La colline inspirée

Part 16

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Ce n'était pas la première fois que l'Oblat assistait à l'agonie d'un Enfant du Carmel. Jamais il n'éprouvait de résistance et tout se passait comme si le moribond avait été un paroissien ordinaire. Mais un prêtre hérétique et qu'il faut ramener dans la communion de l'Église! L'Oblat ne méconnaît pas la difficulté; seulement il compte sur la Providence pour l'assister, cette fois encore, comme elle n'a jamais cessé de le faire depuis son arrivée sur la colline. Grâce au ciel, toutes les positions des Baillard n'ont-elles pas été successivement emportées? Le couvent vient de leur être repris sans espoir de retour; ils sont bannis de leur forteresse d'Étreval; Quirin a fait défection. L'extrémité où se trouve François, c'est une nouvelle étape dans la voie que la Providence a marquée au Père Aubry, et qui est d'installer son ordre dans l'ancienne demeure des Tiercelins. C'est pour la gloire de Dieu et pour la grandeur de l'Institut des Oblats de Marie qu'il demande de surmonter l'endurcissement de François. Il se rappelle, comme un heureux présage la faveur qu'il a reçue du ciel, le jour déjà lointain de son arrivée, quand il a recueilli dans ses bras un mendiant moribond. Il va assainir, purifier l'âme d'un mourant, quoi de plus simple! C'est jeter du chlore dans une maison où vient de s'achever une maladie infectieuse. Ainsi raisonne le Père Aubry; il descend la colline avec une haute conscience de son devoir, mais sans inquiétude sur le résultat final; il se fie dans la valeur de ses arguments et dans les sentiments qui naissent naturellement à l'approche de la mort.

Marie-Anne Sellier lui ouvrit.

--Il va mourir, dit-elle. Monsieur le Supérieur est absent depuis trois jours; nous ne savons où le prévenir.

Soeur Euphrasie, entendant des voix, arriva dans le couloir. Elle pleurait et elle dit:

--Depuis ce matin il étouffe. Ce sont toutes ces histoires avec Monseigneur qui lui ont brisé le coeur.

Toutes deux menèrent l'Oblat dans une pièce au premier étage.

Le bon François, enveloppé de couvertures, gisait dans un fauteuil, la barbe très longue et la face toute violette.

Le prêtre s'approcha et lui prit la main:

--Cher Monsieur François, c'est moi, votre curé, votre ami.

Puis, voyant que le temps pressait, il lui demanda s'il ne voulait pas recevoir les derniers sacrements.

François indiqua par signe qu'il le voulait bien.

Alors l'Oblat lui dit avec une sorte de jovialité, en désignant au mur les théphilins et les croix de grâce:

--Eh bien! Monsieur Baillard, nous nous entendons, n'est-ce pas, pour renoncer à tous ces prestiges qui vous ont abusé?

François fit un effort pour parler et visiblement pour défendre Vintras. Mais l'Oblat l'interrompit et lui représenta qu'il n'y avait que deux moyens de recevoir une mission divine: le premier par la voie hiérarchique, qui vient des apôtres, et le second par un appel spécial de Dieu, prouvé par des miracles irrécusables, et il finit son discours en disant:

--Les prodiges de Tilly avaient-ils les conditions de véracité divine exigées par la théologie?

--Ils en étaient redondants! s'exclama péniblement le moribond.

L'Oblat fut interloqué. En vain reprit-il ses arguments un par un: il ne trouvait pas l'entrée du coeur de François, non plus que du coeur des deux vieilles femmes, qui se tenaient debout de chaque côté du fauteuil. Il sentit qu'il faisait fausse route, battait les buissons, laissait s'écouler des minutes irréparables; il s'irrita, éleva trop la voix. Et comme Euphrasie se penchait, François lui dit avec son dernier sourire, où l'on crut voir un indicible mépris.

--C'est Gros-Jean... qui veut... en remontrer à son curé.

Puis il entra en agonie.

L'Oblat regagna sa cure plein de tristesse et se reprochant d'avoir été le mauvais champion de Dieu. Par légèreté, par imprudente confiance en soi-même, il avait oublié le charme puissant qu'il a plu au Créateur de laisser à Satan, et il n'avait pas su faire éclater aux yeux du pauvre abusé la force de la vérité. Toute la nuit, bourdonna à ses oreilles la plainte de cette âme qu'il n'avait pas su atteindre, qu'il avait laissée s'enfuir, opiniâtre et non réconciliée...

Les portes de l'église se fermèrent devant le cercueil du schismatique. Cette rigueur, conforme au droit canonique, fit un immense effet dans toute la population. Le jour de l'enterrement, soeur Euphrasie, navrée, humiliée à la pensée que l'homme qu'elle vénérait s'en irait au cimetière sans être accompagné de personne, alla trouver une vieille femme pauvre et lui offrit vingt francs pour suivre le convoi.

--Mes fils, ma famille ne me le pardonneraient pas, répondit celle-ci à la soeur. Gardez vos vingt francs.

Les Enfants de l'OEuvre se tapirent au fond de leurs maisons. Soeur Euphrasie, Léopold et Marie-Anne Sellier, tous les trois seuls, accompagnèrent et portèrent le corps au petit cimetière de Sion. Le maire, toutefois, marchait devant le cercueil. «Était-il donc à quelque degré son adepte?» ai-je demandé à l'un des survivants de cette lointaine époque. «A quoi pensez-vous? Non, certes! m'a-t-il répondu; mais c'était comme représentant de l'autorité et pour qu'un homme baptisé, un ancien curé, ne fût pas enterré comme un chien.»

On planta une haie entre la tombe de François et les autres tombes pour témoigner que, même dans la mort, le prêtre schismatique demeurait séparé des fidèles.

CHAPITRE XVI

LES SYMPHONIES SUR LA PRAIRIE

Ni l'abandon de Quirin, ni la mort de François n'abattent Léopold. Bien au contraire. Tous les liens qui retenaient encore son imagination semblent brisés: il se livre à son coeur. François était son moyen de communiquer avec les vivants. Il ne les connaîtra plus. Il en sera dédommagé. Milton ayant perdu les yeux voit se dérouler dans sa conscience le monde des formes éternelles; Beethoven devenu sourd n'est plus importuné par le bruit de la vie, ne prête plus l'oreille qu'aux harmonies intérieures. Léopold a toujours voulu créer, éterniser son âme. Par la pierre, d'abord: il bâtissait des murs, murs d'églises et de couvents. Le jour où, faute d'argent, il dut cesser d'assembler des pierres, il ne renonça pas à construire: il assembla et tailla des pierres vivantes. Et maintenant que le cénacle de ses fidèles s'est délité sous l'action du temps, de la misère et de la mort, maintenant qu'il est seul, démuni de tout et de tous, il construit encore: il bâtit avec ses rêves. C'est l'homme aux trois recommencements, qui se parachève, s'éprouve, et, de deux formes imparfaites, se dégage pour surgir rare et bizarre et monter dans les cieux. Il a rompu violemment le câble qui le rattachait à la terre ferme; il a levé les ancres; il va à travers les nues, à la merci des quatre vents.

La nécessité matérielle l'oblige à reprendre la suite des affaires de François, pour les assurances, et de Quirin, pour la maison Galet, vins et vinaigres, à Dijon. Toute la semaine, il court les villages; du lundi au samedi soir, il est un commis voyageur qui fait des assurances et qui vend du vin. Ces fastidieuses besognes ne le dénaturent pas. Excédé, abaissé, il se tourne avec d'autant plus de force vers les solitudes du ciel; il y guette les signes qui vont annoncer l'intervention vengeresse de Dieu; et la pensée de sa colline le remplit, comme la pensée du tabernacle remplissait l'âme de David au désert. C'est le cerf qui soupire après l'eau des fontaines.

Le dimanche était le jour béni où, sur la côte de Sion, il rechargeait d'espérance son âme. Dans la plaine, toute la semaine, le monde lui a paru couvert de ténèbres, mais depuis les hauteurs de Sion-Vaudémont, le septième jour, la vie va lui apparaître resplendissante de lumière. Dès la première heure, en présence de Marie-Anne Sellier, de soeur Euphrasie, de Madame Mayeur et de quelques autres, il célèbre la messe selon Vintras. Il prie pour ses anciennes paroisses, pour les religieuses de Flavigny et de Mattaincourt, pour les frères et soeurs de Saxon, pour tous ceux dont il a reçu jadis dans ses quêtes les offrandes. Ces ombres fidèles l'entourent, comme les souvenirs des jours heureux se pressent pour le consoler, autour d'un vieillard. A ces âmes clientes, il promet la meilleure part des prospérités qu'il attend, et sitôt l'office achevé, il les entraîne. Il s'achemine avec leur troupe invisible vers le sommet de la sainte montagne. Non pas vers son cher couvent, vers son église de jadis! Depuis la reprise des ruines par l'Évêque, la belle terrasse de Sion ne dit plus rien au coeur de Léopold. En toute saison, par tous les temps, il gravit l'un des sentiers qui mènent aux parties les plus désertes du haut lieu. Il échappe à l'empire du raisonnement. Les fêtes sans frein de l'imagination commencent.

Sitôt que Léopold arrive sur les chaumes, c'est comme si de toutes parts se levait une assemblée de choristes. Le vent perpétuel, la plaine immense, les nuages mobiles éveillent la grande voix de ses idées fixes. S'il baisse les yeux, il déplore son domaine perdu; s'il les lève, il attend le signe divin. En sorte que c'est un continuel vertige, sur ce double gouffre de la terre et du ciel, de ses regrets et de ses espérances. Et si, par aventure, les éléments le laissaient insensible et dans un état d'atonie, il avait pour s'émouvoir un moyen en quelque sorte mécanique. Chacune des phrases de l'Écriture où se trouvent les promesses que Jehovah adresse à Sion exerçait sur lui une puissance magique. La sonorité seule de cette syllabe de Sion suffisait à soulever son âme. Il se répétait indéfiniment la monotone et puissante poésie des psaumes, jusqu'à ce qu'il fût parvenu à un certain degré de chaleur et que son coeur se mît en mouvement.

Vieux coeur sacerdotal, rose de Jéricho! Cette musique orientale, en même temps qu'elle le ranime, le jette à la divagation. Il semble que le malheur ait été pour lui cette coupe magique pleine de vertus, de chants et de prières, ce breuvage enchanté qui confère la possession des mélodies. Un vieux dessin représente le pape saint Grégoire écrivant ses neumes tandis que la colombe du Saint-Esprit lui introduit son bec dans l'oreille. Léopold reçoit son inspiration d'un oiseau fou. Le paysage tient au vieux prophète de longs discours universels. Léopold est le lieu d'une multitude de rêveries intenses, de la plus haute spiritualité, mais perdues, abîmées sous une avalanche de choses informes, obscures, enchevêtrées. C'est tantôt une poésie égale, pleine et pressée comme le débit d'un fleuve, tantôt une suite d'envolées, d'élans triomphants au-dessus de la plaine, de longues fusées perdues. Rien qui puisse se transmettre comme une notion terrestre ou céleste, rien de concevable et d'intelligible, mais lui, il s'y retrouve; il a ses points cardinaux, les points autour desquels indéfiniment tournoie sa pensée: le repaire des renards (entendez le couvent où gîtent les oblats), les faux amis (entendez l'universel abandon dans la mauvaise fortune), le fond de Saxon et toutes les humiliations accumulées là depuis vingt ans; trois, quatre idées, toujours les mêmes, trois, quatre thèmes qu'il médite et qu'il nourrit des couleurs du ciel et de la plaine, mêlées avec tous ses chagrins.

Ces émotions, ces grandes symphonies d'un vaincu, s'il avait su les recueillir et leur donner l'expression musicale (qui, mieux qu'aucune autre, leur eût, semble-t-il, convenu), le vieillard aurait pu, comme faisait Beethoven en tête de ses partitions, mentionner les scènes réelles et les jours de sa vie d'où elles étaient sorties; il aurait pu, comme le grand Allemand inscrivait «Souvenir de la vie champêtre», inscrire sur telle et telle rêverie «Village des ingrats vu par un jour de novembre» ou bien «Visite de l'exilé aux domaines dont il est dépouillé». Léopold avait des dimanches pareils à Thérèse, d'autres pareils à son frère François, à Vintras, et des petits jours de mars qui rappelaient l'aigre Quirin. Les sentiments mystérieux qui s'éveillaient dans cette âme extravagante s'en allaient se mêler aux buées de la terre, des arbres, des villages lointains, des cieux chargés de neige. Oui, l'on imagine que, d'une telle matière morale et physique, Beethoven eût créé des symphonies, Delacroix des tableaux sublimes, et Hugo les poèmes bruissants de sa vieillesse. Mais il s'agit bien de cela pour Léopold! Il fait sur son plateau, le dimanche, une véritable veillée d'armes. Demain vont éclater les grands événements annoncés par Vintras; demain, c'est l'_Année Noire_. Déjà les temps s'assombrissent. Des crevasses s'ouvrent dans le soleil. L'Organe les a vues. Et dans ses grandes solitudes dominicales, Léopold ne s'égare pas en libre poésie: méthodiquement il dénombre dans les nues ses légions de secours, chaque semaine augmentées, qui s'assemblent...

Au milieu du plateau, à l'orée du bois de Plaimont, et non loin de la croix érigée par Marguerite de Gonzague, on trouve une lande où les bergers disposent sur l'herbe rare, pour leurs jeux, des pierres dont les amoncellements rappellent les cromlechs de Bretagne. Sur un bois de pins familiers aux oiseaux de nuit, des pins d'un noir presque bleu, le vent gémit, et à l'écart, dans un isolement qu'on dirait volontaire, un vieux poirier se dresse, âgé peut-être de trois cents ans, et que j'ai lieu de prendre pour un «arbre penderet». Ils commencent à se faire très rares, ces arbres, choisis pour servir de gibet parmi les poiriers sauvages les plus robustes et les plus hauts placés de la seigneurie, et qui formaient autrefois un des éléments officiels du paysage lorrain. (Callot les a souvent représentés avec leurs fruits.) Les services du vieux poirier de la colline sont oubliés des nouvelles générations, mais des corbeaux, non. Ils viennent toujours en grand nombre se poser et croasser sur ses branches. Par un temps bas, sur cette lande, il y a du mystère. Léopold s'y complaisait; il y retrouvait ces grands pressentiments d'un nouvel ordre du monde qu'il avait eus à Tilly, quand il parcourait avec son maître Vintras le plateau qui domine la riante vallée de la Seulles, un plateau où des petits bois encadrent des labours, un lieu agréable et bucolique et, bien que peu éloigné du village, d'une solitude intense. Impossible de rêver un endroit plus éloigné du grand aspect austère de Sion, et pourtant les deux paysages adressaient les mêmes discours au sombre promeneur. Là-bas et ici, le Dieu de miséricorde et de vengeance était de la même façon sensible à son coeur.

C'est auprès du vieux poirier penderet et de la sombre pinède que Léopold, dans ses magnifiques concerts du dimanche sur la montagne, trouve le chant liquide, la cantilène la plus suave et la plus immatérielle. C'est ici qu'une mélodie s'élève de la masse symphonique. Le pontife franchit les degrés sur l'échelle invisible, et de motif en motif s'élève au monde des esprits. Nous ne rencontrons plus de fées au bord des fontaines, ni de fantômes sur les cimetières; pourtant ces esprits flottent toujours sur leurs domaines, et nous les verrions encore si notre âme avait reçu l'éducation appropriée. Pour Léopold Baillard, au centre du mystérieux univers, la colline est peuplée d'êtres surnaturels. Il les appelle les anges. Il perçoit leurs présences invisibles à la traversée du bois de Plaimont, ou s'il respire la fraîcheur des trois sources. Et quand du fond de son âme s'élèvent des rêveries non influencées par sa raison, il ne doute pas que ce ne soient les voix des messagers aériens, avant-coureurs de l'armée réunie pour la délivrance prochaine. Voilà ses vengeurs qui s'assemblent. Le visionnaire assiste à la mobilisation de ses alliés célestes. Il contemple les phalanges divines, il assiste au conseil des chefs, il glorifie les ordres de Dieu.

Et le soir, après ces grandes randonnées, Léopold, de retour chez lui et attablé devant une table pauvrement servie, raconte son après-midi, passée au milieu des cohortes angéliques, avec des détails tout plats et un accent patois, comme il ferait le récit d'une revue sur le plateau de Malzéville. Quel étrange, quel déconcertant spectacle, ce prophète qui mange une soupe et une salade, en racontant tout à son aise à deux vieilles femmes de campagne les extrêmes folies de l'imagination humaine!

Léopold a trouvé le bonheur, son bonheur. Ce n'est plus de construire des châteaux, c'est de délivrer le chant qui sommeille dans son coeur. Jadis, il voulait l'exprimer, cette musique profonde, en bâtiments, en cérémonies, en fondations, et maintenant il en jouit mieux que s'il l'eût réalisée dans une forme sensible. A cette heure, il s'enivre de ce qui faisait dans son âme le support mystérieux et puissant des oeuvres qu'il rêvait de créer. Marie-Anne dessert la table, lave la pauvre vaisselle, mais ne cesse pas un moment de prêter l'oreille aux propos de son maître, et entre ces deux êtres, des intuitions et des visions d'un caractère si tendu et si solennel deviennent un paisible bavardage, un peu commun, qui dure jusqu'à ce que la vieille femme se couche.

Alors le pontife prend le recueil des lettres qu'il amasse précieusement de Vintras, et fort tard dans la nuit, sous la lumière d'une pauvre lampe, la seule allumée à cette heure dans Saxon, il médite leur sens caché et suppute le moment où tous les corps de l'armée céleste entreront en campagne.

Le lendemain, le cycle de la vie terre à terre recommençait. Léopold retournait se charger de désirs mystiques dans la médiocrité de ses occupations professionnelles. Il reprenait ses courses pour le vin de Narbonne et pour les assurances. En sorte qu'il en était de cette vie, où les dimanches étaient ainsi espacés au milieu des soins les plus prosaïques, comme de ces vieilles épopées où, dans l'entre-deux des beautés, le poète s'endort.

Quand ils faisaient leurs quêtes à travers l'Europe, les frères Baillard aimaient visiter les champs de batailles napoléoniens. Aujourd'hui Léopold, en vendant du vin, en plaçant des assurances, éprouve toujours le même besoin de s'émouvoir, mais plus spiritualisé; il aime visiter les églises, les vieilles forêts, les vallées solitaires, les sources... Il allait à pied le plus souvent. Pour se reposer, il n'entrait guère à l'auberge. Certes, il aurait donné du sérieux, voire quelque noblesse à la table du cabaret par ses grands _benedicite_, et les paysans si graves, si polis, ne l'auraient pas distrait, mais il préférait s'asseoir sur les bancs de l'église ou, mieux encore, dans la belle saison, sous les vieux arbres qui poussent près des tombes. Il s'accordait tout naturellement avec les morts, puisque comme eux il se trouvait mis hors de la vie. Il partageait leurs grandes espérances et répétait avec les inscriptions funéraires: «Mon corps repose en attendant la Résurrection.»

Étranger aux soucis et aux joies de la famille, exclu des soins de la vie publique, privé d'amitié particulière, dédaigneux d'aucune distraction vulgaire, il ne voyait et n'entendait, au cours de ses monotones tournées, que ce qu'il y a d'éternel et quasi d'essentiel en Lorraine. Il s'accordait avec tout ce qui est silence et solitude; il ramassait et ranimait tout ce qui lui faisait sentir le mystère et la divinité. Léopold vivait comme un moine: Saxon était sa cellule, toute la Lorraine son promenoir.

Chaque jour, la cloison qui séparait ses dimanches et ses jours de travail cédait sous la poussée de ses forces intérieures; il réalisait l'unité de sa vie, il pénétrait tout de religion. Rejeté par les prêtres, il prenait pour sa part ce qu'ils laissent, tout ce qui flotte de vie religieuse et sur quoi l'Église n'a pas mis la main. Avec un amour désespéré, ce maudit, toujours marqué pour le service divin, ramassait les épis dédaignés.

Léopold aimait prier auprès des sources. Ces eaux rapides, confiantes, indifférentes à leur souillure prochaine, cette vie de l'eau dans la plus complète liberté le justifiait de s'être libéré de tout bien dogmatique. C'est un miroir des cieux. Qu'en va-t-il devenir? Elles jaillissent et d'un bond réalisent toute leur perfection. A deux pas, elles se perdent. Il songeait à Thérèse, il songeait à ces vies trop parfaites qui se corrompent sitôt qu'elles sont sorties de l'ombre. De ces eaux courantes mêlées à ses pensées hérésiarques et à ses souvenirs, Léopold faisait spontanément des prières. Peu à peu, il se donna mission de bénir et d'absoudre les réprouvés qui reposaient dans les champs mortuaires des lieux sur son passage. Il rejoignit au fond des ténèbres les ombres de ceux qui naquirent trop tôt pour connaître Vintras et recevoir sa consolation. Souvent, il lui arrivait de chercher les vestiges des maladreries et de rêver indéfiniment sur les villages où furent allumés le plus de bûchers. Son coeur s'épanouissait dans cette compagnie imaginaire des lépreux et des sorciers. C'était une armée invisible qu'il levait. Il recrutait à travers les siècles la troupe immense de ceux qui veulent être vengés.

Parfois, au soir de ses longues journées exaltées, l'étrange commis voyageur de la maison Galet à Dijon voyait les tertres funéraires les plus abandonnés, ceux que ne décore aucun marbre, mais seulement un gazon inculte, voler en poussière, et ce nuage emporté par la tempête découvrait à l'infini une plaine de fontaines jaillissantes, sorte de réponse à son ardente nostalgie et de promesse solennelle d'un prochain apaisement.

Qu'importe à Léopold qu'à cette date les Oblats se multiplient sur la montagne et qu'ils entreprennent d'y rebâtir le couvent! Ils n'occupent de cette terre religieuse que la largeur de leurs semelles, et sous leurs pieds comme sur leurs têtes, c'est une immense protestation. Les imprudents étrangers! ils viennent offenser le fils de la colline, qu'entourent les plus puissantes amitiés souterraines et célestes! Le vieillard, au coeur de qui se multiplient les gages de victoire, ne tourne même pas vers eux son regard. Que leurs architectes et leurs maçons s'empressent à profaner les murs des Enfants du Carmel, l'injustice ne prévaudra pas. Les murs et le sol même le clament; la montagne de Sion s'entr'ouvre et délègue un mystérieux messager.

Des ouvriers, qui tiraient de la pierre pour les constructions des Oblats, découvrirent dans un champ du plateau, à quelques pas du chemin que les processions et les théories ont suivi de toute éternité, des monnaies, des plats en bronze, des fibules, des agrafes, des épingles d'os et d'ivoire et puis une petite statuette de bronze qui souleva dans tout le pays une grande curiosité et un peu de scandale. C'était un hermaphrodite. On monta des villages pour le voir. Léopold y vint comme les autres. Marie-Anne Sellier et soeur Euphrasie l'accompagnaient. Les ouvriers avaient installé l'idole sous l'abri où ils mettaient leurs outils. Elle se tenait debout; sa tête était d'une femme, au profil charmant, avec de longs cheveux retenus en chignon par une bandelette; sa poitrine d'un jeune homme: elle cambrait son petit corps et tendait les bras avec langueur.

Léopold n'était pas archéologue; il restait devant le petit Dieu sans pensées claires, mais il le respectait. Il voyait là un puissant repos exprimé d'une manière qui, pour ce vieillard grave, gardait un caractère sacré. Il regardait sans songer à s'étonner et encore bien moins à railler, en homme du sanctuaire et en paysan, pour qui tout ce qui sort de sa terre devient un trésor. Autour de lui, on faisait des plaisanteries grossières. Voilà leur ancien dieu, et nul d'eux ne lui fait accueil. En reparaissant à la lumière, le dieu, qu'un fidèle jadis enterra, ne rencontre de sympathie que dans le coeur de Léopold. C'est qu'il retrouve dans ce grand vieillard quelqu'un de sa race. Ce dieu immobile, chez qui les deux types de l'humanité sont réunis, qui sommeille dans sa perfection, ne convient-il pas à celui qui a toujours vécu de sa propre substance, qui maintenant vieillit dans deux ou trois cavernes, je veux dire deux ou trois pensées immémoriales, et chez qui rien du dehors ne vient plus éveiller le désir?