La cocarde rouge

Part 22

Chapter 223,895 wordsPublic domain

--Allons, fis-je, m’efforçant de ravaler mon courroux et de parler raison, ce ne peut être sérieux, ce que vous me dites là, monsieur le comte, et nous nous sommes échauffés tous les deux. Il fut un temps où nous nous accordions, et où vous ne répugniez pas à m’avoir comme beau-frère. Allons-nous, à cause de ces malheureuses divergences d’opinion...

--Des divergences d’opinion! s’écria-t-il, m’interrompant avec rudesse. L’hôtel de ma mère, à Cahors, ne possède plus que les quatre murs. Le château de mon frère, à Saint-Alais, n’est plus qu’un amas de cendres. Et vous parlez de divergences d’opinion!

--Eh bien! appelez-les comme il vous plaira.

--En outre, interrompit vivement Mme Catinot, excusez-moi, monsieur, en outre, monsieur de Saint-Alais, vous connaissez notre besoin de nouveaux convertis. M. le vicomte est un gentilhomme, et il est sensé et religieux. Il s’en faut de peu, de bien peu, ajouta-t-elle, en m’adressant un léger sourire, qu’il ne soit persuadé. Que diriez-vous, si la main de votre sœur achevait la besogne, et si Mme votre mère y consentait?

--Même alors il ne l’obtiendrait pas! répliqua-t-il, d’un ton farouche et les yeux détournés de moi.

--Mais il y a huit jours, reprit la jeune dame, tout étonnée, vous me disiez...

--Il y a huit jours n’est pas aujourd’hui, fit-il. D’ailleurs je n’ajouterai plus qu’un mot. Je suis fâché de vous voir à Nîmes, monsieur le vicomte, et je vous prie de vous en retourner chez vous. Vous ne pouvez faire aucun bien ici, et vous pouvez faire du mal et en éprouver. Par aucun moyen vous n’arriverez à vos fins.

--C’est ce qui reste à savoir, répliquai-je avec entêtement, courroucé à mon tour. Et d’abord, puisque vous dites que je ne puis trouver Mlle Denise, j’emploierai un moyen bien simple. Je vais attendre ici votre départ, monsieur, et alors je vous suivrai jusque chez vous.

--Vous ne ferez pas cela! fit-il.

--Je vous assure bien que je n’y manquerai pas, ripostai-je, sur un ton de défi.

Mais Mme Catinot intervint.

--Non, monsieur de Saux, dit-elle avec noblesse. Vous ne ferez pas cela; j’en suis assurée; ce serait abuser de mon hospitalité.

--Vous me le défendez?

--Je vous le défends.

--En ce cas, madame, j’y renonce. Mais...

--Pas de mais! Faites trêve maintenant, je vous prie, dit-elle avec fermeté. Si vous devez être en guerre tous les deux, ne commencez pas ici. Mieux vaut d’ailleurs, il me semble... que je vous prie de vous retirer, conclut-elle, en me jetant un regard suppliant.

Je regardai Louis. Mais il s’était détourné, et affectait de m’ignorer. Ce fut le coup de grâce pour moi. Il m’était impossible de répliquer à Mme Catinot, lorsqu’elle me parlait sur ce ton; et impossible également de rester chez elle contre sa volonté. Je la saluai donc en silence; et d’aussi bonne grâce qu’il me fut possible, malgré ma tristesse et mon dépit, j’allai prendre mon manteau et mon chapeau sur la chaise où je les avais posés.

--Je suis désolée, fit-elle avec grâce.

Et elle me tendit la main.

Je la portai à mes lèvres.

--Demain... à midi... ici, chuchota-t-elle.

Je tressaillis. Sa voix était si basse qu’il me fallut presque deviner le sens de ses paroles; mais ses yeux en disaient long, et je compris leur muet langage. Ce fut l’affaire d’un instant; puis elle s’éloigna, et moi-même, jetant un dernier regard attristé à Louis qui me tournait le dos, je me retirai.

L’homme qui m’avait introduit se tenait dans le vestibule.

--Votre cheval est à l’auberge du Louvre, monsieur, dit-il, en m’ouvrant la porte.

Je lui donnai la pièce, et sortis, sans savoir le moins du monde où j’allais. Je suivis la rue, plongé dans mes réflexions, tant et si bien que j’allai donner tête baissée en plein contre quelqu’un. Réveillé du coup, je regardai autour de moi. J’avais passé un peu plus de trois heures dans cette maison, et mon arrivée dans Nîmes ne datait guère de plus longtemps; mais ce court espace avait été rempli de telle sorte que je m’étonnai de voir des rues inconnues, et de m’y trouver seul, ne sachant par où me diriger. Il était au moins dix heures du soir, et de rares lanternes se balançant çà et là mettaient aux carrefours un rond de clarté fuligineuse; et néanmoins il y avait encore beaucoup de monde dehors: quelques-uns s’arrêtaient à causer, mais la plupart allaient dans une même direction, les hommes emmitouflés jusqu’aux yeux, les femmes un voile sur le visage.

La nécessité de trouver un gîte me fit oublier pour l’heure ma préoccupation dominante, à savoir: ce que signifiait la conduite de Louis. J’arrêtai un homme qui ne suivait pas le flot, et lui demandai le chemin de l’hôtel du Louvre. J’appris de lui, non seulement ce chemin, mais le motif de ce concours de peuple.

--Il vient d’y avoir une procession, me lança-t-il, d’un ton rêche. J’aurais cru que vous saviez cela! ajouta-t-il, avec un coup d’œil à mon chapeau.

Et il tourna les talons.

Je me souvins de ma cocarde rouge, et avant de faire un pas de plus, je pris soin de m’en débarrasser. Comme je me remettais en marche, un individu me dépassa, et tout en courant il me fourra un papier dans la main. Je n’eus pas le temps d’ouvrir la bouche, qu’il était déjà loin; mais cet incident, joint à l’animation des rues, singulière vu l’heure tardive, contribua encore à me distraire de mes pensées. Je ne fus pas surpris, en arrivant à l’auberge, de m’entendre dire qu’il ne restait plus une seule chambre.

--Mon cheval est déjà chez vous, insistai-je, car je me figurais que le patron, me voyant à pied, se méfiait peut-être du poids de ma bourse.

--Je le sais, monsieur; mais tout ce que je puis vous offrir, c’est de coucher dans la salle à manger, répondit-il très poliment. Et croyez-moi, vous ne serez pas mieux ailleurs. C’est comme s’il y avait la foire à Beaucaire. La ville est pleine d’étrangers. Il y en a presque autant que de ces machins-là! conclut-il d’un air agacé, en désignant le papier que je tenais toujours.

J’y jetai un coup d’œil: c’était un manifeste intitulé: «Sacrilège! La Sainte Vierge pleure!»

--On vient de me le fourrer dans la main à la minute, dis-je.

--Bien entendu, fit-il. Un matin en nous levant nous en avons trouvé les murs tout couverts. Une autre fois il en volait des nuées par les rues.

--Savez-vous, hasardai-je, comprenant qu’il avait soupé et qu’il ne demandait qu’à parler, où loge le marquis de Saint-Alais?

--Non, monsieur, répondit-il. Je ne connais pas ce gentilhomme.

--Il est pourtant ici avec sa famille.

--Il y a tant de monde ici! répliqua-t-il en haussant les épaules.

Puis, baissant la voix:

--Est-il rouge, ou... le contraire, monsieur?

--Rouge, fis-je sans hésiter.

--Ah! ah! Eh bien! il y a quelques gentilshommes qui font la navette entre notre M. Froment et Turin ou Montpellier. On dit que notre maire aurait eu le devoir de les faire arrêter depuis longtemps. Mais lui aussi est rouge, comme la plupart des conseillers. Je n’affirme rien, du reste, n’étant d’aucun parti. Le gentilhomme que vous cherchez est peut-être de ceux-là?

--C’est fort probable, dis-je. Ainsi donc M. Froment est ici?

--Monsieur le connaît?

--Oui, fis-je d’un ton bref, un peu.

--Ma foi, j’ignore s’il est ici ou non, reprit l’hôtelier, en hochant la tête. On ne peut jamais le savoir.

--Pourquoi? demandai-je. N’habite-t-il pas dans Nîmes?

--Si fait, il habite la Porte d’Auguste, sur les vieux remparts, auprès du couvent des Capucins. Mais (il jeta un regard circulaire, puis continua d’un air mystérieux) on le voit sortir d’endroits où il n’est jamais entré, monsieur! De la maison qu’il a dans les Arènes, par exemple. On prétend même que le couvent des Capucins est une de ses retraites. Et si vous allez au _Cabaret de la Vierge_, en vous réclamant de lui, vous boirez sans payer.

Il souligna ces paroles de plusieurs hochements de tête, puis, comme s’avisant tout à coup qu’il en avait trop dit, il s’éloigna en hâte. M’étant informé de M. de Géol et de Buton, j’appris que faute de place ici, ils étaient allés à l’_Écu de France_; mais je ne fus pas trop fâché d’être débarrassé d’eux pour le moment, et acceptant l’offre de l’hôtelier, je me rendis à la salle à manger, où je m’accommodai aussi bien que me le permirent et la dureté des chaises et ma préoccupation d’esprit.

L’unique souci, l’unique problème qui m’absorbât, était l’attitude de Louis, et ce changement singulier et sans transition que j’y avais remarqué. D’abord il paraissait tout heureux de me voir, sa main s’offrait spontanément à la mienne, je lisais dans ses yeux l’affection d’autrefois; et voilà que tout à coup, en un instant, il se roidit en une hostilité âcre et obstinée qui surprit Mme Catinot, et n’alla point sans une ombre de remords, et presque d’horreur. Serait-il possible qu’_elle_ fût morte? Serait-il possible que Denise... Mon esprit refusa de s’arrêter sur cette pensée. Je me relevai, frémissant, et parcourus ma chambre jusqu’au jour; attentif au cri du veilleur de nuit, aux lugubres heures, et de temps à autre aux bruits de pas précipités qui rappelaient l’agitation de la ville. Mais Froment, et les rouges, les blancs ou les tricolores, le veto ou le non veto, ne m’importaient guère: j’avais autre chose à penser!

La maison s’éveilla enfin, mais il ne m’en fallait pas moins attendre jusqu’à midi pour revoir Mme Catinot. J’occupai l’intervalle à errer par la ville, au hasard. Je visitai les vieux monuments: les antiques Arènes, élevant leurs arches sourcilleuses bien plus haut que les abjectes masures adossées contre elles; ces Arènes encombrées par tout une pouillerie d’autres cabanes occupant la place où trônaient jadis les consuls de Rome, tandis que les couleurs de l’Empereur flottaient victorieuses autour de la piste; je vis la Maison Carrée, la Tour Magne, le Temple de Diane. Mais ces objets qui, en d’autres temps, m’auraient comblé d’admiration, avaient peine à retenir mon regard; je ne faisais guère plus attention à la foule dense qui s’affairait dans les rues, et s’arrêtait devant les cabarets ou devant les affiches des murs. Ma pensée ne se préoccupait que de Louis, de mon amour, et de la lenteur des minutes. Au premier coup de midi je heurtais à la porte de Mme Catinot; au dernier, je me trouvais devant elle.

Je ne jetai qu’un regard sur ses traits, et mon cœur défaillit: les paroles de remerciement expirèrent sur mes lèvres. De son côté elle-même était troublée. Nous restâmes tout d’abord silencieux l’un et l’autre.

M’efforçant de sourire et de faire bonne contenance, je prononçai enfin:

--Je vois, madame, que vous avez de tristes nouvelles à m’apprendre.

--Je crains en effet qu’elles ne soient des pires, répondit-elle, d’un air apitoyé. Car je n’en ai aucune à vous donner, monsieur.

--Le proverbe dit pourtant: «Pas de nouvelles, bonnes nouvelles», fis-je, sans comprendre.

Ses lèvres frémirent, mais elle garda les yeux baissés.

--Allons, madame, insistai-je, le cœur défaillant. Vous ne pouvez manquer d’avoir autre chose à m’annoncer. A tout le moins vous pouvez m’apprendre où je verrai Mme de Saint-Alais.

--Non, monsieur, je ne puis vous l’apprendre, fit-elle, à voix basse.

--Ni pourquoi M. Louis a pris si soudainement cet air d’hostilité à mon égard?

--Non, monsieur, cela non plus. Et je vous prierai, si vous êtes un gentilhomme, ajouta-t-elle avec vivacité, de m’épargner vos questions. Je croyais pouvoir vous aider, quand je vous ai prié de venir me trouver aujourd’hui. Je m’aperçois que je puis seulement vous faire de la peine.

--Et voilà tout, madame?

--Voilà tout, fit-elle, avec un geste plus expressif que ses paroles.

J’embrassai d’un regard la pièce muette, et fis quelques pas vers la porte. Puis je me ravisai.

--Non! m’écriai-je avec force. Je ne m’en irai pas sans savoir! Qu’avez-vous donc appris, madame, qui vous ferme ainsi la bouche? Qu’est-ce qui se trame contre elle... pour que vous craigniez tellement de le dire? Parlez, madame! C’est pour entendre autre chose que vous m’avez fait venir ici! Je n’en puis douter.

Mais elle se contenta de me jeter un regard de reproche.

--Monsieur, fit-elle, je ne me tais que pour votre bien. Est-ce donc là ma récompense?

J’étais vaincu. Je me retirai sans mot dire, et quittai l’appartement.

Une fois hors de la maison, je me sentis comme un enfant perdu dans les ténèbres, qui vient de voir se fermer devant lui la seule porte menant à la vie et à la liberté. J’éprouvais un morne et glacial désappointement, qui ne tarda pas à se changer en une douleur aiguë. Cette transformation de Mme Catinot, qui ressemblait si exactement à celle de Louis, quelle pouvait donc en être la cause? Que lui avait-on révélé? Quel était le mystère, la trame, le danger, qui les faisait tous se détourner de moi, comme d’un pestiféré?

Je restai un moment abîmé dans le désespoir. Puis l’éclat du soleil inondant les rues, précurseur du renouveau, m’inspira de moins sombres pensées. Après tout il ne saurait être si difficile de découvrir quelqu’un dans Nîmes! J’avais bien rencontré Louis! Et nous étions au XVIIIe siècle, et non plus au XVIe. Les femmes n’étaient plus soumises à la contrainte de jadis, ni les hommes à la violence des âges féodaux.

Je m’efforçais de tirer de cette idée quelque réconfort, quand un bruit s’éleva dans la rue, derrière moi: une clameur de voix et la brusque ruée de centaines de pieds. Je me retournai, et vis une foule épaisse d’hommes qui s’avançaient en agitant des bannières bleues, des crucifix, et des oriflammes ornées des Cinq Plaies. Les uns chantaient, les autres vociféraient, et tous brandissaient des gourdins et des armes. Le cortège s’avançait à une vive allure, occupant la rue dans toute sa largeur: pour l’éviter je me réfugiai sous une voûte, qui s’offrit à moi tout à propos.

Ils arrivèrent bientôt à ma hauteur, et défilèrent avec d’assourdissantes vociférations. Je ne pus guère distinguer qu’une forêt de bras s’agitant au-dessus de faces basanées; mais par une éclaircie je pus entrevoir trois hommes marchant au plus dense de la cohue, d’un air tranquille, bien qu’ils fussent le centre et la cause de tout ce fracas. L’un de ces trois hommes, celui du milieu, était Froment. L’un de ses deux acolytes portait la soutane, et l’autre, à l’air de risque-tout, avait le chapeau sur l’oreille, d’une façon martiale. Hors cela, je ne vis que des rangées successives et pressées d’hommes vociférants. Après eux venaient trois ou quatre cents individus, la lie de la cité, mendiants, malandrins de toute espèce, et autres gens sans aveu.

Quand j’eus cessé de les regarder, je trouvai à côté de moi un homme en qui je reconnus par un singulier hasard le passant qui, la veille au soir, m’avait indiqué l’hôtel du Louvre. Je lui demandai si ce n’était pas M. Froment que je venais de voir.

--Si fait, répondit-il en ricanant. C’est bien lui, avec son frère.

--Tiens, son frère? Comment s’appelle-t-il, monsieur?

--Il y en a qui l’appellent Froment le Matamore.

--Et que vont-ils faire?

--Pousser des huées devant une église protestante aujourd’hui, répondit-il avec âpreté. Demain ils casseront les carreaux. Le jour suivant, ou du moins aussitôt qu’ils en auront trouvé le courage, ils expulseront les fidèles, et les remplaceront par leur garnison de Montpellier. Après quoi les réfugiés de Turin arriveront, nous serons en pleine révolte, et nous reverrons les dragonnades. Et alors, si les Cévenols ne s’en mêlent pas, vous verrez du nouveau.

--Mais le maire? fis-je. Et les gardes nationaux? Laisseront-ils faire?

--Le premier est un rouge, répondit-il laconiquement, ainsi que les deux tiers de l’autre. Vous verrez ça.

Et avec une froide inclination, il poursuivit son chemin, tandis que je restais à suivre vaguement des yeux le cortège. A ce moment, je m’avisai tout à coup que là où se trouvait Froment on avait bien des chances de rencontrer Saint-Alais; et m’attachant à cette idée, que je m’étonnai beaucoup de n’avoir pas eue plus tôt, je me mis à courir pour rejoindre la foule. Son dernier remous achevait de s’enfoncer derrière un tournant lointain; mais eût-il disparu plus tôt, le parcours restait suffisamment jalonné par les persiennes closes et par les têtes effarées qui se montraient aux fenêtres. J’entendis la foule faire halte une fois, et pousser des huées menaçantes; mais je ne l’avais pas encore rejointe, qu’elle était repartie, et lorsque je la rattrapai, à l’endroit où l’une des rues, avant de s’étrangler au passage d’une vieille porte, s’élargissait en une petite place, qu’entouraient de hautes bâtisses sombres, et où aboutissait un fouillis de ruelles, le cortège principal avait disparu, et son arrière-garde achevait de se disloquer.

J’avais donc manqué mon but, qui était de retrouver Froment. Mais je n’eus qu’un instant d’indécision, car en fouillant du regard les groupes qui regagnaient la ville, je découvris un maigre personnage à l’échine voûtée et à la soutane râpée. Comme il se disposait à traverser la rue, il s’arrêta une seconde avant de s’engager dans le flot des passants. Un coup d’œil me suffit: avec un cri de joie, je fendis la presse et fus à son côté.

C’était l’abbé Benoît! Tout d’abord, l’émotion nous rendit muets. Puis, échangés en hâte les premiers mots de bienvenue, nous nous examinâmes l’un l’autre, et je vis poindre sur son visage le même malaise et la même altération que j’avais remarqués chez Louis de Saint-Alais. Il murmura tout bas: «O mon Dieu! mon Dieu!» et ses mains se crispèrent furtivement.

Mais j’étais excédé de ce mystère, et je le lui déclarai en termes violents.

--Vous du moins, l’abbé, vous allez me l’expliquer! m’écriai-je.

Deux ou trois passants m’entendirent, et nous dévisagèrent avec curiosité. Il m’entraîna, loin d’eux, sous un porche; mais un individu s’obstinait à nous suivre.

--Entrons, me glissa le prêtre, nous serons plus tranquilles là-haut.

Et il me fit monter un escalier de pierre, vieux et malpropre, qui servait à beaucoup de gens, et dont nul ne prenait soin.

--C’est ici que vous logez? lui demandai-je.

--Oui, c’est ici, fit-il, et il s’arrêta court, en me regardant d’un air gêné. Mais il y fait bien triste, monsieur le vicomte, ajouta-t-il, en allant pour redescendre, et mieux vaudrait peut-être...

--Non, non! m’écriai-je, brûlant d’impatience. Allons chez vous, mon ami! Chez vous! puisque vous logez dans la maison! Je ne puis attendre. Je vous ai découvert, et il ne se passera pas une minute de plus sans que je sache la vérité.

Il balançait encore, et même il alla pour balbutier une défaite. Mais je ne voulus rien entendre, et il dut se résigner à me guider lentement jusqu’au plus haut de la maison, où il avait sous les tuiles une petite chambre garnie d’un matelas et d’une chaise, avec deux ou trois volumes et un crucifix. Une petite lucarne donnait accès à la lumière, et non seulement à elle, car à notre entrée un pigeon s’envola du carreau et prit son essor par l’ouverture.

Il eut une exclamation d’ennui, et m’avoua qu’il leur donnait parfois à manger.

--Ils me tiennent compagnie, fit-il tristement. Et je n’en ai guère trouvé d’autre ici.

--Vous y êtes pourtant venu de votre plein gré, ripostai-je brutalement.

Je n’en pouvais plus d’angoisse, et ce fut de la sorte qu’elle se traduisit.

--J’y suis venu perdre mes dernières illusions, répondit-il. Depuis des années, vous le savez, monsieur le vicomte, j’attendais la réforme, la liberté, la délivrance. Et je communiquais à autrui mon espoir. Eh bien! nous avons obtenu tout cela, vous le savez, et pour user de sa liberté, le peuple n’a rien eu de plus pressé que d’attenter à la religion. D’ailleurs je suis venu ici parce que l’on m’avait dit qu’ici les défenseurs de l’Église sauraient résister; qu’ici l’Église était forte, la religion en honneur, la foi toujours vivace. Je suis venu pour retremper mon espoir à l’espoir d’autrui. Or, je n’aperçois d’un côté comme de l’autre que mensonge, traîtrise et chicane. Et la violence règne partout.

--Mais alors, au nom du ciel! dites-moi donc, mon ami, pourquoi n’êtes-vous pas retourné chez vous? m’écriai-je.

--J’allais y retourner voici huit jours, répondit-il. Mais je ne suis pas parti. Et...

--Laissons cela, m’écriai-je avec rudesse. Ce n’est pas mon affaire. J’ai vu Louis de Saint-Alais, et je sais qu’il y a quelque chose qui cloche. Il refuse de me revoir. Il refuse de me dire où est la marquise. Il refuse de plus rien avoir de commun avec moi. Il me regarde comme si j’étais la tête de Méduse! Voyons, qu’est-ce que cela signifie? Vous le savez, il faut que je le sache. Parlez.

--Mon Dieu! répondit-il.

Et il me regarda les larmes aux yeux. Puis il ajouta:

--C’est bien ce que je craignais.

--Ce que vous craigniez? Vous craigniez quoi? m’écriai-je.

--Que votre cœur n’en souffrît, monsieur le vicomte.

--Mon cœur souffrir? De quoi? Exprimez-vous plus clairement!

--Du prochain mariage... de Mlle de Saint-Alais, lâcha-t-il.

Je restai béant une seconde.

--Elle se marie? haletai-je. Avec qui?

--Avec M. Froment, répondit-il.

CHAPITRE XXI

RIVAUX

--C’est impossible! fis-je, à mi-voix. Froment! c’est impossible!

Mais j’avais beau dire, je me rendais compte que c’était trop possible; et je me mis à la lucarne afin de cacher mon visage à l’abbé Benoît... Froment! Ce seul nom, maintenant que j’étais sur la voie, faisait la lumière. Compagnon de voyage, associé-conspirateur, protégé d’abord, puis protecteur, sa figure, telle que je l’avais vue à la portière de la berline dans la gorge voisine de Villeraugues, me revint à la mémoire, et je m’étonnai de n’avoir pas plus vite pénétré le mystère. Ce bourgeois ambitieux, une fois mis en présence de Denise, n’était-il pas évident que, tôt ou tard, il lèverait les yeux sur elle? N’était-il pas vraisemblable que Mme de Saint-Alais, appauvrie et abreuvée d’amertumes, lancée dans la tourmente révolutionnaire, consentirait à lui donner la main de sa fille, en récompense de son audace? Il était déjà riche, et le succès l’anoblirait! Cet homme, d’ailleurs, fort alors que tant d’autres étaient faibles, résolu alors que cent autres fléchissaient, conscient de son but et acharné à le poursuivre alors que les autres n’en avaient pas, cet homme ne pouvait manquer de séduire des yeux féminins. De rage, je grinçai des dents.

Tout en remuant ces pensées, j’avais les yeux fixés sur une petite cour sale et pareille à un puits, que dominait la fenêtre, et de l’autre côté de laquelle, mais beaucoup plus bas, une arcade d’allure monastique et surmontée d’une statuette concentrait mon attention. Sans y penser, car j’aurais pu jurer avoir l’esprit occupé de tout autre chose, je vis deux hommes entrer dans la cour et s’enfoncer sous le porche. Ils ne heurtèrent ni n’appelèrent, mais l’un d’eux frappa deux coups de son gourdin sur les dalles; la porte s’ouvrit aussitôt, comme d’elle-même, et les deux personnages disparurent.

J’avais suivi leurs gestes inconsciemment; et ce fut sans nul doute le bruit de la porte refermée qui me tira de ma rêverie.

--Froment! prononçai-je. Froment!

Puis je me détournai de la fenêtre.

--Où est-elle? demandai-je d’une voix rauque.

L’abbé Benoît fit un signe négatif.

--Vous devez le savoir! m’écriai-je, car indéniablement il le savait. Vous devez le savoir!

--Je le sais, répondit-il lentement, les yeux attachés sur les miens. Mais je ne puis vous le révéler. Je ne le pourrais pas, fût-ce pour vous sauver la vie, monsieur le vicomte. Je l’ai appris en confession.

Je le regardai fixement, désemparé. Sa réponse, plus qu’aucune autre, abattit mon courage. Je le savais: contre cette porte d’airain, cette porte massive et sans serrure, je pouvais frapper du poing et exercer ma fureur sans résultat jusqu’à la fin des siècles. A la fin cependant je m’écriai:

--Mais alors, pourquoi, pourquoi donc m’en avez-vous dit autant? Pourquoi m’avoir dit quelque chose?

Et j’éclatai d’un rire amer.