La colline inspirée

Part 17

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Léopold prit entre ses mains le petit corps de bronze, et il en éprouvait une chaleur secrète, une sorte d'enthousiasme. Il le tenait avec gravité et le faisait voir aux deux vieilles femmes.

A cette minute arrivèrent les Oblats. Les deux clergés ne se saluèrent pas. Après un rapide coup d'oeil, le Père Supérieur, d'un ton qui n'admettait pas de réplique, ordonna de transporter «cette obscénité» au couvent.

Personne ne fit opposition. Seule, une pensée inexprimable, où se mêlaient la vénération et la nostalgie et puis la haine contre l'étranger, se formait, sorte de romance sans paroles, du ton le plus grave, au fond de la conscience sacerdotale du vieil amant de la colline. Ils ne reviendront jamais, les siècles de jadis, mais ils sont blottis, tout fatigués et dénaturés contre nos âmes, et que dans un cri, dans un mot, dans un chant sacré, ils se lèvent d'un coeur sonore, tous les coeurs en seraient bouleversés.

Ce même jour, après le souper, les Oblats se promenant sur la terrasse, par cette belle soirée d'été, aperçurent une forme qui longuement errait autour de la cachette violée. Ils se penchèrent et reconnurent Léopold; il était là, seul avec l'esprit de la solitude, et ils cherchèrent à deviner la nature de l'attrait et du sortilège qui retenait le réprouvé auprès de cette fosse.

Léopold songeait à l'ensevelisseur de l'idole. Quel était-il, le fidèle qui, jadis, à l'heure où la foi nouvelle, avec des cris menaçants, escaladait la colline, saisit et coucha son Dieu dans ce trou? Avec l'image divine, ce pieux serviteur enterrait des pensées, des sentiments, toute une humanité. La nuit enveloppe ce suprême disciple qui, le dernier, posséda le dépôt d'une science divine. Quand il mourut, ce fut une lumière sacrée qui s'éteignit.

La pensée de Léopold, du vieux prêtre excommunié, bondit dans les vastes espaces. Jadis il eût voulu des cérémonies et des formules de liturgie qui fussent propres au pèlerinage, qui vinssent réveiller dans le coeur lorrain la tradition des grands jours historiques de Sion. Maintenant il remonte jusqu'au bout la perspective ouverte sur le passé: il désire de recueillir les pépites d'or que roulent mystérieusement les ruisseaux de la colline; il s'échappe d'un vol incertain, mal guidé, à travers les siècles; il remonte vers les autels indigètes, vers un monde inconnu qu'il ne sait pas nommer, mais qu'il aspire à pleine âme.

Les malheurs et les passions, ces fleuves de Babylone, comme les appelle l'Écriture, ont entraîné les végétations et les terres friables, tout le dessus de Léopold: rien ne reste chez ce vieil homme que le granit, les formations éternelles, les pensées essentielles d'un paysan et d'un prêtre, les souvenirs de la vieille patrie et les aspirations vers la patrie éternelle. Depuis trente ans que son christianisme est en dissolution, du fond de son être montent de vagues formes, tous les débris d'un monde. Conçoit-il que son âme a été formée, il y a des siècles, et qu'elle baigne dans un mystique passé, qu'elle fleurit à la surface du vieux marais gaulois à demi desséché? Qu'il le sache ou qu'il l'ignore, c'est un fait qui le commande. Son orgueil n'est si solide, son être ne se durcit au passage des Oblats, il ne les sent comme des étrangers sur la colline que parce qu'il les tient pour des Romains et que, lui, il y a des années, avant que saint Gérard y installât la Vierge, il était déjà là-haut avec Rosmertha.

De là-haut, les Oblats le regardent toujours. Ils ne peuvent pas deviner ses pensées et ils ne peuvent pas davantage détacher de lui leur regard. C'est, dans cette nuit de la montagne, le ver luisant qui brille sans laisser voir sa forme. Mais le père Aubry rompt le silence:

--Tant qu'il fait jour, la terre est aux vivants; le soir venu, elle appartient aux âmes défuntes. Léopold Baillard se promène la nuit, parce qu'il est un mort.

--C'est surtout un vieux fou, ce me semble, dit un des pères nouvellement installés. Vous l'avez fait mettre en prison, jadis. Entre nous, un asile d'aliénés lui aurait mieux convenu.

Et le plus jeune des religieux intervenant à son tour:

--Regardez donc, regardez donc! Ma parole, le bonhomme fait des révérences à la lune.

Et tous de rire, sauf le père Aubry. Offensé par la vulgarité du ton et par des railleries qui risquaient d'atteindre, par delà Léopold, la conception même du surnaturel, il repartit vivement:

--Ne parlez pas ainsi! Ce n'est pas nous qui pouvons ignorer à quoi s'occupe Léopold Baillard. Le malheureux s'occupe des choses dont le Bon Dieu s'est réservé le secret.

Dans cette nuit si calme, comme un son léger glisse à l'infini sur une eau sonore, ou plutôt comme une onde électrique s'en va émouvoir à travers l'espace un enregistreur, la pensée de Léopold était-elle donc allée mystérieusement frapper l'âme du père Aubry? Ce religieux était-il de ces organisations exceptionnelles qui possèdent des facultés divinatoires et qui peuvent vibrer de ce qui échappe aux sens grossiers des autres hommes? Non, c'était une nature de paysan, d'écorce assez rude, mais il avait une conscience de prêtre, et, à l'égard de Léopold, depuis des années, un remords affinait, aiguisait son sentiment. Il se reprochait d'avoir interprété d'une manière trop basse la faute des Baillard, de n'y avoir pas vu le péché contre l'Esprit-Saint. Il se demandait si à son arrivée sur la colline, tout jeune prêtre inexpérimenté, il s'était bien rendu compte de la qualité spirituelle des soucis qui tourmentaient les trois frères. Depuis son échec au lit de mort de François, des scrupules, des remords le rongeaient. Et d'un ton ferme, il coupa court à l'entretien en déclarant:

--Voilà vingt ans que j'ai vu Dieu abandonner Léopold Baillard à Satan, pour des causes qui nous sont inconnues, vingt ans que le malheureux va recueillant et ravivant sur cette colline ce qui subsiste des idoles et qui n'a pas été purifié par les prêtres du Christ. A cette minute, il tourne dans le cercle maudit; prions pour lui, prions Notre-Dame de Sion qu'Elle assure à son âme le secours surnaturel dont il a besoin.

Les trois prêtres se mirent en prière et firent une longue méditation devant ce paysage nocturne, dont la beauté était si grande qu'ils le regardèrent bientôt comme ils eussent écouté de la musique d'église.

C'était une nuit d'été calme et profonde, une de ces nuits où nos rêves s'enfoncent pour nous revenir plus chargés de mystère. Les rumeurs de la plaine et les couleurs du ciel entraient dans les âmes. Toutes les inspirations des cultes dont la colline avait été l'autel s'exprimaient en quelque sorte d'une manière visible, l'enveloppaient d'une atmosphère magique, encore accrue par le thème énigmatique exhalé de la fosse d'où venait de surgir le petit dieu inconnu. Cette nuit de Sion formait un vaste drame musical où, sur le fond d'un large motif de religion éternelle, se détachaient le chant catholique des Oblats et le thème en révolte de Léopold. Eux et lui étaient à coup sûr insuffisants pour recueillir tout ce qui s'exhalait de cette terre mystique, mais ils l'aspiraient, l'agitaient, y produisaient d'admirables ondulations de rêveries. Et dans les hauteurs de cette nuit, les anges qui planaient pouvaient entendre, mêlant les couleurs d'une ferveur divine à celles d'une véhémence diabolique, les prières des Oblats et de Léopold jaillir de cette vieille terre religieuse et y retomber en tristesses et en secours.

--Arche sainte, Porte du ciel, murmuraient les Oblats, Vierge dont le pied écrase l'antique Serpent, vous nous avez donné pour mission de servir votre gloire sur votre colline, prêtez-nous la force et les moyens de relever les pieux bâtiments écroulés; recevez-y nos frères en grand nombre, afin d'écraser sous leur masse la tête de l'éternel Ennemi.

Et Léopold, assis auprès de la fosse vide, sur l'amas de pierres et de sable que les ouvriers en avaient retiré, regardait les étoiles. Il portait sous sa poitrine une pensée aussi dure, aussi étincelante qu'aucune d'elles: l'espoir de la résurrection, l'attente du jour divin des réparations, le désir d'une large communion où seraient appelés toutes les forces indigènes, tous les souffles de la colline:

--Esprit-Saint, Paraclet, qu'attendez-vous de pis pour agir? Comment pouvez-vous supporter que des étrangers fassent la loi sur votre haut domaine, qu'ils osent excommunier une pensée de nos pères et confisquer le fruit de la colline?

Ainsi les deux prêtres priaient et s'absorbaient dans un magnifique duel religieux, comme si les vanités du siècle se fussent évanouies dans cette nuit. Léopold Baillard ne voyait dans toute la montagne que le père Aubry, pareil à un soldat en faction et qui se dessinait, au clair de lune, là-haut, sur la terrasse. Et l'Oblat, de son côté, ne regardait que le schismatique. Toutes les maisons étaient closes dans Saxon et dans Sion; pas une lumière a l'horizon, pas un passant sur les routes. Les deux serviteurs de la divinité étaient seuls, l'un devant l'autre, dans cette vaste solitude, et soutenus, remplis par un prodigieux sentiment tragique. L'Oblat sentait derrière lui toutes les forces de la hiérarchie échelonnées jusqu'à Rome, et Léopold se savait assisté par une immense armée des morts et par les cohortes célestes. Autour d'eux, les villages dormaient. Ils dormaient comme les moissonneurs autour de Booz qui songe, comme les compagnons de Jacob quand celui-ci lutte avec l'Ange. A tous instants, des éclairs, pareils aux signaux d'un grand phare invisible, parcouraient cette nuit brûlante, et chacun des deux prêtres, en se signant, appelait, attendait contre l'autre une intervention surnaturelle.

C'était aux premiers jours du mois de juillet 1870.

CHAPITRE XVII

L'ANNÉE NOIRE

Juillet 1870! Les derniers jours du mois de juillet, les petites villes de Lorraine les passèrent toutes tendues vers la voie du chemin de fer à regarder courir les trains qui, sans interruption, emportaient nos troupes à la frontière. Des zouaves, des soldats de toutes armes, des chevaux dont on voyait les têtes haletantes en haut des claires-voies des wagons. Quelle chaleur d'orage et quel enthousiasme! Les populations se pressaient dans les gares pour offrir à ces braves enfants du vin, de la bière, du café, du tabac. Trop de vin, trop de bière! Et l'on criait: «A Berlin!» Sébastopol, Solférino, Puébla sonnaient dans les mémoires, il n'y avait qu'à faire donner nos mitrailleuses, et puis à pousser droit devant soi, la baïonnette en avant. La gloire de la France et l'épopée impériale déjà resplendissaient d'un éclat nouveau. Les images d'Épinal répandaient, célébraient la fureur à l'emporte-tout de nos turcos, ces moricauds héroïques... Soudain, on apprend Forbach, Wissembourg, Reischoffen. Et voici qu'une fois de plus, l'immense flot germain se soulève, accourt sur la Gaule, frémissant d'une joie dévastatrice. Aux champs de bataille éternels de l'Alsace, le barrage gallo-romain vient de céder. «Sauve qui peut! Les Prussiens! les Prussiens!»

Sous une pluie diluvienne, c'est l'effroyable défilé de la retraite française. Nos malheureux soldats! Après quelques heures, ils se lèvent des prairies souillées où ils se sont laissés tomber pour la nuit, et quand on a vu leurs derniers fourgons disparaître au tournant du chemin, chacun n'a plus que le temps d'enfouir au jardin ou bien de descendre au fond du puits ses couverts d'argent, quelques napoléons, de vieilles armes de famille. Maintenant la petite ville impuissante attend les Prussiens.

Il n'a guère varié, le cérémonial de leur entrée dans nos petites villes lorraines en 1870. Le plus souvent, quatre uhlans précèdent la colonne; ils arrivent seuls à la hauteur des premières maisons. Autour d'eux, la foule accourt et s'amasse, d'autant plus nombreuse qu'ils ne sont que quatre. Brusquement ils choisissent un individu, qu'ils jugent sur sa mise un notable, et lui commandent de les conduire à la mairie. Ils l'encadrent, et s'avancent, la carabine sur la cuisse, en mesurant d'un dur regard que rien ne détourne la file des fenêtres. Ce coup de feu tout prêt calme déjà bien des curiosités. Les voici à la mairie: «Monsieur le Maire, il nous faut tant de pain, tant de viande, tant de voitures.» Et, Monsieur le Maire, il faut comprendre l'allemand.

Quelques heures après, c'est la ruée torrentielle. Du matin jusqu'à la nuit, le fleuve s'écoule, un défilé ininterrompu de Bavarois, Prussiens, Wurtembourgeois, hussards de la mort, hussards de Blücher, uhlans, cuirassiers, fantassins, cavaliers, canons, d'où se détachent soudain des patrouilles vers le boulanger, vers le boucher, vers la poste, vers le percepteur, vers la recette municipale. Ils saisissent l'argent des caisses publiques; ils font charger toute la viande, tout le pain, tous les légumes sur des voitures qu'ils réquisitionnent... Le monde assez nombreux qu'il y avait d'abord pour les voir passer a disparu. Peu à peu, chacun est rentré chez soi, et maintenant plus personne, la rue est tout aux Prussiens. Leur flot sans trêve, cet immense silence, cet ordre puissant, cette force rythmée inspirent de sinistres pensées. Des fifres précèdent les longues files sombres de l'infanterie, où les pointes des baïonnettes étincellent. Les longues et lourdes pièces noires de l'artillerie aux caissons bleu-de-ciel roulent sur le pavé avec un bruit tragique. Nul cri, nul désordre dans ces troupes en marche; elle respirent l'abondance, et la petite ville, derrière ses persiennes, songe, le coeur serré, aux Français du corps de Failly ou de Mac-Mahon, qui ont passé l'avant-veille, toutes les armes mêlées, troupeau épuisé, démuni de tout, au point que les quincailliers ont vendu aux officiers ce qui restait dans leurs tiroirs de vieux pistolets et les éperons qu'on ne demandait plus depuis la création des chemins de fer. Le flot coule toujours; les maisons semblent mortes; l'angoisse de la petite ville ressemble à de la paralysie. Les vieux sont encore nombreux qui ont vu l'occupation de 1815 à 1818, et ils font savoir que cela pourrait bien recommencer comme au temps des Cosaques et qu'il ne faut sortir de chez soi sous aucun prétexte.

Au soir seulement, quand les Prussiens ont passé, sont déjà loin et, rapides, poursuivent les Français sur Châlons et Sedan, la petite ville se reprend, réapparaît dans ses rues, pour constater que le drapeau de sa mairie, ses chevaux d'attelage et toutes ses provisions ont disparu.

Mais bientôt, c'est un deuxième flot qui arrive, le flot des troupes rendues libres par la prise de Strasbourg. La nuit est tombée; la famille est réunie autour de la table; on vient d'achever le souper, et l'on cause. De quoi? de la guerre, des chances qui demeurent de vaincre. Voici l'heure du coucher; une des filles de la maison ou bien la servante a passé dans la pièce voisine pour clore les volets. Tout d'un coup, elle revient et d'une voix étouffée: «Les Prussiens!» On cache les lumières, on se met sans bruit aux fenêtres. Une longue colonne monte la rue, tellement silencieuse qu'elle semble glisser. A droite, à gauche, les portes des maisons s'ouvrent, et des groupes se détachent pour y entrer d'un bloc. C'est d'un effet saisissant, ce long serpent dont la tête s'avance et qui se coupe, disparaît par fractions dans les granges et les portes cochères, aussitôt refermées, sans que la marche de l'ensemble soit arrêtée un moment... Mais on frappe en bas violemment, avec un pommeau de sabre. Le chef de famille dit aux femmes de s'enfermer dans une même chambre, et lui il descend. C'est l'envahissement de toute la maison, le vacarme le plus brutal, puis le silence des soldats exténués...

Ces nouveaux venus sont plus redoutables que les premiers. Quelques semaines de campagnes les ont ensauvagés. Au quitter de Strasbourg en flamme, dans la traversée des Vosges, ils ont subi les attaques nombreuses des francs-tireurs et des mobiles, qu'ils appellent des paysans armés. Ils n'en cachent pas leur peur maladive. Ce sont des demi-brutes déchaînées, qui ont fait l'apprentissage du sang et de l'incendie. Que les autorités municipales prennent garde! Elles restent seules, puisque tous les fonctionnaires et jusqu'aux gendarmes sont partis. Ah! c'est fini, l'agrément d'être monsieur le Maire, et le bien-être d'avoir de la fortune, de la considération! Maintenant les notables sont tenus pour otages. Si l'on touche au moindre cheveu d'un soldat prussien et s'il plaît à quelque patriote de devenir un héros, c'est M. le notaire, c'est M. le docteur, c'est M. le gros propriétaire qui seront collés au mur.

Nul homme n'est aussi peu étonné que Léopold Baillard. C'est bon à Napoléon III, sur le trottoir où il est descendu avec angoisse pour avoir plutôt des nouvelles, sur le trottoir devant la petite sous-préfecture de Sedan, de murmurer: «Quelle suite de fatalités inexplicables!» Pour Léopold, rien de plus clair, rien de plus attendu. Ces fatalités inexplicables accomplissent la terrible prophétie, dont voilà dix ans qu'il guette avec frénésie les signes avant-coureurs dans le ciel de Lorraine.

Pendant des semaines, le petit village de Saxon, à l'écart des grandes routes qui mènent vers Paris et sur lesquelles se hâtaient les troupes prussiennes, subit la guerre sous la forme la plus primitive, sous la forme de la razzia, entendez qu'il fut dépouillé de ses grains, fourrages, bétail, chevaux, bref réquisitionné sans merci. On n'y connut que de ouï-dire les grandes catastrophes de la France. Mais un soir enfin, Léopold obtint sa récompense: un soir, il vit de ses yeux le désastre vengeur, et sous les couleurs de feu que son imagination avait toujours annoncées.

Dans la nuit du 1er au 2 octobre, à quatre heures du matin, six hommes de la landwehr, logés dans différentes maisons de Vézelise pour assurer le service des approvisionnements, avaient été surpris et enlevés par une bande de francs-tireurs qui, dans la même nuit, tuèrent deux autres Prussiens à Flavigny. Dès le lendemain, par représailles, les Prussiens incendiaient les maisons où la surprise avait eu lieu...

Hélas! hélas! La ville qui méconnut les saints, la ville qui enchaîna la Sagesse est purgée par le feu! Que celui qui n'a point fléchi le genou devant Baal fuie du milieu de Babylone! Depuis la terrasse de Sion, Léopold, ce soir, regarde les longues flammes jaillir du fond où se cache Vézelise. Il les regarde avec un sentiment d'horreur sacrée et la brutale certitude d'avoir été le confident de Dieu. Il n'en a jamais douté, certes, mais à cette minute, il en tient sous ses yeux toute la tragédie, et sur le haut plateau il se glorifie et remercie le Seigneur.

Et derrière lui, un effroyable enthousiasme soulève ses deux compagnes, Marie-Anne Sellier et même la douce soeur Euphrasie. Les désastres de tous temps ont excité les vieilles femmes. A cette minute, ces deux-ci ne répondent pas au rêve de paix et de recueillement que leur proposait Vintras dans ses instructions catastrophiques; elles ne se préparent pas à s'élancer entre les hommes comme des anges de miséricorde! Tout ce qu'elles ont souffert depuis vingt ans semble trouver une issue, jaillit et réclame vengeance.

Par quel surprenant réveil, du fond de sa jeunesse, Marie-Anne Sellier retrouva-t-elle les vieux couplets, qu'ici-même, un soir de Noël, aux derniers temps de leur vie heureuse avait chantés soeur Thérèse? C'est la joie de la vengeance, c'est l'odeur de la guerre, c'est la secousse quasi physique de l'incendie qui concourent à ranimer chez la paysanne cassée ces images des reîtres de jadis:

Basselles et pâtureaux, . . . . . . . . . . . . Vite, au plus tôt, courez parmi les champs, Pour ramasser nos troupeaux tout d'un temps, Pour les faire retourner Pendant que je ferai la sentinelle, Car je suis pris S'ils nous trouvent ici.

Ce dernier vers du refrain, qui dans le patois est bien autrement saisissant de peur et de narquoiserie mêlées:

Ca je serin pris Si nous traurin toussi.

les deux sorcières les grommelaient, soulevées par une telle excitation qu'elles ne pouvaient pas tenir en place et qu'elles faisaient une danse autour de Léopold. Et lui, pressé par son imagination et par la terrible réalité, assuré que cet incendie dardait ses flammes contre les oblats profanateurs, il parcourait sans cesse du regard le ciel immense, espérant y voir les anges de la désolation se frayer une route lumineuse à travers les ténèbres de la nuit.

Personne jamais n'enregistra les coups et les redoublements d'une catastrophe avec l'ivresse qu'éprouvèrent les Vintrasiens de la colline. A chaque coup des canons de Toul ou de Langres, dont le bruit sourd ébranlait toute la Lorraine, le petit peuple des Baillard entonnait un furieux _Gloria in excelsis_, à se faire massacrer par les villages, s'ils l'avaient entendu. Léopold retrouva une seconde jeunesse. C'était comme s'il avait soulevé la pierre d'un caveau pour revenir à la lumière.

Chose étrange d'ailleurs et difficilement croyable, il y eut à ce moment, sous le drap de deuil, à ras de terre, un frémissement de liberté. Quelque chose s'était desserré. Sous cette dure discipline étrangère s'épanouissait une certaine licence, tout humble, toute plébéienne, un affranchissement des simples et des enfants. La disparition des agents de l'État donnait aux contribuables une béatitude inconnue. Le vin et tous les produits imposés circulaient sans droits; le sucre et le café qu'on faisait venir de la Suisse se vendaient pour rien; on voyait les paysans apporter leurs tonnelets d'eau-de-vie et les débiter sur la place. Pour tous les enfants commençait une inoubliable période de vagabondage, de rêveries, de terreurs et de hardiesses. Tandis que les bonnes soeurs réunissaient les tout petits pour faire des montagnes de charpie, les moyens et les plus grands passaient leurs journées entières à polissonner au milieu des soldats, à dérober des poignées de riz ou de chlore aux sacs éventrés, à lancer des pierres dans le ventre des vaches abandonnées par les régiments et qui pourrissaient au fossé des routes. Dans ce désordre universel, Léopold se multipliait autour de la colline. Il allait répétant partout que Vintras et que lui-même, depuis vingt ans, annonçaient tous ces malheurs, et personne n'avait rien à lui opposer. Du coup, il reconquérait son prestige. Dans ce village où ne restaient que les enfants et les vieilles gens, il était devenu un personnage formidable qui inspirait un mélange de vénération et d'effroi. Chez Marie-Anne Sellier, devant la fenêtre ouverte sur le ciel profond, au milieu d'un petit cercle formé quasi de toutes les gens de la colline, il annonçait, à la terreur générale, qu'on n'avait encore rien vu et que maintenant on allait voir dans la nue le visage de Dieu.

--Aujourd'hui, prêchait-il, c'est le jour de la hache et du canon! Après ce jour, la nuit qui viendra sera la nuit de feu! Et le jour qui suivra cette nuit sera le jour de l'empoisonnement des fontaines! Et la nuit qui naîtra après ce jour sera la nuit des mains liées et le supplice des rois! Puis viendra l'inexorable pillage! Puis les drapeaux noirs! Puis les cent parlements et le travail des tombeaux! Puis la croix de grâce, le dictame, l'eau de salut, les éliaques! Puis la fête des Eucharistiques! Puis les fanfares célestes. Puis les parfums qui viennent du Midi! Les quatre arcs-en-ciel! Les chants d'en haut! L'étendard des anges! Le nouveau temple!

Et si on lui demandait:

--Mais quand donc arriveront ces grands événements?

Il répondait:

--Quand le dernier Prussien sera sorti de France.

Tout le petit village soupirait après ce moment, qu'il fallut attendre trois longues années.