Chapter 8
Vous entendez, Daniel, il appelait ridicule cette scène adorable que je viens de vous dire... Il n'y a que les Américains pour de telles énormités!...
J'ai su, depuis, que pour contraindre Sarah à me recevoir, il avait fallu lui faire une sorte de violence; mais elle eut le bon goût de n'en rien laisser paraître, lorsque, un peu avant de se mettre à table, je lui fus présenté.
Elle rougit, il est vrai, extrêmement, mais c'est avec une franchise toute virile qu'elle me tendit la main, coupant le compliment que je lui débitais pour me dire:
«--Vous êtes l'ami de Tom, vous serez le mien.»
Ah! Daniel, vous avez admiré miss Brandon au théâtre!... C'est chez elle qu'il faut l'étudier... Au dehors, quoi qu'il lui en coûte, elle sacrifie aux exigences du monde, dans son intérieur, elle ose être elle-même.
Du reste, ainsi qu'elle l'avait dit, nous fûmes promptement amis, si promptement que je ne laissais pas que d'être surpris, quand elle me parlait comme à une vieille connaissance...
Je ne tardai pas à découvrir le mot de cette énigme.
Nos jeunes filles françaises, mon cher Daniel, sont charmantes, sans doute, mais ignorantes, en général, légères et insoucieuses de tout ce qui n'est pas cancans, romans ou chiffons...
Autres sont les Américaines... Ce qui intéresse leur esprit sérieux, c'est ce qui préoccupe leur père et leurs frères: la politique, l'industrie, les débats des Chambres, les découvertes des savants...
Le comte de la Ville-Handry, dont la carrière politique a jeté un certain éclat, ne pouvait être un étranger pour miss Sarah Brandon. Ma passion à défendre les causes que je croyais justes, l'avait souvent passionnée. Emue par mes discours qu'elle lisait, sa pensée plus d'une fois était remontée à l'orateur...
Il me semble encore l'entendre me dire, de sa belle voix qui a les pures sonorités du cristal:
«--Oh! oui, je vous connaissais, monsieur le comte, oui!... et il y a eu des jours où j'aurais voulu être de vos amies pour vous crier: C'est bien, ce que vous faites là, c'est grand, c'est courageux!...»
Et elle ne mentait pas, car elle avait retenu nombre de passages de mes discours, de ceux même que j'avais oubliés, et elle les citait presque textuellement... Ebahi parfois de certaines idées très-fortes qu'elle émettait, je l'en complimentais, et alors elle éclatait de rire, me disant: «Mais c'est de vous, cher comte, c'est votre bien... c'est vous qui avez dit cela en telle et telle occasion.»
Et si le soir, rentré chez moi, je feuilletais mes collections pour vérifier le fait, je trouvais presque toujours que miss Sarah avait raison...
Dois-je ajouter après cela que je devins l'hôte quotidien de la rue du Cirque? Non, n'est-ce pas.
Ce que je veux que vous sachiez, c'est que là j'ai trouvé l'image de la félicité la plus parfaite et la plus pure qu'on puisse rêver ici-bas... Là, j'ai été saisi de respect et d'admiration, par l'honnêteté la plus sévère, unie au plus chaste enjouement. Là, j'ai savouré les heures les plus délicieuses, entre mistress Brian, cette puritaine si rigide pour elle-même, si indulgente pour les autres, et Thomas Elgin, le plus loyal et le meilleur des hommes, qui sous des apparences glaciales cache une âme de feu pour ses amis...
Quel était le but de M. de la Ville-Handry, si toutefois il en avait un?
Etait-il venu expressément pour confier à Daniel le surprenant roman de sa passion?
Ou cédait-il simplement à ce besoin d'expansion trop fort qui étouffe les amoureux et les force, et les contraint de parler de leur amour, de se trahir, encore qu'ils sachent bien qu'une indiscrétion peut leur être fatale?...
Ainsi s'interrogeait Daniel.
Mais le comte ne lui laissa pas le temps de réfléchir et de se répondre... Après une courte pause, il se redressa, et changeant brusquement de ton:
--Je devine, mon cher Daniel, ce que vous pensez... Vous vous dites: «M. de la Ville-Handry était amoureux...» Eh bien! je vous le déclare, vous vous trompez...
Daniel bondit sur sa chaise, et s'oubliant, tant fut grande sa stupeur:
--Est-ce possible!... s'écria-t-il.
--C'est exact, je vous en donne ma parole d'honneur... Le sentiment qui m'attirait vers miss Sarah était celui qui m'attache à ma fille.
Cependant, comme je suis un observateur et que j'ai l'expérience du cœur humain, la contenance de miss Sarah ne laissait pas que de me surprendre. Après avoir été avec moi d'une liberté extrême, expansive et familière, elle était devenue peu à peu réservée jusqu'à la froideur.
Il était clair qu'elle était gênée près de moi... Notre intimité, loin de la rassurer, semblait l'effrayer chaque jour davantage.
Ce que je compris, vous le devinez, mon cher Daniel...
Seulement, comme je n'ai jamais été un fat, je craignis de me tromper... Je m'appliquai à une observation plus attentive et je ne tardai pas à acquérir la certitude que si j'aimais miss Sarah d'une affection paternelle, j'avais su éveiller dans son âme un sentiment plus tendre...
De tout autre, cette fatuité sénile eût paru à Daniel d'un comique achevé.
Du père de Mlle Henriette, elle le navrait...
Si bien, que le comte remarquant sa tristesse et se méprenant lui demanda:
--Douteriez vous de ce que je dis?...
--Non, monsieur, non!...
--A la bonne heure... Je vous prie de croire, du reste, que cette découverte ne m'émut pas médiocrement... J'en demeurai pendant trois jours ébloui à ce point de ne pouvoir réfléchir et délibérer sainement.
Il fallait prendre un parti, cependant. Si l'idée d'abuser de mon expérience pour séduire cette innocente enfant, traversa mon cerveau, je la repoussai avec horreur... Et pourtant il ne tenait qu'à moi, je le voyais, je le sentais... Mais quoi!... Payer du déshonneur de leur parente, l'hospitalité de la vertueuse mistress Brian et du loyal Thomas Elgin, c'eût été une des abominables infamies dont je suis incapable. Devais-je donc renoncer à retourner rue du Cirque, rompre avec des amis qui m'étaient chers? J'y songeai, mais je ne m'en sentis pas le courage...
Il s'interrompit, cherchant du regard les yeux de Daniel, comme pour y lire l'expression réelle de son opinion.
Et, lorsqu'il les eut trouvés, d'un ton grave, il dit:
--C'est alors que la pensée d'un mariage me vint.
Ce mot: mariage, Daniel l'attendait... Aussi, bien que le choc fut rude, demeura-t-il impénétrable...
Et ce sang-froid dut étonner le comte, car il laissa échapper un mouvement de contrariété et brusquement reprit:
--Oui, j'ai songé à un mariage... Vous me direz: «C'est grave!...» Je le sais, parbleu bien! Et ce n'est pas en une heure que je me décidai, ni sans avoir pesé le fort et le faible de cette détermination.
C'est que je ne suis pas de ces grotesques aisés à berner, qui s'abusent eux-mêmes encore plus que les autres ne les trompent, et qui se croient le privilége exclusif d'une éternelle jeunesse... Non, non, je me connais, et mieux que personne je sais que je touche à la maturité de la vie...
C'est l'objection qui tout d'abord s'offrit à mon esprit.
Mais à ceci, je réponds victorieusement que l'âge n'est pas une affaire d'extrait de naissance: On a l'âge qu'on paraît avoir.
Or, je dois à une existence exceptionnellement sobre et paisible, à quarante années passées à la campagne, à une constitution de fer et aux soins minutieux que j'ai toujours pris de ma personne, une... comment dirai-je?... une... verdeur, que m'envieraient tous ces jeunes éreintés que je vois traîner la jambe sur le boulevard...
Il se redressait et se roidissait en parlant ainsi, bombant la poitrine, cambrant la taille et tendant le jarret.
Puis, lorsqu'il jugea que Daniel l'avait assez admiré:
--Maintenant, poursuivit-il, passons à miss Sarah. Vous la croyez peut-être de la première jeunesse?... Erreur. Elle a vingt-cinq ans bien sonnés, mon cher ami, et pour une femme, vingt-cinq ans, eh! eh!...
Il ricanait, il était clair qu'une femme de vingt-cinq ans, lui paraissait vieille, très vieille...
--De plus, continua-t-il, je connais la haute raison de Sarah et le sérieux de son esprit. Fiez-vous à moi, quand je vous affirme que je l'ai étudiée. Par mille et mille mots insignifiants en apparence, et échappés aux naïvetés de ses expansions, je sais qu'elle a les jeunes gens en horreur... Elle a vu ce que valent les maris de trente ans, tout feu et flamme les premiers jours et qui, après six mois, rassasiés d'un bonheur pur et tranquille, désertent la chambre conjugale. Ce n'est pas d'hier que j'ai constaté son penchant à s'éprendre de ce qu'il y a en somme de plus séduisant au monde, d'un grand nom noblement porté et d'une illustration dont les rayons rejailliraient sur elle...
Que de fois je l'ai entendue dire à mistress Brian:--«Avant tout, tante, je veux être fière de mon mari... Je veux, dès que je prononcerai son nom, devenu le mien, lire dans les yeux l'admiration et l'envie, et qu'autour de moi on murmure: Etre aimé d'un tel homme c'est le bonheur!...»
Il hocha la tête, et d'un ton grave:
--Je m'interrogeai, Daniel, et je compris que je réalisais le programme de miss Sarah Brandon. Et le résultat de mes réflexions fut que je serais un insensé de laisser échapper le bonheur qui passait à ma portée, et qu'il fallait me risquer...
Je m'armai donc de résolution, et c'est à sir Thomas Elgin que je m'ouvris de mes projets.
Je renonce à vous décrire la stupeur de cet honorable gentleman.
«--Vous plaisantez, me dit-il tout d'abord, et votre plaisanterie m'afflige!»
Mais quand il vit que jamais je n'avais parlé plus sérieusement, lui, d'un flegme si imperturbable, il se fâcha tout rouge... Et morbleu! si par impossible j'étais malheureux en ménage, ce n'est pas à lui que je devrais m'aller plaindre.
Mais je faillis tomber de mon haut, quand froidement il me déclara qu'il ferait son possible pour empêcher ce mariage... C'est qu'il n'en voulait pas démordre, et ce ne fut pas trop de toute mon adresse pour ébranler sa résolution. Et même, après plus de deux heures de discussion, tout ce que je pus obtenir fut qu'il resterait neutre, et qu'il laisserait à mistress Brian la responsabilité d'un consentement ou d'un refus.
Il riait, M. de la Ville-Handry, il riait de tout son cœur, sans doute en se rappelant sa discussion avec sir Elgin et sa triomphante habileté.
--Donc, reprit-il, je m'adressai à mistress Brian... Ah! elle n'y alla pas par quatre chemins... Dès les premiers mots, elle m'appela, Dieu me pardonne! vieux fou, et carrément elle me pria de ne me plus représenter rue du Cirque.
Je voulus insister... Inutile. Elle ne voulut seulement pas m'entendre, la vieille puritaine, et comme je devenais pressant, elle me salua d'une belle révérence et sortit, me laissant seul et fort penaud au milieu du salon.
Pour ce jour-là, je n'avais qu'un parti à prendre... me retirer. C'est ce que je fis, comptant qu'un entretien avec sa nièce changerait ses dispositions. Point. Le lendemain, quand j'arrivai rue du Cirque, les domestiques me dirent que sir Thomas Elgin était sorti, et que mistress Brian et miss Sarah venaient de partir pour Fontainebleau.
Le lendemain, nouvelle défaite, et ainsi, pendant une semaine, je trouvai la porte close.
L'inquiétude me prenait, quand un commissionnaire, un matin, m'apporta une lettre... C'était miss Sarah qui m'écrivait...
Elle me priait de me trouver le jour même, à quatre heures, au bois de Boulogne, près de la Cascade, ajoutant qu'elle devait sortir dans l'après-midi, à cheval, avec sir Tom, qu'elle lui échapperait et qu'elle me rejoindrait...
Vous jugez si je fus exact, et bien m'en prit, car un peu avant la demie de quatre heures, je l'aperçus, je la devinai plutôt, arrivant vers moi, son cheval lancé à fond de train...
Devant moi, elle s'arrêta court, et sautant à terre:
«--Je suis si exactement surveillée, me dit-elle, qu'aujourd'hui seulement, j'ai pu vous écrire... Cette surveillance qui m'outrage et blesse mes sentiments les plus chers, je ne la supporterai pas davantage... Me voici, emmenez-moi, partons...»
Jamais, Daniel! jamais je ne l'avais vue si adorablement belle qu'en ce moment, le teint animé par la rapidité de la course, l'œil étincelant d'audace et de passion, la lèvre frémissante... Et elle disait encore:
«--Je sais bien que je serai perdue, que vous-même, peut-être, vous me mépriserez... N'importe, partons, partons!...»
Il s'arrêta, suffoqué par l'émotion, mais bientôt se remettant:
--S'entendre dire cela, s'écria-t-il, par une telle femme... Ah! Daniel, c'est une de ces sensations qui suffisent à emplir la vie d'un homme...
Et cependant, j'eus le courage, alors que je me sentais devenir fou moi-même, de lui parler le langage de la froide raison... Oui, j'eus sur moi-même cet empire prodigieux de la conjurer de rentrer chez elle...
Et pourtant elle pleurait, elle m'accusait de ne pas l'aimer!...
Mais j'avais trouvé une issue à cette situation:
«--Sarah, lui dis-je, rentrez chez vous, écrivez-moi ce que vous venez de me dire, et je suis certain de forcer la main de vos parents...»
Ainsi elle fit.
Et ce que j'avais prévu arriva... Devant cette preuve de ce qu'ils appelaient notre folie, sir Thomas Elgin et mistress Brian comprirent qu'une plus longue résistance serait une imprudence inutile.
Et après quelques réserves, sous certaines conditions honorables:
«--Vous le voulez, nous dirent-ils à Sarah et à moi, soyez donc unis!...»
Et voilà quel enchaînement de circonstances le comte de la Ville-Handry attribuait au hasard,--à un hasard béni, ajoutait-il.
Depuis l'accident de l'honorable Thomas Elgin et l'évanouissement de miss Sarah, jusqu'à ce rendez-vous au bois de Boulogne et à ce projet d'enlèvement, tout lui paraissait simple et naturel, oui, tout, même ce fait d'une jeune mondaine s'éprenant de ses opinions politiques jusqu'à apprendre par cœur ses discours.
Daniel était abasourdi.
Qu'un homme, tel que le comte ne vit rien de l'intrigue ourdie autour de lui, cela le surpassait.
Le comte, cependant, n'était pas aveugle, à ce point de ne pas discerner quelque chose des impressions de Daniel.
Son amour-propre en fut froissé, car il fronça le sourcil, et brusquement:
--Que ruminez-vous ainsi? demanda-t-il... Voyons, ayez le courage de vos opinions: vous soupçonnez miss Brandon de calculs honteux ou de vues intéressées, à tout le moins...
--Je ne dis pas cela, monsieur, balbutia Daniel.
--Non, mais vous le pensez, ce qui est bien pis... Eh bien! moi, je puis dissiper vos injurieuses préventions... Que viserait, selon vous, miss Brandon, en m'épousant? Ma fortune, n'est-ce pas? A cela, je n'ai qu'un mot à répondre, mais il est décisif: Sarah est plus riche que moi...
Comment et à quel prix miss Brandon avait-elle su se procurer une fortune, Daniel le savait ou croyait le savoir par M. de Brévan... Aussi, ne fut-il pas maître d'un tressaillement que le comte surprit et qui l'irrita.
--Oui, plus riche que moi... insista-t-il. Les puits de pétrole dont elle a hérité de son père rapportent, bon an, mal an, de trente à quarante mille dollars. Et encore sont-ils très-négligés... Mieux exploités, ils rendraient le double, le triple, le sextuple, que sais-je? C'est une mine en quelque sorte inépuisable, ainsi que me le démontrait sir Thomas Elgin... Si le pétrole ne donnait pas des bénéfices inouïs, comment expliqueriez-vous cette fureur soudaine dont la positive Amérique a été saisie, qu'on a appelée «la fièvre de l'huile» et qui a enrichi plus de gens que la Californie et «la fièvre de l'or!...» Ah! il y a quelque chose à tenter de ce côté, quelque chose de grand, et pour peu qu'on dispose de capitaux considérables...
Il s'animait, il s'échauffait, il s'oubliait, lorsque brusquement il s'arrêta court.
Evidemment il avait failli se trahir, laisser voir sa pensée tout entière... Aussi reprit-il vivement:
--Mais en voilà assez, je suppose, pour écarter tout soupçon de cupidité... Maintenant, vous me direz peut-être que je suis pour miss Brandon un pis-aller... Eh bien! non! En ce moment même, elle a à choisir entre moi et un prétendant bien plus jeune que moi et dont la fortune est de beaucoup supérieure à la mienne, M. Wilkie de Gordon-Chalusse...
D'où venait que M. de la Ville-Handry semblait le prendre pour juge de sa conduite, et paraissait plaider sa cause devant lui?...
Voilà ce que Daniel ne songeait même pas à se demander, tant était grand le désordre de son esprit.
Cependant, comme le comte insistait pour avoir son avis, comme il le pressait, comme il s'obstinait à lui répéter:
--Eh bien? voyez-vous encore une objection?...
Il oublia les prudentes recommandations de M. de Brévan, et d'une voix troublée:
--Sans doute, M. le comte, fit-il, vous connaissez la famille de miss Brandon?...
--Certes!... Me croyez-vous donc homme à prendre chat en poche... Son digne père était l'honneur même...
--Et... son passé?...
Le comte bondit sur son fauteuil, et enveloppant Daniel d'un regard méchant:
--Oh! oh!... fit-il; est-ce que déjà quelque vil gredin se serait fait l'écho des calomnies infâmes dont on a essayé de ternir l'honneur de la plus noble et de la plus chaste des créatures!... Ah! nommez-moi le misérable...
Involontairement Daniel se tourna vers la porte derrière laquelle écoutait M. de Brévan... Peut-être s'attendait-il à le voir apparaître... Mais M. de Brévan ne bougea pas.
--Le passé de Sarah! continuait le comte, je le connais heure par heure, et j'en réponds comme du mien... Chère adorée! Avant que de consentir à devenir ma femme, elle a voulu tout me dire, oui, tout, sans forfanterie ni fausse pudeur, et je sais ce qu'elle a souffert. N'a-t-on pas prétendu qu'elle avait été la complice d'un lâche coquin, d'un caissier qui avait volé sa caisse! N'a-t-on pas dit qu'elle avait poussé au suicide un jeune sot, un joueur, et qu'elle avait assisté impassible aux tortures de son agonie... Ah! il ne faut que voir Sarah pour être sûr que ce sont là d'indignes et stupides inventions de la haine... Et tenez, Daniel, croyez-moi: dès que vous verrez la calomnie s'acharner après un homme ou après une femme, dites-vous que cet homme ou cette femme ont blessé, humilié le vulgaire, la tourbe des lâches, des envieux et des sots, par une supériorité quelconque, de situation ou de fortune, de talent ou de beauté...
Pour défendre miss Brandon, il avait véritablement retrouvé l'énergie de la jeunesse. Son œil s'emplissait d'éclairs, sa voix vibrait, son geste menaçait...
--Mais laissons ce sujet pénible, fit-il, et causons sérieusement.
Il se leva et alla s'adosser à la cheminée, bien en face de Daniel.
--Je vous ai dit, mon cher, commença-t-il, que sir Tom et mistress Brian ont mis à mon mariage certaines conditions... La première est que miss Brandon sera accueillie par ma famille comme elle mérite de l'être, non seulement honorablement, mais affectueusement, tendrement même...
De ma famille, je m'en moque... Il ne me reste que des arrière-cousins qui, n'ayant rien à prétendre à ma succession, se soucient de moi aussi peu que je me soucie d'eux...
Mais j'ai une fille, et là est le danger.
La certitude que je vais me remarier la désole, je l'ai vu... Elle se révolte à la seule idée qu'une autre femme va prendre la place de sa mère, porter mon nom et régner dans ma maison...
Daniel, maintenant, commençait à comprendre ce qu'il devait penser du rendez-vous manqué qui lui avait valu la visite de M. de la Ville-Handry.
--Or, disait le comte, je connais mon Henriette, c'est sa mère elle-même, faible, mais entêtée jusqu'à la démence... Si elle s'est mise en tête de mal recevoir miss Sarah, elle la recevra mal, quoi qu'elle m'ait promis, et trouvera le moyen de lui faire quelque abominable avanie... Et si néanmoins Sarah consent à passer outre, ma maison deviendra un enfer, et ma femme sera malheureuse... Ai-je sur Henriette assez d'empire pour la ramener à la raison? Je ne le crois pas... Mais cette influence que je n'ai pas, je sais un charmant garçon qui l'a, et c'est vous...
Daniel était devenu pourpre.
C'était la première fois que le comte s'exprimait si clairement.
--Je n'ai jamais désapprouvé, continuait-il, les projets de ma pauvre femme, et la preuve c'est que j'autorisais vos assiduités... Aujourd'hui, voici mes conditions: Que ma fille soit pour Sarah ce que je veux qu'elle soit, une sœur tendre et dévouée, et six mois après mon mariage, il y aura une autre noce à l'hôtel de la Ville-Handry...
Daniel voulait parler, il l'arrêta.
--Non, rien, fit-il. Je vous ai démontré la sagesse du parti que je prends, agissez en conséquence...
Il avait remis son chapeau, et déjà il avait ouvert la porte:
--Ah! encore un mot, ajouta-t-il. Je suis chargé par miss Brandon de vous conduire chez elle ce soir; elle veut vous parler... Venez me demander à dîner, nous irons après rue du Cirque... Sur quoi, songez à ce que je vous ai dit et... au revoir.
VII
M. de la Ville-Handry n'avait pas refermé la porte que déjà M. de Brévan s'élançait hors de la chambre où il s'était caché.
--Avais-je raison? s'écria-t-il.
Mais Daniel ne l'entendit pas... Daniel avait oublié jusqu'à sa présence.
Brisé par les efforts extraordinaires qu'il avait faits pour garder le secret de ses impressions, il s'était laissé tomber sur un fauteuil, le visage caché entre ses mains, et d'une voix morne, comme pour se convaincre lui-même de la désolante réalité:
--Le comte est devenu fou, répétait-il, absolument fou, et nous sommes perdus...
La douleur de cet homme de cœur avait quelque chose de si poignant que M. de Brévan parut ému...
Il le considéra un moment d'un air de commisération, puis tout à coup et comme s'il eût cédé à un bon mouvement, il lui toucha l'épaule en disant:
--Daniel!...
Le malheureux se dressa en sursaut, pareil au dormeur brusquement éveillé, et le sentiment de la situation revenant:
--Vous avez entendu, Maxime!... prononça-t-il.
--Tout!... Je n'ai perdu ni un mot ni un geste... Mais ne me reprochez pas mon indiscrétion; elle me permet de vous donner un conseil... d'un ami sincère qui a payé cher l'expérience qui vous manque.
Il s'arrêta, cherchant l'expression de sa pensée; puis, d'un ton âpre et bref:
--Vous aimez Mlle de la Ville-Handry? demanda-t-il.
--Plus que la vie, ne le savez-vous pas!...
--Eh bien! s'il en est ainsi, renoncez à une résistance inutile... Décidez Mlle Henriette à ce que désire son père et obtenez de miss Sarah que votre mariage ait lieu un mois après le sien... et exigez des garanties surtout!... Mlle de la Ville-Handry souffrira peut-être un peu pendant ce mois, mais le lendemain du jour où elle sera votre femme, vous l'emmènerez où bon vous semblera, abandonnant le bonhomme à sa folie amoureuse...
La contraction des traits de Daniel disait l'effort de son esprit:
--Cette idée m'était venue, murmura-t-il.
--C'est le seul parti raisonnable.
--Oui, peut-être est-ce celui que conseille la prudence... mais est-ce bien celui que commande le devoir?...
--Oh! le devoir, le devoir...
--Ne serait-ce pas une lâcheté que d'abandonner ce vieillard à miss Brandon et à ses complices...
--Vous ne le tirerez pas de leurs griffes, mon cher...
--Du moins dois-je l'essayer... C'était votre avis hier soir, et ce matin encore, il n'y a pas deux heures...
M. de Brévan dissimula mal un geste d'impatience.
--Je ne savais pas ce que je sais, fit-il.
Daniel s'était levé, et il arpentait son petit salon, répondant aux objections de son esprit bien plus qu'à celles de M. de Brévan.
--Si j'étais le seul maître, disait-il, je me résignerais peut-être à une capitulation. Mais Henriette l'accepterait-elle?... Non, jamais!... Son père la connaît bien... Sa faiblesse est celle d'un enfant, mais à un moment donné elle est capable d'une énergie virile et d'une volonté de fer...
--Qui vous force à lui dire ce qu'est miss Brandon?
--Je lui ai promis l'entière vérité... sur mon honneur.
Il n'y avait pas à se méprendre au haussement d'épaules de M. de Brévan: c'était aussi clair que s'il se fût écrié: «On n'est pas naïf à ce point!»