La clique dorée

Chapter 26

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Les regards de la pauvre jeune fille allaient du père Ravinet à sa sœur, avec une affreuse expression d'égarement.

--Vous croyez-donc, balbutia-t-elle, que Sarah laissera déshonorer le nom qu'elle porte, ce nom dont elle était si fière...

--Elle l'exigerait au besoin...

--Grand Dieu!... Que me dites-vous là!... Pourquoi?... Dans quel but!...

Voyant l'hésitation de son frère, ce fut la sœur du vieux brocanteur qui se chargea de la réponse...

Elle saisit le bras de la jeune fille, et d'une voix sourde:

--Parce que, ma pauvre enfant, maintenant que Sarah Brandon tient la fortune qu'elle convoitait, votre père la gêne... Parce qu'elle veut être libre; entendez-vous: libre!...

Au cri étouffé que l'épouvante arracha à Mlle de la Ville-Handry, le frère et la sœur durent comprendre qu'elle ne se méprenait pas à la tragique signification de ce mot: «libre!...»

Mais justement, le coup était porté; le vieux brocanteur jugea qu'il serait désormais puéril de garder des ménagements.

Il se leva donc, s'adossant à la cheminée, et, pendant que la pauvre jeune fille, muette d'horreur et tremblant de tous ses membres, le regardait de ce regard fixe et étincelant des fous, d'une voix brève et rauque, il reprit:

--Connaissez donc enfin, mademoiselle, la créature exécrable qui avait juré votre perte... C'est que je sais, moi, pour l'avoir éprouvé, de quels crimes elle est capable, et je puis voir clair dans les ténèbres de ses infernales combinaisons... Je sais que cette jeune femme au front si pur, au sourire candide et aux yeux si doux, a l'instinct et le génie du meurtre, et n'a jamais compté que sur le meurtre pour arriver à l'assouvissement de ses convoitises...

L'attitude du vieil homme, sa tête rejetée en arrière, sa poitrine gonflée, son geste bref et menaçant respiraient la vengeance et la rage.

Il n'en était plus à mesurer ses paroles, et elles débordaient de ses lèvres telles que les y amenait la haine qui bouillonnait au dedans de lui.

--Antoine! répéta deux ou trois fois la vieille dame, Antoine, mon frère, je t'en supplie!...

Mais cette voix amie, toute-puissante sur lui d'ordinaire, il ne l'entendit seulement pas.

--Et maintenant, mademoiselle, poursuivit-il, est-il besoin que je vous explique le plan si simple et si formidable imaginé par Sarah Brandon pour ramasser d'un seul coup de filet l'immense fortune de la maison de la Ville-Handry!... Dès le premier jour, c'est vous qu'elle a aperçue entre elle et les millions qu'elle convoitait... C'est donc à vous que tout d'abord elle s'est attaquée. Un homme vaillant et loyal, M. Daniel Champcey, vous aimait; il vous eût protégée, celui-là... elle l'a éloigné. Le monde eût pu s'intéresser à vous, prendre votre parti; elle a obtenu de l'aveugle passion de votre père de vous calomnier, de vous perdre de réputation, de vous signaler au mépris du monde. Cependant il pouvait vous venir à la pensée de vous chercher un défenseur, il pouvait vous en surgir un... Elle a placé près de vous son âme damnée, son espion, un faussaire, un malfaiteur qu'elle savait prêt à tout, même à des besognes capables de faire reculer de peur et de dégoût le plus féroce et le plus lâche forçat... Maxime de Brévan, enfin!...

L'excès même de son affreuse émotion avait rendu à Mlle Henriette une partie de ses forces.

--Eh! monsieur, interrompit-elle, ne vous ai-je pas dit, au contraire, que c'est Daniel lui-même qui m'a confiée à M. de Brévan; ne vous ai-je pas dit...

Un ricanement du vieux brocanteur lui coupa la parole.

--Qu'est-ce que cela prouve?... interrompit-il. L'adresse de Maxime de Brévan à exécuter les ordres de Sarah... Pour s'emparer plus sûrement de votre esprit, il avait commencé par s'emparer de la confiance de M. Daniel Champcey. Comment il y est parvenu... c'est ce que j'ignore... Mais nous le saurons quand il le faudra, car nous saurons tout!... Et c'est ainsi que par M. de Brévan, Sarah était informée de toutes vos pensées, de toutes vos espérances, de tout ce que vous écriviez à M. Champcey et de tout ce qu'il vous répondait... Car il vous répondait, n'en doutez pas, et on confisquait ses lettres, de même que très-vraisemblablement on a intercepté toutes les vôtres, j'entends toutes celles que vous n'avez pas mises à la poste vous-même... Cependant, tant que vous viviez près de votre père, Sarah ne pouvait rien contre votre vie... Elle résolut donc de vous convaincre à fuir, et les ignobles persécutions de M. Thomas Elgin commencèrent... Vous avez cru, vous croyez peut-être encore que cet abject bandit espérait obtenir votre main!... Détrompez-vous!... Vos ennemis devaient connaître assez votre caractère pour savoir que vous garderiez inébranlablement la foi jurée à M. Champcey... Mais il fallait bien vous forcer à vous livrer à M. de Brévan... Et, en effet, malheureuse enfant, vous vous êtes livrée... Pas plus que sir Tom, Maxime ne s'était bercé de l'espoir de devenir votre mari... Il s'attendait, le jour où il osa s'avancer vers vous les bras ouverts, à être repoussé avec dégoût... Mais il avait ordre d'ajouter la terreur de ses poursuites aux horreurs de votre isolement et de votre détresse.

Car il était sûr, l'infâme, que le secret de vos tortures serait bien gardé... Il avait choisi la maison où vous deviez mourir de misère et de faim, les Chevassat ne pouvaient pas n'être pas pour lui des complices dévoués jusqu'au crime... Et c'est ainsi qu'il eut l'épouvantable audace, la barbarie incompréhensible, d'épier votre lente agonie, trouvant sans doute que vous tardiez bien de recourir au suicide...

Vous y avez eu recours cependant, et votre mort eût réalisé leurs funèbres prévisions, sans la miraculeuse intervention de la Providence, qui toujours, tôt ou tard, prend sa revanche, quoi qu'en disent les scélérats pour se rassurer... Oui, les misérables se croyaient certainement débarrassés de vous, quand je suis arrivé... La Chevassat, le matin, avait dû leur dire: «C'est pour ce soir.» Et le soir même, Brévan, Sarah et sir Tom accouraient, palpitants d'espoir, demander: «Est-ce fini?...»

Immobile et plus blanche qu'un marbre, les lèvres entr'ouvertes, la pupille démesurément dilatée, Mlle Henriette écoutait...

C'était comme un éblouissant rayon de soleil éclairant tout à coup les plus sombres profondeurs de l'abîme où elle avait été précipitée.

--Oui, murmurait-elle, oui, j'y vois clair à cette heure...

Puis, comme le vieux brocanteur, hors d'haleine et la voix enrouée par la colère, s'arrêtait:

--Cependant, monsieur, interrogea-t-elle avec une visible hésitation, il est une circonstance qui demeure pour moi inexplicable: Sarah prétend que c'est à son insu qu'on a fabriqué le faux qui a provoqué l'ordre d'embarquement de Daniel... Elle m'a déclaré qu'elle eût voulu le retenir, qu'elle l'aime, qu'elle en est aimée...

--Ah! ne croyez pas un mot de ces infamies! interrompit la sœur du père Ravinet.

Mais le bonhomme se grattant la tête:

--Non certes, il ne faut pas les croire, approuva-t-il, et cependant, il pourrait bien y avoir là-dessous quelque diablerie... à moins que... Mais non, ce serait trop de bonheur pour nous!... A moins que Sarah n'aimât réellement M. Daniel Champcey...

Et comme s'il eût craint de laisser voir les espérances qu'il fondait sur cette circonstance:

--Mais revenons au positif, reprit-il. Rassurée de votre côté, Sarah s'est retournée vers votre père. Pendant qu'on vous assassinait lentement, elle abusait de l'inexpérience de M. de la Ville-Handry pour l'engager dans une voie au bout de laquelle il laisserait son honneur... Remarquez, je vous prie, que les articles du journal sont datés du jour qui, selon les calculs de Sarah, devait être celui de votre mort... Là est la preuve de son crime. Se croyant débarrassée de la fille, il est évident qu'elle s'est dit: Au père, maintenant!

Ce fut comme un jet de flamme, qui courut dans les veines de Mlle Henriette et empourpra son visage.

--Dieu puissant!.... s'écria-t-elle, l'évidence éclate, de l'effroyable machination!... Ils se sont dit, les lâches assassins, que le comte de la Ville-Handry ne survivrait pas à une flétrissure attachée à son nom... et ils ont tout osé, sûrs de l'impunité, certains que cet homme d'honneur emporterait au tombeau le secret de leur scélératesse et de la plus inouïe des spoliations!...

D'un geste lent, le père Ravinet essuyait son front moite de sueur.

--Oui, répondit-il d'une voix sourde, oui, tel a dû être... tel a été certainement le calcul de Sarah Brandon...

Mais, admirable d'énergie, Mlle Henriette s'était redressée et, les narines gonflées, l'œil flamboyant de résolution:

--Vous le saviez! interrompit-elle, vous saviez qu'on assassinait mon père, et vous ne m'avez pas prévenue... Ah! c'est un ménagement cruel, monsieur!...

Et, prompte autant que l'éclair, elle s'élança, et elle se serait précipitée dehors si la sœur du père Ravinet ne se fût jetée devant la porte:

--Henriette!... pauvre enfant, où courez-vous?...

--Au secours de mon père, madame, qui peut-être en ce moment, comme moi hier à pareille heure, se débat et râle dans les dernières convulsions de l'agonie...

Hors d'elle-même, elle s'était cramponnée à la poignée de la porte, et elle employait tout ce qu'elle avait de forces à écarter la vieille dame, quand le père Ravinet lui saisit le bras:

--Mademoiselle, disait-il, au nom du ciel! je vous jure... ma sœur va vous jurer sur son honneur que la vie du comte de la Ville-Handry ne court aucun danger.

Elle cessa de se débattre, mais la plus poignante anxiété se lisait toujours sur son visage.

--Voulez-vous donc, poursuivit le vieux brocanteur, compromettre notre triomphe!... Tenez-vous à donner l'éveil à nos ennemis, à les mettre sur leurs gardes, à nous enlever tout espoir de vengeance!...

D'un mouvement machinal, Mlle Henriette passait et repassait la main sur son front, comme si elle eût espéré ainsi ramener le calme dans son cerveau.

--Et notez, continuait le bonhomme d'une voix persuasive, que votre imprudence sauverait nos ennemis et non pas votre père... Réfléchissez et répondez-moi: Croyez-vous, là, sincèrement, que vos affirmations auraient raison de celles de Sarah Brandon?... Ce serait méconnaître l'infernale astuce de votre ennemie... Allez, toutes ses mesures sont prises pour que rien n'ébranle la foi que votre père a en elle, pour qu'il meure dupe comme il a vécu, en murmurant dans un suprême élan d'amour le nom de celle qui le tue!...

Si écrasantes étaient ces objections que Mlle de la Ville-Handry, lâchant la poignée de la porte, revint lentement s'asseoir près du foyer.

Et cependant, elle était loin d'être rassurée.

--Si je m'adressais à la justice?... proposa-t-elle tout à coup.

La sœur du père Ravinet était venue se placer près de Mlle Henriette et lui avait pris les mains:

--Pauvre enfant, murmura-t-elle, vous ne voyez donc pas que toute la puissance de cette créature maudite est dans les moyens qu'elle emploie et qui échappent à l'action de la justice humaine!... Croyez-moi, mon enfant, remettez-vous-en aveuglément à mon frère.

De nouveau, le vieux brocanteur était venu s'adosser à la cheminée.

--Oui, ayez confiance en moi, mademoiselle Henriette, insista-t-il, car autant que vous j'ai eu à maudire Sarah Brandon, et plus que vous je la hais... Ayez confiance, car voici des années que ma haine veille, cherchant comment l'atteindre, comment lui rendre les tortures qu'elle m'a infligées. Oui, il y a des années qu'altéré de vengeance, perdu dans l'ombre je m'attache à elle avec l'implacable patience du sauvage qui suit la piste de l'ennemi qu'il veut frapper... Pour la connaître, elle et les misérables qui l'entourent, pour découvrir qui ils sont, d'où ils viennent, comment ils se sont rencontrés et quels crimes les ont associés, j'ai plongé en pleine boue et j'ai remué des monceaux d'infamies... Mais je sais tout... Et pourtant, dans la vie de Sarah Brandon, dans cette vie souillée de vols et de meurtres, je n'avais rien trouvé jusqu'à ce jour, tant sa scélératesse est profonde, qui tombât sous le coup de la loi...

Il eut un geste de triomphe, et d'une voix éclatante:

--Mais cette fois, poursuivit-il, le succès lui semblait si facile et si sûr, qu'elle a négligé ses raffinements ordinaires... Pressée de jouir des millions volés, d'autant plus lasse de la comédie d'amour qu'elle joue à votre père, que peut-être elle aime véritablement, elle s'est trop pressée... Et elle est perdue si nous ne nous pressons pas trop nous-mêmes...

Quant à ce qui concerne votre père, mademoiselle, voici les motifs de ma sécurité. De par le contrat de votre mère et par suite de l'héritage de 1,500,000 fr. qu'elle a recueilli d'un de ses oncles, vous êtes créancière de la fortune de votre père pour une somme de deux millions hypothéqués sur ses propriétés de l'Anjou, et qu'il n'a pu toucher malgré sa ruine... S'il mourait avant vous, cette somme vous resterait... si vous mourez avant lui, au contraire, elle lui revient... Or, dans son insatiable cupidité, Sarah s'est juré qu'elle aurait cette somme...

--Ah! vous avez raison, dit Mlle Henriette, l'intérêt de Sarah est que mon père vive, et il vivra, tant qu'elle ignorera si je suis morte ou vivante, tant qu'elle ne saura pas ce que je suis devenue.

--Et elle ne l'apprendra pas de sitôt!... murmura le bonhomme.

Puis, riant d'un petit rire silencieux:

--Aussi, faut-il voir l'anxiété de vos ennemis depuis que vous leur avez glissé entre les mains... La Chevassat, hier soir, avait pris allegrement son parti de votre fuite; mais, ce matin, c'était une autre affaire... Maxime de Brévan est venu qui lui a fait une scène terrible, et qui l'a battue, Dieu me pardonne, l'infâme! pour s'être relâchée de sa surveillance... Le gredin a passé sa journée à courir de la préfecture de police à la Morgue... Dame! dénuée de tout et à demi nue comme vous l'étiez, où pouviez-vous aller? Moi, je n'ai pas paru, et les Chevassat sont à mille lieues de soupçonner ma complicité... Ah! notre tour ne tardera pas à venir, mademoiselle, si vous vous conformez à mes indications...

Il était plus de neuf heures quand le vieux brocanteur, sa sœur et Mlle Henriette se mirent à table pour dîner...

Mais aussi le bon sourire de l'espérance était revenu aux lèvres de la jeune fille, quand vers minuit le père Ravinet se retira en lui disant:

--A demain soir, j'aurai des nouvelles... j'irai au ministère de la marine!...

Le lendemain, en effet, il apparut comme six heures sonnaient... Mais en quel état!... Il tenait à la main une sorte de sac de voyage, et ses regards et ses mouvements étaient ceux d'un fou.

--De l'argent!... cria-t-il à sa sœur dès le seuil, je crains de n'en pas avoir assez... et hâte-toi, il faut qu'à sept heures quinze je sois à la gare de Lyon...

Et comme sa sœur et Mlle Henriette, effarées, lui demandaient:

--Qu'est-ce?... Qu'y a-t-il?...

--Il y a, répondit-il, rayonnant de joie, que le ciel décidément se déclare pour nous. Je suis allé au ministère. _La Conquête_ doit rester encore un an en Cochinchine, mais M. Daniel Champcey rentre en France... Il a dû s'embarquer sur un navire de commerce, _le Saint-Louis_, qu'on attend à Marseille au premier jour, s'il n'y est déjà arrivé... Et moi, je pars pour Marseille, il faut que je voie M. Champcey avant tout le monde!...

Et sa sœur lui ayant remis deux billets de mille francs, il s'élança dehors en criant:

--Demain, vous aurez une dépêche télégraphique.

XXII

S'il est, dans notre civilisation une profession pénible entre toutes, c'est assurément celle de marin.

Si pénible, que c'est presque à se demander comment des hommes se trouvent assez hardis pour l'embrasser, assez obstinés en leurs résolutions pour ne la point abandonner après l'avoir éprouvée.

Non à cause de ses hasards, de ses fatigues et de ses périls, faits au contraire pour tenter et séduire une imagination aventureuse, mais parce qu'elle crée une existence à part, et qu'il ne semble pas que les devoirs qu'elle impose se puissent concilier avec la libre disposition de soi.

Il n'est pas d'hommes, cependant, qui plus que les marins aient l'esprit et l'amour du foyer. Il en est peu qui ne se marient pas...

Et par une sorte de grâce d'état, on les voit s'installer comme pour l'éternité dans leur félicité passagère, insoucieux de l'événement du lendemain...

Mais voici qu'un matin, tout à coup, un large pli arrive du ministère de la marine...

C'est un ordre d'embarquement.

Il faut embarquer, abandonner tout et tous, mère, famille, amis, l'épousée de la veille, la jeune femme qui sourit au berceau d'un nouveau-né, la fiancée qui déjà essayait son voile de mariée...

Il faut partir et étouffer toutes ces voix sinistres qui, du plus profond de l'âme, montent et crient:

«--Te sera-t-il donné de revenir, et, si tu reviens, les retrouveras-tu tous, ces êtres chéris, et si tu les retrouves, n'auront-ils pas changé, auront-ils gardé pieusement ton souvenir comme tu garderas le leur?»

Etre heureux et en être réduit à ouvrir au malheur cette porte fatale: l'absence!...

Aussi, n'est-ce que dans les romans maritimes et dans les opéras-comiques, qu'on voit, à l'appareillage d'un navire, tous les matelots célébrer le départ en chantant leurs plus joyeuses chansons.

L'appareillage, toujours, est solennel, grave, triste...

Tel devait être, tel fut l'appareillage de _la Conquête_, la frégate où embarquait Daniel Champcey avec le grade de lieutenant.

Et certes, ce n'était pas sans raison qu'au ministère on lui avait ordonné de se hâter; la frégate, mouillée sur rade, n'attendait que lui...

Arrivé à Rochefort le matin à cinq heures, le soir même il couchait à bord, et le lendemain, au jour, _la Conquête_ mettait à la voile.

Mais plus que tous les autres, et bien qu'il réussit à affecter une sorte d'insouciance, Daniel souffrait.

Cette pensée qu'il laissait Mlle de la Ville-Handry aux mains d'aventuriers qu'il savait capables de tout, était comme une plaie vive qu'exaspéraient ses réflexions...

A mesure que le sang-froid lui revenait et que l'apaisement se faisait dans son esprit, mille doutes affreux l'assiégeaient au sujet de Maxime de Brévan.

Ne serait-il pas assailli de tentations étranges quand il se trouverait rapproché d'une riche héritière, telle que Mlle Henriette, ne convoiterait-il pas ses millions et ne chercherait-il pas à abuser de sa situation particulière pour s'en emparer?...

La foi de Daniel en sa fiancée était trop absolue, pour que le soupçon lui vint, même qu'elle pût écouter M. de Brévan...

Mais il raisonnait assez juste, désormais, pour se dire que la situation de son amie serait terriblement aggravée, si M. de Brévan, furieux d'un refus, trahissait son mandat et passait à l'ennemi, c'est-à-dire à la comtesse Sarah...

--Et moi, pensait-il, qui dans mes dernières instructions recommande à Henriette de suivre les conseils de Maxime, comme les miens propres!...

C'est à peine si, déchiré par ces affreuses angoisses, il daignait se rappeler qu'il avait confié tout ce qu'il possédait à Maxime... Que lui importait sa fortune!...

Cependant, ce lui fut une véritable faveur de la destinée, que _la Conquête_, dès son sixième jour de mer, essuyât un coup de vent terrible, qui pendant soixante-douze heures la mit en péril.

La conscience de sa responsabilité pendant que la mer démontée ballottait la frégate comme un liège, l'excitation de la lutte contre les éléments, les écrasantes fatigues du service, tuèrent en lui la pensée, et il put dormir d'un profond sommeil, ce qui ne lui était pas arrivé depuis son départ de Paris...

Et à son réveil, il fut surpris de se sentir relativement calme.

Désormais sa destinée devait se décider sans lui, son impuissance à rien tenter qui pût influencer les événements lui était démontrée... Une morne résignation succéda à ses effroyables agitations.

Une seule espérance alors le ranimait: l'espérance de recevoir bientôt une lettre de Mlle Henriette, ou qui sait, d'en trouver une en arrivant à destination.

Car il n'y avait rien d'impossible, à ce que _la Conquête_ fût devancée par un navire parti trois semaines après elle.

_La Conquête_, vieille frégate en bois et à voiles, justifiait la réputation qu'elle avait d'être la plus mauvaise marcheuse de la marine française... et de plus, de continuelles alternatives de calme plat et de coups de vent la retenaient en route bien au-delà du temps ordinaire.

Jamais, disaient les plus vieux marins, on n'avait vu traversée si lente.

Et pour ajouter aux ennuis, _la Conquête_ était tellement encombrée de monde, que matelots et officiers avaient à peine la moitié de l'étroit espace qui leur est accordé habituellement.

Il y avait à bord, outre l'équipage, un demi-bataillon d'infanterie de marine et cent soixante ouvriers de métiers divers, recrutés par le gouvernement pour le service de ses établissements.

Quelques-uns de ces ouvriers emmenaient leur famille, résolus à se fixer en Cochinchine, mais les autres, jeunes pour la plupart, n'avaient cherché dans cette longue campagne qu'une occasion de voir du pays, d'affronter l'inconnu, de gagner peut-être beaucoup d'argent.

On les employait à aider à la manœuvre, et c'étaient de braves garçons, à l'exception de quatre ou cinq, si turbulents, qu'à diverses reprises il avait fallu les mettre aux fers...

Les journées passaient néanmoins, et il y avait près de trois mois que _la Conquête_ tenait la mer, quand, une après-midi, pendant que Daniel surveillait une manœuvre difficile, au moment d'un grain violent, on le vit tout à coup chanceler, battre l'air de ses bras et tomber à la renverse sur le pont...

On accourut, on le releva, mais il ne donnait plus signe de vie, et le sang lui sortait à flots de la bouche et du nez.

D'un caractère égal, comme tous les hommes dont l'âme fière plane bien au-dessus des intérêts mesquins, assez sûr de son influence pour atténuer autant qu'il était en lui les rigueurs de la discipline, Daniel était adoré de l'équipage.

C'est dire qu'au bruit de l'accident, circulant, en deux secondes, d'un bout à l'autre de la frégate, et jusqu'en ses profondeurs, matelots et officiers accoururent l'angoisse peinte sur le visage.

Qu'était-il arrivé? C'est ce que nul ne pouvait dire, personne n'ayant rien vu... Cependant ce devait être quelque chose de très-grave, à en juger par la large flaque de sang qui rougissait le pont à l'endroit où le jeune lieutenant était si soudainement tombé...

On l'avait porté à l'infirmerie, et après lui avoir fait reprendre ses sens, les chirurgiens ne tardèrent pas à reconnaître la cause de sa chute et de son évanouissement...

Il avait à la tête, un peu en arrière de l'oreille gauche, une énorme plaie contuse, telle qu'eût pu la produire un lourd marteau manié par un bras robuste.

D'où provenait ce coup si terrible, que c'était miracle que le crâne n'eût pas été fracturé?... Voilà ce que ne pouvaient s'expliquer, ni les médecins, ni les officiers qui entouraient le lit du blessé.

Interrogé, Daniel ne put donner à cet égard aucun éclaircissement.

Personne n'était à ses côtés et il n'avait vu s'approcher personne de lui au moment de l'accident, et le choc avait été si violent qu'il était tombé comme foudroyé...

Ces détails rapportés aux matelots et aux émigrants réunis sur le pont, furent accueillis par des sourires d'incrédulité, puis par une clameur d'indignation, quand on ne douta plus de leur exactitude.

Quoi!... le lieutenant Champcey avait été frappé, en plein soleil, au milieu de l'équipage!... Comment? par qui?

Cette affaire présentait un caractère mystérieux trop alarmant pour qu'il n'importât pas de l'éclaircir au plus tôt, et les matelots eux-mêmes ouvrirent sur-le-champ une espèce d'enquête.

Des cheveux et quelques caillots de sang qu'on découvrit sur une énorme poulie, donnèrent, à ce que l'on crut, le mot de l'énigme.