La colline inspirée

Part 2

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Et pourtant, c'est un lourd silence autour des trois frères Baillard, un double silence, celui de l'oubli naturel et celui voulu par l'Église. Vous pouvez passer et repasser à Flavigny, à Mattaincourt, à Sainte-Odile et à Sion, aucun indice ne vous dira ce qu'ils ont jeté de jeunesse, d'argent, de temps, d'activité et d'amour dans les fondations de ces bâtiments. Pourquoi leur nom n'est-il inscrit nulle part sur les pierres qu'ils ont relevées? Pourquoi même en est-il proscrit? Qu'est-ce que cette vapeur de soufre et cette odeur de damnation, aujourd'hui répandues sur ces trois figures qui furent un moment bénies?

J'ai souvent interrogé sur les Baillard mon regretté ami, le chanoine Pierfitte, le savant curé de Portieux. A chaque fois il se taisait, détournait la conversation. Un jour, il s'en est expliqué en deux mots: «C'est encore trop tôt pour parler des Baillard.» Trouvait-il que l'autorité s'était montrée bien dure envers ces vieux Lorrains? Rien ne m'assure que telle fut son opinion. Je crois plutôt qu'il distinguait le rôle du Diable dans cette affaire, et qu'il redoutait de remuer des souvenirs d'où pouvaient encore émaner des maléfices. La réserve de Monsieur Pierfitte ne pouvait, faut-il l'avouer, qu'exciter ma curiosité. Comment accepter de ne rien savoir d'un mystique, métamorphosé par sa passion même et qui entre dans le cercle du noir enchanteur?

Pendant longtemps, ces trois prêtres furent dans mon esprit une sorte de brouillard mystérieux. Ils flottaient devant moi aux parties les plus solitaires et les plus solennelles de la côte de Sion, surtout les jours où la brume l'enveloppe et l'isole. Ils m'attiraient. Pendant des années, dix, vingt ans peut-être, je me suis renseigné sur Quirin, sur le grand François, sur le fameux Léopold. Je m'étonnais que ce dernier ne fût mort qu'en 1883, et je cherchais à me souvenir si, enfant, je ne l'avais pas rencontré.

Bien que cette histoire se fût concentrée sur quelques lieues de terrain, mon enquête n'était pas aisée. La tradition orale s'efface vite, ne dépasse jamais le siècle, et dès maintenant c'est comme une mare d'indifférence qui s'est épaissie sur la mémoire des Baillard, aux lieux mêmes où ils ont le plus agi. A Flavigny, à Mattaincourt, à Sainte-Odile, il n'y a que leurs bâtiments qui émergent de l'oubli et autour de ces grandes murailles, dont le pied trempe dans la plus noire ingratitude, personne pour me renseigner. Sur la montagne de Sion, la figure des Baillard demeure plus vivante. L'ébranlement y fut si fort qu'il a laissé une longue vibration dans les mémoires paysannes. Mais déjà le chercheur, à la place des faits exacts qu'il sollicite, ne trouve plus qu'une matière légendaire. On lui propose trois frères Baillard aux figures simples, contrastées et fortement dessinées, qui rappellent la manière mi-épique, mi-gouailleuse des _Quatre fils Aymon_. Ils ne sont pas seuls. Autour d'eux on voit s'empresser des femmes--sont-ce des paysannes? sont-ce des religieuses?--qui les aident et que la légende ne respecte pas plus que des nonnes du moyen âge. Et je me dis parfois que si l'imprimé n'aboutissait pas, de nos jours, à tuer toute production spontanée du génie populaire, l'aventure de ces trois prêtres viendrait tout naturellement se placer dans la série de la geste lorraine.

Ma longue curiosité n'avait guère de chance d'être jamais satisfaite. Elle s'endormait presque. Le hasard d'un coup d'oeil jeté sur le catalogue de la bibliothèque de Nancy vint un jour la réveiller. Sous les numéros 1.592 à 1.635, je découvris un trésor, toute une collection de manuscrits exécutés par les soins des frères Baillard et contenant des lettres, des visions, des entretiens, des révélations divines, des annales, des pièces de procédure, des prières, des livres de comptes, les plus beaux thèmes dont ils se nourrissaient, un immense grimoire. Tous ces registres quadrillés et grossièrement reliés en basane noire ou verte sont de l'espèce que l'on emploie pour les livres de compte, et sans cesse au milieu d'effusions surnaturelles on voit apparaître un chiffre, une opération arithmétique, de prosaïques doit et avoir... Toute l'âme, toute la passion, tout le mystère des Baillard gisaient là. Ma curiosité était remplie, les trois prêtres tirés de leur coin d'ombre, et l'effort, que fit pour renaître une vieille acropole religieuse, ramené à la lumière.

Voici ce livre, tel qu'il est sorti d'une infinie méditation au grand air, en toute liberté, d'une complète soumission aux influences de la colline sainte, et puis d'une étude méthodique des documents les plus rebutants. Voici les trois frères Baillard. J'ai relevé leur histoire avant que personne les eût défigurés et quand la platitude et l'enthousiasme s'y mêlaient inextricablement. Je puis dire que je suis arrivé auprès de ces phénomènes religieux et sur le bord de cet étang aux rives indéterminées, quand personne n'en troublait encore le silence. J'ai surpris la poésie au moment où elle s'élève comme une brume des terres solides du réel.

CHAPITRE II

GRANDEUR ET DÉCADENCE D'UN SAINT ROYAUME LORRAIN AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

Je me souviens du jour d'octobre, couvert et grave, où je suis allé à Borville visiter le pays des Baillard. Dans un canton rural de la vieille Lorraine, entre Épinal et Lunéville, c'est un village immobile, abrité contre une faible côte, non loin de la forêt de Charmes, un village très pieux, à juger d'après les vierges qui protègent la porte de la plupart des maisons, et rempli d'élégants motifs de style renaissance (datés du dix-septième siècle, ce qui prouve que les modes arrivaient lentement à Borville). J'ai vainement cherché la tombe du père des Baillard, cette tombe où ses fils avaient gravé ces quatre mots révélateurs de leur orgueil; «Ci-gît Léopold Baillard, père de trois prêtres.» Le cimetière est petit autour de l'église, et, sous l'immense sycomore qui les ombrage, les morts, depuis 1836, ont dû faire place à de nouveaux venus. On n'a pu que m'indiquer sous la grande croix la place qu'occupait la pierre disparue. Mais au centre du village j'ai retrouvé intacte la maison de famille, remarquable par ses caves profondes, où, sous la grande Révolution, fut recueilli plus d'un ecclésiastique pourchassé... C'est ici, c'est à Borville, c'est dans cet étroit sillon que l'on s'enfonce jusqu'aux racines des trois Baillard. Tous les détails que j'y ai recueillis nous rendent compte de leur génie vigoureux et bizarre, comme un petit sac de graines explique la moisson future.

Les trois frères Baillard sortirent d'une lignée profondément religieuse, à l'heure dramatique où la persécution exaltait cette religion héréditaire. Dans tous nos villages, on voit de ces familles dévouées au curé de la paroisse. Ce sont elles qui fournissent le sacristain et les enfants de choeur; les femmes y veillent à l'entretien des linges sacrés et des ornements sacerdotaux; elles décorent l'église aux approches des grandes fêtes, et si la servante du curé vient à manquer, elles font l'intérim. Les plus zélées de ces familles gardent une vague tradition de la dîme: les premiers fruits du jardin sont portés au presbytère, et chaque génération donne un de ses fils à l'Église. Vienne des temps difficiles, ces amis de la cure s'élèvent le plus simplement du monde aux vertus du sacrifice.

A la fin du dix-huitième siècle, les Baillard de Borville étaient une de ces familles quasi sacerdotales. Lors de la Révolution, ils cachèrent chez eux, au péril de leur vie, plusieurs prêtres réfractaires, et ce fut l'un de ceux-ci, un Tiercelin du couvent de Notre-Dame de Sion, qui baptisa secrètement, en 1796, leur premier-né Léopold. «Cet enfant, déclara-t-il, s'élèvera par ses qualités au-dessus de ses concitoyens; il fera l'ornement et la consolation de sa famille, il sera l'honneur de sa patrie, _honor et decus patriæ_.» Et durant des mois, dans la demi-lueur des caves profondes où je suis descendu, il prodigua au fils de ces fidèles chrétiens les bénédictions et les prophéties que lui suggérait la reconnaissance. La santé du petit garçon donnait-elle des inquiétudes, il rassurait ses parents mieux que n'eût fait un médecin. «L'enfant de tant de prières, disait-il, ne peut pas périr.»

Les heureux époux recueillirent avec un religieux respect ces souhaits de bienvenue, et à mesure que Léopold grandissait au milieu de ses frères et soeurs, ils aimaient les lui rappeler pour l'encourager dans le chemin de la vertu. Le grand-père Baillard, plus encore, éveillait dans ces enfants une imagination héroïque. Souvent il les groupait autour de son établi de cordonnier, et leur racontait intarissablement les histoires locales et domestiques dont il avait été le héros:

--Voyez, petits, disait-il, c'est dans cette chambre où je vous parle qu'était l'église en ce temps-là. Quand le Tiercelin de Sion, revenant de quelque tournée dangereuse, rentrait chez nous à la nuit tombante, vite votre grand-mère disait à votre père: «Va, cours avertir les bons; la messe aura lieu sur le coup de minuit.» Les bons arrivaient l'un après l'autre en se glissant le long des maisons. Au coup de minuit, ils tombaient à genoux pour l'élévation, à la place même où vous êtes assis. Une nuit, les sans-culottes entrèrent ici par surprise et en armes. Votre grand-père était absent, et votre grand-mère avec vos parents n'eut que le temps de pousser le prêtre dans la cachette, au bout du jardin, et de courir dans les champs. Mais par malheur elle avait mal compté ses petites-filles et oublié votre tante Françoise, qui demeura seule pour tenir tête à ces bandits. L'un d'eux lui appliqua le canon de son fusil sur la gorge. «Tu n'oserais pas!» cria-t-elle, et le brigand se trouva désarmé. Mais ils brisèrent tout, burent, mangèrent, pillèrent et sortirent enfin en hurlant: «Vive la Liberté! Vive la Raison!» Car il faut vous dire que la Raison, c'était leur déesse.

Le bonhomme leur racontait encore l'installation de l'Arbre de la Liberté sur la place de l'église. C'était un beau peuplier, qu'on était allé chercher dans la prairie communale. Il fallait le baptiser:

--On prit un de vos parents malgré ses résistances. Les sans-culottes lui passèrent au côté l'écharpe tricolore et lui appliquèrent avec violence la tête contre le peuplier, tellement que le sang jaillit. Ce sang de chrétien, ils l'offrirent à leur déesse Raison, et soudain, pris de délire, se formèrent en rond, hommes, femmes et enfants, chantant, criant des couplets en l'honneur de leur déesse. Puis le curé assermenté (qu'il soit maudit, l'apostat!) vint asperger le peuplier d'eau soi-disant bénite. Et pendant ce temps, mes petits, que faisaient vos bons parents? Ils priaient et se tenaient la face contre terre, pour ne pas voir le loup-garou opérer ses profanations.

Des enfants conçus dans de telles émotions, formés de ce sang et bercés par des récits d'un si ferme caractère hagiographique, étaient prédestinés. Ils étaient le fruit d'une longue pensée sacerdotale, ils ne pouvaient avoir qu'un rêve, qu'une mission: Léopold Baillard entra au séminaire, ses deux frères l'y suivirent.

Léopold se distingua, au cours de ses études, par l'âpreté avec laquelle il soutenait les opinions philosophiques et théologiques qu'il avait une fois adoptées. D'ailleurs bon latiniste et grand amateur de beau langage. Moins brillant, François se faisait peut-être plus aimer. Ses condisciples s'amusaient, dans les récréations, à former le cercle autour de lui, pour l'entendre déclamer d'une voix très forte et très souple le célèbre exorde du Père Bridaine: «A la vue d'un auditoire aussi nouveau pour moi...» Quant au jeune Quirin, leur cadet, c'était une figure pointue, rapide à argumenter. Il offrait sous la soutane un singulier mélange de fantassin et d'avocat de justice de paix. Est-il besoin de dire qu'aucune objection ne se forma jamais dans l'esprit de ces jeunes clercs? Ce qu'on leur enseignait rassemblait en corps de doctrine les sentiments profonds et les bribes d'idées sur lesquelles vivaient, depuis toujours, leurs familles. Le monde et l'histoire leur étaient clairs. Ils savaient comment l'univers a commencé et comment il finira; ils savaient aussi que leur double existence, temporelle et éternelle, allait être assurée dans les oeuvres de l'Église. D'ailleurs, pour avoir la soutane, ils n'en gardaient pas moins, de corps et d'esprit, les moeurs de leurs camarades en blouse. Tout brillants de jeunesse, de santé physique et morale, ils demeuraient les frères de ces robustes garçons de ferme que l'on voit, le dimanche, devant l'église sur la place. Ils étaient la fleur du canton, trois bonnes fleurs campagnardes, sans étrangeté, sans grand parfum ni rareté, mettons trois fleurs de pomme de terre.

Quelles vacances charmantes on passait dans la vieille maison de Borville! Comme ils étaient contents, le père et la mère Baillard, à l'arrivée de leurs abbés! La table se couvrait de quiches, de tourtes à la viande, de tartes de mirabelles, de fruits de toute sorte et du bon vin récolté dans la vigne paternelle, sur le coteau de Vahé. Au dessert, les abbés, à l'émerveillement de leurs plus jeunes frères et soeurs, chantaient quelques couplets sur le bonheur des vacances ou quelque cantique, car tous les trois, et surtout Léopold, étaient sensibles à la beauté des voix.

Souvent des camarades du séminaire et des prêtres du voisinage venaient prendre leur part de ces minutes heureuses. Mais le plus beau jour, ce fut quand Mgr de Forbin-Janson, en tournée de confirmation, voulut s'asseoir à la table d'une famille si recommandable. Madame Baillard avait fait toilette. «Ah! dit Sa Grandeur agréablement, la mère Baillard a mis sa robe de soie gorge de pigeon.»

Dans cette journée, qui marque peut-être le plus haut moment de cette famille cléricale, nul des Baillard ne sentit la condescendance du grand seigneur chez l'évêque, pas plus que celui-ci ne soupçonna les charbons cachés sous la cendre et qui échauffaient l'âme de ces serviteurs obscurs. Il ne vit pas les deux faces de l'orgueil des Baillard: orgueil devant tout le pays d'être reconnus par les autorités hiérarchiques comme des soutiens de la religion, et orgueil devant ces autorités d'être la profonde Lorraine catholique. Ces paysans ne doutent pas d'avoir servi l'Église sur leur sol, mieux que n'a fait aucun de ces grands dignitaires qui se succèdent au siège épiscopal de Nancy. Ils sont fiers de recevoir le noble prélat, ils l'entourent d'un profond respect, mais ils connaissent leurs propres actions et saluent dans sa grandeur un effet de leurs sacrifices.

Ces sacrifices, Léopold, François, Quirin sont prêts, indifféremment, à les renouveler ou bien à en récolter le fruit. Tout ensemble paysans, prêtres et soldats, ils s'avancent pour conquérir dans les armées du ciel, comme ils eussent fait dans les armées de l'Empereur, les grades, les titres, les dotations, la gloire. Fermes dans leur foi d'ailleurs, comme ils eussent été fermes au feu.

Au sortir du séminaire, à l'âge de vingt-quatre ans, Léopold fut nommé curé de la belle et importante paroisse de Flavigny-sur-Moselle. Il y arriva en 1821, tout impatient de se distinguer, d'autant que son journal le faisait participer aux fièvres du grand effort catholique auquel la Congrégation a donné son nom. Ce mouvement, qui fut ailleurs une politique, se présentait au jeune prêtre comme le sentiment le plus haut et le plus vrai, comme une réparation due à des convictions proscrites, à des oeuvres persécutées, à des ruines sacrées par le malheur. Du premier regard, il s'avisa qu'un monastère de Bénédictines avait existé sur ce bord de la Moselle, avant la Révolution. Ce lui fut une indication de la Providence.

L'imagination de Léopold était maigre, sans génie, je veux dire incapable d'invention, mais d'une force prenante extraordinaire. Qu'on lui fournît un point de départ à son gré, il n'en démordait plus. Il se tenait sur l'idée qu'il avait une fois faite sienne avec cette application obstinée, minutieuse et si souvent bizarre que l'on voit chez les dessinateurs lorrains. Quand il fut parvenu, à force de démarches, à repeupler de Bénédictines l'ancienne maison de Flavigny, qui devint rapidement par ses soins le plus prospère pensionnat de jeunes filles, il se plongea, pour être digne de diriger ces dames, dans l'étude des maîtres de la vie mystique et des fondateurs d'ordre. Et nul d'eux ne lui plut autant que le grand saint de la Lorraine, l'émule de saint François de Sales, le précurseur de saint Vincent de Paul, bref, le Bienheureux Pierre Fourrier de Mattaincourt, le Bon Père, comme on l'appelait. Il s'enthousiasma pour ce beau génie pratique, d'une imagination inépuisable dans le bien, qui fonda les douces filles congréganistes, dont les phalanges, blanches et bleues de ciel, donnent encore aux villages lorrains tant de caractère, qui organisa l'enseignement primaire et jeta le germe des sociétés de secours mutuels; il fraternisa avec le grand patriote lorrain, capable de mettre en échec Richelieu; enfin le thaumaturge l'éblouit.

Léopold Baillard, à Flavigny, fait peut-être sourire, quand, le cerveau en feu, il se penche sur l'histoire du Bon Père. Il rappelle don Quichotte qui, dans son village désolé de Castille, s'enflamme en lisant les romans de chevalerie et se propose d'égaler Amadis des Gaules. N'empêche qu'un jeune prêtre de vingt-cinq ans, qui emploie à se hausser vers un magnifique modèle d'esprit et de vertu l'émotion reçue d'une communauté de femmes dont il est le bienfaiteur, c'est une belle image du romantisme lorrain.

A cette époque, les ducs que l'on avait tant aimés ayant disparu à l'horizon, et les primes superbes que l'Empereur donnait au courage heureux n'étant plus disponibles, la nation lorraine, diminuée par les malheurs répétés de la guerre et les désillusions de sacrifices sans gloire, commençait à se déshabituer du sentiment de la grandeur. Ce jeune paysan échappe à cette médiocrité. Il a résolu d'aider Dieu en Lorraine. Il croit qu'il n'y a rien au monde de plus important que de rouvrir sur sa terre les fontaines de la vie spirituelle. Dans sa pensée, l'idéal et le réel s'emmêlent de la manière la plus vraie, et je ne me choque pas de voir, un peu à l'arrière-plan, mais très nette dans son esprit de paysan, cette seconde idée que les fondateurs ont de plein droit le gouvernement des couvents et des pèlerinages qu'ils établissent.

A quelques lieues de Flavigny, dans Mattaincourt, achevait de s'écrouler la vieille maison du père Fourrier et de sa glorieuse compagne, la mère Allix. Léopold jugea qu'il était de son plus élémentaire devoir de ne pas laisser sans gloire le sanctuaire de son grand patron. Il racheta ces pierres délaissées, les réédifia sur un plan plus vaste, puis se mit en campagne pour retrouver quelques filles de la Congrégation de Notre-Dame. Tâche malaisée, qu'il lui fut donné de mener à bien. Dans ces murs neufs, il eut la chance de ramener un essaim.

De toutes parts, un murmure flatteur entourait, enorgueillissait le jeune curé de Flavigny et ses deux frères, qui, chargés chacun de paroisses dans son voisinage, trouvaient le temps de l'assister. Cependant Léopold pressentait qu'il n'avait pas rempli toute sa destinée. Au milieu de ses réussites, il prêtait une oreille attentive aux érudits de Nancy, à tout un petit groupe d'esprits curieux qui se consolaient de vivre sous l'influence de Paris (et de l'esprit du dix-huitième siècle) en construisant une philosophie de l'histoire lorraine. Notre nation, disaient-ils, a toujours rempli dans le monde un rôle bien supérieur à l'importance de son territoire. Elle avait une mission. C'est sous le commandement d'un prince lorrain, Godefroy de Bouillon, que les croisades ont commencé; c'est sous le commandement d'un duc de Lorraine, Charles V, qu'elles ont fini. Et comme nous avons arrêté l'Islam, nous avons servi de rempart, avec le duc Antoine et les Guise, contre les protestants. Ces lotharingistes s'exprimaient ainsi en haine du rationalisme, qu'ils accusaient de substituer au culte chrétien de la justice l'idolâtrie de la force et du succès. Léopold fit siennes leurs thèses. Il commença de vaticiner que la Lorraine n'avait pas épuisé sa destinée et que cette héroïque racine allait rejeter une pousse. Chaque fois qu'il passait sous la colline de Sion, il ne manquait pas d'y monter pour solliciter les inspirations de la Vierge protectrice de la Lorraine. Un jour de l'année 1837, l'abandon où gémissait ce lieu sacré le frappa au coeur; il contempla ce repos, cette patience, cette longue songerie de la colline et jura d'en faire sortir une pensée armée, agissante, et conquérante; de grandes ombres lui parlèrent et lui définirent avec une force divine quelle oeuvre souveraine lui était ici réservée.

Il se mit aussitôt en campagne, trouva de l'argent ou plutôt du crédit, et, dans l'année même, acheta les divers lots de terre et de bâtiments qui jadis avaient composé le domaine du pèlerinage. Saint domaine! Territoire de la Vierge! Quand ce haut royaume fut entre ses mains, il sentit avec violence qu'il avait été à l'étroit, comme un aigle dans une cage, dans ses premières fondations, et qu'il trouvait enfin l'air et l'espace que sa nature exigeait. _Hinc libertas_, s'écria-t-il, reprenant sur le sommet de Sion la devise des Guise. «C'est d'ici que part, que partira la liberté.» Et désormais pour lui, il ne s'agira plus de relever simplement des abris de la contemplation, il veut construire des ateliers spirituels où reformer une milice catholique, où façonner pour tous les ordres de l'activité pratique des travailleurs religieux. Il va peupler le monde avec des Lorrains qui seront le ferment de Dieu. C'est un conservatoire du vieil esprit austrasien qu'il veut créer sur la colline sainte, d'où partira une croisade continuelle pour la vraie science contre le rationalisme.

Rien n'arrête cet étonnant improvisateur, rien ne l'inquiète. Il n'admet pas que la plante lorraine ait pu dégénérer et devenir impropre à faire quelque chose de grand. Il ne lui vient pas à l'esprit d'examiner s'il reste dans nos campagnes beaucoup d'exemplaires du puissant type lorrain, large d'épaules, haut de stature, épanoui de visage et de propos, bizarre, audacieux, qui fournit à toutes les armées de l'Europe de si beaux hommes d'armes. Il va de l'avant, comme si l'esprit de cette terre était une essence d'une nature absolument indestructible et qui continuât toujours d'agir. C'est qu'il est animé, en vérité, ce fils de cultivateurs, par un mobile bien autrement vrai et puissant que la philosophie historique dont il parle le langage. Plus qu'un noble goût intellectuel, sa passion pour les lieux saints est une concupiscence paysanne de posséder la terre. Léopold, de toute bonne foi, prêche le sublime et veut transfigurer la nature, mais le positivisme villageois, sous les traits de François et de Quirin, trouve accès dans ses conseils. De là d'ailleurs, le réel succès de leurs entreprises: ils y apportent des qualités de terriens, une expérience, une aptitude. Les trois frères élèvent des bâtiments, recrutent des novices et des religieux, des bons frères et des bonnes soeurs, pour la gloire de la Croix et pour la renaissance de la Lorraine,--comme simples cultivateurs ils eussent construit des métairies et engagé des valets ou des filles de ferme.