La colline inspirée

Part 18

Chapter 183,865 wordsPublic domain

Au fur et à mesure qu'arrivaient de France en Allemagne les wagons d'or, les Prussiens évacuaient pas à pas la Lorraine. Ils quittèrent Mirecourt le 25 juillet 1873, Charmes le 27, Saint-Nicolas et Nancy le 1er août. Rien aujourd'hui ne peut faire comprendre à ceux qui ne l'ont pas éprouvée, l'émotion patriotique, d'une qualité religieuse, qui souleva toutes ces petites villes au départ de leurs garnisons prussiennes. Il en alla partout à peu près de même. Dès le matin, un caporal sapeur de la compagnie des pompiers était dans le clocher avec la mission de surveiller les Prussiens. Toute la matinée, on en voyait encore dans les rues. Vers midi, ils commençaient à disparaître. Bientôt le guetteur annonçait la formation de la colonne. Un prodigieux silence de toute la population se faisait. A cinq heures sonnant, leur chef poussait trois hourras, et la troupe s'ébranlait. Quand le soldat de tête débouchait sur la grand'route, les cloches de l'église se mettaient à sonner en volée; le caporal sapeur accrochait son drapeau en haut du clocher, près du coq; instantanément la petite ville se pavoisait, et chacun se précipitait dans la rue. C'était une fourmilière heureuse, une famille dont tous les membres se congratulent, une espèce de victoire, une première revanche. Un seul mot frémissait dans les airs: Espérance! Espérance!

Et ce cri patriotique, sur toute la France, fut soutenu d'un immense mouvement mystique. Des voix inspirées s'élevèrent de toutes parts; on ne rêvait que miracles et prophéties; plusieurs Voyants annoncèrent le règne de l'Antéchrist et la fin du monde; d'autres, au contraire, le triomphe définitif du grand Roi et du grand Pape. Un vaste mouvement de supplications commença. Des multitudes enflammées par les appels de leurs prêtres s'en allèrent chanter, prier, s'agenouiller à Lourdes, à La Salette, à Pontmain, à Paray-le-Monial, au mont Saint-Michel, à Sainte-Anne-d'Auray, à Saint-Martin-de-Tours, à Chartres. Le premier mouvement de la Lorraine rendue à sa libre respiration fut d'organiser à Sion un grand pèlerinage national, une fête religieuse et patriotique, en l'honneur du couronnement de Notre-Dame, patronne de la province.

--Nous y voilà! dit Léopold.

Ce jour-là, 10 septembre 1873, dès le matin, le vieux pontife fut sur la colline. La pluie tombait à verse; un vent froid faisait rage; mais, bravant le mauvais temps, un peuple immense s'acheminait. Tous les sentiers, toutes les routes fourmillaient de pèlerins, à pied, en carrioles ou bien entassés dans les voitures omnibus que les petites villes avaient appareillées pour ce jour. Quand tout le monde se désolait de cette inclémence du ciel, soudain, à huit heures et demie, les nuages se déchirèrent, et s'émerveilla de voir apparaître miraculeusement le soleil au-dessus de la sainte montagne.

Sur une estrade dressée devant le porche, un cardinal et sept évêques bénirent trente mille pèlerins qui défilèrent au chant des cantiques, au bruit des fanfares, en agitant leurs bannières, parmi lesquelles la foule saluait avec religion celles de Metz et de Strasbourg en deuil. Au centre du cortège, portée sur un coussin de soie blanche, étincelait une splendide couronne offerte à la Vierge de Sion par les familles lorraines. Et le moment solennel, ce fut quand les Pères Oblats soulevèrent la statue miraculeuse, de façon à ce qu'on l'aperçut de tous les points du plateau, et que le cardinal, ayant reçu la couronne des mains du Père Aubry, la déposa sur la tête de la Vierge. Alors les pèlerins poussèrent une immense clameur de vivats, entonnèrent un _Magnificat_ d'une puissance incomparable.

Léopold Baillard mêlait sa voix à ce formidable concert et animait du regard et du geste son petit cénacle enflammé. On se le montrait du doigt.

Bien qu'il eût, toute sa vie, obstinément tourné son visage vers le ciel, le vieillard, maintenant presque octogénaire, était courbé, cassé comme ceux qui ont passé leurs jours à lier la vigne ou bien à arracher les pommes de terre. Il portait son éternel pardessus sur sa lévite noire; un feutre à larges bords jetait de l'ombre sur ses yeux étincelants; un gros cache-nez de laine entourait son cou; une immense gibecière, retenue aux épaules par une large courroie en cuir jaune, lui battait sur les reins. Elle était gonflée des armes célestes, croix de grâce et théphilins dont il s'était largement pourvu, en prévision de la tragédie divine qui allait se dérouler...

On se le montrait... Quelques-uns ricanaient, un petit nombre se scandalisaient, mais ce n'était pas un mouvement d'horreur qu'éprouvait à son endroit cette foule exaltée: chez la plupart, il touchait des parties obscures de l'âme ranimées par la tristesse qui s'exhale d'un malheur national et par le caractère de cette journée de supplication. Et les prêtres eux-mêmes, répandus par centaines dans cette foule, disaient: «Le voilà donc, ce fameux Léopold Baillard!» d'un ton où il entrait plus de curiosité que d'animosité.

Quant à lui, l'ancien prêtre-roi de Sion, quel haut sentiment n'a-t-il pas de sa présence au milieu de cette procession «suppliante» et «expiatoire» sur le plateau de la Vierge! Constamment il s'est tenu au premier rang, auprès de M. Buffet, président de l'Assemblée nationale, en face des sept évêques et du cardinal, et maintenant que l'heure du sermon est arrivée, il est debout au pied de l'estrade où l'orateur, au milieu du vent qui s'est remis à souffler en tempête, apparaît dominant la multitude qui se presse pour l'entendre.

Au sentiment de Léopold, le moment décisif est venu. Il somme dans son âme le prédicateur de confesser la Vérité. Il attend. Quoi donc? Que tous fassent leur soumission, reconnaissent les signes de Dieu et l'autorité de l'Esprit. Quand l'orateur déclare dans un grand mouvement d'éloquence que Dieu a frappé la France pour ses fautes, Léopold dit: «Eh bien! Eh bien!» en frappant la terre de son bâton. Il exige des conclusions pareilles à celles que lui-même a tirées des événements, et comme elles ne viennent pas, lui et son petit peuple se démènent.

Cependant la violence du vent, augmentée sur le soir, ne laissait plus entendre le sermon. Des centaines d'auditeurs découragés se retiraient et allaient s'installer par groupes sur les pelouses pour s'y restaurer des provisions qu'ils avaient apportées. Le vieillard, lui, ne bougea pas. Il resta immobile sous la bourrasque, et il encourageait avec une frénésie intérieure la tempête, comme il eût applaudi une cabale céleste couvrant la voix d'un indigne comédien.

Ce vent qui disperse et éteint les paroles du prédicateur, qui domine et rabat l'enthousiasme de la foule, ces groupes lassés qui s'assoient et mangent pendant le discours sacré, toutes ces forces de nature insurgées contre cette apothéose du clergé, c'est une tragédie qui échappe au vulgaire, mais qui soulève Léopold: une fois de plus, dans cette tempête, il rejette la hiérarchie, il répudie l'ordre humain et se proclame le fils de l'Esprit qui souffle.

A quoi bon s'attarder plus longtemps au milieu de cette foule trahie par ses pasteurs! Il ne sait à cette minute qui détester le plus de ces évêques mitrés ou de cette multitude aveugle et sourde à tous les éclairs et à tous les tonnerres. En descendant de la colline, il s'écria avec amertume:

--Les Français n'ont pas été assez malheureux... C'est à recommencer.

CHAPITRE XVIII

UN HIVER DE DIX ANNÉES

Et maintenant quel silence, quelle indifférence autour de Léopold Baillard! La guerre a rejeté tant de choses au fond des siècles! L'histoire des Baillard fait désormais partie d'un monde aboli. On n'en voit plus au milieu des broussailles que l'espèce de tour ruinée qu'est la vieillesse de Léopold. Des légendes flottent dessus. Comme les Raymond Lulle et les Nostradamus, ce maudit a connu l'art de tirer l'or des poches obscures où il sommeille. Dans les veillées, on parle de ses grands voyages, comme des aventures que coururent toujours les chercheurs de trésors. Sa visite surtout, chez l'Empereur, à Vienne, éblouit. Nul ne voit les anges et les fantômes au milieu desquels il vit, mais beaucoup admettent qu'il sait de grands secrets. Les dernières rêveries du moyen âge le rejoignent. Et lui, toujours pareil à lui-même, il reprend son éternelle songerie et son dialogue avec Dieu. Des années encore, son rêve bizarre va jaillir de son âme, monotone et régulier comme le bourdonnement d'une coquille d'oeuf sur le jet d'eau d'un vieux jardin. Rien de la vie, pas même les appels de la mort, ne peut plus le distraire. Et pourtant, à coups redoublés, la destinée l'assaille.

C'est d'abord Quirin, Quirin l'infidèle, qui rend l'âme, dans l'hospice réservé aux vieux prêtres, à Rozières-aux-Salines, après une abjuration complète de la doctrine vintrasienne. Depuis longtemps on ne recevait de lui à Saxon que de vagues et lointaines nouvelles. Léopold a-t-il gardé de son cadet plus d'images que nous n'en possédons nous-mêmes? Jusqu'à ces derniers temps, dans les séminaires lorrains, on avait coutume de raconter aux jeunes diacres l'histoire d'un prêtre, magnifiquement doué d'éloquence et d'intelligence, qui avait écouté les suggestions du démon de l'orgueil. A quel degré de misère était-il tombé! Un jour, dans les rues de Nancy, on l'avait rencontré, vêtu d'une longue blouse et le fouet à la main, conduisant un haquet de marchand de vins. C'était Quirin, passé à l'état d'image exemplaire pour épouvanter les jeunes séminaristes... Par ailleurs, on racontait l'avoir vu dans le petit village vosgien de Rugney, campé dans une roulotte, sur la place, entre la fontaine et l'église, avec une femme et des enfants. Était-ce soeur Quirin? On ne sait. Elle portait un bonnet noir; elle entrait peu ou pas à l'église. Mais Quirin, lui, ne manquait pas un office. Couvert d'une longue pèlerine noire, et coiffé d'un vaste chapeau de même couleur, il se plaçait près du confessionnal et suivait les prières sur son livre avec un grand recueillement. Sa roulotte était un théâtre de marionnettes. C'était lui qui tirait les fils et faisait parler les pantins, en contrefaisant sa voix.

Après Quirin, c'est Euphrasie qui meurt. On était si bien accoutumé à la voir humble devant tous, dévouée à Léopold et soumise aux oblats, que personne ne prenait la peine d'apprécier cette vieille femme, Léopold et Marie-Anne Sellier pas plus que les autres gens du village. Elle s'éteint. C'est un _miserere_ qui se tait, une imploration que la mort accueille, une forme chétive qui s'en va humblement sous la terre.

Quirin, Euphrasie disparaissent; les larmes ne montent pas aux yeux du vieillard insensible; elles pourraient l'empêcher de voir clair dans le ciel et de saisir le moment où apparaîtra la comète. Mais Vintras qui meurt! Tout son être s'émeut. Quel vide immense dans l'univers! C'est l'orchestre du monde soudain qui se tait.

L'annonciateur de la nouvelle loi n'est plus. Que la création entière prenne le deuil! Il était entré dans la vie des Baillard comme un coup de vent dans la pauvre cabane, comme le messager de Dieu. Et ce grand favori du ciel, aux heures où l'Esprit le laissait en repos, se montrait le plus simple des artisans et le plus tendre des amis. Sa maison respirait les vertus de l'atelier de Nazareth... Vintras est mort. Léopold pleure; il a perdu son bon maître, son consolateur, celui qu'il tenait par la main pour le dur voyage de la vie.

Avec quelle ardeur, faite de tendresse humaine et de sentiment de l'infini, au milieu de la toute petite église assemblée, le Pontife d'Adoration célèbre une messe solennelle pour celui qui mena son peuple à deux pas de la Terre de Chanaan sans pouvoir y pénétrer lui-même. D'une voix toujours forte, il entonne le cantique de la Miséricorde et, aussitôt après, un triomphant _alleluia_. Il affermit sur sa tête la mitre qu'y a déposée Vintras. Le prophète disparu, les promesses divines subsistent. Pas un instant, Léopold ne doute de relever un jour les murs de Sion. Dans son naufrage, quasi seul sur l'océan, le vieillard ne se détourne pas une minute de sa ligne. Il continue de nager vers la rive promise en tenant au-dessus des flots son poème d'espérance[3].

[3] Vintras mourut à Lyon, la ville religieuse, la ville humide où champignonnent autour de la foi nationale toutes les variétés de la flore mystique. A son lit de mort, semble-t-il, il élut pour son successeur le fameux abbé Boullan. Il lui chuchota les secrets que lui-même avait reçus de Martin de Gallardon et probablement aussi quelques noires pensées de derrière la tête, que le vieillard de Sion, tout limité au drame de sa colline, ne soupçonna jamais.

Tous les soirs, durant des années, Marie-Anne couchée, le vieil homme reste seul debout jusqu'à minuit, non pour rêver devant les cendres éteintes, mais pour attendre les âmes de ses morts. Saxon repose, tous les villages dorment; le vent tournoie avec un bruit lugubre autour de la maison maudite; les voix de Vintras, de François, d'Euphrasie, de Thérèse passent dans ces grands espaces désolés, dans ces bourrasques lorraines, leur donnent une âme et transforment des forces physiques en un immense sentiment de douleur. Léopold appelle devant l'âtre de sa cuisine ses trépassés. Il les accueille, converse avec eux, et s'il les a vainement attendus, avant de se coucher, il prend soin de ranimer le feu et de disposer des chaises devant, car ils viendront tout transis finir la veillée chez lui.

Ces interminables divagations mortuaires où le vieux pontife s'égarait, plus fréquentes à mesure qu'il cédait à l'assoupissement du grand âge, qui pourrait nous en donner la clef? Il y laisse abîmer sa raison. Il ne fournit plus rien au monde et n'accueille plus rien du monde, sinon le souffle des tempêtes dans sa cime. Par son seul tronc il fait encore l'effet le plus imposant, mais il a passé la saison des feuilles. Les tempêtes l'ont ébranché; nul oiseau, même d'hiver, ne vient se reposer sur lui, et la seule touffe verdoyante qu'il tende vers le ciel, c'est, comme un bouquet de gui parasitaire, la pensée vintrasienne. Dans cette intelligence entourée de brumes, quelques souvenirs, toujours les mêmes, passent à de longs intervalles, rappelant ces vols de buses qui, sous un ciel neigeux, s'élèvent des taillis de la côte, y reviennent, en repartent, obéissent à quelque rythme indiscernable. Un vent froid et sonore commence à souffler continûment sur la colline; le soleil ne l'éclaire plus que bien rarement d'une franche lumière. Dans ce vieux coeur, la vie prend les couleurs désolées d'un février lorrain, tout de vent, de dégel et de pluie; l'horizon se rapproche, le silence se fait, les formes s'enveloppent de brouillard. C'est l'hiver plus en rapport avec sa défaite, avec la monotonie de son âme, avec le repliement de son génie monocorde. Léopold semble aux yeux de tous un vieillard plus aride et plus pierreux que le sommet de Sion, mais sur cette lande, les esprits dansaient. C'est l'âge et c'est l'heure où Victor Hugo produit le _Pape_, l'_Ane_, la _Pitié suprême_. Personne ne tient plus les orgues, mais elles continuent de vibrer et d'emplir les voûtes.

Un soir glacial de l'année 1883, au milieu d'une tempête de neige, un jeune paysan qui se rendait à cheval de Vézelise à Étreval, entendit dans un champ des appels désespérés. Il se dirigea vers l'endroit d'où partaient les cris et trouva un vieil homme, affolé de terreur et de froid, qui battait les champs au hasard. C'était Léopold Baillard.

L'hiver, cette année-là, était particulièrement rude. Depuis trois semaines, la neige et le froid tenant Léopold bloqué dans sa pauvre masure, il passait ses journées avec Marie-Anne, tous deux serrés dans l'âtre de la cuisine, et de fois à autre, désireux de regarder au dehors, ils approchaient un fer chaud de la vitre pour fondre la glace qui se reformait aussitôt. Cependant l'argent manquait à la maison, et ce matin-là, bravement, Léopold avait dû se mettre en route pour aller recouvrer une créance à Vézelise. Son affaire s'y régla plus vivement qu'il n'avait osé l'espérer; trois heures achevaient de sonner; la soirée dans la petite ville s'annonçait pénible et coûteuse. Quoique la nuit en cette saison vienne avec rapidité, il calcula qu'il avait le temps de regagner Saxon, et sans plus tarder il prit les sentiers à travers champs. A cette heure où le crépuscule commençait de tomber la plaine offrait un spectacle plein de tristesse. La neige poussée par le vent s'était amassée aux points où quelque obstacle l'arrêtait, contre une clôture de haie, contre un revers de talus et donnait au pays un aspect inconnu. Sous ce linceul argenté, les objets perdaient leur apparence réelle. La nuit descendait rapidement. Bientôt il n'y eut plus de clarté que celle qui sortait du sol éblouissant de blancheur. Une brume glaciale qui s'abattit sur le plateau acheva de brouiller et de confondre toutes choses. Le vieillard perdu en plein champ, exténué, transi de froid, aveuglé par la neige, n'entendait ni un pas, ni un aboiement, ni une sonnerie de cloche. Il n'apercevait aucune lueur. Tout ce qui faisait depuis des semaines, l'objet de ses entretiens avec Marie-Anne lui revint à l'esprit: les loups, poussés par la faim, venant rôder jusque dans les villages; plusieurs facteurs tombés de froid dans le fossé des routes; le vin gelé dans les tonneaux, les pommes de terre dans les caves et les porcs dans les réduits. Aucun doute, cette fois, c'était la véritable _Année Noire_ qui commençait. La terreur envahit le coeur de cet homme vieux, fatigué et qui avait toujours été d'un naturel craintif. Il se mit à crier désespérément, et ses longs cris qui lui revenaient dans le silence nocturne eurent pour effet de redoubler son épouvante. Léopold tournoyait sur lui-même, assez pareil à quelque oiseau égaré et perdu, unique survivant d'une espèce envolée, d'une troupe disparue derrière les nuages d'un soir d'hiver. A la fin, épuisé, à bout de force, il se laissa tomber... C'est alors que le paysan le trouva, attiré par ses gémissements. Ce bon Samaritain, qui était un jeune et vigoureux garçon, prit le pauvre pontife dans ses bras, le hissa sur son cheval et l'emmena en croupe dans la direction d'Étreval où il habitait. Mais chemin faisant, quand il eut reconnu dans ce passant égaré le fameux M. Léopold Baillard, il fut pris d'un vague malaise, comme s'il portait le diable en croupe, et ma foi! la force avec laquelle le vieillard avait noué ses bras décharnés autour de son cavalier donnait quelque vraisemblance à ce soupçon. Il ne se soucia pas d'introduire chez lui ce bizarre compagnon, et avec une courtoisie prudente, il lui demanda s'il ne lui serait pas agréable de passer la nuit au château d'Étreval, chez les enfants de Monsieur Haye.

Étreval!... Monsieur Haye!... Souvenirs lointains, mots magiques! Ils ranimèrent Léopold et lui donnèrent de l'imagination.

Il y avait longtemps qu'elle n'avait pas vu une arrivée aussi romanesque, la charmante ruine Renaissance, aux fenêtres sculptées de feuillages et de fruits, qui couronne la hauteur d'Étreval. Elle put frémir joyeusement, à l'apparition de ce cheval efflanqué et de ce jeune paysan qui lui amenaient en croupe le plus vieux et le plus étrange rêveur de cette terre. Jamais Walter Scott, le chantre des races opprimées, n'imagina un rendez-vous nocturne plus romantique que celui de ces vieilles pierres déchues et de ce représentant des antiques chimères. L'arrivée des deux cavaliers et le pas du cheval sonnant sur la terre durcie par le gel, dans le silence de cette heure tardive, révolutionnèrent les trois cours du château. Des portes s'ouvrirent en dépit du froid, et Léopold se trouva tout à coup au milieu d'un cercle de lumière.

--Prenez-le, vous autres, dit le jeune paysan qui l'amenait; il est à moitié mort de froid.

Des bras se tendent vers Léopold, qui se laisse glisser du cheval. On le porte dans la cuisine, auprès d'un grand feu. Il remercie, et toujours sous l'empire de ses grandes imaginations, il se persuade que tous ces gens l'entourent avec épouvante, qu'ils lui demandent de les protéger, dans l'effroyable tourmente de neige et de froid où, ce soir, le monde va périr. Avec un esprit magnanime, il les rassure tous:

--Ne craignez rien, dit-il, je viens marquer la porte de vos demeures, afin que la colère de Dieu ne s'exerce pas sur vous.

Étonnés d'une si bizarre espèce de folie, chacun se pressait et échangeait les diverses interjections par lesquelles se témoigne la stupeur lorraine.

Mais Léopold peu à peu reconnaissait Mme Haye, la petite-fille de son vieil ami, et près d'elle, dans ce cercle qui l'entourait, il retrouvait, hommes faits et pères de famille, ceux qu'à cette même place, vingt-cinq années auparavant, il avait vus enfants. On les lui nommait, il s'attendrissait.

--Bonne dame, disait-il, voilà bien longtemps que je n'ai franchi le seuil de votre maison, mais je suis passé souvent près de votre cimetière, et je n'ai jamais manqué d'y entrer pour bénir les tombes des vôtres, la tombe de mon vieil ami, celle de la bonne maman, et vous savez, quand j'étends les mains, je délivre les pauvres âmes.

Cependant, la maîtresse de maison avait préparé une grande soupière de vin chaud. Elle en présenta un verre à Léopold. Il n'en but qu'un doigt, mais c'en fut assez pour le ranimer et pour le lancer plus avant. Maintenant, il ne lui suffisait plus d'avoir écarté de cette maison la colère du ciel, il voulait y apporter un bonheur miraculeux. Avisant un petit garçon qui se tenait dans un coin sombre avec un bandeau autour des joues, Léopold le prit dans ses bras et le regarda avec bienveillance.

--Mon fils, lui dit-il, tu ressembles au bon Monsieur Haye.

--C'est son arrière-petit-fils, lui dit-on, le petit-fils de sa fille. Voilà deux jours qu'il a le mal d'oreilles.

Le vieillard s'attarda devant cette ravissante figure d'enfant, où revivaient, avec quelque chose de céleste, les traits du plus sûr de ses amis. Éprouva-t-il à cette heure le trouble d'une vieille âme qui ne se survivra dans aucune postérité? Peut-être. Mais ce sentiment paternel, s'il exista dans son coeur, il l'exprima à sa manière bizarre et par un acte de pontife.

--Le Christ, dit-il, a donné à ses apôtres le pouvoir de guérir les malades, puisqu'il a dit: _Super ægros manus imponent et bene habebunt_. Attention, petit! je vais te guérir.

A ces mots, l'enfant prit peur et se réfugia vivement dans les jupes de sa mère. Mais celle-ci lui dit tout bas à l'oreille d'écouter monsieur Baillard qui n'était pas méchant. L'enfant revint alors auprès de Léopold qui lui demanda pourquoi il s'était sauvé et ce que sa mère lui avait dit. Il le répéta naïvement. Le vieillard fut attendri de plaisir. Il embrassa l'enfant, lui imposa les mains, prononça la formule: _Super ægros manus imponent et bene habebunt_, et ajouta avec autorité en lui enlevant son bandeau:

--Maintenant, tu ne souffres plus.

Et l'enfant, au milieu de l'assistance émerveillée, convint avec une joie mêlée d'épouvante que sa douleur était partie.

Scène d'un caractère éternel, pareille à mille autres qu'elle ranime au fond de l'âme paysanne. Les gens rassemblés, ce soir, à Étreval, sont aussi prêts à gouailler qu'à croire cette chose extraordinaire qui vient de se passer sous leurs yeux. Quant à Léopold, refermant ses lourdes paupières pour cacher l'éclair orgueilleux de ses yeux, il ne voit pas, n'entend pas les mouvements divers qu'il suscite; plus enivré par sa réussite que par le doigt de vin qu'il a bu, il jouit de sa toute-puissance. «Bonne mère, dit-il en son coeur et tournant son regard vers l'âtre où les trépassés se chauffent, invisibles et voyant tout, bonne mère, avait-il raison, le jeune prêtre trop méchant qui m'a chassé de votre maison?» Ainsi pense-t-il et, sans un mot de récrimination, il distribue à tous des croix de grâce, que chacun accepte parfaitement, car dans le doute qu'est-ce qu'on risque? Puis il leur dit qu'ils peuvent se retirer et s'aller coucher tranquilles.