Chapter 37
--Plus de doutes, monsieur Champcey, prononça-t-il, Sarah vous aime éperdûment, follement, jusqu'au délire... Comme elle devait aimer d'ailleurs!... Comme aiment ses pareilles, les femmes sans cœur, lorsqu'une passion soudaine les foudroie, incendiant leur cerveau et leurs sens...
Sur le front de Mlle Henriette, Daniel discernait une ombre d'inquiétude, et, désolé, il s'épuisait à faire signe au bonhomme de se taire.
Lui ne voyait rien, et tout à son idée:
--Maintenant, poursuivait-il, je comprends... Sarah Brandon n'aura pas su garder le secret de son amour, et Brévan, ivre de jalousie, n'a pas réfléchi qu'il devait se perdre en armant le bras d'un assassin...
La colère avait ramené le sang à ses joues, et du plat de la main il frappait violemment le paquet de lettres.
--Oui, tout s'explique, disait-il encore, et de par cette correspondance, Sarah Brandon, tu es à nous!...
Quel pouvait être le dessein du père Ravinet?
Prétendait-il se faire une arme de ces lettres de la comtesse Sarah?... Se proposait-il de les adresser au comte de la Ville-Handry dont elles dessilleraient les yeux?...
Daniel en frémit, sa chevaleresque loyauté trouvant à cette vengeance quelque chose de louche et qui sentait la trahison.
--C'est que, balbutia-t-il, livrer la correspondance d'une femme, si odieuse et si méprisable qu'elle puisse être, me répugnerait beaucoup...
--L'idée ne m'était pas venue de vous le demander, interrompit le vieux brocanteur... non, c'est autre chose que j'attends de vous.
Et Daniel lui paraissant encore inquiet:
--Cependant, reprit-il, défiez-vous de ces scrupules exagérés, monsieur Champcey... Toutes les armes sont bonnes, quand on défend contre des scélérats son honneur et sa vie... Et c'est là que nous en sommes... Si nous ne nous hâtons pas de frapper Sarah, elle nous gagnera de vitesse et alors...
Il était venu s'adosser à la cheminée, près de Mme Bertolle, immobile et muette, et regardant alternativement Daniel et Mlle Henriette:
--Peut-être, continua-t-il, ne vous rendez-vous pas bien compte de la situation, monsieur, et vous, mademoiselle... Réunis ce soir après les plus terribles épreuves, sauvés miraculeusement l'un et l'autre, il vous semble que tout est fini, que vous n'avez plus rien à souhaiter en ce monde, que l'avenir vous appartient... Je dois vous détromper... Vous en êtes juste au même point que la veille du départ de M. Champcey. Pas plus que ce jour-là, vous ne pouvez vous marier sans le consentement de M. de la Ville-Handry... Vous l'accordera-t-il?... Vous savez bien que la comtesse Sarah ne le souffrirait pas... Comment donc arrangerez-vous votre vie jusqu'à la majorité de Mlle Henriette?... Braverez-vous les préjugés et avouerez-vous fièrement votre amour?... Ah! prenez-y garde, à briser le cadre étroit des conventions sociales, on joue son bonheur à un jeu terrible... Vous cacherez-vous, au contraire? Quelle que soit votre prudence, le monde saura vous découvrir, vous n'échapperez pas aux lâches calomnies des imbéciles et des hypocrites... Et Mlle Henriette n'a été déjà que trop calomniée.
Planer dans l'azur, et tout à coup, lourdement retomber à terre en pleine boue..., s'enivrer du rêve le plus magnifique et brusquement être rappelé à l'affreuse réalité... Tel fut le malheur de Daniel et de Mlle Henriette.
Et ils baissaient la tête, sous la parole glacée de cet ami sincère, qui avait le courage cruel mais nécessaire de les arracher à leurs décevantes illusions.
--Or, continuait-il, notez que je mets tout au mieux et que je suppose le cas où M. de la Ville-Handry laisserait sa fille libre... En serait-il ainsi? Evidemment non. Que la comtesse Sarah découvre ce soir que Mlle Henriette, au lieu de s'être suicidée, comme elle croit, s'est réfugiée à l'hôtel du Louvre, à vingt marches de M. Daniel Champcey, dès demain elle aura décidé son mari à faire enfermer Mlle Henriette dans quelque couvent... Pendant un an encore, Mlle Henriette dépend uniquement du pouvoir paternel, c'est-à-dire du caprice et de la haine d'une belle-mère dont elle est la rivale heureuse.
A cette pensée que Mlle de la Ville-Handry pouvait de nouveau lui être ravie, Daniel sentait tout son sang se figer dans ses veines...
--Et dire, s'écria-t-il, que rien de tout cela ne m'était venu à l'esprit...
J'étais fou!... La joie m'avait noué un bandeau sur les yeux!...
Mais le bonhomme, du geste, lui imposa silence, et d'un accent impérieux:
--Oh! attendez, reprit-il, je ne vous ai pas encore montré le danger le plus pressant!... Le comte de la Ville-Handry, que vous avez connu cinq ou six fois millionnaire, est complétement ruiné... De tout ce qu'il possédait, prés, forêts, châteaux, valeurs mobilières, titres de rentes, rien ne lui reste... Son dernier sou, sa dernière motte de terre, on lui a tout pris... Vous l'avez quitté vivant d'une existence magnifique dans un hôtel princier, vous le retrouverez végétant dans un troisième étage de cent louis... Vous dire qu'il est entièrement dépouillé, c'est vous dire qu'il est condamné, n'est-ce pas?... Le jour est proche, où Sarah se débarrassera de lui comme elle a su se débarrasser de Kergrist, de Malgat, le pauvre caissier, et des autres... Le moyen est tout trouvé. Déjà le nom de M. de la Ville-Handry est compromis, la société qu'il avait fondée est à la veille d'une débâcle honteuse, les journaux le signalent au mépris public... Qu'on l'assigne en déclaration de faillite, il sera dès le lendemain poursuivi pour banqueroute frauduleuse... Or, je vous le demande, le comte est-il homme à survivre au déshonneur même immérité?...
Depuis un moment, Mlle Henriette ne comprimait qu'à grand peine ses sanglots; ils éclatèrent sur cette menace affreuse.
--Ah! monsieur, s'écria-t-elle, vous m'avez trompée!... Vous m'avez juré que vous répondiez de la vie de mon père!...
--Et je vous en réponds encore, mademoiselle... Serais-je si tranquille, si je n'étais sûr que Sarah n'est pas prête encore...
En proie à une agitation convulsive, Daniel s'était dressé:
--N'importe!... interrompit-il, réfléchir en un si extrême péril, calculer, attendre, serait un crime!... Venez, monsieur, venez!...
--Où? malheureux!
--Eh! le sais-je!... Au parquet, chez le comte, chez un avocat qui nous conseillera... Il est impossible qu'il n'y ait pas quelque chose à tenter.
Le vieux brocanteur ne bougeait pas...
--Pauvre honnête homme! fit-il, d'un ton d'amère ironie, que dirons-nous au procureur impérial?... Que Sarah Brandon a rendu fou d'amour un vieillard, le comte de la Ville-Handry?... Ce n'est pas un crime; qu'elle s'est fait épouser? C'était son droit. Que le comte s'est lancé dans l'industrie?... Elle s'y opposait. Qu'il n'entendait rien de rien aux affaires?... Elle n'en pouvait mais... Qu'il a été trompé, dupé et finalement ruiné en deux ans?... Elle se trouve en apparence ruinée du même coup. Qu'il a eu recours, pour retarder la catastrophe, à des expédients que la loi réprouve?... Elle le regrette. Qu'il ne supportera pas la flétrissure d'une condamnation?... Elle ne saurait qu'y faire... Sarah, qui le lendemain des... détournements de Malgat, a su se justifier, saurait cette fois encore démontrer son innocence!...
--Mais le comte, monsieur, le comte!... Si nous l'allions trouver!...
--M. de la Ville-Handry nous répondrait... Mais non, vous verrez demain ce qu'il vous dira...
Le découragement finissait par gagner Daniel.
--Que faire, donc! murmura-t-il.
--Attendre d'avoir en main assez de preuves pour écraser d'un seul coup la comtesse Sarah, Tom et mistress Brian...
--Soit!... Mais où les prendre ces preuves?...
Le bonhomme jeta à sa sœur un regard d'intelligence, et souriant d'un sourire étrange:
--J'en ai recueilli quelques-unes, fit-il... Quant aux autres...
--Eh bien?
--Eh bien! cher monsieur Champcey, je ne suis plus en peine de me les procurer, depuis que je sais que la comtesse Sarah vous aime!
Maintenant Daniel devait comprendre le rôle que lui destinait le père Ravinet. Cependant il ne protesta pas; il baissa la tête sous le clair regard de Mlle Henriette, et murmura:
--Je ferai, monsieur, tout ce que vous me conseillerez.
Une exclamation de plaisir échappa au bonhomme, comme s'il eût été délivré du quelque grosse inquiétude.
--Alors, prononça-t-il, dès demain nous entrons en campagne... Mais il faut que vous sachiez exactement à qui nous avons affaire... Ecoutez-moi donc:
XXX
Minuit venait de sonner... Mais les malheureux réunis dans le petit salon de l'hôtel du Louvre ne songeaient guère au sommeil.
Comment, même, se fussent-ils aperçus du vol des heures, quand toutes leurs facultés étaient absorbées par les intérêts immenses qu'ils agitaient.
De la lutte qu'ils allaient entreprendre, dépendaient la vie et l'honneur du comte de la Ville-Handry, le bonheur et l'avenir de Daniel et de Mlle Henriette.
Et le père Ravinet et sa sœur avaient dit:
--Pour nous, il s'agit de plus encore.
Le vieux brocanteur attira donc un fauteuil, s'assit et d'une voix un peu voilée:
--La comtesse Sarah, commença-t-il, ne s'appelle pas Sarah Brandon et elle n'est pas Américaine.
Elle s'appelle de son vrai nom, du nom qu'elle a porté jusqu'à l'âge de seize ans, Ernestine Bergot, et elle est née à Paris, rue du Faubourg-Saint-Martin, à deux pas de la barrière... Vous dire, par le menu, ce que furent les premières années de Sarah, me serait difficile... Il est de ces misères et de ces hontes inénarrables... Son enfance serait son excuse, si elle pouvait être excusée.
Sa mère était une de ces malheureuses, comme Paris, chaque année, en dévore des milliers, venues de leur province en souliers ferrés, qu'on rencontre six mois plus tard coiffées de plumes, et qui tâchent de gagner le plus gaiement possible l'inévitable hôpital.
Celle-ci n'était ni meilleure ni pire que les autres.
Ayant eu une fille, elle n'avait eu ni la raison de s'en séparer, ni le courage, ni, qui sait?... les moyens--de réformer sa vie pour l'élever.
Si bien que la petite grandit à la grâce de Dieu, du diable plutôt, à l'aventure, au hasard, bourrée de sucreries ou rouée de coups, selon la fortune ou l'humeur, affamée souvent, nourrie par la charité des voisins, quand sa mère, l'oubliant, restait des semaines sans paraître au logis.
Dès quatre ans, vêtue de loques de velours ou de soie, un ruban fané dans les cheveux mais les pieds nus dans ses souliers percés, enrhumée et barbouillée, elle errait dans le quartier, à la façon des chiens perdus rôdant autour des cuisines en plein vent, cherchant dans le ruisseau des sous dont elle achetait des pommes de terre frites ou des fruits avariés.
Plus tard, elle étendit le cercle de ses excursions, et elle vagabondait dans Paris, avec d'autres enfants comme elle, polissonnant le long des boulevards extérieurs, musant devant les saltimbanques, suivant les musiciens ambulants, s'exerçant à voler aux étalages, et le soir, demandant d'une voix plaintive, aux passants, la petite charité pour son pauvre papa malade.
Rompue à cette existence, elle était à douze ans plus maigre qu'un cotret et verte comme une pomme en juin, avec des coudes pointus et de longues mains rouges... Mais elle avait d'admirables cheveux blonds, des dents de jeune chien et de grands yeux effrontés...
Et rien qu'à la voir s'en aller le nez au vent, impudente et gouailleuse, coquette sous ses haillons, et se balançant sur les hanches, on devinait la précoce coquine de Paris, la sœur du gamin sinistre, plus perverse mille fois que son frère, et bien autrement dangereuse.
Dépravée, elle l'était autant que tout Saint-Lazare, ne craignant ni Dieu ni diable, ni rien ni personne...
C'est-à-dire, si: elle craignait les sergents de ville.
Ne leur devait-elle pas les seules notions de morale qu'elle possédât.
On eût d'ailleurs perdu ses peines à lui parler de devoir ou de vertu; ces mots n'eussent rien dit à son imagination, elle ne les connaissait pas plus que l'idée abstraite qu'ils représentent.
Un jour, cependant, sa mère qui, depuis plusieurs mois, en avait fait sa servante, sa mère eut une louable inspiration.
Se trouvant en fonds, elle la renippa de la tête aux pieds, lui acheta une manière de trousseau et réussit à la caser chez une couturière, en qualité d'apprentie au pair.
Mais il était trop tard...
Toute contrainte devait être insupportable à cette nature vagabonde... L'ordre et la régularité de la maison où on l'avait placée lui firent horreur... Rester assise des journées entières, une aiguille à la main, lui parut un supplice pire que la mort... Enfin, elle se trouva gênée dans le bien-être qu'on lui imposait, comme un sauvage dans des bottes étroites.
Si bien que dès la fin de la première semaine, elle s'enfuit de chez la couturière en volant une centaine de francs.
Tandis qu'ils durèrent, elle vagua dans Paris... Lorsqu'ils furent épuisés et qu'elle eut faim, elle revint chez sa mère...
Seulement sa mère avait déménagé, et on ne savait ce qu'elle était devenue. Elle la chercha et ne la retrouva pas.
Une autre eût été désespérée. Elle, non. Le jour même elle entra comme bonne dans une crémerie. Chassée, elle trouva une autre place de laveuse de vaisselle chez un restaurateur de barrière... Renvoyée encore, elle servit dans deux ou trois autres établissements du plus bas étage; puis, finalement, dégoûtée, elle résolut de ne plus rien faire...
C'était fini, elle roulait à l'égoût, elle allait être perdue avant d'être femme, comme ces fruits qui bien avant leur maturité se pourrissent et tombent, quand l'homme se trouva qui devait l'armer pour la lutte, et faire de la scélérate vulgaire le monstre de perversité que vous connaissez...
Brusquement, le père Ravinet s'arrêta, et s'adressant à Daniel:
--N'allez pas croire, monsieur Champcey, fit-il, que je vous donne là des détails imaginaires... J'ai dépensé cinq ans de ma vie à reconstituer le passé de Sarah Brandon... Cinq ans, pendant lesquels je suis allé de porte en porte, quêtant des renseignements... Un brocanteur, cela pénètre partout sans éveiller les soupçons... Et de tout ce que je vous dis là, des témoins existent encore, que j'appellerai et qui parleront quand il s'agira de constater l'identité de la comtesse Sarah...
Daniel ne répondit pas.
De même que Mlle Henriette, de même que Mme Bertolle en ce moment, il subissait l'ascendant extraordinaire du vieux brocanteur...
Et lui, après s'être recueilli quelques minutes, reprit:
--L'homme qui recueillit Sarah était un vieil artiste allemand; peintre et musicien d'un rare talent, un maniaque, m'a-t-on dit, mais à coup sûr un digne et excellent homme.
Un matin d'hiver, pendant qu'il travaillait dans son atelier, il fut frappé par le timbre étrange d'une voix de femme, qui chantait dans la cour de la maison une mélodie populaire.
S'étant mis à la fenêtre, il fit signe à la chanteuse de monter.
C'était Sarah... elle obéit.
Souvent le digne Allemand a raconté le sentiment de compassion profonde qui lui serra le cœur, quand il vit entrer dans son atelier cette grande fille de quatorze ans, une enfant, déjà flétrie par le vice, maigre comme la faim et grelottant sous une mince robe d'indienne.
Mais il fut en même temps ébloui des promesses de sa beauté, des pures sonorités de sa voix que rien n'avait pu altérer, et de la surprenante intelligence de sa physionomie.
Il la devina... il la vit par la pensée, telle qu'elle serait à vingt ans.
Alors il lui demanda comment elle en était réduite à chanter dans les cours, qui elle était, où demeuraient ses parents et ce qu'ils faisaient.
Et quand elle lui eût répondu qu'elle était seule au monde, ne dépendant que de sa volonté:
«--Eh bien! lui dit-il, si tu veux rester ici, je t'adopte, tu seras ma fille, je ferai de toi une artiste de génie!...»
L'atelier était tiède; il faisait un froid noir au dehors; Sarah était sans asile et à jeun depuis vingt-quatre heures... Elle accepta.
Elle accepta, ne pouvant croire en sa perversité précoce, que ce vieux homme n'eût pas d'autres intentions que celles qu'il disait.
Elle se trompait... Rencontrant une organisation incomparable, il ne songeait qu'à en faire jaillir un prodige qui étonnerait le monde. Et il se consacra tout entier à sa protégée, avec l'ardeur enthousiaste de l'artiste et la passion jalouse de l'amateur...
C'était cependant une rude tâche qu'il entreprenait là... Sarah ne savait même pas lire... Hors le mal, elle ignorait tout...
Comment le vieil Allemand s'y prit-il pour retenir près de lui cette indomptable vagabonde, pour l'assouplir à ses volontés et la plier à ses leçons?... Ce fut longtemps, pour moi, un problème.
Des gens, qui ont été leurs voisins, m'ont assuré qu'il la menait durement, à l'exemple de ce maître de chapelle brutal qui battait comme plâtre la Saint-Huberty... Mais il n'y avait ni coups ni menaces capables de dompter Sarah...
Un ami du bonhomme m'a donné le mot de l'énigme.
Le vieil artiste avait éveillé l'orgueil dans l'âme de Sarah... Il avait allumé en elle une ambition démesurée et les plus furieuses convoitises... Il l'enivrait d'espérances féeriques...
«--Suis mes conseils, avait-il coutume de lui dire, et à vingt ans tu seras reine... reine de par la beauté, l'esprit et le génie... Etudie, et le jour viendra où, cantatrice adorée, tu t'en iras à travers l'Europe, de capitale en capitale, partout fêtée, acclamée, glorifiée... Travaille, et la fortune te viendra avec la gloire, immense, surpassant tous les rêves, les plus beaux équipages seront pour toi, pour toi les diamants les plus merveilleux, tu puiseras à des coffres inépuisables, tu auras le monde à tes pieds, et tu verras toutes les femmes blêmir de rage et de jalousie, pendant que les plus nobles parmi les hommes, et les plus riches, mendieront un de tes regards, et se battront pour un de tes sourires... Mais il faut travailler et étudier...»
Sarah travaillait, en effet, et étudiait avec une âpre obstination qui disait sa foi aux promesses de son vieux maître et à quel point il avait été bien inspiré en l'attaquant par la vanité.
Les rebutantes difficultés d'une éducation commencée si tard l'avaient bien fait hésiter d'abord, mais ses étonnantes aptitudes n'avaient pas tardé à se développer, et bientôt ses progrès parurent tenir du miracle.
C'est qu'aussi, avec sa prompte intelligence, elle eut vite discerné sa profonde ignorance du monde. Elle comprit que la société n'était pas uniquement composée, ainsi qu'elle le pensait, de gens semblables à ceux qu'elle avait fréquentée. Elle sentit, par exemple, ce dont elle ne se doutait pas, que mademoiselle sa mère, les amis et les amies de mademoiselle sa mère, n'étaient que de misérables exceptions, flétries par l'opinion de l'immense majorité.
Enfin elle apprit à connaître l'arbre du bien, elle qui n'avait encore goûté que les fruits de l'arbre du mal...
C'est dire avec quelle avide curiosité elle recueillait les récits et jusqu'aux moindres paroles de son vieux professeur.
Il avait longtemps couru le monde, le vieil original, et l'avait observé à tous les degrés de l'échelle sociale. Il avait été un des artistes aimés de la cour de Vienne, il avait eu plusieurs opéras représentés en Italie, il avait fréquenté la plus haute société de Paris.
Et le soir, après son dîner, tout en savourant son café, les pieds sur les chenêts, sa longue pipe aux dents, il aimait à s'oublier parmi les souvenirs de sa jeunesse.
Il disait les splendeurs de la cour, la beauté des femmes et la magnificence des toilettes, les intrigues qu'il avait vues s'agiter autour de lui, quels hommes avaient été ses amis, le nom des personnes dont il avait fait le portrait, les mœurs et les rivalités des coulisses, et quelles chanteuses avaient interprété ses œuvres...
Voilà comment, après deux années, le plus subtil observateur n'eût pas reconnu la maigre et cynique vagabonde des barrières, en cette fraîche jeune fille aux beaux yeux tremblants, et au maintien si modeste, qu'on appelait, dans la maison, «la jolie artiste du cinquième.»
Et, cependant, ce changement n'était que surface.
Sarah, lorsque le brave Allemand la recueillit, était déjà trop profondément corrompue pour pouvoir être renouvelée.
Il crut infuser son honnêteté dans les veines de sa protégée, il ne réussit qu'à lui inoculer un vice nouveau: l'hypocrisie.
L'âme resta de boue, et toutes les séductions dont elle fut parée, devinrent autant de perfides amorces, pareilles à ces fleurs admirables qui s'épanouissent sur les cloaques sans fond où les imprudents trouvent une mort affreuse.
Cependant Sarah n'avait pas encore sur elle-même cette puissance qu'elle devait acquérir plus tard, et au bout de deux ans elle se sentit étouffer dans cette atmosphère paisible; la nostalgie du mal la prenait.
Comme elle était déjà musicienne passable, et que sa voix assouplie par l'étude avait acquis un incomparable éclat, elle pressa son vieux maître de lui chercher un engagement dans quelque théâtre.
Il refusa d'un ton qui ne permettait pas d'espérer qu'il revint sur son refus.
Il voulait pour son élève un de ces débuts qui sont une apothéose, et il avait décidé, il le lui dit, qu'elle ne paraîtrait pas en public avant d'avoir atteint l'apogée de ses moyens et de ses talents, c'est-à-dire avant l'âge de dix-neuf ou vingt ans.
C'était trois ou quatre ans à attendre... autant de siècles.
A une autre époque, Sarah n'eût pas eu dix secondes d'hésitation; elle se fût enfuie...
Mais l'éducation avait modifié ses idées... Elle était capable, désormais, de réflexions et de calcul... Elle se demanda où elle irait, seule, sans argent, sans amis, ce qu'elle ferait et ce qu'elle deviendrait.
Ce n'est pas que la débauche lui fît peur, mais la misère--et elle la connaissait--l'épouvantait.
Quand elle songeait à l'existence de sa mère, longue suite de nuits d'orgie et de jours sans pain, à cette vie de détresse et d'opprobre, dépendant du caprice d'un drôle ou du soupçon d'un policier, Sarah sentait une sueur glacée perler le long de ses tempes.
Elle désirait, d'une ardeur passionnée, sa liberté, mais elle ne la voulait pas sans la fortune... Le vice l'attirait irrésistiblement, mais le vice fastueux, impudent, qui roule voiture et éclabousse ces imbéciles d'honnêtes femmes, que la foule envie et que les lâches saluent...
Elle resta donc et continua ses études.
Peut-être, malgré tout, en dépit d'elle-même et de ses exécrables instincts, Sarah serait-elle devenue une grande cantatrice si le vieil Allemand ne lui avait pas été enlevé par un lamentable accident.
Par une belle après-midi d'avril, la première du printemps, il fumait sa pipe à la fenêtre, quand au bruit d'une rixe dans la rue, il se pencha vivement...
La barre d'appui se rompit, il essaya vainement de se retenir... et précipité de son cinquième étage sur le pavé, il se tua raide...
J'ai eu entre les mains le rapport du commissaire de police chargé de l'enquête.
Il y est dit que cet accident était inévitable, et que s'il n'était pas survenu plus tôt, cela tenait à ce que personne, pendant la mauvaise saison, ne s'était mis à la fenêtre... Les moulures de fonte de l'appui étaient cassées net en deux endroits, et depuis si longtemps qu'il y avait une épaisse couche de rouille à chaque cassure... De plus, la rampe de bois se trouvait complétement descellée, le plâtre qui la retenait ayant été émietté par les froids de l'hiver...
Daniel et Mlle Henriette étaient devenus fort pâles... Le même effroyable soupçon éclatait dans leur esprit.
--Ah! c'est Sarah! s'écrièrent-ils ensemble, c'est Sarah qui avait brisé et descellé le balcon, et qui depuis des mois épiait la chute et la mort de son bienfaiteur.
Le père Ravinet hocha la tête.
--Je n'ai point dit cela, prononça-t-il, et il me serait en tout cas impossible d'administrer des preuves,--j'entends des preuves irrécusables de ce crime atroce.
Le positif, c'est que personne ne soupçonna Sarah. Elle parut désespérée, et tout le monde la plaignit sincèrement.