Chapter 39
Loin donc de pouvoir être utile à Sarah, c'est avec de véritables transports de joie qu'il accepta dix mille francs qu'elle lui apporta, dès qu'elle sut sa détresse.
«--Ah! lui disait-elle souvent, que n'avons-nous la fortune de cet imbécile de Planix!...»
De là à tenter de s'en emparer, de cette fortune tant convoitée, il n'y avait qu'un pas... ils le franchirent...
Pour commencer, Sarah décida M. de Planix à faire un testament par lequel il l'instituait sa légataire universelle.
Comment elle obtint cela de ce garçon, jeune, heureux, plein de santé, sans éveiller en lui le plus léger soupçon, on s'en étonnerait, si on ne savait que la passion explique ce qui semble le plus inexplicable.
Ce point obtenu, M. de Brévan se chargea de présenter dans le cercle que fréquentaient Sarah et M. de Planix, un de ses amis qu'on disait et qui était réellement la meilleure lame de Paris, brave garçon d'ailleurs, l'honneur même, plutôt endurant que querelleur, M. de Pont-Avar.
Sans se compromettre, et avec l'infernale adresse dont elle seule est capable, Sarah fut avec ce brave garçon tout juste assez coquette pour qu'il se crût autorisé à lui faire quelque peu la cour... Le soir même elle s'en plaignit amèrement à M. de Planix et sut si bien intéresser sa vanité et échauffer à blanc sa jalousie, qu'à trois jours de là il s'emportait jusqu'à souffleter M. de Pont-Avar, en présence de dix personnes.
Une rencontre devenait inévitable, et M. de Brévan, en paraissant vouloir l'empêcher, ne fit qu'animer les deux adversaires d'une colère furieuse.
Le combat eut donc lieu à l'épée, au bois de Vincennes, un samedi matin...
Et après moins d'une minute d'engagement, M. de Planix, atteint d'un coup droit en pleine poitrine, s'affaissa comme une masse.
On s'approcha... il était mort. Il n'avait pas encore vingt-sept ans...
Si délirante fut la joie de Sarah, que c'est à peine si elle, l'incomparable comédienne, elle parvint à verser, pour le monde, quelques larmes hypocrites sur le cadavre encore chaud de cet homme qui l'avait tant aimée, et qu'elle avait assassiné.
Pendant qu'agenouillée près du lit, elle cachait son visage dans ses mains, elle ne songeait qu'au testament, qu'elle savait enfermé dans le secrétaire, sous une grande enveloppe scellée d'un large cachet de cire rouge...
Le jour même, il fut ouvert et lu par le juge de paix qu'on était allé quérir pour apposer les scellés.
Et alors, véritablement désespérée, Sarah pleura des larmes de rage.
Pris d'une sorte de remords de sa faiblesse, et à un moment où une absence de Sarah le mettait hors de lui, M. de Planix avait ajouté deux lignes à ses dispositions.
Il disait bien toujours: «J'institue pour ma légataire universelle Mlle Ernestine Bergot,» mais il avait écrit plus bas: «A la condition de donner à chacune des deux demoiselles de Planix, mes sœurs, la somme de cent cinquante mille francs.» C'était cent mille écus à donner, et la fortune de M. de Planix s'élevait à peine à quatre cent mille francs...
Aussi, les premiers mots de Sarah, le soir, en arrivant chez M. de Brévan, furent:
«--Nous sommes volés!... Planix n'est qu'un misérable... Il ne nous restera pas cent mille francs!...»
Ce fut Maxime qui, le premier, prit son parti de cette déception; la somme lui paraissait encore énorme pour un crime sans péril, et il n'en voulait pas moins, ainsi que c'était convenu avant, épouser Sarah.
Mais elle rejeta bien loin ses instances, disant que cent mille francs c'était à peine le revenu qu'elle rêvait, et qu'il fallait attendre.
C'est alors que chez M. de Brévan le joueur se révéla... Il croyait au jeu, ce misérable; il croyait aux fortunes gagnées par le jeu... Il avait des systèmes pour ne jamais perdre, qu'il disait infaillibles.
Il offrit à Sarah de risquer, pour les décupler, les cent mille francs, et elle accepta, séduite par la hardiesse de la proposition.
Ils décidèrent donc qu'ils ne cesseraient de jouer qu'après avoir gagné un million ou perdu tout ce que possédait Sarah, environ cent vingt-cinq mille francs... Et ils partirent pour Hombourg.
Là, pendant un mois, ils menèrent une existence enragée, passant dix heures au jeu, fiévreux, haletants, luttant contre la banque avec un acharnement, et il faut ajouter avec une habileté et un sang-froid incroyables.
J'ai retrouvé un vieux croupier qui se souvient encore d'eux. Par deux fois, ils en furent à jeter leur dernier billet de mille francs, et leur gain, un jour de veine, dépassa quatre cent mille francs...
Ce jour-là, Maxime voulut quitter Hombourg... Sarah, qui tenait la caisse, s'y opposa, répétant sa devise favorite: Tout ou rien.
Ce fut: Rien. La victoire, comme toujours, resta aux gros bataillons, et un soir les deux complices se retrouvèrent dans leur chambre d'hôtel, ruinés, décavés, sans un florin, ayant tout vendu, jusqu'à leurs montres et devant une certaine somme à leur hôtelier...
Ce soir-là, Maxime parlait de se brûler la cervelle... Jamais, au contraire, Sarah n'avait été plus gaie...
Et le lendemain, dès le matin, elle s'habilla et sortit, disant que c'était pour une idée qui lui avait passé par la tête, et qu'elle allait revenir...
Mais elle ne revint pas, et tout le jour, M. de Brévan, dévoré d'angoisses, attendit... A cinq heures, seulement, un commissionnaire lui apporta une lettre... Il l'ouvrit, trois billets de mille francs tombèrent à ses pieds...
La lettre disait:
«Quand tu recevras ce mot, je serai loin de Hombourg... Ne m'attends plus... Voici de quoi regagner Paris... Quand j'aurai fait notre fortune tu me reverras.
«SARAH.»
Maxime, tout d'abord, demeura stupide d'étonnement... Etre ainsi abandonné, être «lâché» sans plus de façons, lui, par Sarah!... Il n'en pouvait revenir.
Mais la colère ne tarda pas à lui monter au cerveau, et en même temps un immense désir de vengeance... Seulement, pour se venger, il s'agissait de retrouver l'infidèle. Qu'était-elle devenue? Où s'était-elle réfugiée?...
A force de réfléchir et de chercher, M. de Brévan se rappela que deux ou trois fois, depuis que la déveine les poursuivait, il avait aperçu Sarah en grande conversation avec un long et maigre gentleman, d'une quarantaine d'années, qui promenait dans les salles de jeu ses favoris blonds en nageoires, sa distinction raide et son visage ennuyé.
Pas de doutes!... Sarah, ruinée, devait s'être laissée facilement séduire par ce gentleman aux apparences de millionnaire.
Où demeurait-il?... A l'hôtel des Trois-Rois. Maxime y courut...
Malheureusement il arrivait trop tard... Le gentleman était parti le matin même pour Francfort, par le train de dix heures quarante-cinq, avec une dame d'un certain âge et une jeune personne remarquablement jolie.
Sûr de ne s'être pas trompé, M. de Brévan partit sur l'heure pour Francfort, persuadé que la radieuse beauté de Sarah le guiderait comme une étoile. Mais il eut beau battre la ville, courir les hôtels, lasser tout le monde de ses questions, il ne retrouva pas la trace des fugitifs.
Et quand le soir, brisé de fatigue, il eut regagné sa chambre... il pleura.
Jamais, à aucun moment de sa vie, il ne s'était estimé si malheureux... Perdant Sarah, il lui semblait qu'il perdait tout... En cinq mois qu'avaient duré leurs relations, elle avait pris sur lui un empire si absolu que, livré à ses seules forces, il se trouvait comme un enfant égaré, sans idées, sans résolution...
Qu'allait-il devenir, maintenant qu'il n'aurait plus pour l'inspirer et le soutenir cette femme au génie fécond en intrigues, dont l'audace jamais ne se déconcertait, d'une énergie toute-puissante pour le mal?
Sarah, d'ailleurs, l'avait grisé de si magnifiques espoirs, elle avait ouvert à ses convoitises de si prestigieux horizons, qu'il souriait de pitié en songeant à ce qui jadis eût comblé ses vœux.
Avoir rêvé quelqu'une de ces scélératesses énormes qui enrichissent d'un coup, et retomber aux mesquines escroqueries d'autrefois... quelle misère!... Son cœur s'en soulevait de dégoût, comme l'estomac de l'homme qui, après avoir flairé le fumet des cuisines transcendantes, en est réduit à revenir dîner à son infime gargote...
C'est qu'il savait quels embarras l'attendaient à sa rentrée à Paris. Ses créanciers, inquiétés par son absence, allaient l'assaillir... Comment les ferait-il patienter?... Où prendrait-il de quoi leur verser quelques à-comptes?... Comment trouverait-il sa vie de chaque jour?... Toutes ses impostures allaient-elles donc être perdues?... Sombrerait-il avant d'avoir saisi cette occasion rebelle de fortune qu'il guettait!...
N'importe, il revint à Paris, tint tête à l'orage, traversa la crise, et reprit son existence compliquée d'expédients, associé avec un chevalier d'industrie comme lui, un certain Fernand de Coralth, réussissant, à force d'adresse, à sauver les apparences et à préserver de tout soupçon le nom qu'il avait volé...
Ah! si les honnêtes gens savaient tout ce que cache de misères, d'humiliations et d'angoisses, certaines existences dont le faste menteur les offusque, ils s'estimeraient bien vengés.
Il est certain qu'à cette époque Maxime de Brévan passa par de tristes quarts d'heure, qu'il regretta plus d'une fois de n'être pas resté tout bêtement honnête homme; c'est si simple... et si habile!
C'est qu'aussi, après deux ans, il n'était pas encore consolé du départ de Sarah... Souvent, en ses jours de détresse, il se rappelait sa phrase d'adieu: «Quand j'aurai fait notre fortune, je reviendrai...» Certes, il la croyait bien de force à conquérir des millions, mais quand elle les tiendrait, se souviendrait-elle de ses promesses?... Où était-elle, que devenait-elle?...
Sarah habitait alors l'Amérique.
Ce long gentleman blond, cette dame à l'air si respectable qui l'avaient enlevée, n'étaient autres que sir Thomas Elgin et mistress Brian.
Qui étaient ces gens?... Le temps m'a manqué pour recueillir sur leur passé des renseignements complets. Ce que je sais, c'est qu'ils étaient de ces aventuriers qu'on rencontre dans les villes d'eaux et de jeux l'été, à Nice, à Monaco ou en Italie l'hiver. Escrocs de bon ton, qui joignant à une habileté consommée la plus excessive prudence, qu'on soupçonne parfois, qu'on ne surprend jamais, et qui doivent à leur entente de la vie, à l'art qu'ils ont d'être agréables ou utiles, au laisser-aller du voyage, enfin, des relations qui étonnent, et souvent même d'honorables amitiés.
Anglais l'un et l'autre, sir Thom et mistress Brian avaient jusqu'alors trouvé le secret de vivre largement. Mais la vieillesse venait, et ils commençaient à s'inquiéter de l'avenir, quand ils aperçurent Sarah.
Ils la devinèrent comme elle avait deviné Maxime de Brévan, et ils virent en elle un admirable instrument de fortune.
Si admirable, qu'ils n'hésitèrent pas à lui proposer de devenir leur associée, résolus à risquer sur elle tout ce qu'ils possédaient, soixante-dix ou quatre-vingt mille francs.
Tant qu'il lui était resté un florin à jouer, Sarah n'avait répondu ni oui ni non. Ayant tout perdu, elle s'était mise à la discrétion de mistress Brian et de sir Elgin moyennant les trois mille francs qu'elle avait envoyés à Maxime.
Ce que ce couple honorable comptait faire d'elle, vous l'avez vu... un piège à billets de mille francs. Ils savaient bien qu'à cette éblouissante beauté, les dupes se viendraient prendre comme les alouettes au miroir...
Et ne croyez pas cette idée neuve, monsieur Champcey, ni rare...
Dans toutes les capitales de l'Europe, vous trouverez à cette heure de ces créatures idéales que produisent, dans le plus grand monde, des aventuriers cosmopolites. Elles ont six ou sept ans, de dix-huit à vingt-cinq, pour enlever à la pointe de leurs œillades, leur fortune et celles de leurs cornacs... Et selon l'occasion, leur adresse et le caprice de la bêtise humaine, elles épousent un millionnaire ou finissent patronnes d'un tripot clandestin, ayant autant de chances pour tomber sur les coussins du carrosse d'un prince, que pour rouler, de chute en chute, au plus profond des cloaques sociaux.
Sir Elgin et mistress Brian s'étaient dit qu'ils exhiberaient Sarah à Paris, qu'elle épouserait un duc cinq ou six fois millionnaire, et qu'ils auraient pour leurs peines et soins une cinquantaine de mille francs de rente à se partager.
Mais pour tenter l'aventure avec de sérieuses chances de succès, il était indispensable de dépayser cette Parisienne, de lui constituer un état civil nouveau, de la styler, de la dresser, de l'exercer au métier qu'elle allait faire.
De là, ce voyage et ce long séjour en Amérique.
Le hasard servit bien ces misérables. A peine débarqués, ils réussirent à substituer leur protégée à la fille du général Brandon, exactement comme Justin Chevassat s'était substitué à Maxime de Brévan.
Si bien que pour la haute société de Philadelphie, Ernestine Bergot fut bien et dûment miss Sarah Brandon.
Non moins prévoyant que Brévan, sir Elgin, malgré l'exiguïté de ses ressources, acheta, au nom de sa protégée, moyennant un millier de dollars, d'assez vastes terrains où il n'y avait pas le moindre puits à pétrole, mais où il eût pu y en avoir...
Toutes choses dont j'ai des preuves, que je fournirai le moment venu...
Depuis un instant, Daniel et Mlle Henriette échangeaient des regards ébahis.
Ils étaient confondus de la somme prodigieuse de pénétration, de ruse, de patience, d'investigations laborieuses que représentait le récit du vieux brocanteur.
Lui, poursuivait:
--Il avait fallu peu de jours à sir Tom et à mistress Brian, pour reconnaître à quel point leur flair les avait bien servis... Six mois ne s'étaient pas écoulés que cette belle fille, dont ils avaient entrepris l'éducation, parlait l'anglais aussi purement qu'eux-mêmes, et était devenue leur maîtresse, les dominant de toute la hauteur de sa perversité. Du jour où mistress Brian lui eût montré son rôle, Sarah y entra si naturellement et si complétement que l'actrice disparut.
Elle avait compris les avantages immenses que lui présentait ce personnage de jeune vierge américaine, et quels effets irrésistibles elle tirerait d'une excentricité savante, de sa liberté d'allures, et d'une franchise effrontément naïve. Enfin, au bout de vingt-huit mois, sir Elgin décida que le moment d'entrer en scène était venu...
C'est donc vingt-huit mois après la séparation de Hombourg, que M. de Brévan reçut un jour un billet ainsi conçu:
«Présentez-vous ce soir, à 9 heures, rue du Cirque, chez sir Thomas Elgin, et... attendez-vous à une surprise.»
Il s'y présenta. Un long gentleman lui ouvrit la porte du salon, et à la vue d'une jeune femme assise près de la cheminée, ébloui, il ne put s'empêcher de s'écrier: «Ernestine... est-ce possible!...»
Mais elle, l'interrompant: «Vous vous trompez, dit-elle... Ernestine Bergot est morte et enterrée près de Justin Chevassat... cher monsieur de Brévan. Allons... quittez cet air ahuri, et embrassez la main de miss Sarah Brandon...»
C'était le ciel qui s'ouvrait, pour Maxime de Brévan.
Elle lui était donc enfin rendue, cette femme qui avait traversé sa vie comme un orage, et dont le souvenir lui était resté au cœur comme un poignard dans la blessure.
Elle lui revenait donc, plus que jamais parée de séductions irrésistibles, et c'était, pensait-il, la passion seule qui la lui ramenait.
Sa vanité le fourvoyait.
Il y avait longtemps déjà que Sarah Brandon avait cessé de l'admirer. Lancée dans le monde des aventuriers de la haute vie, elle n'avait pas tardé à apprécier Maxime à sa juste valeur. Elle le voyait tel qu'il était, lâche, cauteleux, mesquin, incapable de combinaisons hardies, à peine bon pour des gredineries de deux sous, ridicule enfin, comme l'est un coquin besoigneux.
Seulement, tout en le méprisant, Sarah le voulait près d'elle... Sur le point d'engager une partie décisive, elle sentait la nécessité d'un de ces complices à qui on peut se livrer sans restrictions. Elle avait bien mistress Brian et sir Tom, mais elle se défiait d'eux. Ils la tenaient et elle ne les tenait point. Tandis que M. de Brévan, il était bien à elle, celui-là, dépendant de son caprice, comme le bloc de glaise de la fantaisie du sculpteur.
Il est vrai que Maxime parut consterné quand elle lui eût appris que cette immense fortune dont elle avait enflammé ses convoitises était encore à faire, et qu'elle n'était pas plus avancée que le jour où elle l'avait quitté.
Elle eût pu dire qu'elle l'était moins.
Les vingt-huit mois qui venaient de s'écouler avaient fait de rudes brèches aux économies de sir Elgin et de mistress Brian. Et quand ils eurent soldé leur installation de la rue du Cirque, payé d'avance la location d'un coupé, d'une calèche et de deux chevaux de selle, c'est à peine s'il leur resta vingt mille francs.
Ils se trouvaient donc condamnés à réussir dans l'année ou à sombrer... Et ainsi acculés ils devenaient singulièrement redoutables.
Ils étaient résolus à se jeter furieusement sur la première proie qui passerait à leur portée, quand le hasard leur amena le malheureux caissier de la _Société d'escompte mutuel_... Malgat...
XXXI
Depuis un instant, la fatigue du vieux brocanteur avait disparu. Il s'était redressé, la lèvre frémissante, son œil jaune s'emplissait d'éclairs, sa voix vibrait...
--Seuls, poursuivit-il, les imbéciles n'attachent d'importance qu'aux grands événements... Ce sont les petits, au contraire, ceux qui semblent indifférents, qu'il faut craindre, car seuls ils décident de la vie, de même que ce n'est jamais que par un grain de sable que sont désorganisées les plus puissantes machines...
C'est par une belle après-midi du mois d'octobre que, pour la première fois, Sarah Brandon apparut à Malgat...
C'était alors un homme d'une quarantaine d'années, appartenant à une vieille et honorable famille bourgeoise, de mœurs simples, content de son sort et un peu naïf comme tous ceux qui ont vécu loin des intrigues.
Il n'avait qu'une passion: entasser dans les cinq pièces de son appartement des curiosités de toutes sortes, heureux pour huit jours quand il avait déniché quelque faïence de prix ou un meuble rare qu'il payait bon marché.
Il n'était point riche, tout son patrimoine ayant passé à enrichir sa collection, mais sa place lui valait une quinzaine de mille francs et il était assuré d'une retraite de deux mille écus.
Honnête, il l'était dans la plus magnifique acception du mot, de cette honnêteté instinctive qui ne se raisonne pas, mais qui est dans le sang même.
Depuis quinze ans qu'il était caissier, des centaines de millions avaient passé par ses mains, sans éveiller en lui l'ombre d'une convoitise. Et c'est avec une aussi parfaite indifférence que s'il eût remué des cailloux et des feuilles sèches qu'il maniait les pièces d'or et les billets de banque.
C'était plus que de l'estime, que ses directeurs avaient pour lui, c'était une amitié sincère et dévouée. Si absolue était leur confiance en lui, qu'ils eussent ri au nez de quiconque fût allé leur dire: Malgat est un voleur!...
Tel était l'homme qui était à sa caisse comme tous les jours, de dix à quatre heures, quand, à son guichet, se présenta un gentleman qui venait toucher le montant d'une traite tirée sur la _Société d'escompte_, par la Banque centrale de Philadelphie.
Ce gentleman, qui n'était autre que sir Elgin, s'exprimait si péniblement en français, que pour plus de facilités, Malgat le pria d'entrer dans son bureau... Il y entra suivi de Sarah Brandon...
Comment vous dire l'éblouissement du pauvre caissier à cette fulgurante apparition!... C'est à peine s'il put balbutier les explications indispensables, et le gentleman et la jeune fille étaient partis depuis longtemps qu'il demeurait encore abîmé dans une extase idiote...
Une de ces foudroyantes passions, qui guettent les hommes de mœurs pures au passage de la quarantaine venait de fondre sur lui...
Hélas! Sarah n'avait que trop discerné le triomphe de sa beauté. Certes, Malgat était bien loin d'être la dupe conjugale rêvée par ces aventuriers, mais il avait les clefs d'une caisse où affluaient les millions... On pouvait toujours en tirer quelque chose, de quoi attendre... Leur plan fut vite arrêté.
Dès le lendemain, sir Elgin se représentait seul à la caisse pour demander quelques renseignements... Il revint trois jours plus tard avec une nouvelle traite... A la fin de la semaine, il fournit à Malgat l'occasion de lui rendre un léger service...
Si bien que des relations s'établirent, qui au bout d'une quinzaine autorisèrent sir Tom à inviter le caissier à dîner chez lui, rue du Cirque.
Une voix au-dedans de lui, un de ces pressentiments qu'on devrait toujours écouter, criaient à Malgat de refuser cette invitation... Déjà il ne s'appartenait plus.
Il alla dîner rue du Cirque, et en sortit fou à lier...
Il lui avait semblé sentir tout le temps les yeux de Sarah Brandon arrêtés sur lui, ces yeux étranges et sublimes, qui bouleversent l'être jusqu'en ses plus intimes profondeurs, qui dissolvent les plus robustes énergies, qui troublent les sens et égarent la raison, qui éblouissent, qui enchantent, qui fascinent...
La plus vulgaire politesse commandait à Malgat de rendre une visite à sir Tom et à mistress Brian... Cette visite fut suivie de beaucoup d'autres.
Assurément, un homme moins aveuglé eût soupçonné un piége, tant les misérables, harcelés par la nécessité, menèrent vivement leur intrigue...
Six semaines après avoir aperçu Sarah Brandon, Malgat se croyait éperdûment aimé d'elle...
C'était absurde, c'est vrai, stupide, grotesque... N'importe, il le croyait... Il croyait à la vérité des regards de flamme dont elle l'enveloppait, à la vérité des enivrantes caresses de sa voix et de ses rougeurs divines dès qu'il entrait...
C'est alors que commença le second acte de cette ignoble comédie.
Mistress Brian, un jour, tout à coup, parut s'apercevoir de quelque chose, et fort nettement elle pria Malgat de ne plus remettre les pieds rue du Cirque, l'accusant de chercher à suborner sa nièce... Vous voyez d'ici, n'est-ce pas, cet imbécile, protestant de la pureté de ses intentions, jurant qu'il s'estimerait le plus heureux des hommes si on daignait lui accorder la main de Sarah... Mais sir Tom, d'un ton hautain, lui demanda d'où lui venait tant d'outrecuidance, et s'il se croyait fait pour devenir le mari d'une héritière qui portait dans son tablier une dot de deux cent mille dollars.
Malgat sortit en se tenant aux murs, désespéré, résolu à se tuer... Si résolu, qu'en rentrant chez lui, il chercha parmi ses curiosités un vieux pistolet à pierre et se mit à le charger...
Ah! que ne se tua-t-il alors, il eût emporté au tombeau ses décevantes illusions et son honneur intact!...
Il en était à écrire ses dernières volontés, quand on lui apporta une lettre de Sarah.
«Quand une fille comme moi aime, lui écrivait-elle, c'est pour la vie, et elle est à celui qu'elle aime ou elle n'est à personne. Si votre amour, à vous, est vrai, si les obstacles et le danger ne vous épouvantent pas plus que moi, demain soir, à dix heures, vous frapperez à la porte de la cour... j'ouvrirai!...»
Ivre de joie et d'espérances, Malgat se rendit à ce fatal rendez-vous... Savez-vous ce qui advint? Sarah se jeta à son cou, et avec une véhémence extraordinaire:
«--Je t'aime, lui dit-elle, enlève-moi, fuyons!...»
Ah! s'il l'eût prise au mot, si, lui offrant le bras, il lui eût répondu: «Oui, partons!...» l'intrigue était peut-être déjouée, et il eût peut-être été sauvé, car certainement elle ne l'eût pas suivi...
Mais avec cette pénétration qui tient du prodige, et qui semble un don de seconde vue, elle avait jugé le caissier, et elle se risqua, bien sûre qu'il reculerait.
Et en effet, il recula, l'idiot, il eut peur... Il se dit qu'abuser de l'amour de cette jeune fille si pure et si naïvement confiante, pour l'arracher à sa famille, pour la perdre, serait une indigne action...