Part 19
Quant à lui, il refuse le lit qu'on lui offre, en disant qu'il ne veut pas dormir, mais veiller sur le sommeil de tous, étant donné les grandes chances qu'il y a pour que cette nuit ce soit la fin du monde.
Après avoir un peu insisté, ils le laissèrent auprès du grand feu, puisque c'était sa volonté, et chacun s'en alla chez soi sans attacher autrement d'importance aux prophéties de cet étrange visiteur.
Bientôt, tout Étreval dormait, enchanté d'une si curieuse soirée. Seul, l'enfant miraculé ne pouvait fermer les yeux. Ce n'était pas que son mal d'oreilles eût repris, mais son petit lit touchait à la cuisine, et à travers la cloison il entendait le vieillard qui marmonnait des choses inintelligibles, entrecoupées de profonds soupirs. La curiosité, à la fin, l'emportant sur la terreur, il se leva, et à travers une fente de la porte regarda.
Léopold se tenait debout, tourné vers la partie la plus obscure de la pièce, et s'adressant alternativement à des personnages invisibles, il disait:
--Je vous attendais, Vintras... Te voici, François... Où repose Thérèse? Est-elle à l'abri du froid, du vent, de la tempête? Où t'a menée la vie, Thérèse?
Ces ténèbres et ces soupirs, ces flammes de l'âtre et ces adjurations remplissent l'enfant du sentiment qui nous saisirait devant une assemblée infernale au fond des bois. Aucune pensée dans son esprit, aucune réflexion, rien qu'une attente anxieuse: il attend comme semble attendre le feu dansant de l'âtre. Impossible d'être plus en accord avec l'ombre qui bouge et avec le vent qui gémit, que ne l'est ce coeur palpitant dans cette poitrine de petit garçon épouvanté.
--Où t'a menée la vie, Thérèse? poursuivait Léopold. Es-tu plus noble ou dégradée? Dans l'ombre où tu m'échappes, ton regard cherche-t-il nos souvenirs? Ton visage brillant, terni par l'âge, est-il tourné vers la colline de ta jeunesse et de ta sainteté? O Thérèse, messagère de mon esprit, pareille à moi, mais plus légère, tu volais plus audacieusement. O ma prophétesse, souviens-toi des prairies où je t'ai menée et qu'avec la force d'un petit faucon soudain tu quittais et tu dominais, les ailes battantes et le gosier sonore...
L'accent de la voix communiquait à ces mots un irrésistible pouvoir. L'enfant n'entendait rien de ce que disait, de ce que chantait ce vieux nécromancien. Mais c'était une musique dont il possédait un pressentiment, c'était une réponse obscure aux pensées qui se forment dans un petit garçon, au milieu des ténèbres et de la solitude. Le vieillard fou emportait l'enfant aux pays mortels du songe et du délire: il lui révélait soudain l'attrait de ces régions délaissées qui subsistent toujours au fond de nos coeurs et de ces rêves brouillés auxquels personne aujourd'hui, dans notre monde intellectuel, ne donne plus de sens ni de voix: il lui parlait la langue secrète, la langue natale de ceux qui sont prédestinés pour entretenir dans leur âme le feu des curiosités maudites. En dix minutes, cette cuisine de campagne venait d'être transformée en une chapelle de visionnaire. L'enfant avait la certitude de voir un sorcier--en savait-il le nom?--un roi Mage, bref, l'être mystérieux qu'un coeur de paysan ne sera jamais étonné de voir surgir à la corne d'un bois ou dans un chemin creux. Il vivait là une de ces minutes qui ne laissent pas pareil à lui-même l'être qui les a vécues. Il en sort ébranlé pour toujours, détaché de la vie réelle, façonné pour les plus dangereuses rêveries. O sagesse de l'Église, qui rejette les Léopold et veut les écraser!
Tout à coup, et comme s'il allait arriver quelque chose d'extraordinaire, la flamme cessa de danser dans la cheminée, l'ombre s'arrêta de bouger et le vent de gémir: le vieillard se tut. Il se fit un profond silence et l'enfant lui-même retint sa respiration. Léopold s'avançait du côté de la fenêtre, de telle façon que le petit garçon ne pouvait plus le voir. Et brusquement un choc d'une violence inouïe bouleversa la pièce. Tout le vent qui soufflait autour de la maison, sur cette côte élevée, s'engouffra dans la cuisine avec un bruit sauvage. Il éteignit la lumière, sans parvenir à couvrir la voix de Léopold qui appelait les morts:
--Entre, Vintras! Oh! viens une fois encore.
Et l'enfant, persuadé qu'une troupe de démons échappés de l'enfer envahissait la cuisine, poussa un cri qui réveilla toute la maison, et tomba dans des convulsions, en même temps que le vieillard de plus en plus, divaguait:
--Vintras! Voici ton heure! Du sein de ta gloire, songe à Thérèse! Elle s'est confondue parmi les pécheurs. Que nos anges la sauvent, qu'ils l'épargnent et qu'ils la transportent avec nous au-dessus des flots qui vont recouvrir la terre!
CHAPITRE XIX
LA MORT DE LÉOPOLD
C'est la fin d'une triste après-midi, le crépuscule envahit Saxon. Pour la première fois, depuis quinze jours qu'on l'a ramené d'Étreval, Léopold a quitté le lit. Assis dans son fauteuil, enveloppé de sa longue lévite de couleur brune, comme il convient aux Enfants du Carmel, et coiffé d'une calotte de soie noire, il tient sur ses genoux un panier de pommes de terre qu'il épluche pour le souper. A cette minute, il s'est arrêté dans sa besogne, il rêve, tandis que Marie-Anne, en face de lui, dans la même embrasure de fenêtre, fait de la dentelle. Les yeux à demi fermés, ses lunettes glissées sur le bout de son grand nez maigre, il demeure immobile avec une expression solennelle et regarde à travers les vitres le soir descendre sur la boue du chemin. Rêve-t-il aux anges qui viendront construire la nouvelle Jérusalem sur la colline, ou bien à ceux qui nous prennent, l'un par les épaules et l'autre par les pieds--visiteurs certains et toujours inattendus--et qui ne peuvent manquer de venir bientôt par cette fenêtre fermée?...
Soudain, les deux vieilles gens sursautent: un grand bruit d'ailes et de gloussements éperdus remplit tout le couloir, suivi de l'irruption d'une demi-douzaine de poules et d'un ecclésiastique, dans un nuage de poussière. C'est un jeune prêtre, resplendissant de santé, la figure épanouie, fort à son aise et qui dit:
--Monsieur Baillard, je vous présente mes respects.
Il y eut une seconde d'étonnement.
--Monsieur l'abbé, observa le vieillard, je vous salue, mais je ne sais pas qui vous êtes.
--C'est un de ces messieurs du couvent, le Père Cléach, dit sans bonne grâce Marie-Anne.
L'Oblat s'était arrêté sur le seuil de la chambre; dans son coeur, il demandait au bienheureux Pierre Fourier, dont il apercevait un portrait pendu au mur, de lui dicter les paroles propres à toucher le vieux rebelle.
--Monsieur Baillard; je viens au nom de nos Pères prendre de vos nouvelles. Voilà déjà plusieurs jours que le Père Aubry serait venu vous voir lui-même, s'il n'était retenu par la maladie dans sa chambre. Vous, du moins, je vois avec plaisir que vous allez mieux, et je vous souhaite de pouvoir bientôt monter à l'Église de Notre-Dame de Sion.
--Ah! cette église de Sion, répondit Léopold, combien de fois j'y ai prêché jadis!
--C'était alors le bon temps, Monsieur Baillard, il faut y revenir...
Et après un silence:
--Il faut rentrer dans l'Église.
--Rentrer dans l'Église, dit avec humeur le vieillard, mais je n'en suis jamais sorti.
--Tant mieux, Monsieur Baillard, ainsi votre croyance est identique à celle de Monseigneur?
--Oui, Monsieur.
--Et absolument la même que celle de Léon XIII?
--Oui, Monsieur.
--Et ni plus ni moins que celle de l'Église entière fondée par Notre-Seigneur Jésus-Christ?
--Oui, Monsieur.
--Mais c'est admirable, Monsieur Baillard! Ainsi vous admettez tous les dogmes tels que l'Église catholique les croit et les enseigne?
--Oui, Monsieur.
--Oh! alors ça va bien. Parfait, parfait! Mais dites-moi, Monsieur Baillard, j'ai l'honneur d'être au courant de votre histoire, j'ai lu des ouvrages de Vintras et j'ai pris connaissance de votre chef-d'oeuvre littéraire, qui est votre polémique avec Monseigneur.
A ces mots flatteurs, Léopold, qui se tenait affaissé dans son fauteuil, se redressa avec une joyeuse confiance et dit vivement:
--Eh bien! dans ce cas vous voyez...
--Je vois que les doctrines de Vintras ont été condamnées par les souverains pontifes.
--Et combien de temps, Monsieur l'abbé, avez-vous passé à cette étude?
--Huit jours pleins, Monsieur Baillard.
--Eh bien! moi, répliqua le vieillard avec une haute dignité, j'y ai passé trente-sept ans.
--Monsieur Baillard, tout vrai catholique doit dire comme le pape, et Vintras, pour sûr, n'enseigne pas absolument comme le pape.
--Le pape! le pape! dit Léopold en haussant les épaules.
--Je parie, Monsieur Baillard, que vous ne croyez pas à l'infaillibilité du Saint-Père.
--Ah! pour cela par exemple, non, je ne l'admets pas.
--Et naturellement, vous ne croyez pas davantage à l'Immaculée-Conception?
--J'y fais des réserves, dit Léopold d'un air entendu.
--Et l'enfer éternel, Monsieur Baillard, l'admettez-vous?
--Je ne puis pas l'admettre, car Dieu est infiniment bon; il cesserait de l'être, s'il condamnait à un supplice sans fin.
L'Oblat était édifié. Il crut le moment venu de faire avancer toute l'artillerie de son apologétique.
--Mon cher Monsieur Baillard, quelle peine vous me faites! Comment un homme comme vous, un prêtre, un théologien, un savant écrivain n'a-t-il pas pénétré le vrai sens de tout ce qui s'est passé à Tilly? Il s'agissait de détrôner le Christ.
--Assez, assez! s'écria Léopold, j'ai bien vu, j'ai bien entendu: Tilly embaumait de vérités et retentissait de miracles. Oui, Monsieur, je monterais sur l'échafaud et je donnerais vingt fois ma vie pour affirmer la réalité des faits qui ont eu lieu à Tilly.
--Monsieur Baillard, distinguons! Nul homme instruit dans ces questions ne niera la possibilité des faits surnaturels de Tilly. Mais quelle est l'origine de ces faits? J'ai lu six énormes volumes écrits par un avocat, M. Bizouard. Il traite _in extenso_ des rapports du démon avec l'homme, depuis l'origine jusqu'à nos jours. Chacune des manifestations sataniques est examinée par lui juridiquement, à la manière d'un procès; or, arrivé à l'OEuvre de la Miséricorde, il découvre que l'esprit qui parlait et écrivait par Vintras n'est autre que celui qui, par Cagliostro et d'autres médiums en foule, sur tous les points de la terre, travaille à ramener le monde à l'ancien paganisme ou culte de Satan, en refoulant le règne de Jésus-Christ.
Entendant dire que M. Bizouard range Vintras au nombre des possédés, Léopold se dressa comme un ressort.
--Non, non, s'écria-t-il d'une voix indignée et plaintive, mon bon maître ne m'a pas trompé.
A ce moment, et comme s'il eût sonné au drapeau. Marie-Anne, Fanfan Jory et plusieurs autres de ceux qu'il appelait ses bons enfants, poussèrent la porte de la cuisine et firent irruption dans la chambre.
Le vieillard s'était levé, et prenant la main de son jeune visiteur, il le poussait doucement, mais irrésistiblement vers la porte.
Celui-ci ne se tint pas pour battu. Dans le corridor il fit de longs discours à Marie-Anne, pour qu'elle obtînt de son maître qu'il se confessât. Mais le visage de la vieille femme restait fermé. Le vieillard qu'elle admirait n'avait pas besoin de ce vicaire ni de personne pour faire son salut.
--Eh! répliqua-t-elle avec vivacité, que voulez-vous lui demander? Il n'a jamais fait de mal à personne, mais toujours du bien à tous, autant qu'il l'a pu, et il passe son temps à prier.
--Marie-Anne, un chrétien, un prêtre surtout, qui ne se confesse jamais, c'est un genre de saint que l'Église n'a pas encore canonisé. Vous feriez un péché mortel si vous laissiez mourir monsieur Baillard sans m'avoir appelé.
Marie-Anne acquiesça de la tête, mais dès que l'Oblat se fut éloigné, elle regagna sa cuisine en maugréant contre ce jeune prêtre trop hardi.
Cependant le Père Cléach remontait au couvent dans un état d'esprit bien différent de celui où il se complaisait une demi-heure auparavant. Il était descendu chez le vieux Baillard, à peu de chose près, comme autrefois, dans l'Afrique du Sud, il s'acheminait vers la paillotte d'un chef Zoulou. Maintenant il voit son erreur et qu'il n'a trouvé aucune prise sur l'âme du vieillard. Il gravit soucieusement les pentes ruisselantes de dégel, dont l'aspect influe encore sur son esprit attristé, et malgré le vent et le froid, il n'est pas pressé d'arriver à Sion où un autre malade attend son récit avec la plus vive anxiété.
Le Père Aubry sentait qu'il allait mourir, mais depuis qu'il avait appris l'état désespéré de Léopold, une activité fiévreuse et sans sommeil avait succédé à son abattement. Une série de souvenirs s'éveillaient dans son imagination, coupés par ces grands élans qu'excitent dans une âme les approches de la mort. Il revoyait toutes les étapes de son triomphe sur la colline, il en rappelait toutes les minutes, mais le coeur moins assuré, inquiet maintenant d'y sentir plus d'amour-propre que de charité. Il revivait ce premier jour où, sur le parvis de l'église, il avait rencontré et repoussé Léopold, et lui avait devant tous jeté à la face le terrible _vade retro, Satana_; il entendait galoper sur les pentes, aux talons des Baillard le cruel troupeau des enfants, et il savait bien qu'il les avait continuellement encouragés; il se récitait la complainte, qui, loin de le faire rire aujourd'hui, l'humiliait et le peinait. Les images se pressaient dans son esprit: la Noire Marie expulsant les schismatiques du couvent; le maire Janot les livrant aux violences de la rue; le jeune séminariste d'Étreval chassant de sa maison le vieux prêtre, l'ami de son père. Voilà ce qu'il a jadis appelé des succès! Il s'est réjoui sans scrupule de tous ces chagrins de ses frères, comme d'autant de victoires de Dieu! Tout cela lui paraît maintenant petit, mince, privé d'amour. Il tremble de paraître avec cet indigne bagage devant le Souverain Juge. Sur ce lit de mort, il n'a rien plus à coeur que le salut de Léopold, pas même son propre salut, car il croit qu'ils se confondent. Ah! que ne peut-il courir au chevet du schismatique, le supplier, vaincre sa révolte, et d'un même mouvement, s'élever avec lui jusqu'aux pieds du trône de Dieu.
A peine fut-il averti du retour du Père Cléach, qu'il le pria de venir dans sa chambre, et minutieusement se fit raconter son entrevue avec Léopold, tous les propos du vieil homme et de sa compagne.
Il l'écoutait en se frappant la poitrine, et quand son jeune confrère eut achevé son récit:
--Je vois ce qui vous est arrivé, lui dit-il. Il y a vingt-cinq ans, j'ai commis la même faute que vous. Ce n'est pas avec des arguments que l'on touche le coeur... Ah! que ne puis-je, mon cher ami, vous accompagner auprès du malheureux obstiné! Que Dieu qui me refuse cette grâce m'accorde au moins la force de vous communiquer l'expérience de ma vie, et qu'elle soit en même temps la confession de ma faiblesse.
Et comme on voit parfois un foyer, avant de s'éteindre, lancer de grandes lueurs, cette énergie expirante exhala en paroles pressées sa flamme intérieure, une flamme qui avait tout purifié dans son âme.
--Vous ne pouvez pas savoir, mon ami, les pensées qui assiègent le lit d'un mourant. Toute mon existence est présente devant moi. Comment vais-je justifier au tribunal de Dieu mon passage sur cette terre privilégiée de Sion? Ai-je su y respirer et y servir l'esprit de vie? Il y a trente-quatre ans, presque au lendemain de mon ordination, j'ai été envoyé sur cette sainte colline; j'ai été chargé de la reconquérir pour la gloire de Notre-Dame. Puis-je dire que j'ai réussi? L'âme des Baillard m'a échappé. Ah! se présenter devant Dieu avec quelqu'un que l'on tient par la main et qu'on lui amène, c'est bien, mais arriver seul! J'ai vu François me repousser à son lit de mort. Si cette âme que j'ai laissé partir irritée et désolée m'attendait là-haut, j'accepterais la mort avec moins d'appréhension, j'entonnerais avec confiance le psaume du sacrifice. Sauvons Léopold, mon Père! Alors, je pourrai murmurer: _Introïbo ad altare Dei_.
Il s'interrompit un instant comme pour reprendre haleine, tandis que le jeune Oblat se tenait près de lui, silencieux et méditatif, et d'une voix quasi intérieure il reprit:
--Ai-je su comprendre Léopold? Il y avait en lui quelque chose qui l'empêchait de trouver la paix. Mais dans notre paix, à nous, n'y a-t-il pas une atonie de l'âme? Il a perverti un magnifique élan qui lui venait de Dieu. Avec tous j'ai ri et puis anathématisé. N'aurais-je pas dû l'aider à purifier cette inspiration qui s'agitait au fond de son coeur et dont il abusait d'une manière coupable? N'était-ce pas mon rôle de prêtre de reconnaître, au milieu de ses erreurs, le mouvement de Dieu? Il s'appuyait sur la colline; il l'aimait comme aucun de nous n'a fait; il voulait y puiser sans mesure. Ce n'est pas le crime d'une âme vile. Nous ne devons pas le laisser à Satan, mon Père; il faut le rendre au Christ qui m'en a donné la charge. Sauvez-moi en le sauvant.
Le jeune Oblat écoutait sans interrompre, et de toute son âme il croyait ce que lui disait ce mourant. Tout l'émouvait dans ce discours, et plus que les paroles, les vibrations de la voix entrecoupée, les yeux brillants, l'ardeur de ce pauvre corps soulevé d'enthousiasme religieux et de fièvre. Ces paroles du Père Aubry donnaient un sens aux extravagances de Léopold Baillard, à la fidélité de cette vieille Marie-Anne Sellier et de leurs pauvres adeptes, mais elles allaient bien plus loin dans la conscience du jeune Oblat. Elles y réveillaient quelque chose d'endormi et qui surgissait tout à coup, joyeux et fort, dans cette âme de lévite. Ces paroles lui donnaient une mission de prêtre.
--Mais comment m'y prendre, mon Père? Quel moyen pratique? demanda-t-il avec tout son coeur.
--Ah! si nous les avions aimés, murmura le moribond.
Et après un silence:
--Certes, vous devez maintenir l'intégrité de la doctrine, de la hiérarchie et tous les droits. Mais après avoir été inflexible pour le mal et l'erreur, soyez généreux pour l'homme. Beaucoup de charité, d'indulgence et de condescendance. Et ce n'est pas assez; j'ose vous demander plus. Ce n'est pas assez d'adoucir les solides raisons que vous lui proposez. Je vous demande de l'estimer. Je vous en supplie, mon Père, apprenez de moi à ne plus regarder Léopold Baillard qu'au travers de son amour pour le domaine de la Vierge de Sion. Le moyen pratique, dites-vous? Ah! je le vois maintenant, c'est de lui montrer que nous l'aimons, et d'une telle manière qu'il n'en puisse douter.
Après ces paroles, le Père Aubry, épuisé, ferma les yeux, et l'on voyait qu'il priait.
Le jeune Oblat regardait ce visage transfiguré, et pensait: «Va-t-il mourir sans achever de me conseiller? Va-t-il me laisser seul et sans aide?»
Léopold Baillard lui apparaissait comme une forteresse, qu'il fallait coûte que coûte emporter. Certainement, à cette minute, les légions de Satan étaient rangées autour de ce malheureux hérésiarque. Que pouvait un pauvre prêtre? Il fallait une intervention de Dieu. Le jeune Oblat l'attendait. Jamais il n'avait senti en lui cette source vivifiante qui maintenant l'emplissait de force et d'attendrissement. C'est sous cette influence et par une inspiration divine que soudain il dit au père Aubry:
--Mon cher et vénéré Père, vous le sentez bien, tous les moyens humains échoueront. L'obstiné a besoin d'une intervention exceptionnelle.
Il s'arrêta un instant, cherchant sur la figure du moribond s'il pouvait continuer, et puis il dit:
--Quand vous serez devant le bon Dieu...
Le Père Aubry comprit et ne s'effraya pas de cette vision de mort qu'on lui proposait si crûment. Il ouvrit sur son jeune interlocuteur ses grands yeux doux et profonds.
--Oui, tout à l'heure, pensa-t-il, quand je paraîtrai devant Dieu, je le supplierai pour Léopold.
Puis élevant au ciel son regard, il pria tout haut avec simplicité:
--Seigneur, dit-il, prenez ma vie, appelez-moi tout de suite devant vous, afin que j'obtienne de votre miséricorde une bonne mort pour Léopold Baillard.
* * * * *
Le voeu du Père Aubry fut exaucé, il mourut dans la nuit.
Le Père Cléach se sentit soulevé par une espérance et une confiance invincibles. La conversion de Léopold était une tentative qui dépassait les moyens humains; le pacte qui liait ce malheureux à Satan ne pouvait être rompu que par le pacte supérieur d'une âme sainte avec Dieu: le miracle s'était produit. Dieu avait accepté le sacrifice du Père Aubry.
Au quitter de l'enterrement, le jeune Oblat descendit tout droit chez Marie-Anne Sellier. Dans la cuisine, il trouva la vieille femme avec quelques Enfants du Carmel, et il apprit d'eux que M. Baillard, après une nouvelle attaque, avait manqué mourir l'avant-veille à l'aube. C'était précisément l'heure où le Père Aubry paraissait devant Dieu. L'Oblat ne douta pas que son vénérable ami n'eût obtenu de la compassion divine un répit pour Léopold. Alors, du ton d'un homme qui ne demande pas une permission, avec une gravité et une autorité qu'on ne sentait pas dans sa voix à sa première visite, il dit qu'il désirait demeurer seul avec le malade.
Léopold était étendu dans son lit, tout un côté du corps paralysé. A la place de l'expression sévère et militaire qui lui était habituelle, il y avait quelque chose de timide, et le pauvre regard de son oeil droit, le seul qu'il pût tourner vers son visiteur disait très clairement: «Ne voyez-vous pas dans quel état je suis? Est-ce le moment de venir discuter?»
Mais l'Oblat:
--Rassurez-vous, Monsieur Baillard, je ne viens pas discuter avec vous; je viens vous apprendre que le pauvre Père Aubry est mort.
Cette nouvelle ne parut pas autrement intéresser le malade. Il tenait les yeux fermés, et sa main valide s'agitait impatiemment sur la couverture.
Cependant le Père Cléach continuait, et encore tout vibrant des émotions qu'il ressentait depuis trois jours, il commença de rapporter le suprême entretien qu'il avait eu avec le vieil oblat.
Quelle surprise pour Léopold d'entendre ces paroles et cet accent, et de sentir fixé sur lui avec une infinie amitié et même avec admiration le regard de son jeune visiteur. Il n'était donc plus seul; on s'occupait de lui autrement que pour lui jeter la pierre; au couvent, la vérité se faisait jour, enfin! L'idée qu'il avait été aimé fondit les glaces contre lesquelles tous les anathèmes avaient échoué. Il écoutait avec ravissement l'Oblat lui répéter les paroles du Père Aubry: «Personne plus que Léopold Baillard n'a aimé la colline de Sion.» Et il sentait que de tous les hommes qu'il avait connus, très peu auraient pu le comprendre aussi bien que cet adversaire dont il avait tant souffert. «Comment n'ai-je pas vu, pensait-il, que nous pouvions nous aimer?» Deux grosses larmes coulèrent sur ses joues, quand l'Oblat lui révéla que le Père Aubry avait offert sa vie pour arriver le premier au tribunal de Dieu et intercéder en faveur du Restaurateur de Sion. A plusieurs reprises, il interrompit pour dire:
--Cela est d'un vrai prêtre.
Et l'Oblat poursuivait:
--Vous avez fait de grandes choses sur la colline, Monsieur Baillard; nous l'avons trop méconnu, mais la sainte Vierge, Elle, ne peut pas l'oublier.
--Maintenant, dit le malade, je sens que je ne pourrai plus rien faire en ce monde, je suis content de mourir.
--Avec saint Paul, Monsieur Baillard, vous formez ce souhait: _Capio dissolvi_...
--Oui, _et esse cum Christo_.
--Ne donnez de place dans votre coeur qu'à deux sentiments, celui du regret et celui de l'espérance: regret pour le passé...
--Et espérance pour l'avenir, acheva le malade.
Quelques instants après il ajouta:
--Je voudrais bien revenir comme j'étais avant les affaires de l'évêché, mais je ne puis pas dire que je n'ai pas vu ce que j'ai vu.