Part 11
--Parfait! s'écria-t-il, Monsieur le Curé, nous y sommes! Là, Satan s'est trahi. C'est lui qui par l'intermédiaire de Vintras a imaginé cette petite croix de grâce, une croix sans Christ, notez-le bien, Monsieur le Curé, pour remplacer notre crucifix... Comment ne pas reconnaître là son rêve éternel de se substituer à Dieu!
--Je vous le disais ce matin, Monsieur l'Abbé. Tout ce que je vois depuis des semaines me prouve que Satan veut reprendre possession de notre montagne sainte.
--De votre montagne et de vos âmes. Prenez garde! Vous personnellement, mon bien cher monsieur Aubry, vous êtes le plus exposé. Satan veut chasser le Christ du sanctuaire; il veut aussi le chasser des consciences, surtout des consciences de prêtres. Pour cela, tous les moyens lui sont bons.
Et indéfiniment, les deux ecclésiastiques poursuivirent ainsi leur dialogue, le père Aubry racontant d'une façon saisissante tout ce qu'il avait vu à Sion, et l'abbé Florentin confrontant ces témoignages avec ce qu'il avait lu dans les livres. Tous deux se riaient de la pauvreté d'invention du Diable, car enfin, disaient-ils, ce qui se passe là-haut, c'est ce qu'on a vu dans tous les pays, à toutes les époques. Mais ils admiraient que le Malin recourût toujours aux fascinations de la femme, et ils se répétaient d'un ton pénétré une phrase de Monseigneur: «Ces nouveaux Montanus sont environnés et secondés de nouvelles Priscilles.»
Vers minuit, l'Oblat reconduisit son hôte jusqu'à l'auberge, et lui souhaita bon repos.
Tout le monde était déjà couché dans la maison. L'abbé Florentin prit un bougeoir et gagna sa chambre qui était au rez-de-chaussée. Il se déshabillait quand il lui sembla entendre un léger bruit dans l'alcôve. Il regarda, sans rien voir de net, car la pièce était grande, et la faible lueur qui flottait autour de la chandelle ne servait qu'à peupler d'ombres troublantes les ténèbres. Il crut entendre soupirer. S'armant de courage, il osa s'approcher et vit avec terreur dans le lit la forme d'une femme, une femme au regard de feu, qui lui tendait des bras suppliants. Sans même prendre le temps de distinguer les traits de cette impudique, convaincu que l'on en voulait à sa vertu et à sa réputation, il se jeta hors de la chambre et courut avertir l'Oblat. Mais quand les deux prêtres accompagnés d'honorables témoins revinrent, la créature, comprenant l'échec de sa tentative diabolique, avait eu tout le temps de gagner le jardin et de se perdre dans la nuit.
Un pâtureau qui revenait avec ses bêtes affirma qu'il croyait bien avoir reconnu à la même heure soeur Lazarine, qui regagnait à travers champs le couvent.
Comment interpréter cette circonstance singulière? Nouvelle Judith, soeur Lazarine avait-elle essayé de séduire l'abbé nancéien pour qu'il fît à Monseigneur un rapport moins défavorable aux Baillard? Voulut-elle provoquer un esclandre et perdre l'homme de l'évêché en se perdant elle-même? Prit-elle de sa propre initiative l'une ou l'autre de ces décisions? Ne fut-elle pas plutôt dirigée par Quirin, qui avait exercé de tout temps sur son esprit un ascendant absolu? Ou furent-ils l'un et l'autre calomniés de tous points par un pays surexcité et disposé à les croire capables de tout? Le champ reste ouvert aux hypothèses. Retenons seulement que cette indécence, réelle ou imaginaire, est une trace du passage de Vintras et de son action délétère sur la paix publique. C'est une des vapeurs infernales qui, par bouffées, du sommet du Sion, s'épandent sur la plaine.
Toute la Lorraine ne parle plus que des scandales de Sion. Toute la Lorraine regarde la ronde satanique menée sur la colline, dans les brouillards de l'hiver, par les trois prêtres et leurs religieuses échevelées. Dans chaque village, le prône retentit de saintes imprécations: «Satan impose ses prestiges à vingt pas de Notre-Dame de Sion. C'est autel contre autel et chaire de pestilence en face de chaire de vérité. Le serpent se dresse au parvis où la Vierge lui écrase la tête... Mais que les fidèles se rassurent. Rome va parler.»
Un dimanche, l'Oblat monte en chaire avec une solennité inaccoutumée. Il tient en main le bref pontifical qui excommunie les Baillard. Les trois frères étaient là, debout comme d'habitude au fond de l'église, drapés dans leurs grands manteaux noirs: Léopold, immobile et souverain; François, gouailleur; Quirin, ses lunettes sur le nez et qui grommelait d'une manière continue. A plusieurs reprises, élevant la voix, il prétendit, avec un prodigieux sang-froid de pédant, que l'Oblat faisait des contresens de traduction. Cette suspicion jetée sur la science de leur pasteur indigna les assistants, et le cordonnier Joseph Colin se levant de son banc interpella le Pontife de Prudence:
--Taisez-vous donc, malappris, vous empêchez de comprendre le prédicateur.
Le troupeau des fidèles sortit affolé de l'église. En vain les Pontifes les firent-ils entrer au couvent pour leur expliquer qu'ils étaient condamnés d'une manière qu'on appelle en théologie subreptice, c'est-à-dire par suite de faux renseignements et contre la vérité, et qu'une telle condamnation, d'après une décision du pape Innocent III, était sans effet. Ils y perdirent leur latin. Une terreur divine agitait les consciences. La parole du pape déchirait la robe des trois prêtres, les dépouillait de tous les services qu'ils avaient rendus, les livrait quasi tout nus aux reniements de la foule inconstante. Dès le soir, Léopold, allant avec Thérèse visiter un malade à Saxon, entendit sur son passage monter d'une haie le cri: Au loup! au loup! C'était la première fois qu'un de ses paroissiens élevait contre lui une parole de haine. Il en éprouva une profonde amertume, et surtout il put voir que personne ne se levait pour le défendre. Mais le lendemain, ce fut pis.
Le lendemain, les Baillard entendirent de grands cris qui venaient du fond de la plaine. S'étant avancés jusqu'au bord du plateau, ils aperçurent une troupe d'enfants qui gravissaient la côte en courant, à travers les champs et les broussailles, précédés d'un drapeau et d'un clairon qui sonnait la charge, et chacun d'eux brandissant un échalas de vigne. Dès qu'ils aperçurent le grand François, ils poussèrent des clameurs sauvages et ramassèrent des pierres. Le Pontife d'Adoration jugea prudent de battre en retraite. A peine avait-il fermé la porte du couvent derrière lui qu'une grêle de projectiles s'abattait contre, et peu après des coups de bâton faisaient éclater les vitres, cependant que de jeunes figures animées de vaillance se hissaient le long du mur avec une agilité et une malice toutes simiesques. C'étaient les enfants de la première communion de Vézelise qui, pour lendemain de fête, s'en venaient en pèlerinage, conduits par le vicaire, et tout brûlants d'ardeur religieuse jouaient contre les Baillard la prise de la Smala d'Ald-el-Kader.
La congrégation eut bien du mal à repousser ce premier assaut. Heureusement on sonna la messe, et toute la bande s'y rendit. Sur l'ordre de Léopold, François les rejoignit, assista à l'office, et sur le parvis, à la sortie, s'adressant à quelques parents qui avaient accompagné les enfants, il essaya de leur faire honte. On lui répondit grossièrement:
--Des excommuniés! Est-ce que ça compte, ça!
François serra les poings. Il fut pris d'une violente envie de disperser toute cette racaille, mais à ce moment soeur Euphrasie, qui surveillait la scène du haut de la fenêtre, prise d'inquiétude, le rappela. Pour lui obéir, le bon François se dégagea, non sans peine, de ce peuple de Lilliput qui se pendait à sa robe, et disparut dans le couvent. Toutes les huées se tournèrent contre la soeur, avec les mots les plus libres. François ne put l'entendre sans fureur, et, dans la même seconde, rouvrant la porte, il s'élança de nouveau sur la place. D'immenses rires de jeunesse accueillirent cette rentrée de clown et redoublèrent quand, sur un nouvel ordre de soeur Euphrasie, avec mille gesticulations, il s'engouffra de nouveau dans la maison, que la Congrégation barricada solidement derrière lui.
Les enfants continuèrent la bataille. Une de leurs patrouilles découvrit dans la campagne un des frères travailleurs, le pauvre frère Hubert, qui, terrifié par le vacarme et n'osant regagner le couvent, se tenait à plat ventre dans un champ, comme un lièvre entre deux sillons. Ils firent lever le malheureux qui, poussé, bousculé, déchiré, se réfugia à grand'peine chez la bonne Marie-Anne Sellier dans Saxon. Mais leur grand succès fut quand ils brisèrent les palissades élevées par les Baillard sur l'emplacement des anciennes promenades de la Vierge. Les nombreux pèlerins qui étaient montés à Sion ce jour-là applaudirent. Marie était enfin rétablie dans ses droits de propriété! Et les enfants, de plus en plus excités par leur victoire, entonnèrent sous les fenêtres des schismatiques, une manière de chant de triomphe. C'était, sur l'air de _Maître Corbeau_, une chanson satirique oeuvre de monsieur Marquis, curé de Vandoeuvre, qui courait depuis quelques jours le pays:
Venez, petits et grands! Que tout homme s'empresse. Pour contempler trois sots qui vendent la sagesse. Après avoir vendu les reliques des saints, Ils changent d'industrie et se font magiciens.
Il y avait quatorze couplets de ce ton. Les assiégés ne purent les supporter jusqu'au bout. Après un rapide conseil de guerre, Quirin fut délégué vers le vicaire de Vézelise.
--Prenez garde, Monsieur, lui dit-il, vous avez pénétré par bris et effraction dans une propriété privée.
--Pas de grands mots, monsieur Quirin, lui répondit le vicaire avec une bonhomie méprisante; on ne veut pas vous manger.
Pourtant il sonna la retraite.
La mauvaise troupe, en descendant à Saxon pour le retour, s'attaquait à tous ceux qu'elle savait être de l'OEuvre, et notamment fit un charivari à l'excellente Marie-Anne Sellier chez qui tremblait encore le frère Hubert, donna la chasse à la jeune Apolline Bertrand, et culbuta dans la boue du fossé le sceptique Bibi Cholion.
Cette expédition, qui fut dénommée dans les cures du voisinage la croisade des enfants, l'autorité ecclésiastique, avec un sens profond de la vie du village, la jugea décisive. Personne sur la colline ne s'était dressé pour défendre les Baillard. Le dimanche qui suivit, au prône de la messe paroissiale, le père Aubry glorifia les jeunes vainqueurs:
--Ce serait faire trop d'honneur au Diable, dit-il, que de le redouter encore après que le pape vient de le frapper. Les enfants suffisent maintenant à le mater. La simplicité de ces innocents fera crever l'orgueil du Serpent qui est logé dans ces démoniaques.
C'était livrer les lions aux moustiques.
Les abjurations commencèrent. La jeune Apolline Bertrand, agenouillée avec six témoins au pied de la Vierge, dans un magnifique décor de lumières et de fleurs, rejeta les erreurs de l'infâme secte. Les créanciers apparurent, et en tête le plus considérable et le plus dangereux, la Noire Marie, de Forcelles-sous-Gugney, à qui le couvent n'était pas payé. Leurs derniers amis les abandonnaient. M. Magron, le curé de Xaronval, ayant rencontré Quirin dans une rue de Nancy, détourna la tête pour ne pas le saluer. L'honnête M. Haye lui-même les avait, paraît-il, blâmés nettement. Ils ne pouvaient plus faire un pas hors du couvent sans que des polissons se missent à crier «Cra! Cra!» de toutes leurs forces. Et même des personnes notables n'hésitaient pas à leur jeter à la face le terrible «Au loup! Au loup!» qui les mettait hors la loi. Les pauvres frères Hubert et Martin étaient poursuivis à coups de pierres, et les soeurs entendaient souvent grommeler sur leur passage les mots que l'on réserve aux femmes de mauvaise vie. Leurs biens étaient saccagés. Si quelque étranger se détournait pour ne pas fouler leurs récoltes, il se trouvait toujours un méchant drôle pour dire: «Passez dedans, allez! c'est de l'avoine de cochons.» Dans le village, il ne leur restait plus qu'une poignée de fidèles, fort insensibles aux débats théologiques et bien incapables d'y trouver un sens, mais grisés par ces cérémonies étranges, dociles comme d'excellentes bêtes domestiques à leur pasteur, attachés aux Baillard par une sorte d'instinct de troupeau. Les pauvres gens disaient: «Il est temps que le ciel vienne à notre secours, monsieur le Supérieur, car nous n'y tiendrons pas.»
Les trois Baillard, aujourd'hui, sont trois tabernacles d'où l'on a retiré le ciboire. Mais l'hostie infâme de Vintras y flamboie, et l'opinion publique exige que ces trois coffres damnés soient jetés sous la pluie, dans la boue, au bas de la colline.
CHAPITRE XI
LA SEMAINE DE LA PASSION
Un matin,--c'était le samedi, veille du dimanche des Rameaux,--Quirin étant descendu à Saxon vit la Noire Marie au milieu d'un groupe de leurs ennemis. Il y avait là Apolline Bertrand, M. Morizot, et tous le regardaient venir. Que devait-il faire? Saluer et passer, sans plus? C'était avouer publiquement la tension de leurs rapports avec leur propriétaire. Quirin, le sourire aux lèvres, marcha droit au péril. Il calcula dans un éclair que la Noire Marie, comme toutes les vieilles filles, aimait les égards, et sans tenir compte du peu de sympathie qui se marquait sur cette face noiraude et parcheminée, il l'invita à déjeuner.
Elle ne se décidait pas. Alors, pour gagner la partie devant ces malveillants, il lui dit:
--Justement, Léopold voulait aller à Forcelles. Il a quelque chose pour vous.
Ce dernier mot arracha un affreux sourire de plaisir à la vieille avaricieuse, qui suivit assez gracieusement l'aimable Quirin à travers le village et le long de la côte jusqu'au couvent.
Là-haut, ils furent bien surpris de les voir venir ensemble; et lorsque Quirin dit que Mademoiselle leur faisait l'honneur d'accepter à déjeuner, toute la congrégation le regarda atterrée, car depuis beau jour, au couvent, on ne vivait que de légumes et d'eau claire. Mais, d'un regard circulaire, il obligea tout le monde à prendre une mine réjouie. Sa chaleureuse assurance était telle que les bonnes soeurs crurent qu'il devenait fou.
--Chère Mademoiselle, disait-il, si nous avions su votre visite, nous aurions eu soin de tout préparer pour que vous soyez reçue avec les égards que nous devons à notre propriétaire.
Et s'arrêtant de faire des grâces, il enjoignit aux soeurs d'aller tout préparer pour qu'on eût un bon repas.
D'un même mouvement, la congrégation, laissant là Quirin et sa maudite invitée, se mit à courir de la cave au grenier.
Le cadet, resté seul avec la Noire Marie, entreprit de lui expliquer que la situation n'avait jamais été si brillante et que c'était extraordinaire de voir l'affection qu'ils inspiraient dans le pays.
--Mais pourtant, repartit la vieille, à Saxon il y en a beaucoup qui se sont séparés de vous. Apolline, tout à l'heure, vous arrangeait bien!
--Bah! des jeunesses qui aiment à rire! mais le coeur n'est pas mauvais. Comme je les connais, elles viendront dimanche réparer par une belle offrande la peine qu'elles font à la Vierge.
Cependant que le prestigieux Quirin essayait ainsi de duper une femme plus maligne que lui, les soeurs, les frères et François revenaient de leur battue à la cuisine, ne rapportant qu'une corde d'oignons, des choux et des pommes de terre germées, et ils tenaient un triste conseil de guerre sur la manière d'en tirer le meilleur parti, quand le frère Hubert, pour la première fois de sa vie, émit une opinion personnelle:
--Je sais que madame Marne, ce matin, cuisait une carpe. C'est une bonne femme. J'y cours.
Il se glissa jusqu'à Saxon par le raccourci et fut assez heureux pour échanger avec la vieille femme une hotte de bois et deux journées de travail qu'il lui promit contre le gros poisson. Tout essoufflé, un quart d'heure plus tard, il faisait à la cuisine une rentrée triomphale.
Cependant, les bonnes soeurs avaient étendu sur la table une nappe d'autel. Et, sans plus tarder, soeur Lazarine vint annoncer à Quirin et à Mademoiselle que le dîner était prêt.
En passant dans le couloir, la Noire Marie remarqua que toutes les vitres étaient brisées.
--C'est l'ouragan d'il y a huit jours, dit Quirin. Mais que faire avec les ouvriers d'aujourd'hui! Voici une grande semaine que nous les attendons.
La vieille visiteuse ne formula aucune objection, mais si elle n'ouvrit guère la bouche que pour profiter du bon dîner, ses yeux fureteurs ne cessaient d'espionner tout ce qui se passait autour d'elle. Rien ne lui échappa de l'amabilité forcée de Quirin, ni de l'agitation de François, ni du sombre chagrin de Thérèse, ni de la maigreur de tout ce monde. C'était un festin où chacun jouait la gaieté, et par là singulièrement triste. Au dessert, s'adressant à Léopold:
--Monsieur le Supérieur, dit-elle, votre frère m'a dit, ce matin, que vous aviez mis quelque chose de côté pour moi.
--Oui-da, répondit l'autre, avec le plus grand sérieux.
Et, se levant de table, il alla chercher dans un placard une boîte soigneusement enveloppée de papier d'argent.
La Noire Marie le déplia. Il y avait dedans un petit chapelet de saint Hubert.
Une bouffée de sang monta au visage de la vieille fille indignée et colora faiblement ses joues de moricaude.
--Quand on fait des banquets avec des carpes de dix livres, c'est vraiment malheureux, dit-elle, de ne rien mettre de côté pour sa propriétaire.
Et sans toucher aux noix et aux pommes fripées, dont les soeurs avaient à grand'peine rempli un compotier, elle prit brusquement la porte.
Les trois frères sortirent avec Thérèse. Aucun vent ne soufflait et toute la colline demeurait immobile sous le grand ciel paisible. C'était un beau temps printanier, mais les trois Pontifes se sentaient bien tristes. Ils se voyaient au bord d'un précipice, dont jamais Léopold n'avait permis qu'on lui parlât. Parfois, Quirin avait bien essayé de représenter à son aîné que la Noire Marie pouvait les expulser, mais chaque fois Léopold avait annoncé qu'ils reprendraient bientôt leurs quêtes et que tout s'arrangerait au mieux. Comme ils passaient dans les prairies au-dessus de Saxon, ils furent aperçus par une bande de jeunes filles de seize à vingt ans, qui se mirent à les suivre en chantant des cantiques à Marie. Ils tournèrent à droite, elles tournèrent avec eux jusqu'à la rive du bois, d'où l'on voyait briller sur la pente la source Sainte-Catherine protégée par des aulnes. Là, ils s'arrêtèrent et s'assirent sur l'herbe, dans l'ombre mince des buissons tout chargés de sansonnets, tantôt perchés, tantôt bruissant des ailes, congrégation des airs qu'animait une suite de caprices rapides. Alors les méchantes enfants entonnèrent les chansons insultantes, et se tenant par le bras elles passaient et repassaient effrontément. C'étaient des filles charmantes, des bergères et des dentellières. Mais pour les Pontifes insultés, c'étaient, nées du trou boueux de Saxon, des sorcières enivrées, toutes bonnes pour danser le sabbat sur la ruine de Vaudémont.
Toutes les vignes de la côte étaient remplies d'ouvriers qui regardaient, entendaient et riaient. Les trois Pontifes n'opposaient qu'un silence majestueux à toute cette audace. Enfin, au bout de deux heures, les filles se retirèrent, sauf trois, et ces trois étaient de celles à qui le Pontife d'Adoration avait fait faire la première communion, l'année précédente, après leur avoir donné des soins sans pareils. Ces ingrates dépassèrent en insolence toutes les autres, mais c'était à Thérèse qu'elles en voulaient surtout. Elles la montraient du doigt, assise sur l'herbe entre les Pontifes, avec sa robe de religieuse gracieusement étalée. Et sa figure délicate, plus triste et toute fanée, ne les attendrissait pas:
--Voyez la belle prophétesse! C'est à hausser les épaules de pitié! Dites, monsieur le Supérieur, c'est donc elle qui nous fera voir cette incarnation que vous nous promettez?
Elles parlaient ainsi par allusion aux bruits répandus sur la vie déréglée que l'on menait au couvent. Elles criaient encore:
--Ohé! la mère du Saint-Esprit!
Thérèse tremblait de colère. Mais cette irritation céda bientôt pour faire place à un frémissement mystérieux. Une vague et terrible sensation la traversa. Pour la première fois, à cette minute, elle venait d'avoir la révélation de son état. Le voile de poésie, qui, jusqu'alors, lui avait caché les misères de sa situation, se déchira tout à coup; elle se trouva face à face avec les rudesses de la vérité nue. Et se tournant vers Léopold, elle regarda avec épouvante l'homme fatal qui l'avait perdue.
Quand les Pontifes regagnèrent le couvent, ils rencontrèrent encore leurs persécutrices à la porte. Avec une précipitation forcenée, en quelques minutes, elles dégoisèrent les injures qu'elles avaient mis deux heures à chanter. Les Baillard n'avaient qu'une idée, s'abriter derrière leurs murailles. Ils y trouvèrent un hôte trop attendu, l'huissier de Vézelise, M. Libonom en personne. La Noire Marie n'avait pas perdu de temps! Il venait signifier aux soeurs d'avoir à payer à Mlle Lhuillier le prix de l'acquisition du couvent sous trois jours, faute de quoi, ladite demoiselle saisirait leurs biens, meubles et immeubles.
Aussitôt, les frères Hubert et Martin coururent avertir les Enfants du Carmel et les convoquer pour la première heure du lendemain. Il s'agissait de sauver ce qu'on pourrait du mobilier et de répartir entre les dévoués du village les objets les plus précieux.
--Eh! disait la bonne soeur Marthe, y pensez-vous! Travailler demain, c'est le dimanche des Rameaux!
--Ma soeur, dit Quirin, Léopold donne à tous et à toutes une dispense.
Le sommeil de Léopold fut traversé de pénibles insomnies. Pour se donner du coeur, il respira à plusieurs reprises le délicieux parfum qu'exhalait son hostie pontificale. Cette nuit-là, il en sortait une odeur d'encens extraordinaire, l'odeur même que l'on respire au sanctuaire de Tilly, les jours de fête, une odeur suave et pénétrante, qui ne pouvait être comparée qu'à celle de cette huile de nard d'un grand prix que Marie-Madeleine en cette même veille de Pâques fleuries, répandit aux pieds du Sauveur.
Ces sensations miraculeuses et l'approche du danger eurent pour effet d'exalter chez Léopold le sentiment de la personnalité. Son esprit échauffé fit une construction singulière: il se persuada que la Semaine Sainte qui s'ouvrait allait reproduire pour lui, sur cette montagne, au milieu de paysans ingrats, tout ce que le Christ avait souffert, en Judée, d'une foule ameutée par les princes des prêtres et les pharisiens. Imagination qui n'a rien pour surprendre, chez un homme dont le rêve fut toujours de calquer sa vie sur des patrons sublimes. Et pour commencer, ce dimanche allait être vraiment son dimanche des Rameaux: entouré de ses fidèles--à l'occasion de son déménagement--il allait faire son entrée dans Jérusalem.
Malgré les bruits inquiétants qu'on répandait dans le village, trente personnes accoururent dès l'aube. A l'issue de l'office, Léopold les éleva, toutes, d'un grade dans les dignités de l'OEuvre. Il confia le bouclier de Marie à madame Marne, et une hostie que Vintras avait portée à madame Marie-Anne Sellier. Ces deux veuves dévouées, dont la première avait fourni la carpe pour la réception de la Noire Marie, venaient d'arriver avec des corbeilles d'osier et s'engageaient solennellement à ne pas quitter le couvent que tout fût emballé. Le Pontife d'Adoration donna encore la croix de grâce à ses deux nièces, Marie-Rose-Élisabeth-Léopoldine et Marie-Hubertine Baillard. Enfin, à ceux qui n'étaient pas sortis des rangs inférieurs, il remit des petits sachets renfermant de la terre de Tilly. C'était autant d'armes dont il attendait qu'elles fortifiassent les courages.