La colline inspirée

Part 20

Chapter 203,869 wordsPublic domain

--Laissez-donc tout cela désormais, Monsieur Baillard; on vous demande tout simplement de faire un acte de foi complet avec votre évêque, avec le souverain pontife Léon XIII et avec l'Église catholique, et puis que vous ayez un regret parfait du passé et une confiance inébranlable dans l'infinie miséricorde de Dieu.

--Dieu est mon espérance, _Spes mea Deus_, telle a toujours été ma devise.

Un tumulte s'élevait dans l'âme du Père Cléach; maintenant il voyait dans le pauvre Léopold un frère aîné malheureux, et mieux encore un prêtre plus rapproché que lui-même de la divinité.

--Mon vénérable et vieil ami, dit-il (et il ne savait pas d'où il tirait ses paroles, et tandis qu'il les prononçait il s'en étonnait lui-même), je vous aime et je vous respecte. Pour le salut éternel de votre âme je vais vous confesser: _In nomine patris_...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand ce fut fini, les deux prêtres s'embrassèrent. Et le Père Cléach, retenant les larmes d'émotion et de bonheur qui l'étouffaient, ouvrit la porte de la cuisine pour annoncer aux Enfants du Carmel que monsieur Baillard s'était confessé. Ils en furent stupéfaits, mais ne cachèrent pas leur mécontentement.

--Ah! dit Mme Mayeur, si vous n'aviez que du monde comme ça à convertir, vous seriez heureux! Malgré sa maladie, il n'a pas manqué une seule fois de nous rassembler pour la prière. Quelques petites erreurs, oui, je ne dis pas, mais à part cela, quel saint!

L'Oblat ne s'en émut pas; il avait hâte de remonter au couvent et d'y prendre toutes choses pour administrer le mourant.

Marie-Anne le suivit dans le corridor et lui dit:

--Nous sommes pauvres; il me sera impossible de faire un grand enterrement comme on en fait pour les messieurs prêtres...

--Ma pauvre Marie-Anne, lui répondit-il, quittez ce souci, tout s'arrangera pour le mieux et vous serez contente.

Que lui importaient à cette heure l'opposition de ce pauvre petit monde égaré et les mesquins soucis de Marie-Anne! Tout cela lui semblait si misérable auprès de ce sentiment de charité qui remplissait son coeur. Comment se serait-il ému de quelques murmures hostiles, alors qu'il avait encore sur lui le regard reconnaissant de Léopold, un regard de mourant épanoui pour une nouvelle vie!

Au couvent, où il arriva comme porté par deux ailes, on ne partagea pas tout son enthousiasme. Certes, on appréciait le résultat obtenu: Léopold s'était confessé. Mais l'attitude de la cuisine donnait grandement à réfléchir. On rappelait la tactique constante de Vintras et des pontifes: éclairer ou illuminer les fidèles et leur permettre ensuite de se conformer à la liturgie catholique.

--Léopold est de bonne foi, répétait le jeune Oblat.

On lui montra une lettre de l'Évêque, très sage et très nette, qui précisait bien le double problème: sauver une âme et purifier la colline. Il fallait une rétractation solennelle.

Très troublé, le Père Cléach s'en alla prier devant la Vierge de Sion, tandis qu'on courait en hâte avertir MM. Morizot et Joseph Colin, le cordonnier, les deux anciens du village, pour qu'ils servissent de témoins à la rétractation solennelle de Léopold. Puis il prit le Saint Sacrement et, précédé de la sonnette, se dirigea vers la demeure de Marie-Anne. On le suivit, et bientôt presque tout le village fut rassemblé devant la porte. Avant de laisser entrer ce monde, l'Oblat pénétra chez Léopold, et quand il n'y avait encore dans la chambre qu'eux deux, pauvres prêtres, et le divin Sauveur, il s'agenouilla et fit dans son âme cette prière:

--Ne permettez pas, Seigneur, que je commette un indigne abus de votre Sacrement! Ne permettez pas que la dernière communion de ce malheureux prêtre soit un sacrilège! Si vous le voulez, vous pouvez le purifier! Venez, Seigneur Jésus, voilà que votre ami est malade! Si vous l'abandonnez, qui donc le sauvera?

Puis se relevant, il déclara à Léopold que son devoir était, avant de lui administrer le saint viatique, de lui faire signer publiquement un acte de rétractation et de le relever des censures.

--Je le veux bien, dit le malade.

Cependant, les gens du village se glissaient, les uns après les autres, dans la chambre. Comme à l'église, les femmes formaient un groupe séparé de celui des hommes. Tous se taisaient. L'Oblat, d'une voix lente et solennelle, commença la lecture de l'acte de rétractation:

«Au nom de la Très Sainte-Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, moi, Léopold Baillard, prêtre, domicilié à Saxon-Sion, je déclare à tous et en particulier à Sa Grandeur Monseigneur de Nancy, mon supérieur ecclésiastique, que je veux, moyennant la grâce du Bon Dieu, vivre et mourir dans le sein de la sainte Église catholique, apostolique et romaine, en parfaite communauté de foi avec mon évêque et le souverain pontife Léon XIII. Je suis et je demeure dans la foi que j'ai reçue au baptême, et professée au jour heureux de ma promotion au sacerdoce. Aujourd'hui comme alors j'admets et je crois tout l'enseignement de l'Église catholique, notamment le dogme de l'enfer; je condamne avec elle sans restriction tout ce qu'elle condamne en qui que ce soit, en quelque ouvrage que ce puisse être, en toute sorte d'OEuvre ou de société quel qu'en soit le nom. Je déclare souscrire à la condamnation portée par le souverain pontife Grégoire XVI contre les erreurs de Pierre-Michel Vintras et l'OEuvre de la Miséricorde, et je désapprouve absolument et je rétracte tout ce que l'Église, notre Sainte Mère, blâmerait et condamnerait dans mes enseignements, mes écrits et mes actes. Que la divine Miséricorde, par l'intercession de Notre-Dame de Sion, notre Mère immaculée, mon suprême recours à cette heure, daigne me venir en aide!»

Plusieurs fois pendant cette lecture, Marie-Anne fut subitement saisie d'une toux insolite, mais l'Oblat reprenait impitoyablement les phrases qui pouvaient n'avoir pas été entendues de tous, dût le supplice du pauvre monsieur Baillard en être prolongé.

Celui-ci, avec quelle détresse il écoutait ce long texte qui cachait sous chaque formule le reniement de sa vie! L'expression ardente des yeux proclamait toujours l'influence exercée sur ce mourant par une imagination insensée, mais ce fut sans un mot qu'il signa son abdication.

Alors monsieur Morizot, l'ancien maître d'école, celui-là même qui, trente-sept ans auparavant, s'était indigné contre le premier discours vintrasien de Léopold, s'avança en donnant les marques de la plus grande vénération:

--Monsieur le Supérieur, dit-il, permettez-moi de vous serrer la main et de vous offrir l'expression de mes sentiments de condoléance pour l'état de souffrance où je vous vois, et de félicitation pour l'acte que vous venez d'accomplir.

Léopold lui serra la main en lui disant affectueusement:

--Je vous remercie bien, Monsieur Morizot.

L'ancien magister aurait continué son discours, mais l'Oblat, qui sentait que le malade allait s'affaiblissant et que le temps pressait, continua la cérémonie. Il releva le prêtre repentant des censures, de l'excommunication et de l'interdit pour hérésie et schisme, et prononça la sentence d'absolution. Puis, l'ayant rétabli dans tous ses pouvoirs, il lui donna le Saint Viatique.

A cette minute, la pensée que le Père Aubry lui avait léguée jeta une longue flamme dans l'âme du Père Cléach. Le vieil Oblat avait dit vrai. Au fond de sa longue erreur, ce malheureux hérésiarque avait connu un enthousiasme du divin et un élan d'adoration que le meilleur croyant devait envier et désirer d'ajouter à sa foi. Le jeune Oblat se mit à genoux et, devant la petite assemblée, demanda au pénitent de lui donner sa bénédiction.

Léopold, élevant aussitôt la main, prononça la formule:

--Que le Dieu très haut et très bon, Père, Fils et Saint-Esprit, vous accorde sa bénédiction, et qu'à jamais elle demeure sur vous et sur les vôtres.

C'était son premier acte de prêtre rétabli dans ses droits, et ce devait être le dernier.

Quand l'Oblat voulut se retirer, il lui tint longuement la main, en répétant à deux ou trois reprises:

--Vous êtes mon ami! C'est vous qui êtes mon ami!

A l'apparition du père Cléach sur le seuil de la pauvre maison, ce fut un long murmure d'admiration. Tout le village était rassemblé dans la rue. Mme Pierre Mayeur, résumant le sentiment général, lui dit:

--C'est vous qui avez les lauriers.

Au couvent, on alla rendre grâce à Notre-Dame de Sion. La chapelle rayonna de feux et de cantiques. Un délégué partit en hâte porter à Monseigneur la rétractation de Léopold. Et pendant que tout brillait là-haut, et que dans chaque maison du village, c'était un bavardage émerveillé; que le pasteur du diocèse lisait à ses grands vicaires le bulletin de victoire; que partout enfin ce n'était que triomphe et sainte allégresse, et sur la colline nocturne, la même éternelle grandeur, Léopold, pour sa dernière nuit, demeurait seul, en proie à ses gardes-malades.

Tant d'émotions et tant de fatigues avaient épuisé Marie-Anne; elle dut renoncer à veiller et se coucha sur un matelas contre le lit de Léopold. Elle espérait ainsi protéger son vieux compagnon contre les importunités d'une quantité de visiteurs, qu'amenaient le zèle ou la curiosité. Mais quoi qu'en eût la pauvre femme, ces indiscrets ne cessèrent pas de circuler dans la maison et dans la chambre, et toute la nuit se passa en piétinements, en chuchoteries et en disputes. Sous prétexte d'emporter un souvenir, ou d'épurer un lieu maudit, ou peut-être encore de mettre en sûreté les objets du culte vintrasien, la maison fut livrée au pillage. Chacun saisissait dans l'ombre ce qui lui faisait envie. Au milieu de la nuit, Léopold,--était-ce un effet de ses réflexions ou bien le geste machinal d'un fiévreux,--laissa glisser de son lit la ceinture de protection que lui avait donnée Vintras pour le jour du grand cataclysme. Trois bonnes catholiques s'en saisirent. Mais redoutant que le vieil homme, dans un moment si redoutable, se trouvât sans protection d'aucune sorte, elles lui passèrent au cou leurs trois scapulaires, noir, bleu, rouge, que du fond de ses brumes Léopold accepta avec les marques d'une profonde vénération. Elles allèrent brûler dans la cuisine le morceau de flanelle aux insignes bizarres, après l'avoir triomphalement agité sous les yeux de Marie-Anne. Celle-ci alors, se tournant vers Léopold qui gémissait, lui dit douloureusement:

--Vous avez abandonné Dieu, Dieu vous abandonne!

«Que leur faut-il?» pensait Léopold en regardant ces ombres. Sa petite Église, ses contradicteurs, tous les vivants, à cette minute suprême, il les avait distancés; il arrivait tout seul devant les portes dernières. Y trouverait-il l'appui promis et le témoignage du Père Aubry? Les problèmes dont il avait toute sa vie respiré la poésie se présentaient à lui comme un fait, qu'il allait maintenant, à ses risques et périls éternels, éprouver. Il prononçait par intervalles des paroles que personne ne pouvait comprendre. Vers le matin, comme la première lueur de l'aube apparaissait à la vitre, il s'agita et dit d'une voix haute avec un grand effort:

--Vintras, tu as passé par ces épreuves.

Indication obscure et magnifique sur la fidélité de son coeur.

Et dans le même moment, il fut pris d'une troisième et dernière attaque.

On alluma un seul cierge au pied de son lit.

Quand le Père Cléach arriva, la nièce de Léopold emportait la longue robe rouge du Pontife d'Adoration, en disant qu'elle en ferait d'excellents couvre-pieds. Les hosties, grandes et petites, les croix de grâce, les téphilins gisaient à terre. M. Navelet les ramassait et expliquait que le calice lui revenait de droit, parce que Léopold, de longtemps, l'avait désigné pour son successeur. Tous se disputaient ces pauvres trésors, et Marie-Anne essayait en vain de s'opposer au pillage.

Le premier mouvement de l'Oblat fut de saisir, lui aussi, ces insignes idolâtres, mais chacun se rangeait pour lui laisser le chemin du lit mortuaire, et il rougit d'avoir pensé d'abord aux choses secondaires. Il alla jeter l'eau bénite sur le corps de Léopold et tombant à genoux:

--Puisse le Souverain Juge, dit-il, ratifier la sentence d'absolution qu'en son nom je viens de prononcer sur une âme captive de Satan. J'ai confiance que le Seigneur accueillera le prêtre qui s'est perdu par un amour excessif de Sion. Un monologue de quarante années, un si long cri du coeur, une telle supplication à l'Esprit ont-ils pu s'abîmer tout entiers dans le vide? Fleuve troublé par les orages, va t'engloutir dans l'océan divin.

Le jour même, Marie-Anne monta au couvent et déclara aux oblats que M. Baillard avait exprimé le désir de reposer dans la tombe de François, qui avait été enterré civilement et par conséquent sans frais d'église. Quel était le sentiment de la vieille femme? Était-ce avarice, désir de ne payer ni tombe ni service? Les oblats l'ont cru. N'était-ce pas plutôt fidélité aux anciennes croyances de Léopold, désir de réunir les deux frères dans la mort?

On l'écarta. Monseigneur donna pour mot d'ordre des funérailles: décence et simplicité. Le corps fut recouvert d'un linceul, comme c'est l'usage au pays de Sion. Sur ce drap blanc on avait semé des fleurs champêtres. Le cierge unique brûlait à la tête du lit. Bien peu de personnes allèrent prier auprès de cette pauvre dépouille. Et nul ecclésiastique ne s'en approcha, hormis le Père Cléach qui fit la levée du corps. Au long de cette rude montée, que tant de fois Léopold avait parcourue, la tête en feu et tout enivré par ses passions, une cinquantaine de villageois suivirent le cercueil. Combien d'entre eux portaient sous leurs vêtements une croix de grâce, une hostie de Vintras? Les oblats n'osaient pas en faire le calcul. Au cimetière, sous le vent éternel du plateau, il n'y eut pas un mot d'oraison funèbre. Le Père Cléach se borna à recommander de prier ardemment. C'était en effet ce qui convenait à la circonstance: peu d'honneurs et beaucoup de prières.

Le corps de Léopold fut placé à côté de celui de soeur Euphrasie et à trois pas du Père Aubry. Sur sa tombe, comme le mât d'un navire naufragé au-dessus des flots, se dressait une croix de bois. On y avait attaché une couronne de lierre, et sur les croisillons était gravée sa devise: _Spes mea Deus_.

CHAPITRE XX

ÉPILOGUE

L'âme de Léopold délivrée revient-elle sur la sainte colline, voltige-t-elle autour de ces murs où, pendant un demi siècle, il crut entendre un appel, et parmi ces landes pleines pour lui d'étranges merveilles? Personne, aucun berger, nul pèlerin attardé, fût-ce par les temps de ténèbres et de tempête, n'a croisé sur la haute prairie les fantômes de Léopold, de Thérèse, de la Noire Marie, de François, de Quirin. De leurs tertres décriés, la croix plantée en grande pitié a disparu. Dans le cimetière, contre l'église, je n'ai ramassé au milieu des orties, qu'un débris d'ardoise qui porte leur nom. Mais là-haut, on respire toujours l'esprit qui créa les Baillard.

Aujourd'hui, jour de jeudi saint, ce long récit terminé, je suis monté sur la colline. Dans le lointain, la longue ligne des Vosges était couverte de neige, et de là-bas venait un air froid qui, sous le soleil, glaçait les tempes. Nulle feuille encore sur les arbres, sinon quelques débris desséchés de l'automne, et c'est à peine si les bourgeons çà et là se formaient. Pourtant des oiseaux se risquaient, essayaient, moins que des chansons, deux, trois notes, comme des musiciens arrivés en avance à l'orchestre. La terre noire, grasse et profondément détrempée par un abondant hiver, semblait toute prête et n'attendre que le signal. Ce n'est pas encore le printemps, mais tout l'annonce. Une fois de plus, la nature va s'élancer dans le cycle des quatre saisons; le Dieu va ressusciter; le cirque éternel se rouvre. Combien de fois me sera-t-il donné de tourner dans ce cercle qui, moi disparu, continuera infatigablement?

Soudain, un étrange bruit de crécelles s'élève du fond de Saxon, suivi aussitôt d'un concert de voix enfantines qui chantent sur un ton traînard: «Voilà... voilà... pour le premier.» Et puis encore le bruit des crécelles... Je sais bien ce que c'est, je connais la vieille coutume lorraine: c'est la tournée traditionnelle des enfants qui remplacent les cloches envolées pour Rome durant la semaine sainte; ils vont de maison en maison annoncer que l'heure de l'office est venue. En me penchant, je les vois sur la côte, à peu près en face de la masure des Baillard. Ils sont deux, trois, de moyenne taille, et puis deux tout petits. Je regarde s'éloigner ce mince groupe des derniers survivants du plus lointain paganisme. Leur petit cortège éveille mon imagination du passé. «Voilà... voilà... pour le second.»

Ces vieux mots que lancent ces voix si jeunes m'émeuvent. Le génie du passé vient m'assaillir avec des accents tout neufs. Il me conduit aux couches les plus profondes de l'histoire et jusqu'au temps de Rosmertha. Je me retrouve en société avec des milliers d'êtres qui passèrent ici. C'est un océan, une épaisseur d'âmes qui m'entourent et me portent comme l'eau soutient le nageur. Me voici sur la prairie où l'on trouve la clef d'or, la clef des grandes rêveries.

Nulle brume, nul brouillard germanique. Quelque chose de calme, de pauvre et de fort enveloppe la colline. Tout est clair et parle sans artifice à l'âme. Mais le mystérieux, le sublime naissent et jaillissent du coeur. Nos sentiments sont agrandis; les voilà menés soudain bien plus avant que la raison. Quelle est cette fleur qui veut s'épanouir? Je vais presque aussi loin que mes pressentiments. Le monde intérieur s'élance, reconnaît la nature et l'on voit paraître la surabondance cachée. Belle colline, tu fais sortir la pensée voilée, toute prête avec son pur désir pour le mariage du divin. Une fois encore le site a produit son effet.

C'est ici, par un jour semblable, que Léopold errait avec Thérèse désespérée, et qu'incapable de se soumettre aux événements comme à des leçons de Dieu même, il rejetait les entraves du bon sens aussi bien que celles de son ordre et de la hiérarchie; c'est par un jour semblable, quand les ruisseaux avaient rompu leurs prisons de glace au souffle du printemps et quand les cloches de Pâques sonnaient, que le docteur Faust s'insurgea contre les limites de l'intelligence et ne vit plus qu'une duperie dans son long esprit de sacrifice à la science; c'est ici, sous l'excitation de l'Esprit des sommets, que l'orgueilleux Manfred, qui se flatte de n'avoir jamais courbé la tête, entre en lutte avec la nature elle-même et prétend violenter, lui mortel, les lois souveraines de la vie; c'est sur une prairie toute pareille, que Prospero, ce Faust et ce Manfred assagis par l'âge, fuit le monde, se dérobe à la réalité, et ne la croit supportable que voilée des fumées de la haute magie.

Faust, Manfred, Prospero! éternelle race d'Hamlet, qui sait qu'il y a plus de choses sur la terre et dans le ciel qu'il n'en est rêvé dans notre philosophie, et qui s'en va chercher le secret de la vie dans les songeries de la solitude! Je crois les avoir rencontrés dans les sentiers de la colline; ils s'arrêtaient pour regarder les bonnes gens qui gagnent l'église du pèlerinage. S'ils les moquaient ou s'ils les enviaient, je ne sais. L'Esprit des hauts lieux les faisait vibrer avec l'infini et leur mettait au coeur l'orgueil de ne compter que sur soi-même pour résoudre l'énigme de l'univers.

Les suivrai-je? Nous avons besoin d'harmonie, d'un poème qui se fasse croire et d'une étoile fixe au ciel. Ces héros sauront-ils gouverner notre sentiment du divin, notre désir de perfection, le soutenir et le conduire à un but précis? Seront-ils nos guides?

Léopold Baillard, quand il veut s'élancer dans le monde invisible, se brise au fond de Saxon. Et ces autres, portés sur des ailes plus fortes et qui s'élèvent plus heureusement, où donc atteignent-ils? Le laboratoire de Faust, le burg de Manfred, l'île de Prospero brillent dans les nuages empourprés de l'horizon, mais ces fameux édifices, ces grands vaisseaux de clarté, balancés sur le noir couchant, ne diffèrent pas tant de la pauvre masure mystique des Baillard, debout, là en bas, sous mes yeux. Ce sont des châteaux de feu, des châteaux de musique, autant d'artifices qui se résolvent en baguettes brûlées dans la nuit.

Fugitives vibrations, accord d'une seconde avec la plus belle vie mystérieuse, hautes fusées rapides, franges multicolores au sommet d'une vague aussitôt aplanie. Où déposer le noble trésor qui n'est pas en sécurité au fond d'un génie éphémère? Le chant de l'oiseau divin d'une minute à l'autre va se taire. Quel coeur accueillera ces longs cris dans la nuit?

Quand le rossignol prélude, on n'entend pas une parole, un chant, mais une immense espérance. Des accents d'une vérité universelle s'élèvent dans les airs. Il louange sa femelle, l'humble rossignole invisible dans les feuillages, cependant il atteint tous les coeurs et, par-delà les coeurs, la divinité. Sonorité dans le jardin, plénitude dans nos âmes! Et puis soudain, ce grand sentiment, cette immortelle espérance, voilà qu'ils sont engloutis dans la mort. Les taillis du jardin se taisent, une sensation indéfinissable d'angoisse nous remplit. Toute la magie s'est dissipée. Regarde là-haut les étoiles avec qui nous sommes accordés: l'infini les sépare de notre destin! A quoi bon nos grandes ailes de désir?

Nous sommes-nous égarés? L'esprit de la colline serait-il un esprit de perdition? Faut-il demander à la raison d'exorciser cette lande? Faut-il laisser en jachère les parties de notre âme qu'elle est capable d'exciter? Faut-il se détourner de Léopold, quand il se laisse soulever par le souffle de Sion?

Non pas! C'est un juste mouvement de la part la plus mystérieuse de notre âme qui nous entraînait avec sympathie derrière Léopold sur les sommets sacrés. Nous sentons justement quelque similitude entre ces hauts domaines et les parties les plus desséchées de notre âme. Dans notre âme, comme sur la terre, il existe des points nobles que le siècle laisse en léthargie. Ayons le courage de marcher à nouveau, hardiment, sur cette terre primitive et de cultiver, par-dessous les froides apparences, le royaume ténébreux de l'enthousiasme. Rien ne rend inutile, rien ne supplée l'esprit qui palpite sur les cimes. Mais prenons garde que cet esprit émeut toutes nos puissances et qu'un tel ébranlement, précisément parce qu'il est de tout l'être, exige la discipline la plus sévère. Qu'elle vienne à manquer ou se fausse, aussitôt apparaissent tous les délires. Il s'est toujours joué un drame autour des lieux inspirés. Ils nous perdent ou nous sauvent, selon qu'ayant écouté leur appel nous le traduisons par un conseil de révolte ou d'acceptation. Allons sur l'antique montagne, mais laissons sa pensée dérouler jusqu'au bout ses anneaux, écoutons une expérience si vaste et sachons suivre tous les incidents d'une longue phrase de vérité.

Un beau fruit s'est levé du sein de la colline. Dans ce vaste ensemble de pierrailles, d'herbages maigres, de boqueteaux, de halliers toujours balayés du vent, tapis barbare où depuis des siècles les songeries viennent danser, il est un coin où l'esprit a posé son signe. C'est la petite construction qu'on voit là-haut, quatre murailles de pierres sur une des pointes de la colline. L'éternel souffle qui tournoie de Vaudémont à Sion jette les rumeurs de la prairie contre cette maison de solidité, et remporte un message aux friches qu'il dévaste.

--Je suis, dit la prairie, l'esprit de la terre et des ancêtres les plus lointains, la liberté, l'inspiration.

Et la chapelle répond:

--Je suis la règle, l'autorité, le lien; je suis un corps de pensées fixes et la cité ordonnée des âmes.

--J'agiterai ton âme, continue la prairie. Ceux qui viennent me respirer se mettent à poser des questions. Le laboureur monte ici de la plaine, le jour qu'il est de loisir et qu'il désire contempler. Un instinct me l'amène. Je suis un lieu primitif, une source éternelle.

Mais la chapelle nous dit: