Part 14
Qu'elle est charmante dans ses quatre saisons la colline bleuâtre! Mais l'on s'ennuierait à la longue de cette solitude. Le coeur s'y gonfle d'air pur, mais reste sans mouvement, inactif, inerte; il voudrait aimer, réprouver, agir. Cette nature toute seule nous communique mille sentiments qui ne savent que faire d'eux-mêmes dans ce désert. Il manque ici une présence, quelque forme qui incorpore les énergies de ce haut lieu. Où sont les fils de la colline? Que deviennent les Baillard? Au milieu de ces splendeurs physiques, pouvons-nous ne pas apercevoir François, si mince, à peine respirant, tapi dans le creux de Saxon; et le regard de l'esprit peut-il ne pas chercher là-bas, dans le brouillard de la Tamise, Léopold assis sur la rive étrangère, qui récite inlassablement les psaumes de l'exil? Les fontaines qui s'enfuient de ces pentes, où qu'elles aillent se perdre, participent de la colline qui les mit au jour. Les anciens donnaient le même nom, rendaient le même culte au sommet et à la source qui en sortait. Elle et lui ne formaient qu'un seul principe divin. Une force invincible unit toujours les Baillard à la montagne sainte. C'est assez pour que nous maintenions sur eux notre regard, durant ces misérables années d'un hivernage sans sommeil, durant ces cinq années où séparés les uns des autres, il vivent en veilleuses.
* * * * *
Trois mois après la journée de la Pentecôte, qui avait vu l'écrasement des Enfants du Carmel, sur la fin d'une après-midi d'octobre, une ombre se glissait dans Saxon et jusqu'à la maison de Marie-Anne Sellier, une ombre misérable: c'était François, mis en liberté après avoir subi sa peine, François, maigre, efflanqué, demi-fou, qui regagnait son gîte. Chez la veuve compatissante, il retrouva la pauvre soeur Euphrasie, et tous trois, baissant la voix, passèrent la nuit à causer de Léopold qui, depuis Londres, avait enjoint à son cadet de rentrer sur la sainte colline pour y donner ses soins à la petite communauté.
Le grand François qui est revenu! Cette nouvelle fit une prodigieuse explosion dans tout le village. Les enfants, avertis au sortir de l'école, s'élancèrent joyeusement, leurs sabots à la main, sur les pentes du plateau et attendirent le pauvre homme, là-haut, devant l'église où son premier soin avait été de monter pour y prier et pour s'y déchirer le coeur. Il apparut. Quelle mascarade! Défense lui avait été signifiée de porter dorénavant le costume ecclésiastique. Il était vêtu d'une longue redingote noire et d'un vieux pantalon, chaussé de gros souliers crevés et coiffé d'un gibus informe. Une abondante chevelure retombait presque sur ses épaules. Son nez s'était allongé, ses joues flétries et creusées, sa haute taille voûtée. Entouré, assailli par cette nuée sans pitié, on eût dit un mannequin des champs qui a cessé d'effrayer les oiseaux. L'Oblat, un peu caché dans le corridor de la cure, comparait ce cortège de carnaval avec les processions que les Baillard menaient jadis sur le plateau, et il admirait la justice de Dieu.
Pour le pauvre revenant, ainsi bafoué par des polissons à qui récemment encore il faisait le catéchisme, ce qui lui retourna le coeur, c'est quand il vit la chienne de Léopold, la Mouya, la Meilleure, qui se tenait la queue basse sur le seuil de la cure où, depuis la grande catastrophe, elle avait trouvé sa pâtée. Effrayée par tout ce tapage, la bête n'eut aucun mouvement vers son ancien maître, qui, lui-même, sentant l'impossibilité d'une nouvelle rixe, tâchait de regagner au plus vite sa niche.
Il eût voulu s'y terrer, ne plus bouger d'entre ses deux femmes. La faim l'obligea de sortir. On le vit circuler dans les fermes en quête de travail. Ce fut des affronts qu'il trouva. Le malheureux cassa des cailloux sur les routes. Il lisait son bréviaire, caché derrière une haie. Partout les enfants le suivaient, s'amusaient à le mettre en colère, à s'en épouvanter, à lui jeter des quolibets et des pierres. Il devint le souffre-douleur qu'il y a toujours dans un village.
L'hiver s'avança, et au début du printemps, il se louait avec la soeur Euphrasie, pour les travaux des champs. Une vieille demoiselle septuagénaire, Mlle Élisée Magron, m'a donné une image saisissante de leur misère. «Étant jeune fille, m'a-t-elle raconté, je descendais avec mon oncle, le curé de Xaronval, par une chaude après-midi, la côte de Sion. Un homme et une femme, près de la route, bêchaient les pommes de terre. L'homme avait un pantalon de treillis, comme les soldats à la corvée, et un vieux chapeau de paille. La femme, une pauvre jupe raccourcie, ainsi qu'on en voit aux mendiantes devant les fermes. Tous deux, les pieds nus dans des sabots. Ils saluèrent profondément mon oncle, qui leur rendit le salut et passa. Je vis bien qu'il était troublé et, après un temps, je lui dis: «Ils vous ont salué, mon oncle, comme des gens qui vous connaissent.» Il me répondit: «C'est le grand François et la soeur Euphrasie. Je n'ai pas voulu m'arrêter, mais tout de même, ça m'a fait quelque chose.»
Voici donc en quel état un familier des jours heureux et la petite fille que Léopold avait tant effrayée, quand il s'était nommé devant elle sur le seuil du presbytère, retrouvaient un collègue, jadis chargé d'oeuvres et d'estime! J'ai senti, dans ce souvenir de soixante ans que je ranimais sous les cendres, ce qu'eut de retentissement pathétique la chute des Baillard dans le coeur des plus nobles de leurs anciens amis. Mais ceux-ci pour un bien supérieur devaient étouffer leur sentiment. Si quelque pitié s'éleva dans la plaine de Sion, elle ne prit pas de voix. Personne ne mit en question le droit de tous à lancer des pierres au chien galeux.
Le pauvre Pontife de Sagesse! Il est là, tapi dans la maison de Marie-Anne Sellier, pas une maison confortable comme celle des parents Baillard à Borville, ni comme les presbytères de village, ni comme le couvent de Sion! S'il pleut, on entend l'eau sans répit ruisseler sur les murs et percer des gouttières dans le toit; aux temps de dégel, on est transi d'humidité. Le grand vent de Lorraine, quand il enveloppe et pénètre cette masure de ses sifflements, l'isole encore du monde. Et là-haut, sur le sommet, la ruine est pire, plus désolante que tout pour le coeur de François.
Ceux qui virent à cette époque le plateau de Sion ne l'ont jamais oublié. C'est une image qui, dans ce pays tout de repos et d'imagination assoupie, a exercé une influence énorme sur la formation de toute une jeunesse. «Lorsqu'on nous menait en promenade à Sion, me raconte un sexagénaire, ancien élève du collège de Vézelise, nous passions devant la chétive maison des Baillard; on se la montrait du doigt et l'on disait tout bas: «C'est là qu'ils demeurent», car ils nous paraissaient marqués au front par le doigt de Dieu; ils étaient hors de l'Église et pour lors des damnés. Et arrivés sur le plateau, nous faisions irruption, en vrais sauvages, dans leur grand couvent, ouvert à toutes les pluies et pas gardé. Nous nous croyions les vengeurs de la sainte Église, les soldats de Dieu. Nous salissions et brisions tout. Quel bonheur de jeter indéfiniment des débris, des pierres, des tuiles dans le puits très profond, pour écouter le temps qu'ils mettaient à toucher l'eau. Quelle volupté encore de faire écrouler une poutre, un plafond branlant...»
Dans cet effondrement, comment l'âme de François put-elle subsister? Cette âme religieuse, exclue de l'Église et vidée de tout son contenu dogmatique, a dû devenir la proie des spectres qui se lèvent de la solitude. Sûrement le choc de la catastrophe a fait surgir en elle de folles terreurs. Jeté hors de son ordre et, l'on peut dire, hors de la loi, séparé de toute société, sauf de quelques pauvres gens qui se serrent contre lui, François est retourné à cette sorte de fatalité qui pèse sur un paysan ignorant... C'est du moins ce qu'on croit au presbytère. On imagine que chez Marie-Anne le prêtre schismatique est sur la paille avec le Diable. Eh bien! non, il est avec les anges. Il lit à ses deux compagnes éblouies les messages prophétiques que depuis l'exil lui envoie Léopold.
C'est l'esprit qui souffle de Londres qui maintint François au-dessus de l'animalité. Il vécut des lettres de son frère et d'une correspondance intarissable. Pendant cinq années, Léopold projeta jusqu'à Sion les grandes rêveries que Vintras élaborait. Elles consolèrent, enivrèrent le pauvre solitaire de la colline. Ce qu'il y avait d'enthousiasme et d'amour au fond de ces extravagances le sauva. Dans sa niche de Saxon, François Baillard est un chien épouvanté par des ombres, que son coeur fidèle sauvegarde, et qui se rassure s'il entend d'incompréhensibles paroles, pourvu qu'elles viennent de ceux qu'il aime.
Et Léopold lui-même, comment aurait-il pu vivre, si tous les liens avaient été rompus pour lui avec cette colline où il puisait depuis toujours les aliments nécessaires à sa vie morale? Installé dans un faubourg de Londres, le petit cercle extravagant des Vintrasiens partageait les privations des proscrits de l'Empire et semblait se confondre avec eux. Mais à mieux voir, c'était un cercle de derviches tourneurs. Pendant cinq années, Léopold, un coude sur le genou, la tête appuyée dans la paume de sa main, contempla de son regard intérieur les milliers de songes qui se levaient incessamment de sa conscience, comme des nuées de moustiques d'une eau morte, ou bien, soulevant ses paupières, il surveillait le prophète Vintras. L'homme positif, l'homme d'entreprises qu'avait été le restaurateur de Flavigny, de Mattaincourt, de Sainte-Odile et de Sion, cet homme si actif, qui venait d'être jusqu'à la cinquantaine animé par des soucis d'argent et de domination, semblait s'être évanoui. On l'avait chassé de toutes ses entreprises; il se réfugia vers le fond de ce mouvement lumineux qu'il entrevoyait en lui. Il ne vivait plus que pour pressentir l'invisible. Ces cinq années ne furent pour lui que de grands espaces remplis du seul mouvement de son coeur. Dans cette épreuve de la ruine et de l'exil, il se réfugiait sur son trésor intérieur, dans la région de l'âme où il n'y a plus de raisonnement, aucune pensée formulée.
A certaines heures toutefois, il se plaignit qu'au milieu des brouillards de l'exil, il n'eût plus d'effusion, plus de désir, plus une raison de vivre. Il se tournait alors en esprit vers la colline et son petit cénacle. A cette idée seule de Sion, il se remettait à tressaillir. Pour recharger sa conscience, que la perpétuelle contemplation du Dieu de Vintras aurait pu épuiser, il suffisait d'un mot de François. Cette voix de la sainte montagne ravivait en lui toutes les forces de l'Espérance.
Ainsi les deux frères vécurent réellement en deux endroits à la fois: François auprès de Léopold à Londres et Léopold à Sion aux côtés de François. Chacun d'eux était dans l'exil et sur la colline. Et leurs lettres, ce sont des strophes alternées qui s'emmêlent et se répondent, les hymnes de la captivité.
Et Quirin? Il participe à cette vie de ses deux aînés, à leur échange perpétuel de regrets et de désirs. Le bon M. Madrolle a mis libéralement à sa disposition une maison agréable avec un beau jardin de fruits et de légumes, et lui donne du vin à volonté. Il n'est pas à plaindre. Pourtant, lui aussi, il pense à Sion. La nature pour le façonner n'avait plus trouvé que très peu de la riche pâte dont elle avait fait Léopold et François, mais, plus mince, il est de la même farine et du même levain. Comme eux, il subit l'attrait de la colline; il y veut voir leur fortune rétablie. Et que Léopold s'élance vers Sion, il abandonnera les petits avantages que M. Madrolle lui a ménagés, il accourra avec son inséparable soeur Quirin.
Un jour, en effet, le captif de Londres n'y tient plus. Il veut sortir du dur exil de son âme. Cette ville noire, confuse, inexistante pour lui, cette ville que son regard n'a jamais fixée, où son âme n'a rien puisé, il l'abandonne dans un coup de passion: il court vers sa montagne de Sion, claire, mélodieuse et vraie; il déserte le lieu stérile et qui jamais ne produira pour lui de feuilles ni de fruits, et d'un tel élan qu'il ne calcule pas et qu'à peine débarqué en France, on l'arrête, on le jette en prison pour qu'il y purge sa condamnation...
Une année encore, une année où il ne voit rien, ne reçoit rien de l'extérieur, où il ne fait que se durcir et se ramasser dans sa pensée comme dans une plus étroite caverne. Mais au sortir de cette prison d'Angers, en 1857, après une année de détention et quatre d'exil, cinq ans après la nuit de tragédie qu'il a passée dans les ruines de la vieille tour, il ne fait qu'une envolée jusqu'à Saxon. Ses deux frères l'y attendent avec Marie-Anne Sellier, avec les soeurs Euphrasie et Quirin, avec quelques fidèles, tout un petit peuple, plein de modestie, de bonne volonté et d'émotion. Le pauvre François, bien changé, bien affaibli, mais tout heureux, le serre dans ses bras. Ce beau jour est son oeuvre. Une fois encore, Ariel a ranimé les flammes éteintes dans l'île de Prospero. Charmant François! Il a fait l'office du bon chien de berger, au coeur fidèle, resté seul sur le domaine abandonné et qui saisit avec un bond joyeux le moment de rassembler ses moutons dispersés.
La colline de Sion Vaudémont a réellement fasciné les Baillard. Léopold l'a aimée d'un amour qui venait quasi des arrière-fonds de sa nature animale. Quel pouvoir exerçait-elle sur cette âme primitive? On songe à ce lac bleu des Vosges dont les eaux glacées avaient infatué Charlemagne. Le vieil empereur n'en pouvait plus détacher son esprit, son regard. C'est qu'il y avait laissé choir son anneau, nous raconte la légende. Léopold Baillard a jeté, dans le pli que forme Saxon au milieu de la sainte colline, sa jeunesse, sa fidélité de clerc, d'immenses espoirs et peut-être sa vie éternelle. C'est à Sion qu'il a été le plus puissant de corps et d'esprit. C'est là qu'il a mésusé de ses forces et que, par cette faute, par cette fissure de son âme, les plus amers sentiments et les plus inoubliables l'ont pénétré. Mais il lui doit de garder l'enthousiasme et l'élan.
CHAPITRE XV
LÉOPOLD SUR LES RUINES DE SION
Une heure après son arrivée, Léopold gravit la colline de Sion. Là-haut, son couvent l'appelle. Il défend qu'on le suive, il laisse au village la petite communauté et s'achemine tout seul, vers le soir, sur les pentes sacrées.
Quel spectacle l'attendait! De la ruine et du sublime. Le plateau avait repris sa dignité religieuse. A l'infini, l'immuable et magnifique horizon, rempli du repos de l'été, avec ses villages et ses moissons, entourait gravement la colline, et toute cette nature silencieuse semblait adorer son lieu saint. Sous les feux du couchant, la petite plate-forme avait l'aspect croulant et hiératique des sanctuaires de la vallée du Nil. On y réentendait l'esprit éternel, maintenant que les disputes s'étaient tues.
Léopold resta longtemps auprès de l'église déserte à contempler son couvent ruiné. Les toits étaient effondrés, les portes brisées battaient sous la poussée du vent, les fenêtres manquaient de vitres, les pierres écroulées jonchaient le sol au milieu des ronces et des orties. Cette chère et sainte demeure, qu'il avait vue pendant une suite d'années toute pleine de richesse et de gloire, lui apparut, en cette soirée de juillet, silencieuse comme un sépulcre. Mais cette solitude, bien faite pour affliger son coeur, eut cet effet inattendu de surexciter son orgueil. Ces ruines désespérées affirmaient la grandeur de ses conceptions et l'injustice de son exil; elles parlaient pour lui. Les années avaient passé sans qu'il fût remplacé. Chacune de ces pierres, en tombant, jetait un amer reproche à l'évêque de Nancy: «Vous nous avez prises à celui qui nous aimait, et vous ne savez rien faire de nous. Monseigneur, comme tout cela vous accuse!»
Dans le grand jardin où il pénétra par une brèche du mur, c'était la même impression de désastre. Plus d'allées dessinées, plus une bordure de buis, plus une tuile sur les murs. Seuls quelques vieux arbres subsistaient encore au milieu du terrain mis en prairie. Léopold se glissa dans la maison abandonnée. Il n'eut même pas à pousser la porte, le vent l'ouvrit devant lui. Il s'en alla tout droit à la chapelle. Un renard effrayé se leva sous ses pieds et s'enfuit sur les dalles du corridor, où avaient passé les robes des religieuses. Des chauve-souris voletaient en le frôlant de leurs ailes épouvantées. Et sur ces murailles sacrées au milieu de _graffiti_ obscènes, s'étalait l'ignoble crayonnage de Bibi Cholion: «Fermé pour cause d'épizootie.» L'exilé tomba à genoux, au milieu des gravats, sur la place où avait été l'autel honoré par tant de preuves de la faveur divine, et récita avec exaltation le psaume de la captivité: «Seigneur, vos serviteurs aiment de Sion les ruines mêmes et les pierres démolies; et leur terre natale, toute désolée qu'elle est, garde leur tendresse et leur compassion.»
Il voulut revoir la chambre de Thérèse et, gravissant avec précaution l'escalier branlant, il s'engagea dans le couloir du premier étage. Pour sa nature craintive, ces ténèbres, ces crevasses du plancher, ces rats qui s'enfuyaient dans ses jambes, ces toiles d'araignée où il se prenait le visage donnaient à cette promenade quelque chose de fantastique. Enfin il arriva, mais la porte qu'il poussait ne s'ouvrit pas sous sa main, et comme il insistait:
--Qui m'appelle, s'écria une voix sèche et furieuse, qui m'appelle?
Et de la porte brusquement ouverte, Léopold vit surgir avec épouvante une vieille femme, grande et squelettique, enveloppée d'un drap de lit et armée d'un bâton.
--Malheureux! Imprudent! cria-t-elle, arrière!
C'était la Noire Marie. Elle n'avait pas réussi a vendre le couvent, et trop pauvre pour l'entretenir, elle y trouvait un abri croulant, où elle se chauffait avec ses planchers et ses poutres.
Quand Léopold se fut ressaisi:
--Je ne veux déplaire à personne, mademoiselle, dit-il, avec cette grande politesse qui lui venait de la haute idée qu'il se faisait de son personnage. D'ailleurs, reconnaissez-moi, je suis monsieur le Supérieur Léopold.
--Supérieur de quoi? reprit la vieille, courroucée. Allez! vous tous, les prêtres, vous ne valez pas mieux les uns que les autres.
Ce que ces paroles trahissaient de rancune contre ses collègues émut d'un profond bonheur Léopold.
--Mademoiselle Marie, dit-il, c'est la Providence qui me met en face de vous dès mon retour dans le pays. De grandes choses vont arriver. Bientôt, je vous rachèterai Sion au meilleur prix.
La Noire Marie poussa un profond soupir, et invita honnêtement Léopold à se reposer un instant chez elle.
La chambre était démeublée, mais encombrée d'une quantité de provisions. Ils s'assirent l'un en face de l'autre, sur des sacs de pommes de terre.
Quand le vieil homme se vit dans la chambre de Thérèse, devenue l'antre d'une sorcière, il fut pris d'une sorte d'enthousiasme:
--Je suis Léopold Baillard, disait-il, et je reviens d'exil pour relever la gloire de Sion.
D'une voix douce, sans une hésitation, avec une parfaite platitude de termes, mais avec l'autorité du visionnaire qui décrit ses idées fixes, il annonça que l'_Année Noire_ était proche. On en serait averti par l'apparition de flammes dans le ciel, que mieux que personne, depuis ses fenêtres, la Noire Marie était bien placée pour voir venir.
--Le couvent sera peut-être détruit, disait-il, qu'importe! Je n'attache d'importance qu'à l'emplacement. Vous savez si je sais construire! Je dresserai ici ce qu'on n'a vu nulle part.
La vieille l'écoulait avec méfiance, en clignotant des yeux, et dans son visage d'un jaune de cire, où les lèvres avaient disparu, la bouche n'était plus qu'une fente transversale. Mais à la longue, elle subit cet art de parler, cette haute grâce que Léopold possédait comme aucun prêtre qu'elle eût jamais entendu.
--C'est vrai, dit-elle que des emplacements, il n'y en a pas deux dans l'univers qui conviennent aussi bien pour un monastère. Et cet évêque qui refuse d'y mettre le prix!
Ses cheveux voltigeaient par mèches diaboliques.
Soudain, Léopold devint plus solennel encore:
--Mademoiselle Marie, promettez-moi que vous ne vendrez à personne sans que nous ayons causé.
Elle le lui promit. Alors, il se leva avec une profonde émotion et lui serra les deux mains. Mais soudain, se frappant les genoux, comme s'il se punissait d'avoir fait un grave oubli, il chercha dans ses poches et en tira une petite croix de bois blanc:
--Veuillez prendre cette croix de grâce chrématisée; elle vous protégera personnellement, à l'heure de la grande catastrophe.
La vieille fille fit une atroce grimace:
--Merci, dit-elle, vous m'avez déjà donné un chapelet de saint Hubert qui ne m'a pas porté bonheur. Il ne m'a même pas préservé des mauvais locataires.
Pourtant elle ne lui tint pas rigueur. Quand il se leva pour partir, elle lui dit de prendre garde, que certaines planches pouvaient s'effondrer. Et le tenant par la main, elle le mena à travers les ténèbres sur une poutre dont elle était sûre et qui faisait comme un pont au-dessus du vide.
Quand Léopold, dans l'ombre, redescendit de Sion à Saxon, il fut longuement suivi, de la fenêtre du presbytère, par des yeux qui, durant des années, n'allaient perdre aucune de ses démarches. Les Baillard revenus sur la colline étaient plus que jamais sous la surveillance de la haute police de l'Oblat.
Dès le lendemain, la vie des trois frères fut réglée. Ils se mirent à courir le pays: Quirin pour placer des vins de Bourgogne, et François pour solliciter des assurances. Quant à Léopold, il se réservait le commerce des esprits célestes et des âmes. L'heure était solennelle et les conjonctures d'une exceptionnelle gravité. Le feu du ciel pouvait tomber demain; il fallait que tout le monde fût sous les armes. Il s'employa sans délai à se refaire une armée et à battre le rappel de ses anciens partisans.
Pour débuter, il s'en alla visiter ceux qui avaient assisté à sa dernière messe dans le fameux jour de la Pentecôte, ou plutôt, comme il disait, le jour du martyre de la Sagesse. A chacun d'eux il apportait, par un privilège spécial, et par une attention de Vintras, un nom d'ange. C'était soulever pour eux le voile d'un grand mystère auquel l'Apocalypse a déjà fait allusion. Lors de la révolte des anges, les uns sont restés fidèles, d'autres méritèrent d'être précipités dans l'abîme, d'autres enfin, disait l'Organe, se sont tenus dans une coupable abstention, et de ce fait furent relégués sur la terre. Les fidèles de Saxon appartenaient à cette troisième catégorie. En leur révélant leurs noms d'anges et le secret de leurs origines, Léopold pensait les enflammer d'une nouvelle ardeur pour le service de Dieu. Soeur Euphrasie devint Vhudolhael, ange des voix attractives qui portent à Dieu; Marie-Anne Sellier, Phrumelhael, voix centuplée des monts divins; madame Munier, Prodhahael, élevée dans les flammes qui environnent le tabernacle de Dieu; Pierre Mayeur, Fulsdhelhael, écho des remparts divins.
Les cérémonies reprirent. Aux heures sombres du soir, les Enfants de l'OEuvre venaient par deux, par trois, chez Marie-Anne Sellier, et quand cette poignée de zélateurs était rassemblée, le Pontife d'Adoration leur donnait le dernier état de la doctrine de Vintras: