La colline inspirée

Part 15

Chapter 153,724 wordsPublic domain

--Les catastrophes prochaines se partageront en deux phases: dans la première, il n'y aura que le conflit de l'Homme contre l'Homme: ce sera la grande guerre, l'_Année Noire_; Sion verra les massacres et les incendies. Alors les Enfants du Carmel prieront sans agir; ils devront s'abriter dans leurs demeures sous la protection des armes de défense, croix de grâce chrématisées, théphilins, hosties personnelles, dictames, eaux de salut et légendes bénies pour clore les issues de leurs demeures. Mais dans la seconde phase, les Enfants de Dieu, qu'ils soient de la terre, des mondes ou des cieux, auront une action extérieure de secours, de consolation, de protection, aussi active et étendue que les malheurs dont ils seront témoins...

Et il tenait à préciser.

--La première phase sera annoncée par des flammes apparues dans le ciel; la seconde, par Michaël, qui surgira au zénith et lancera le mot d'ordre: _Quis est Deus?_ A cet appel, nous tous, Enfants de la Miséricorde, nous nous précipiterons au milieu de la lutte comme anges consolateurs. Notre rôle sera sublime. Nous servirons d'intercesseurs entre la Divinité irritée et l'Humanité corrompue, puis nous bâtirons dans les ruines du plateau le Temple de la Réconciliation: _Satiabor cum apparuerit gloria tua_; je serai rassasié quand la beauté apparaîtra.

Pendant des années, Léopold parcourut infatigablement tout le pays. Les villages le revirent avec stupeur. Vêtu tout de noir avec un léger filet blanc autour du col, à la manière des clergymen, l'étrange homme passait, droit et rapide, un peu voûté, la tête inclinée à gauche, sans arrêter sur personne son regard fulgurant. Il allait, annonçant l'_Année Noire_ et distribuant sur son passage les noms d'ange, les croix de grâce et les théphilins. Ses adeptes, peu nombreux, mais bien entraînés, se tenaient sous les armes. Ils savaient ce qu'ils auraient à faire dès la première apparition du feu dans le ciel. Chacun d'eux tenait dans sa poche son billet de mobilisation. Il n'y avait plus qu'à attendre le signe annonciateur des vengeances de Dieu. Et Léopold, avec ses yeux d'une vivacité brusque, qu'il fut chez lui ou en tournée, le guettait, de jour et de nuit, aux quatre coins de l'horizon.

Jamais d'ailleurs les cieux ne furent plus explicites. Ces cérémonies bizarres, cette distribution d'armes mystiques, cette promotion de quelques villageois à l'angélité semblaient ravir les puissances aériennes. En Pologne, à cette date, on remarqua que la pleine lune portait dans son centre une grande macule noire. Cette lune tragique se penchait, tantôt vers la droite, tantôt vers la gauche, se balançant plus rapidement à mesure qu'elle s'élevait au-dessus de l'horizon. Tout à coup, elle tomba avec une rapidité extraordinaire et remonta immédiatement. Deux heures plus tard, elle cessa ses balancements, mais se mit à changer continuellement de figure, tantôt s'aplatissant, tantôt prenant une forme elliptique ou carrée, mais toujours conservant sa couleur de sang avec sa macule noire au milieu. Bientôt elle fut prise de tremblements et de mouvements spasmodiques, qui durèrent jusqu'à ce que la tache noire disparût. Et pendant tout ce temps, la lune ne jeta aucun rayon. Elle semblait une grande boule ardente suspendue tristement dans les airs.

En même temps que le firmament prodiguait à la petite communauté de telles consolations, les pestes et les choléras faisaient rage. Le cercle de menaces et de promesses se resserrait autour de Sion. Et Léopold, vêtu de ses oripeaux d'évêque vintrasien, au milieu de son petit peuple épouvanté et ravi, alliait à sa figure très nette de visionnaire quelque chose d'un roi de la foire.

Il vivait au centre d'un royaume que son imagination agrandissait sans mesure. La colline de Sion en demeurait la ville sainte, et le vieux château d'Étreval y tenait lieu de forteresse.

Étreval est un des rares châteaux que les guerres du dix-septième siècle aient laissés à peu près intacts en Lorraine. Intact, c'est trop dire: il meurt; mais cette fois les soldats de Richelieu n'y sont pour rien; il s'effondre de vieillesse. Cette demi-ruine, ancienne résidence d'été des Bassompierre, encore charmante avec ses trois cours successives, avec ses linteaux de porte ouvragés et le joli encadrement de ses fenêtres, constitue aujourd'hui une petite cité agricole, où plusieurs familles de paysans se sont organisés des logis. M. Haye, de son vivant, avait été le personnage le plus important et, en quelque sorte, le maire sans titre de cette sorte de phalanstère. Hélas! ce vieil ami de la prospérité et des mauvais jours venait de mourir; les Baillard ne le revirent pas, mais sa femme, sa fille veuve et ses petits-enfants, à l'exception de l'aîné qui étudiait pour être prêtre au grand séminaire de Nancy, demeuraient encore là, et Léopold venait souvent les visiter dans ce singulier et plaisant séjour.

Il arrivait généralement sur les trois heures de l'après-midi, enveloppé été comme hiver de son éternel pardessus. Avant le souper, il allait causer, de porte en porte, dans les trois cours; on lui faisait partout bon accueil, en considération de ses hôtes. Vers sept heures, il rentrait chez Madame Haye. Avant de se mettre à table, quand la jeune femme se préparait à coucher les enfants, jamais il n'aurait manqué de leur faire réciter la prière du soir, pour s'assurer qu'ils étaient bien instruits de leur religion. Et ces petits bordés dans leurs lits, la soupe posée sur la nappe blanche, c'était d'abord une simple et aimable causerie, jusqu'au moment où, d'une pente fatale, il exigeait qu'on en vînt à ce qui lui tenait tellement au coeur... Jusqu'alors son sourire avait été fin et doux; c'était une figure de bon vieux curé, ou encore d'ancien officier, anguleuse, sans dureté. Mais à mesure qu'il parlait de l'_Année Noire_ et des flammes dans le ciel, de la comète et de l'ange Michaël, son extérieur se transformait; les yeux qui clignotaient un peu devenaient fixes, et le regard brillant; la voix, naturellement douce et paisible, prenait les accents de la prédication et s'élevait à des effets dramatiques.

--Laissez donc tout cela, Monsieur le Supérieur, disait la vieille Mme Haye épouvantée. Prenez encore une assiettée de soupe.

Charmantes soirées d'Étreval! Elles étaient l'oasis des tournées pontificales de Léopold. Mais quelle amertume pour lui de passer oublié dans les lieux où il avait été puissant. Flavigny, Mattaincourt, Sainte-Odile! Dans ces villages, c'était le roi Lear chez ses filles, plein de douleurs lyriques et de chants à remplir le monde. Un jour qu'il traversait Mattaincourt, il fut arrêté par un homme qu'il avait jadis placé comme jardinier chez les religieuses. Cet homme, lui ayant offert un verre de vin, le mena admirer la belle église qu'on venait d'élever à la gloire du Père Fourier, une église d'un goût maniéré qui laisse fâcheusement dans l'ombre la pauvre maison paysanne du bienheureux. Il était entré autrefois dans les plans de Léopold de la bâtir, cette basilique, et la vue admirable de ces pierres neuves, gentiment agencées et dorées à la mode du jour, lui serra le coeur. Il resta un long temps immobile et dit tristement:

--Cela restera et mes oeuvres sont tombées.

Mais ces instants de faiblesse étaient rares, et toujours l'Ange de la Certitude venait le relever, et le soutenait sur les routes où il repartait en frappant la terre de son bâton.

Pour se redonner du coeur, pour rafraîchir en lui l'idée qu'il se réinstallerait prochainement sur la sainte colline, il montait au couvent, se complaisait dans ses ruines, y prolongeait sa ronde romantique et reprenait avec la Noire Marie le même éternel dialogue, où il se faisait assurer qu'elle ne vendrait jamais sans l'avoir averti.

Un jour, il appela la vieille femme, comme il avait coutume, sous les fenêtres du jardin. Elles étaient grandes ouvertes, et pourtant personne ne lui répondit. Il se retira. Mais au cours de la journée, une certaine inquiétude lui vint, et dès le lendemain il retournait là-haut. Les fenêtres étaient toujours ouvertes, et dans la chambre, la pluie tombait comme sur la place. Il appela de nouveau, jeta une poignée de terre contre les vitres, et puis, décidément inquiet de tant d'immobilité et de silence, il pénétra à travers les couloirs jusqu'à la chambre. La Noire Marie était là, couchée sur le dos et les yeux largement ouverts... Son arrivée mit en fuite toute une armée de rats qui couraient sur le corps de la vieille femme et qui lui avaient déjà mangé les pieds.

Événement d'immense importance! Il sautait aux yeux que le couvent, si ruiné qu'il fût, à cause de sa position éminente et de sa longue histoire, devait redevenir un bien d'église. Et sur-le-champ un bruit arriva de Nancy que l'évêque en faisait son affaire. Les pauvres Baillard n'étaient pas prêts à lui disputer cette acquisition au feu des enchères. Ils prévirent avec angoisse l'installation solennelle sur la colline de leurs ennemis les oblats. Ils comprirent clairement ce que Léopold avait discerné dès son retour, que leur vieille ennemie, en s'obstinant à garder sa ruine, avait favorisé leurs chances et collaboré aux plans de la Providence. O dérision, mystère! Que les moyens de Dieu sont cachés! Celle qui avait décidé de leur déchéance, ils durent la pleurer. Ils furent même les seuls. Tout le pays la traitait de sorcière; chacun reportait sur ce cadavre saisissant l'horreur qu'inspirait maintenant le noble couvent disqualifié par les schismatiques. Léopold, assisté de François et de Quirin, célébra en l'honneur de la vieille fille un service funèbre selon Vintras. Il l'introduisit dans la sainte nomenclature des femmes dignes de mémoire, et proclama devant les Enfants du Carmel que, sous des aspects décevants, mademoiselle L'Huillier était une des faces de l'Ève Régénérée, une des hosties du monde, sacrifiée pour racheter les crimes de Saxon. _O salutaris hostia!_

Ces pieux devoirs ne purent pas arracher un mot de douceur au sombre Quirin, ni dissiper la profonde inquiétude de Léopold. Au quitter de l'autel, celui-ci s'en alla seul à travers la campagne. L'idée que Monseigneur allait posséder le couvent le troublait jusqu'au fond de l'âme. Certes, il ne doutait pas des promesses du ciel, mais il ne pouvait supporter l'idée qu'en attendant les jours annoncés de la Grande Réparation, la colline fût souillée par la présence du prince-évêque de Nancy, de ses vassaux et de ses vavassaux.

Ses pas le conduisirent du côté d'Étreval. Était-ce, sans plus, un instinct du coeur, le désir d'apaiser son angoisse auprès d'amis fidèles, ou bien accueillait-il un espoir de trouver, dans ce centre de son diocèse, quelques fonds miraculeux pour racheter les bâtiments de Sion? Dans un champ, au bas du ravin que domine le château, la vieille Mme Haye étendait son foin avec ses gens. Elle interpella cordialement Léopold:

--Montez chez nous, Monsieur le Supérieur. Justement vous trouverez notre petit séminariste qui vient d'arriver en vacances.

Et Léopold trouva là-haut l'aîné des petits-fils de Mme Haye, celui-là qui se destinait à la prêtrise.

--Ah! dit Léopold, avec sa bonne grâce accoutumée, vous voilà maintenant avec la soutane.

Il lui en fit des compliments, et sans paraître remarquer la réserve du jeune homme, il commença de le questionner affectueusement sur ses études:

--Quel traité avez-vous fait cette année?

--_Le Traité de l'Église_, Monsieur Baillard.

--C'est un traité qui a ses difficultés, mais qui est bien intéressant.

--Oui bien, Monsieur Baillard, dit avec rudesse le jeune ecclésiastique; on y apprend qu'il y a des gens qui déchirent la tunique de l'Église.

--Oh! répondit le vieillard, je vous vois venir... (Il disait cela sans amertume et même d'un air souriant.) On vous a endoctriné contre nous. Nous sommes des damnés.

--Parfaitement, Monsieur Baillard.

De sa belle voix noble et tranquille, Léopold commença de se justifier. Mais le jeune abbé visiblement suivait une consigne:

--Monsieur, il y a assez de temps que vous venez ici pour détourner mes parents de la vraie foi...

--Je comprends ce que vous voulez, dit alors Léopold.

Et sans rien ajouter, il quitta la maison.

Au bas de la côte Mme Haye le vit revenir avec surprise.

--Comment, Monsieur le Supérieur, vous ne demeurez pas comme d'habitude pour le souper?

--Bonne mère, on m'a chassé.

--Chassé! Et qui donc?

--Votre petit-fils.

La vieille femme fut indignée.

--Comment! Chasser Monsieur le Supérieur! Un saint! Un homme à la cheville duquel ce gamin n'ira jamais! Il ne sait donc pas qu'on venait pour vous entendre de sept lieues à la ronde!

--Que voulez-vous, bonne mère, il écoute ce qu'on lui dit... Il en aura des compliments à la cure de Sion.

En vain essaya-t-elle de ramener son vieil ami à Étreval. Léopold ne se laissa pas convaincre, et, rempli d'amertume, il reprit le chemin de Saxon.

Ce n'était pas pour y trouver la paix. Sous le pauvre toit de Marie-Anne régnait une atmosphère d'angoisse et de grandeur. Quirin et la soeur Quirin, qui considéraient qu'eux seuls subvenaient aux besoins de la communauté, ne cessaient de récriminer sur les repas, sur toute la vie qu'ils trouvaient trop misérable. Leur dispute remplissait la maison, rumeur sourde et servile d'ailleurs, au-dessus de laquelle se tenait le silence souverain de Léopold.

Ce soir-là, après qu'ils eurent mangé leurs pommes de terre et terminé leur chétif dîner, les trois frères demeurèrent réunis, Léopold assis près de la fenêtre, à travers laquelle se montrait, derrière les arbres fruitiers, la pente qui glisse de Sion vers Chaouilley, et les autres, comme à l'ordinaire, n'osant guère causer qu'à voix basse. On entendait dans les chènevières les chiens du village aboyer. Il n'y avait pas de chandelle allumée dans la pièce, mais elle était tout éclairée par la pleine lune, et l'on distinguait en silhouette la figure de Léopold, immobile sur la chaise où il était venu s'asseoir en sortant de table.

A quoi rêvait-il, le vieux prêtre, son coude appuyé sur le bord de la croisée, et ne quittant pas du regard les nuages? Y voyait-il les contours de ses domaines perdus, les formes de Sainte-Odile, de Flavigny, de Mattaincourt? Tenait-il les étoiles comme autant d'âmes restituées à la pure lumière par sa propagande? Ou bien, se dépassant d'un nouvel échelon, s'élevait-il au-dessus des désirs terrestres, au-dessus du souci plus noble des âmes, pour atteindre, sur l'échelle de Jacob, le point d'où le Voyant participe aux songeries du ciel? Hélas! il fallait que de ses ambitions, de son apostolat et de ses hautes folies, il redescendît au niveau de son petit monde divisé, mécontent, insatisfait, et qu'il entendît à ses pieds, au ras du sol, la dispute:

Marie-Anne dénonçait que Quirin et soeur Quirin buvaient en cachette le vin dont ils faisaient commerce pour la communauté.

--Menteuse! répliqua la soeur Quirin. Qui est-ce qui travaille ici? Aujourd'hui encore, Quirin a placé quatre barriques.

Tout cela murmuré, chuchoté plutôt que parlé.

Le bon François chercha une diversion. Il demanda qu'on fît lecture de la dernière lettre de Vintras. Soeur Euphrasie la prit sur le bureau de Léopold, alluma une chandelle et lut à haute voix:

«Sion pleure, Sion est abattue. Mais il n'en sera pas toujours ainsi, et le Seigneur la relèvera, et ceux qui ont souffert, qui ont été repoussés à cause de la Sion que le Seigneur veut édifier, se réjouiront, et ils feront retentir le lieu saint de leurs cantiques d'allégresse.»

Tous furent émerveillés de cette prédiction, qui venait si bien à propos pour proclamer la vanité des projets de l'Évêque sur le couvent, et Marie-Anne, qui avait un goût décidé pour le génie enthousiaste des lettres de l'Organe, s'écria, comme devant le fait le plus étonnant:

--Il paraît qu'il ne boit jamais une goutte de vin?

--Et comment en boirait-il? observa Quirin avec aigreur. Ils n'ont là-bas que de la bière.

Le bon François, en toute innocence, suggéra alors qu'il serait convenable d'envoyer une barrique à Londres pour faire une politesse à Vintras.

Quirin répondit froidement qu'il enverrait bien volontiers un très bon ordinaire, mais qu'il voulait savoir comment il rentrerait dans ses frais.

A ces mots François éclata, quoique toujours en se gardant de trop élever la voix:

--N'avez-vous pas honte, mon frère, de réclamer de l'argent? Oubliez-vous tout ce que l'Organe a fait pour notre aîné et ce que, nous-mêmes, nous lui devons au spirituel? Allez-vous lui marchander un peu de vin dans le moment où il nous garantit le relèvement de Sion? Tenez, ce n'est pas une pièce de vin commun que nous devrions lui envoyer à titre gracieux, mais une pièce de vin fin.

Léopold n'eut pas un mot qui le mêlât à cette dispute. Il semblait plus concentré et plus inabordable que jamais. Sa pensée fuyait de telles bassesses. Son visage ne se tourna même pas vers les querelleurs. Il ne voyait pas les êtres humbles et doux qui s'abritaient dans son ombre: il ne les voyait pas davantage s'ils s'avilissaient. Et il se mit à marcher dans la chambre en proférant, comme pour lui-même, des choses terribles, des injures sur Saxon:

--Saxon la brutale, Saxon la huronne, ville de pillards et d'Amalécites! Tes cavernes sont remplies des dépouilles ravies à tes bienfaiteurs de Sion. Et maintenant ton esprit d'iniquité, d'un flot grossi, vient envahir la maison du Juste d'Étreval et souiller jusqu'ici les esprits consacrés par Vintras. Le doute m'environne, m'assaille et me flagelle. La Noire Marie, bien qu'elle fût l'instrument de grands desseins providentiels, a douté. Pour la purifier, le ciel a dû la livrer aux bêtes immondes, que seul j'ai chassées. Un doute gisait dans l'âme du plus juste des hommes et l'a fait périr, et j'ai vu aujourd'hui ce germe mortel se trahir, s'épanouir odieusement dans les actes et les propos de son malheureux petit-fils. Plus près de moi, le doute fait ses ravages. Ceux qui l'accueillent dans leur âme mourront. Que la hache se lève et s'abaisse à coups répétés; elle m'ébranche, mais c'est pour que j'élance ma tête plus haut.

Aux accents de cette grande voix, il semblait qu'une clarté sépulcrale fût projetée sur un réprouvé. Tous s'écartaient de Quirin et de soeur Quirin. François se reculait dans l'ombre du lit. Son souffle fort et entrecoupé révélait un état d'émotion violente. Dans cette hypertension, les trois paysannes aux cheveux gris, aux épaules courbées, étaient prêtes à enfourcher le manche à balai, et par la cheminée, dans un tourbillon, à s'enfuir vers la ronde des sorciers. Léopold s'en retourna prendre, contre la fenêtre, son poste éternel de guetteur du ciel.

L'atmosphère dans cette masure devenait irrespirable. A la fin de la semaine, la nouvelle arrivait de Nancy, certaine et définitive: Monseigneur achetait le couvent, et l'on ajoutait que les oblats sollicitaient d'y établir des pères de leur congrégation. Aux yeux de Quirin, c'était la partie perdue. Il prit la décision de ne pas s'attarder davantage. Et bientôt, ce prêtre paysan, à la figure jaune et maigre, avec quelque chose à la fois de chétif et d'inusable, quitta Saxon pour se remettre avec la soeur Quirin sur la route de l'aventure. Il était las d'une religion dont l'autel ne nourrissait plus ses prêtres. C'est qu'il ne se faisait pas un sentiment assez poétique de lui-même pour se consoler de cette vie misérable, en songeant qu'il était un pontife errant sur les chemins et qui cache ses pouvoirs divins sous les fatigues d'un voyageur de commerce. N'accusons pas son prosaïsme. La vie auprès de Léopold voulait une âme trop tendue. Léopold n'était pas le prêtre qui lit et médite les psaumes, mais le prophète qui les ressuscite dans sa propre destinée. Quirin voulait vivre, il devait s'en aller. François, tendre et soumis comme il l'était, ne pouvait que mourir.

Toutes les épreuves, qui avaient tanné et durci Léopold, avaient délabré l'organisme, jadis si puissant, de François. Maintenant il se sentait à la merci d'un battement de son coeur affaibli. Il dut peu à peu renoncer à ses tournées de courtier d'assurances, et pour tuer l'ennui, il recourait aux distractions d'un vieux paysan. Il allait chercher des salades de pissenlit dans les herbes de la colline, ou bien à la saison cueillir les prunelles sur les haies de Vaudémont. Le bon géant avait toujours été un peu porté sur la bouche; il excellait à distiller de ces petites baies une savoureuse eau-de-vie, et volontiers il faisait des politesses avec son élixir. Assis près de la fenêtre, dans les longues journées où Léopold était absent, il cherchait à entrer en conversation avec les passants. Ceux-ci étaient-ils désarmés par la transformation qui s'était produite dans le pauvre homme à mesure que l'on s'éloignait du temps où il était tout jovialité? La maladie et la misère avaient-elles purifié à leurs yeux cette grosse figure, hier réjouie et maintenant toute bouffie? Il y en avait qui ne faisaient plus difficulté pour entrer dans la maison de Marie-Anne, et certains même, comme Bibi, le sceptique du village, en recherchaient l'occasion.

--Bibi, lui dit un jour François, notre adhésion à l'oeuvre de la Miséricorde est tout ce que l'on peut nous opposer. Eh bien! c'est une affaire de conscience. Pourquoi ceux qui ignorent ce que nous savons voudraient-ils nous condamner? Nous nous chargeons de notre fardeau et ne l'imposons à personne. C'est Dieu qui sera ici le juge comme il l'est ailleurs.

Puis il se mit à lui expliquer la doctrine de Vintras.

Bibi avait écouté sans mot dire, en sirotant sa liqueur, et quand le grand François lui dit pour finir:

--Êtes-vous persuadé, Bibi?

Il répondit:

--Je suis persuadé que je n'ai jamais bu de si bonne prunelle.

Et si l'interlocuteur ne trouvait pas l'échappatoire de ce farceur de Bibi, s'il répliquait à la Sagesse par quelque argument de bon sens, la scène était encore plus comique: le grand François expliquait très sérieusement qu'il était en possession de quatre cent dix-neuf raisons prouvant la vérité de sa cause, et qu'il se sentait particulièrement appuyé par le prophète Isaïe, sans parler d'Ézéchiel et de Jérémie. Il ne s'arrêtait que vaincu par ses battements de coeur.

Aucun des propos du pauvre garçon, nulle des démarches de Léopold n'échappait à la cure de Saxon. Le Père Aubry, sachant avec quelle force rejettent, sur un vieux sol religieux, les plus profonds instincts que semblaient avoir chassés les prières et l'eau bénite, aurait voulu vider l'abcès, y mettre le fer et le feu. C'était bien l'avis de l'Évêque. Nulle transaction avec le diable, pas d'armistice avec l'enfer! Mais en sage prélat, il ajoutait: «C'est avant tout sous le silence que vous devez les écraser.» Fidèle à cette consigne, l'Oblat ne bougeait pas, se bornait à se tenir sur le qui-vive et à se procurer, quasi chaque jour, une sorte de rapport militaire sur ce qui se passait dans la secte.

Un matin, le facteur, en montant le courrier au presbytère, avertit la servante que François Baillard venait de passer une nuit très mauvaise et qu'il était au plus mal. La bonne femme prévint aussitôt son maître, qui, laissant là son déjeuner, se hâta de descendre chez Marie-Anne.