Chapter 38
Ne se trouvait-elle pas ruinée par ce malheur!...
Le vieil artiste n'avait pris aucune disposition testamentaire... Ses parents, il en avait à Paris, ne tardèrent pas à envahir son appartement, et leur premier soin fut de congédier Sarah, après avoir visité son bagage, et non sans lui donner à entendre qu'elle devait s'estimer heureuse qu'on lui laissât emporter ce qu'elle disait tenir de la munificence du défunt.
Cependant la succession ne fut pas ce qu'espéraient les héritiers... Sachant leur vieux parent à l'aise et de goûts modestes, ils espéraient trouver dans son secrétaire de notables économies en espèces... Point. Il n'y découvrirent qu'un titre de rente de huit mille francs et onze louis dans un tiroir.
Ah! j'ai longtemps cherché ce qu'étaient devenus l'argent comptant et les valeurs au porteur du vieil artiste... car il devait en avoir, c'était la conviction de ses amis.
Savez-vous ce que j'ai découvert après des investigations inouïes?... Ce n'est rien et c'est énorme.
Ayant obtenu la communication des livres de dépôt de la Caisse d'épargne, j'y ai vu que le 17 avril 185... c'est-à-dire cinq jours après la mort du pauvre Allemand, une certaine Ernestine Bergot avait versé une somme de quinze cents francs...
--Vous le voyez donc! s'écria Daniel, lasse de vivre près de ce vieillard à qui elle devait tout, elle l'a assassiné pour se procurer de l'argent...
Mais le vieux brocanteur, comme s'il n'eût pas entendu, poursuivait:
--Ce que fit Sarah pendant ses trois premiers mois de liberté, je l'ignore... Si elle alla s'installer dans un hôtel meublé, elle y donna un autre nom que le sien... Un employé de la préfecture, grand amateur de curiosités, et à qui j'ai fait faire plus d'un bon marché, a fait consulter pour moi les registres des garnis pendant les mois d'avril, de mai, de juin et de juillet 185... On n'y a point trouvé le nom d'Ernestine Bergot...
Ce dont je suis à peu près certain, cependant, c'est qu'elle songea au théâtre. Un des anciens secrétaires du Théâtre Lyrique m'a dit se souvenir parfaitement d'une certaine Ernestine, belle à étonner l'imagination, qui à deux ou trois reprises vint solliciter une audition.
Si on l'évinça c'est que ses prétentions étaient exorbitantes jusqu'au grotesque. Et cela devait être, car elle avait la tête pleine encore des rêveries ambitieuses de son vieux professeur.
Ce n'est donc qu'à la fin de l'été de cette même année que je retrouve la trace positive de Sarah. Elle habitait alors au haut de la rue Pigalle, avec un jeune peintre, d'un grand talent et très-riche, nommé Théodore de Planix.
L'aimait-elle?... Les amis de cet infortuné jeune homme m'ont assuré que non.
Mais il l'adorait, lui, d'une passion folle, et il en était jaloux au point de tomber dans des accès de désespoir dès qu'elle sortait seule une heure.
Souvent elle se plaignait d'un amour qui restreignait sa chère liberté, et cependant elle patientait, quand la destinée jeta sur son chemin Maxime de Brévan...
Au nom du misérable acharné à leur perte, et dont le succès avait tenu à si peu, Daniel et Mlle Henriette tressaillirent et échangèrent un regard enflammé.
Mais le père Ravinet ne leur laissa pas le temps de le questionner, et froidement, comme s'il eût lu un rapport, il poursuivit:
--Il y avait alors plusieurs années déjà que Justin Chevassat, sorti du bagne, s'était improvisé gentilhomme et promenait, la tête haute, ce nom sonore de Maxime de Brévan.
Qu'il eût réussi à se faufiler dans le monde de la haute vie, qu'il se fût ouvert les portes de beaucoup de salons qui passent pour exclusifs, c'est ce qui ne saurait surprendre à une époque où l'impudence tient lieu de tout.
Dans une société dont la devise, et pour cause, paraît être: «Tolérance et discrétion,» où le premier venu est accepté sans contrôle pour ce qu'il dit et paraît être, Justin Chevassat devait réussir.
Il réussit d'autant plus sûrement qu'avant de se lancer il avait bien pris toutes ses précautions, pareil à ces malfaiteurs qui ne s'aventurent jamais sans un passeport d'autant mieux en règle qu'ils l'ont fabriqué eux-mêmes.
Son passé lui avait enseigné la prudence... Un passé accidenté... moins que celui de Sarah, cependant, et que j'ai eu moins de peine à reconstituer.
Les parents de Justin, les époux Chevassat, actuellement concierges, 23, rue de la Grange-Batelière, étaient établis, il y a quelque trente-huit ou quarante ans, tout au haut du Faubourg-Saint-Honoré.
Ils tenaient un très-modeste établissement, moitié débit de vins, moitié gargote, fréquenté surtout par les domestiques du quartier.
C'était de ces gens de moralité indécise et de principes faciles, comme il y en a trop, honnêtes, tant qu'il n'est pas de leur intérêt ou que l'occasion ne s'est pas présentée de cesser de l'être.
Leur commerce prospérant, ils n'étaient pas malhonnêtes... et si quelqu'une de leurs pratiques oubliait chez eux son porte-monnaie, ils ne manquaient pas de le lui rendre.
Le mari avait vingt-quatre ans et la femme dix-neuf, quand, à leur grande joie, un fils leur naquit.
Ce fut une fête, dans la boutique, et le nouveau-né fut baptisé sous le prénom de Justin, qui était celui de son parrain, lequel n'était pas un moindre personnage que le propre valet de chambre du marquis de Brévan.
Mais avoir un fils est la moindre des choses... L'élever jusqu'à sept ou huit ans, n'est rien... Le difficile est de lui donner une belle éducation qui lui assure une situation dans le monde.
C'est à quoi, désormais, pensèrent incessamment les époux Chevassat.
Ces niais, qui avaient un établissement qui leur rapportait plus que de quoi vivre, où ils devaient avec le temps réaliser une petite fortune, ne se dirent pas que l'agrandir pour le laisser plus tard à leur fils, serait le meilleur et le plus sage pour eux et pour lui.
Non. Ils se jurèrent de sacrifier leurs économies, de se priver même du nécessaire pour faire de leur Justin un homme au-dessus de ses parents, un «beau monsieur...»
Et quel monsieur!... La mère le rêvait commis d'agent de change, ou clerc de notaire pour le moins... Le père aimait à se le représenter employé du gouvernement, titulaire de quelqu'une de ces places brillantes et enviées, où, après vingt-cinq ans de services, on atteint un maximum de trois mille deux cents francs par an.
Le résultat de ces visées ambitieuses fut que dès l'âge de neuf ans le jeune Justin fut envoyé au collége de Versailles.
Il s'y comporta juste assez mal pour se trouver toujours sur le point d'être chassé sans cependant l'être jamais.
Cela touchait peu les époux Chevassat. Ils s'étaient si bien accoutumés à considérer leur fils comme d'une essence supérieure, que jamais il ne put leur entrer dans l'esprit qu'il ne fût pas le premier, le meilleur et le plus remarquable élève du collége.
Si les notes de Justin étaient mauvaises--et elles l'étaient toujours, ils accusaient les professeurs de lui en vouloir. S'il n'avait pas de prix à la fin de l'année--et il n'en avait jamais, ils ne savaient quelle fête lui faire pour le consoler de l'injustice criante dont il était victime.
Les conséquences de ce système se devinent.
A quatorze ans, Justin tenait en mépris profond ses parents, les traitait comme des valets et rougissait d'eux au point de défendre à sa mère de le venir voir au parloir.
Lorsqu'il venait en vacances, il se fût fait couper le bras plutôt que d'aider son père et de verser un verre de vin à un client, et même il fuyait la maison sous prétexte que l'odeur de gargote lui donnait des nausées...
C'est ainsi qu'il atteignit dix-sept ans... Ses études n'étaient pas terminées, mais comme il s'ennuyait au collége, il déclara qu'il n'y voulait plus retourner, et n'y retourna plus.
Son père, bien timidement, lui ayant demandé ce qu'il se proposait de faire, il haussa les épaules pour toute réponse.
Ce qu'il fit? Rien. Il battit le pavé de Paris...
S'habiller à la dernière mode, se promener le cure-dent à la bouche devant les restaurants en renom, se poser en fils de famille dans le quartier Latin, louer une voiture qu'il conduisait lui-même, ayant à ses côtés, les bras croisés, un domestique de louage, tel était l'emploi de ses journées.
Les nuits, il les passait au jeu... et quand il perdait, le tiroir de la gargote paternelle était là.
Ses parents lui avaient loué et confortablement meublé un petit appartement dans leur maison, et ils s'efforçaient de l'y retenir par des prodiges de servilité, délaissant leurs affaires pour être toujours à ses ordres...
Ce qui ne l'empêchait pas de parler continuellement d'aller habiter ailleurs, ne pouvant, disait-il, donner rendez-vous à ses amis dans une maison où son nom se lisait sur l'enseigne d'un établissement de dernier ordre.
Être le fils d'un gargotier et s'appeler Chevassat!... cela le désespérait...
Des chagrins plus sérieux devaient lui venir, après deux ans de cette fastueuse existence.
Un beau matin qu'il avait besoin, prétendit-il, de vingt-cinq louis, ses parents lui apprirent les larmes aux yeux qu'ils n'avaient pas vingt-cinq francs chez eux, qu'ils étaient à bout de ressources, que la veille il leur avait été impossible de payer un billet, qu'ils allaient être poursuivis et que la faillite était imminente.
Ils ne reprochaient pas à Justin d'avoir dévoré leurs économies, oh! non, certes, ils lui demandaient au contraire pardon de n'en avoir plus à lui prodiguer... Et ce n'est qu'en tremblant qu'ils se hasardèrent à lui dire, que peut-être il ferait bien de songer à travailler...
Lui, froidement répondit qu'il réfléchirait, qu'il verrait... mais qu'il lui fallait ses cinq cents francs... Et il les eut. Son père et sa mère avaient encore leur montre et quelques bijoux, et le Mont-de-Piété n'était pas loin.
Cependant il comprit que la caisse qu'il croyait inépuisable était épuisée, et que dorénavant son gousset resterait vide s'il ne trouvait quelque moyen de le remplir lui-même.
Il se mit donc en quête d'un emploi, et son parrain, le valet de chambre, lui en découvrit un, chez un banquier qui cherchait un employé sûr, un jeune homme qu'il dresserait, pour lui confier plus tard le maniement de ses fonds...
La voix du père Ravinet, sur ces derniers mots, s'altéra si sensiblement que d'un commun mouvement Daniel et Mlle Henriette lui demandèrent:
--Qu'avez-vous, monsieur?
Ce ne fut pas lui qui répondit, mais sa sœur, madame Bertolle.
--Mon frère n'a rien, prononça-t-elle, en lui adressant un regard d'encouragement.
--Je n'ai rien, en effet, répéta le bonhomme, comme un écho.
Puis, faisant un effort:
--Tel vous connaissez Maxime de Brévan, continua-t-il, tel était à vingt ans Justin Chevassat: profondément dissimulé, d'un égoïsme féroce, rongé de vanité, enfin, dévoré de convoitises et capable de tout pour les assouvir.
L'idée de s'enrichir très-vite par quelque grand coup était déjà si profondément enracinée dans son esprit, qu'elle lui donna la force, inouïe à son âge, de changer, du jour au lendemain, ses habitudes et son existence.
Ce paresseux, ce prodigue, ce joueur, se leva matin, travailla dix heures par jour et devint le modèle des employés.
Il s'était promis de s'insinuer dans les bonnes grâces de son patron et de le gagner, il y réussit en jouant en hypocrite consommé une merveilleuse comédie.
Il y réussit à ce point que deux ans après son entrée dans la maison, il était élevé à un poste où il se trouvait avoir en maniement de l'argent et des titres...
Ceci se passait avant tous ces... sinistres qui, depuis une douzaine d'années, ont valu aux gardiens de l'argent d'autrui une si déplorable renommée.
Qu'un caissier maintenant décampe en emportant les fonds confiés à son honneur, c'est un fait si commun, que nul ne songe à s'en étonner. Pour que le public blasé s'émeuve, il faut que la somme enlevée atteigne un chiffre fabuleux, qu'il s'agisse de deux ou trois millions, par exemple. Et, en ce cas, ce n'est pas toujours au volé que l'intérêt s'attache.
Au temps dont je vous parle, la fuite d'un caissier était un scandale fort rare.
Les compagnies financières et les banquiers ne comptaient pas encore au nombre de leurs risques celui d'être dévalisés par leurs employés.
Quand on avait remis la clef de son coffre-fort à un garçon dont on connaissait la famille et la vie, on dormait sur les deux oreilles.
Le patron de Justin Chevassat dormait ainsi depuis dix mois, quand un dimanche il eut besoin de certaines pièces de comptabilité qu'il savait enfermées dans un des tiroirs du bureau de Justin.
Faire courir après son employé pour qu'il remît la clef, lui parut chanceux; il envoya simplement chercher un serrurier qui ouvrit le tiroir.
Et la première chose qui sauta aux yeux du banquier fut une traite signée de son nom, et qu'on eût juré signée par lui...
Oui, positivement, c'était sa signature, il la reconnaissait... et si on la lui eût présentée, c'est à peine s'il eût osé n'y pas faire honneur.
Et cependant il était sûr, moralement et physiquement sûr, que ce n'était pas, que ce ne pouvait pas être lui qui avait tracé sur cette traite son nom et son paraphe hardi et compliqué.
A sa stupeur première, un sentiment de poignante inquiétude succéda. Il fit forcer les autres tiroirs, chercha, fouilla, et ne tarda pas à découvrir tous les éléments d'une audacieuse escroquerie, admirablement conçue et combinée, pour lui enlever d'un seul coup de filet un million ou douze cent mille francs....
Un mois de confiance de plus et il allait être à demi ruiné.
Son employé de prédilection était un misérable, un faussaire d'une effrayante habileté.
Sur l'heure, il envoya chercher le commissaire de police, et le lendemain, le lundi, lorsque Justin Chevassat arriva comme d'habitude, il fut arrêté.
A cette tentative avortée, se bornait, pensait-on, le crime de Justin. On se trompait. Une minutieuse vérification des écritures révéla promptement bien d'autres méfaits.
On acquit la preuve que, le surlendemain même du jour où il avait reçu de son patron un poste de confiance, ce malheureux avait volé cinq mille francs et masqué son vol par un faux.
Et depuis, il ne s'était pas écoulé de semaine sans qu'il s'emparât de quelque somme plus ou moins importante, variant de deux mille à dix mille francs... Et toutes ces soustractions étaient dissimulées par des fabrications d'écritures si habiles qu'il avait été une fois malade et suppléé pendant quinze jours et qu'on ne s'était aperçu de rien.
Bref, le total de ses détournements s'élevait au chiffre de cent soixante-quatorze mille francs.
Qu'en avait-il fait?... C'est ce que tout d'abord lui demanda le juge d'instruction. Il répondit qu'il ne lui en restait plus un centime.
Ses explications et ses excuses furent celles de tous ceux qu'on prend la main dans le sac, excuses et explications banales.
Nul, à l'entendre, n'était plus innocent que lui, encore qu'il dût paraître bien coupable. Il en était de lui, jurait-il, comme de l'imprudent qui s'est laissé saisir le bout du doigt par l'engrenage d'une machine. Sa seule faute était d'avoir voulu spéculer à la Bourse. Son patron spéculait bien! Ayant perdu, tremblant pour sa place s'il ne payait pas ses différences, la fatale inspiration lui était venue de puiser à sa caisse... De ce moment, il n'avait plus eu qu'une idée fixe: rendre ce qu'il avait pris... S'il avait joué de nouveau, c'était par excès d'honnêteté, et parce qu'il espérait toujours gagner de quoi restituer... mais une déveine extraordinaire l'avait poursuivi. Si bien que, voyant le déficit se creuser de plus en plus, assailli de terreurs et de remords, il était devenu comme fou, et n'avait plus gardé de mesure...
Il appuyait beaucoup sur cette circonstance atténuante que ces cent soixante-quatorze mille francs avaient été intégralement perdus à la Bourse, et qu'il se fût considéré comme le dernier des coquins s'il en eût détourné la moindre portion pour ses besoins personnels.
Le malheur est que les fausses traites trouvées dans ses tiroirs rendaient peu admissible ce système de défense.
Persuadé que les sommes volées n'avaient point été dissipées, le juge d'instruction soupçonna les parents de l'accusé de les recéler. Il les interrogea, et recueillit contre eux assez de charges pour signer leur arrestation. Mais il fut obligé de les relâcher plus tard, faute de preuves suffisantes, et Justin Chevassat fut seul traduit devant la cour d'assises.
Son cas était grave, mais il eut la chance de choisir un jeune avocat qui inaugura en cette affaire un genre de défense souvent imité depuis.
Il ne perdit point ses peines à essayer de justifier son client; il accusa carrément le banquier... Etait-ce bien un homme sensé, disait-il, celui qui confiait des sommes si considérables à un employé si jeune!... N'était-ce pas l'exposer à des tentations trop fortes, le provoquer en quelque sorte au vol! Comment ce banquier ne vérifiait-il pas plus attentivement ses livres!... Qu'était-ce que cette maison où un caissier pouvait en dix mois détourner cent soixante-quatorze mille francs sans qu'on s'en aperçût!... Enfin, que penser d'un patron qui donnait à ses commis le scandaleux exemple des immorales opérations de Bourse!...
Justin Chevassat en fut quitte pour vingt ans de travaux forcés.
Ce qu'il fut au bagne, vous pouvez l'imaginer maintenant que vous le connaissez. Il y réalisa le type ignoble du «bon forçat» grimé de repentirs hypocrites, se ménageant des protections à force d'abjections et de bassesses.
Cette conduite ne manquait pas d'adresse, puisque, au bout de trois ans et dix mois, il fut gracié.
Mais ce temps n'avait pas été perdu pour lui. Au contact des plus vils coquins, ses exécrables instincts s'étaient épanouis, sa scélératesse s'était trempée d'une trempe plus solide, il s'était complété, en un mot.
Et pendant qu'il traînait la jambe sous le gourdin du garde-chiourme, il arrêtait et mûrissait pour l'avenir un plan dont il ne s'écarta pas.
Il rêvait au moyen de s'incarner dans un personnage nouveau, sous lequel jamais on n'irait chercher l'ancien.
Comment il s'y prit, je puis vous le dire:
Par son parrain le valet de chambre, mort avant sa condamnation, Justin Chevassat connaissait jusqu'en ses moindres détails l'histoire de la famille de Brévan.
C'était une histoire bien triste. Le vieux marquis était mort insolvable, après avoir perdu ses cinq fils, qui étaient allés chercher la fortune à l'étranger...
Cette noble famille étant éteinte, Justin se dit qu'il la continuerait.
Il savait que les Brévan étaient originaires du Maine, qu'ils avaient eu autrefois des propriétés immenses aux environs du Mans, et qu'ils n'y avaient pas paru depuis plus de vingt ans.
Se souviendrait-on encore d'eux dans un pays où ils avaient été tout-puissants? Assurément oui. Se serait-on assez inquiété d'eux pour savoir au juste ce qu'étaient devenus le marquis et ses fils? Evidemment non.
Tout le plan de Chevassat reposait sur ces calculs...
Libéré, il ne s'inquiéta que de faire perdre ses traces, et quand il se crut sûr d'y être parvenu, il se rendit au Mans, sous le nom de celui des fils du marquis dont l'âge se rapprochait le plus du sien.
Qu'il fût bien véritablement Maxime de Brévan, c'est ce dont personne ne douta une minute. Qui donc eût douté, en le voyant racheter, moyennant quatre-vingt mille francs, l'ancienne maison de Brévan, une sorte de ruine à peine habitable, et une petite métairie qui en dépendait?
Car il poussa jusqu'à ce point le soin de son rôle. Et il paya comptant, prouvant ainsi, pour moi, que le juge d'instruction ne s'était point trompé, et que les Chevassat étaient réellement les complices de leur fils.
Et il eut la constance d'habiter quatre ans sa petite propriété, s'exerçant à la vie de gentilhomme campagnard, reçu à bras ouverts par la noblesse des environs, se créant des amis, des relations, des appuis, s'incarnant de plus en plus en Maxime de Brévan...
Quel but poursuivait-il à cette époque? J'ai toujours supposé qu'il espérait se marier richement et consolider ainsi définitivement sa situation... Et cet espoir fut bien près de se réaliser...
Il était sur le point d'épouser une jeune fille du Mans, qui lui eût apporté cinq cent mille francs de dot, les bans allaient être publiés, quand tout à coup le mariage fut rompu... on n'a jamais bien su pourquoi.
Ce qui est certain, c'est qu'il en conçut un si vif dépit qu'il vendit sa propriété et quitta le pays...
Et il habitait Paris depuis trois ans... plus Maxime de Brévan que jamais, quand il rencontra Sarah Brandon.
Il y avait plus de trois heures que le père Ravinet parlait, sa lassitude devenait manifeste et les cordes de sa voix se détendaient.
Cependant, c'est en vain que Daniel, Mlle Henriette et Mme Bertolle elle-même, joignirent leurs instances pour le déterminer à se reposer un moment.
--Non, répondit-il, j'irai jusqu'au bout... Ne faut-il pas que, dès demain, c'est-à-dire aujourd'hui même, M. Champcey soit en mesure d'agir!...
Il se contenta donc d'avaler quelques gorgées de thé, que sa sœur venait de lui servir, et d'un accent plus ferme:
--C'est à un bal travesti, reprit-il, chez un ami de M. de Planix, que Sarah Brandon--elle n'était encore que Ernestine Bergot--et Justin Chevassat, devenu M. de Brévan, se virent pour la première fois.
Lui demeura béant, ébloui de la prestigieuse beauté de cette jeune femme, et elle fut, elle, singulièrement frappée de l'expression de la physionomie de Maxime.
Peut-être se devinèrent-ils en un regard, peut-être eurent-ils l'intuition soudaine de ce qu'ils étaient... Toujours est-il qu'ils se rapprochèrent vite, entraînés l'un vers l'autre par une instinctive et irrésistible attraction.
Ils dansèrent plusieurs fois ensemble; assis l'un près de l'autre pendant le souper, ils causèrent longuement; et quand le bal fut fini, ils s'étaient déjà promis de se revoir.
Ils se revirent, en effet, et, si ce n'était pas profaner ce mot sublime, je dirais qu'ils s'aimèrent.
N'étaient-ils pas faits pour se comprendre et créés en quelque sorte l'un pour l'autre, également corrompus qu'ils étaient jusqu'aux moëlles, dévorés de convoitises semblables, et pareillement dépouillés de tous ces préjugés--comme ils disaient--de justice, de morale et d'honneur qui enchaînent le vulgaire?
Comment l'idée d'associer leurs ambitions, leurs vices et leurs hontes ne leur serait-elle pas venue, quand ils eurent reconnu qu'ils se complétaient si merveilleusement!...
C'est qu'en ces premiers jours, sincères en leurs épanchements, ils n'eurent pas de secrets l'un pour l'autre; la passion leur avait arraché leur masque d'hypocrisie et chacun mettait une sorte de vanité à remuer devant l'autre toutes les boues de son passé.
Oui, c'est ainsi qu'ils agirent, et je n'en veux pour preuve que la constance de leur liaison, alors que depuis longtemps ils ont cessé de s'aimer...
Car maintenant ils se haïssent... mais ils se craignent. Dix fois ils ont essayé de rompre, dix fois ils ont été forcés de renouer, rivés l'un à l'autre par une chaîne bien autrement lourde et infrangible que celle de Maxime de Brévan au bagne, chaîne dont chaque anneau est un crime...
Cependant, ils durent d'abord dissimuler... l'argent leur manquait.
En ajoutant à ce qu'elle avait volé lors de la mort de son bienfaiteur tout ce qu'elle avait tiré de M. de Planix, Sarah ne réunissait pas plus d'une quarantaine de mille francs. Ce n'était pas seulement, disait-elle, de quoi couvrir les frais d'une installation passable.
Quant à M. de Brévan, si ménager qu'il eût été des sommes volées à son patron, il en avait vu la fin...
Depuis huit ou dix mois, il en était réduit, pour se soutenir, à toutes sortes d'expédients périlleux. Il roulait voiture... et plus d'une fois, cependant, il s'était estimé très-heureux d'extorquer une pièce de vingt francs à ses parents, qu'il visitait en secret depuis qu'ils avaient quitté leur gargote pour la loge du nº 23 de la rue de la Grange-Batelière.