de courir le monde, comme elles avaient coutume pour leurs quêtes, et privées en même temps des soins mystiques de leur chef, ces colombes paysannes gémissent dans leur cage de Sion. Tandis que les frères Hubert et Martin, bonnes bêtes de somme, se demandent simplement ce que l'on deviendra demain, l'inquiétude des soeurs s'en va bien au delà. Les rêves de Léopold les ont éveillées à d'autres sensations qu'à la vie machinale du village, et cette maison sans maître, ce couvent sans directeur, ce travail et ce repos sans âme les accablent.

François et Quirin sont loin de pouvoir suppléer auprès d'elles Léopold. Platement, ils se plaignent d'avoir à tenir la paroisse, au lieu et place de leur aîné, quand ils auraient pu gagner beaucoup d'argent par la découverte des sources selon la méthode de l'abbé Paramelle. Ils pestent d'ajourner l'exploitation de la baguette magique, parce que Léopold, maintenant, imagine de s'intéresser à un visionnaire.

Les jours passaient, l'absent ne donnait aucun signe de vie. Enfin une longue lettre arriva. C'était le soir, dans le grand jardin, à l'heure où les soeurs et les frères versaient les derniers arrosoirs sur les carrés de légumes.

Tout le monde se rapprocha. Quirin et François, l'ayant lue à voix basse, firent de grands éclats de rire méprisants. Puis ils commencèrent à relire tout haut, avec dérision, ces feuillets enthousiastes où Léopold leur racontait au milieu de quels prodiges il vivait. En vérité, il choisissait bien son temps pour faire de la mystique! Soeur Thérèse qui les écoutait ne put se contenir. Dans le jardin rempli d'ombres, elle éclata en reproches véhéments. Que trouvaient-ils d'impossible aux faveurs prodigieuses que Dieu accordait à leur frère? Elle-même, elle avait été favorisée d'un miracle, et c'était lui faire une offense personnelle que de tenir en suspicion des faits merveilleux.

Mais bientôt, sur de nouvelles lettres, François et Quirin changèrent insensiblement d'attitude. Ils les lisaient et relisaient durant des heures, sous les tilleuls de la terrasse, et si l'on s'approchait, ils se taisaient. Un beau matin, ils annoncèrent qu'ils partaient pour Tilly. Peu après, ce fut le tour de soeur Thérèse qui, mandée par eux trois, s'en alla prendre la diligence à Nancy.

Tous les voeux de la petite contrée les accompagnèrent, bien que l'on ne sût pas au juste ce qu'ils allaient chercher si loin. On en espérait du bien pour la région. Tant de fois déjà, ils étaient revenus avec des ressources nouvelles de ces mystérieuses expéditions! Dans tous ces villages que l'on aperçoit du haut de la colline, il n'y avait quasi personne qui n'eût intérêt à la prospérité des messieurs Baillard. La diminution de leurs oeuvres et du pèlerinage atteignait du même coup les aubergistes, les voituriers, les fournisseurs, tous ceux qui avaient aventuré de l'argent dans les entreprises de Léopold, mille intérêts étroitement liés à la prospérité de Sion. Et puis, la foule des âmes dévotes vénérait dans les trois prêtres d'incomparables directeurs de conscience. A ce double titre, au spirituel et au temporel, ils avaient dans toute la région une vaste clientèle. Pour se rendre compte de cet état de choses, il faut avoir entendu un vieux paysan dire avec un respect et un regret émerveillés: «A Sion, du temps des messieurs Baillard!...» Dans ces villages, Léopold possédait la double force seigneuriale et sacerdotale. Beaucoup de braves gens fondaient sur lui leur salut dans cette vie et dans l'autre. Et chacun, durant ces quelques semaines d'absence, attendit leur retour avec une vive impatience et toutes les nuances de l'espérance, depuis l'espérance mystique des soeurs jusqu'à l'espérance toute positive des créanciers.

Aussi vers la mi-août, quand les trois frères et Thérèse annoncèrent leur arrivée, ce fut une satisfaction générale et l'on prépara une petite fête. Le jour venu, dans l'après-midi, M. le maire Munier, qui d'ailleurs était leur parent, monta au couvent pour recevoir les voyageurs, et des notables l'accompagnaient. M. Haye, d'Étreval, homme de bon conseil, universellement estimé dans le pays, était là, avec M. le maître d'école Morizot et une douzaine de braves gens un peu simples, comme Pierre Mayeur, Pierre Jory, dit le Fanfan, le jeune Bibi ou Barbe Cholion, le sceptique du village, et avec toutes les dévotes, au premier rang desquelles Mme Pierre Mayeur, Mme Jean Cholion, Mme Mélanie Munier, Mme Séguin, la jeune Marie Beausson, la mère Poivre et bien d'autres. Un des frères dispersés, qui venait de s'établir comme menuisier à Lunéville, le jeune frère Navelet, avait fait plus de trente kilomètres pour féliciter son toujours vénéré Supérieur. En attendant l'arrivée de la voiture, ils circulaient tous dans le couvent, à travers le jardin, en habits du dimanche, mais libres de ton et d'allures, puisque les maîtres n'étaient pas là, et jugeant tout en paysans. On admirait comme les chères soeurs et les deux frères avaient bien travaillé le jardin. Et c'était vrai, les pommes de terre étaient magnifiques et les choux donnaient les plus belles espérances.

--Ah! le pauvre cher homme, soupira Mme Mayeur pensant à Léopold, va-t-il être content en voyant son beau jardin!

Cependant, le long de la grande allée, les mains croisées derrière le dos avec une dignité villageoise, le maître d'école et M. Haye se promenaient en causant.

--Monsieur le Supérieur va rentrer dans une Sion bien réduite, disait avec un soupir M. Morizot.

--Peuh! répondit M. Haye, les cinq religieuses leur sont dévouées; ils ont les deux frères, bien vigoureux. A eux sept, voyez, ils ont pas mal travaillé le jardin.

--Sans doute, voilà des pommes de terre pour leur hiver, mais entre nous, ce n'est pas dans leur champ qu'elles ont poussé...

--Que voulez-vous dire, Morizot? interrompit M. Haye en arrêtant ses yeux francs sur le visage un peu chafouin du maître d'école.

--Ce que vous savez comme moi. Pour échapper aux créanciers, Léopold a tout mis au nom des soeurs, et de plus rien n'est payé. Tout ici appartient à la prêteuse, une prêteuse pas commode, mademoiselle L'Huillier, vous savez bien, La Noire Marie, de Gugney.

Oui, M. Haye savait tout cela aussi bien que le bonhomme, mais il écoutait avec déplaisir ce bavardage où perçait une secrète envie. Et posant sa lourde main sur les frêles épaules de son interlocuteur:

--Monsieur Morizot, dit-il pour couper au court, une seule chose est vraie, et vous avez trop de bon sens pour ne pas le voir: c'est l'intérêt de tout le pays que monsieur le Supérieur rétablisse ses affaires.

A cette minute, Bibi Cholion accourut au jardin annoncer qu'on distinguait dans la plaine la voiture. Il fallait encore une bonne demi-heure avant qu'elle atteignît le plateau. Les gamins et, à leur tête, une fillette d'une douzaine d'années, Thérèse Beausson, se portèrent à sa rencontre au bas de la côte. Et toutes les personnes d'âge se groupèrent devant le couvent, sous les tilleuls, pour recevoir les voyageurs chez eux et leur faire ainsi plus d'honneur. Dans leurs costumes du dimanche et avec leurs attitudes compassées, ces clients et amis avaient un peu l'air de ces groupes qui, sur le seuil de l'église, attendent la famille pour une messe du bout de l'an, après un décès. Mais quand la voiture parut, ce fut tout de suite, un changement.

--Bonnes nouvelles! criait François en agitant son chapeau.

Il sembla qu'un courant d'air balayait le brouillard, et, dans le même moment, Bibi Cholion sonnait la cloche pour avertir les gens occupés dans les champs du retour de leur pasteur.

Léopold, beau comme un évêque, tendait les mains à droite, à gauche, solide, et tout rayonnant de merveilleuses espérances. Quirin, François, Thérèse, en sautant à terre avant lui, disaient de toutes les manières:

--Bonnes nouvelles, bonnes nouvelles! comme des chasseurs qui rentrent avec leurs carniers pleins.