La clique dorée

Chapter 22

Chapter 223,769 wordsPublic domain

--Mâtin! Elle se met bien, la petite!...

Cramoisie de honte, Mlle Henriette s'était avancée:

--La bague est à moi, monsieur, murmura-t-elle.

L'employé la considéra, puis doucement:

--Vous avez des papiers? interrogea-t-il.

--Des papiers?... Lesquels?...

--Ceux qu'il faut pour justifier votre identité, un passeport, une quittance de loyer, un billet...

Dans la salle, on riait de l'ignorance de cette naïve.

--Je n'ai rien de tout cela, monsieur, balbutia-t-elle.

--Alors on ne peut vous prêter...

Encore un espoir, le dernier, qui lui échappait... Elle tendit la main en disant:

--Rendez-moi donc ma bague, monsieur.

Mais l'employé se mit à rire.

--Ah! mais non, ma petite mère, fit-il, cela ne se peut pas... On vous la rendra quand vous viendrez avec des papiers ou accompagnée de deux commerçants patentés.

--Cependant, monsieur...

--C'est comme cela.

Et trouvant que l'incident avait assez duré, il poursuivit:

--Un manteau de velours, trente francs, a qui?...

Déjà Mlle de la Ville-Handry fuyait à travers les escaliers, poursuivie, lui semblait-il, par les huées de la foule... Comme cet employé l'avait toisée... La prenait-on donc pour une voleuse! Et qu'allait-il advenir de cette bague?... La police chercherait, arriverait jusqu'à elle, et elle serait reconduite à l'hôtel de la Ville-Handry, chez son père, et livrée à sir Tom...

C'est à peine si elle se soutenait quand elle arriva rue de la Grange-Batelière, et là l'étourdissement, l'émotion, l'épouvante lui faisant oublier ses résolutions, elle avoua à la Chevassat son inutile tentative.

Plus grave qu'un homme d'affaires consulté par un client qui s'est imprudemment fourré dans un guêpier, l'honnête concierge écoutait sa locataire.

--Pauvre chatte, murmurait-elle d'une voix où on eût dit que roulaient des larmes, pauvre chatte innocente!...

Mais si elle réussissait à donner à sa figure ingrate l'expression d'une pitié sincère, l'éclat de son œil dur trahissait l'immense satisfaction qu'elle ressentait de voir Mlle Henriette à ses pieds.

--Enfin, vous avez encore eu de la chance dans votre malheur, lui déclara-t-elle, car vous avez été terriblement imprudente.

Et comme la pauvre jeune fille s'étonnait un peu:

--Oui, poursuivit-elle, vous risquiez gros, et ce n'est pas malin à prouver... Qui êtes-vous?... Bon! ce n'est pas la peine de pâlir, je ne vous le demande pas... Mais enfin, en portant vous-même un bijou au «clou»--elle appelait ainsi le Mont-de-Piété--vous alliez, comme on dit, vous jeter dans la gueule du loup... Si on vous avait arrêtée quand on a vu que vous n'aviez pas de papiers, si on vous avait conduite chez M. le commissaire?... Ah! il n'y a pas à chanter mon bel ami, vous étiez prise...

Et tout aussitôt, changeant de ton, elle se mit à reprocher à sa jolie demoiselle de lui avoir dissimulé sa détresse. Ça, c'était mal, et ça lui faisait bien de la peine... Pourquoi lui avoir donné de l'argent la veille? Est-ce qu'elle en demandait?... Avait-elle donc l'air d'une créancière si terrible!... Elle savait, Dieu merci! ce que c'est que la vie de ce monde et qu'il faut s'entr'aider... Il y avait bien, il est vrai, ce gredin de marchand de meubles à payer, mais elle se serait volontiers chargée de le faire patienter. Tiens, pourquoi donc pas!... Elle en avait, sans se vanter, fait attendre d'autres... Et même, pas plus tard que la semaine passée, elle vous avait bel et bien envoyé promener un tapissier et une marchande à la toilette qui voulaient saisir, les malhonnêtes, une de ses locataires du fond de la cour, la plus gentille, précisément, et la plus distinguée et la meilleure de toutes...

Elle discourait, elle discourait avec une vertigineuse loquacité, jusqu'à ce qu'enfin, pensant avoir donné assez à réfléchir à sa «petite chatte,» et suffisamment préparé le terrain:

--Mais on voit bien que vous n'êtes qu'une enfant, ma chère demoiselle... poursuivit-elle. Vendre vos pauvres petits bijoux! n'est-ce pas un meurtre, quand il est quelqu'un qui serait si aise de vous rendre service?

A cette attaque directe, mais non absolument imprévue, Mlle Henriette tressaillit.

--Car bien sûr, continuait l'autre, rien que pour vous être agréable, il donnerait un de ses bras, ce pauvre monsieur Maxime...

Si impérieux fut le geste de Mlle Henriette, que la digne concierge en parut tout interloquée.

--Je vous défends, s'écria la jeune fille d'une voix tremblante de colère, je vous défends absolument de prononcer devant moi ce nom!...

L'autre haussa les épaules.

--Comme vous voudrez, fit-elle.

Et prompte à changer de conversation:

--Pour lors, reprit-elle, revenons à votre bague restée «en plan...» Qu'est-ce que vous allez en faire?...

--C'est parce que je ne sais que faire, madame, répondit Mlle Henriette, que je me suis adressée à vous.

La Chevassat sourit agréablement.

--Et bien vous avez fait, approuva-t-elle; car, Dieu merci! on ne me prend pas souvent à court... Chevassat va se rendre au clou avec le charbonnier et le marchand de vin d'à côté, et avant de vous coucher vous aurez votre argent, c'est moi qui vous le garantis... C'est qu'il s'entend un peu à faire marcher les employés, Chevassat!

Le soir même, en effet, le concierge lui-même daigna monter à Mlle Henriette 895 francs.

S'il n'apportait pas intacts les 900 francs prêtés par le Mont-de-Piété, c'est qu'ayant dérangé deux voisins patentés, il avait dû, selon l'usage, les inviter à prendre quelque chose... Car pour lui, il n'avait rien gardé, oh! rien de rien, il en pouvait faire le serment, préférant bien s'en remettre à la générosité de Mademoiselle...

--Voici 10 francs, lui dit brusquement Mlle Henriette, pour couper court à son insupportable bavardage...

Enfin, avec les quelques louis qui restaient au fond de sa bourse, c'était un capital de mille francs que la pauvre fille avait devant elle. Combien de jours, combien de mois d'existence et de sécurité ne lui eût pas représenté cette somme, sans ce tapissier dont il fallait indispensablement régler la facture...

Il ne manqua pas de venir la présenter le lendemain, conduit par la portière.

Il réclamait 549 francs.

549 francs pour les quelques meubles de rebut qui garnissaient ce misérable logis... Le vol était flagrant et d'une impudence si inouïe, que Mlle Henriette en demeura interdite... Et cependant elle paya.

Restée seule, elle faisait tristement sauter dans le creux de sa main les vingt-trois louis qui lui restaient, quand une inspiration traversa son esprit, qui l'eût sauvée, si elle l'eût suivie.

La pensée lui vint de quitter furtivement cette maison, de se faire conduire au chemin de fer d'Orléans, et de prendre le premier train pour les Rosiers, où demeurait la tante de Daniel.

Hélas!... elle se contenta d'écrire aux Rosiers et resta...

XIX

Ce devait d'ailleurs être pour Mlle de la Ville-Handry la dernière faveur de la destinée, cette avance suprême qui, si on ne sait pas la saisir, ne se représente plus.

De ce moment et irrévocablement elle se trouvait engagée sur cette pente vertigineuse qui mène aux abîmes, et de plus en plus elle devait voir son horizon se rétrécir et s'assombrir...

Elle s'était juré, l'infortunée, d'épargner le peu d'argent qui lui restait comme le sang même de ses veines... Mais comment épargner?...

Tout lui manquait, surtout l'indispensable.

Lorsqu'il était venu louer ce taudis, M. de Brévan n'avait rien prévu... Ou plutôt, si--et ce calcul était bien digne de sa froide scélératesse--il avait pris ses mesures pour que sa victime fût dénuée de tout à la fois. Sans autres vêtements que ceux qu'elle portait lors de sa fuite, elle se trouvait sans linge, sans chaussures, n'ayant pour essuyer ses mains que les serviettes que lui louait la portière.

Pour elle, accoutumée à toutes les recherches du luxe et aux raffinements d'une exquise propreté, ces privations devaient constituer un intolérable supplice...

C'est ainsi qu'elle dépensa en achats de tout genre cent cinquante francs!... Cent cinquante francs, quand déjà elle pouvait, pour ainsi dire, calculer l'heure où le pain lui manquerait...

D'un autre côté elle avait chaque jour cinq francs à donner à la Chevassat pour sa nourriture... Cinq francs, une somme énorme et qui la révoltait, car elle eût consenti avec joie à ne vivre que de pain et d'eau.

Mais là-dessus, toute économie lui paraissait impossible.

Un soir, s'étant avisée d'insinuer qu'il lui faudrait peut-être réformer cette dépense, la Chevassat l'avait enveloppée d'un regard si venimeux, qu'elle s'en était senti froid jusqu'à la moelle des os.

--Il faut en passer par là, s'était-elle dit.

Dans son esprit, ces cinq francs étaient comme une rançon quotidienne dont elle payait les bonnes grâces de l'estimable concierge.

Il est vrai qu'à ce prix la Chevassat était aux petits soins pour sa «pauvre chatte,» car c'est ainsi qu'elle appelait définitivement Mlle de la Ville-Handry, devenant de jour en jour plus envahissante, ajoutant aux tortures de la pauvre fille le supplice de son odieuse et irritante familiarité.

Maintes fois, Mlle Henriette, indignée et froissée, avait été sur le point de se révolter; jamais elle n'avait osé, se résignant à ces outrageantes privautés pour la même raison qu'elle se soumettait à l'impôt de cinq francs par jour.

Et l'autre, prenant ce silence pour un assentiment, ne se gênait plus guère... Elle ne pouvait comprendre, déclarait-elle, que «sa pauvre chatte,» jeune et jolie comme elle l'était, consentit à vivre comme elle faisait... Etait-ce une existence, cela!

Puis, toujours elle finissait par en revenir à M. Maxime, lequel continuait à venir aux informations deux fois par jour, le pauvre jeune homme!...

--Et même, ma pauvre chatte, ajoutait-elle, vous verrez qu'il prendra son courage à deux mains et qu'il viendra vous présenter ses excuses...

Mais cela, Mlle Henriette ne pouvait le croire.

--Jamais il n'aura cette impudence extraordinaire, pensait-elle.

Il l'eut, cependant.

Un matin, elle achevait de mettre en ordre son petit ménage, quand on frappa discrètement à la porte.

Persuadée que c'était la portière qui lui montait son déjeuner, elle se hâta d'ouvrir sans demander qui était là...

Et elle recula, stupide d'étonnement et de terreur, en reconnaissant M. de Brévan!...

Véritablement il semblait se faire une violence extraordinaire... Il était livide, ses lèvres blêmes tremblaient, son œil trouble vacillait, et il remuait la mâchoire comme s'il eût eu du gravier en guise de salive dans la bouche.

--Je suis venu, mademoiselle, commença-t-il, vous demander si vous avez réfléchi depuis l'autre jour...

Elle ne lui répondit pas, l'écrasant d'un regard qui eût fait rentrer sous terre un homme conservant quelque sentiment d'honneur...

Mais il avait dû, en venant, s'armer contre le mépris.

--Je sens, poursuivit-il, que ma conduite doit vous paraître abominable... Je vous ai attirée dans un piége odieux, je trahis indignement la confiance d'un ami, mais j'ai une excuse: une passion plus forte que ma volonté, que ma raison...

--La passion vile de l'argent!...

--Libre à vous de le croire, mademoiselle... Je ne chercherai pas à me disculper, je ne suis pas ici pour cela... j'y suis pour vous faire toucher du doigt votre situation, que vous ne me paraissez pas comprendre...

Si elle n'eût écouté que son inspiration, Mlle de la Ville-Handry eût chassé le misérable.

Mais il lui importait, croyait-elle, de connaître sa pensée et ses intentions... Elle surmonta donc son dégoût et se tut...

--Tout d'abord, poursuivit M. de Brévan, qui semblait se remettre, retenez bien ceci, mademoiselle: Vous êtes perdue de réputation et perdue... par moi... Tout Paris, à cette heure, est persuadé que je vous ai enlevée, et que nous cachons nos amours au fond de quelque délicieuse retraite... que vous êtes ma maîtresse, en un mot.

Il s'attendait à une terrible explosion d'indignation; point! Mlle Henriette demeura de marbre.

--Que voulez-vous! reprit-il d'un ton de persiflage, mon cocher a parlé... Deux de mes amis qui arrivaient à pied à la fête de votre père vous ont vue, sautant dans ma voiture... Et comme si le scandale n'eût pas été suffisant, cet imbécile de sir Elgin m'a provoqué publiquement, nous nous sommes battus, et je l'ai blessé...

A la façon dont la jeune fille haussa les épaules, M. de Brévan vit bien qu'elle ne le croyait pas.

C'est pourquoi, tirant un journal de sa poche:

--Si vous doutez, mademoiselle, ajouta-t-il, daignez lire ceci, tenez, là, en haut de la seconde colonne.

Elle prit le journal qu'il lui tendait, et en effet, lut:

«Hier, au bois de Vincennes, une rencontre à l'épée a eu lieu entre M. M. de B... et l'un des plus honorables membres de la colonie Américaine, sir T. E... Après cinq minutes d'un combat fort vif, sir E... a été blessé au bras. La soudaine et très-surprenante disparition d'une des plus riches héritières du faubourg Saint-Germain ne serait pas, assure-t-on, étrangère à ce duel. L'heureux M. de B... saurait, dit-on, trop bien au gré de la famille, où se cache la belle fugitive... Mais, c'en est assez, n'est-ce pas, sur une aventure que va dénouer avant peu un bel et bon mariage...»

--Vous voyez, mademoiselle, fit M. de Brévan, quand il pensa que Mlle Henriette avait eu le temps de lire... Ce n'est pas moi qui conseille un mariage... Devenez ma femme, et votre honneur est intact...

--Ah! monsieur!...

Et dans cette seule exclamation, il y avait tant de mépris et un si profond dégoût, que M. de Brévan en pâlit encore, s'il était possible.

--C'est donc que vous préférez épouser sir Elgin, fit-il.

Elle haussa les épaules; mais lui:

--Oh! ne raillez pas, poursuivit-il. Lui ou moi... il n'est pas pour vous d'autre alternative. Tôt ou tard, il vous faudra choisir...

--Je ne choisirai pas, monsieur...

--Oh! attendez que la misère soit venue. Alors, vous pensez peut-être qu'il vous suffira d'implorer votre père pour qu'il vienne à votre secours... Détrompez-vous... Votre père n'a d'autre volonté que celle de la comtesse Sarah... et la comtesse Sarah veut que vous épousiez sir Tom...

--Je n'implorerai pas mon père, monsieur.

--C'est donc que vous comptez pour votre salut sur le retour de Daniel!... Ah! croyez-moi, ne vous bercez pas de chimères... Daniel, je vous l'ai dit, aime la comtesse Sarah, et ne l'aimât-il pas, vous êtes trop compromise pour que jamais il vous donne son nom... Mais ce n'est encore rien. Allez au ministère de la marine, on vous dira que la campagne de _la Conquête_ doit durer deux ans encore... Lors donc que Daniel reviendra, s'il revient jamais, ce qui n'est pas prouvé, vous serez Mme de Brévan ou mistress Elgin... à moins que...

Mlle Henriette arrêta sur lui un regard dont il ne put supporter l'étrange fixité, et d'une voix profonde:

--A moins que je ne sois morte, n'est-ce pas? dit-elle... Soit.

Froidement, M. de Brévan inclina la tête comme pour répondre:

«--Oui, à moins que vous ne soyez morte, c'est bien cela.»

Puis ouvrant la porte:

--Laissez-moi espérer, mademoiselle, prononça-t-il, que ce n'est pas là votre dernier mot... J'aurai du reste l'honneur de me présenter à vous chaque semaine pour connaître votre volonté...

Et saluant, il se retira...

--Qui l'amenait, le misérable!... Que veut-il encore de moi!...

Ainsi, dès qu'elle fût seule, la porte refermée, Mlle de la Ville-Handry s'interrogeait avec un redoublement d'angoisses.

Car elle ne croyait pas un mot des prétextes invoqués par M. de Brévan pour expliquer sa visite.

Non, elle ne pouvait admettre qu'il fût venu pour savoir si elle avait réfléchi, ni qu'il caressât, comme il le prétendait, cette espérance abominable que la misère, la peur, la faim, la jetteraient entre ses bras.

--Il doit me connaître assez, pensait-elle avec un frémissement de colère, pour être certain que je préférerais mille morts!...

Donc, il fallait que cette démarche, qui très visiblement lui avait été atrocement pénible, lui fût commandée par quelque impérieuse considération.

Mais laquelle?

Avec une contension d'esprit extraordinaire, Mlle Henriette reprenait une à une et analysait toutes les phrases de M. de Brévan, espérant qu'un mot l'éclairerait... Mais elle ne découvrait rien...

Tout ce qu'il lui avait dit des conséquences de sa fuite, elle l'avait prévu avant de s'y déterminer... Il ne lui avait appris de nouveau que son duel avec sir Thomas Elgin, et en y réfléchissant, elle le trouvait tout naturel.

Ne convoitaient-ils pas avec une âpreté pareille la fortune qu'elle devait recueillir du chef de sa mère à sa majorité!... l'antagonisme de leurs intérêts expliquait, pensait-elle, leur haine...

Car elle était bien persuadée qu'ils se haïssaient mortellement... L'idée que sir Tom et M. de Brévan s'entendaient et poursuivaient un but commun ne pouvait lui venir. Et, lui fût-elle venue, elle l'eût repoussée comme absurde.

Devait-elle donc s'arrêter à cette conclusion que M. de Brévan n'avait eu, en se présentant devant elle, d'autre dessein que de porter au comble son épouvante?...

Mais à quel propos, pourquoi, quel bénéfice lui en reviendrait?

L'homme qui convoite une jeune fille ne prend pas à tâche de la glacer d'horreur et de lui inspirer le plus insurmontable dégoût, par des procédés immondes capables de faire reculer les scélérats les plus dégradés.

Ainsi avait pourtant agi M. de Brévan... Donc, il visait tout autre chose que ce mariage dont il parlait.

Quoi, cependant?

On ne commet pas de si abominables actions pour l'unique plaisir de les commettre, surtout quand elles exposent à un danger positif.

Or, il était clair qu'au retour de Daniel,--qu'il aimât encore ou non Mlle de la Ville-Handry,--M. de Brévan aurait un terrible compte à rendre à ce loyal marin qui lui avait confié l'honneur de sa fiancée.

M. de Brévan ne songeait-il donc jamais à ce retour!...

Oh! si, il y pensait, et avec de secrètes terreurs, il n'en fallait d'autre preuve qu'une phrase qu'il avait laissé échapper.

Après avoir dit: «Quand Daniel reviendra,» il avait ajouté: «S'il revient toutefois, ce qui n'est pas prouvé...»

Pourquoi cette restriction?... Avait-il donc des raisons particulières de croire que Daniel périrait pendant cette dangereuse campagne!...

Maintenant elle se rappelait, oui, elle se rappelait positivement avoir vu un sourire monter aux lèvres blêmes de M. de Brévan pendant qu'il disait cela.

Et à ce souvenir effrayant, elle se sentait défaillir.

N'était-il pas capable de tout, le misérable qui l'avait si épouvantablement trahie, de tout, même d'armer le bras d'un assassin!...

--Oh! il faut prévenir Daniel, s'écria-telle, il le faut; sans perdre une minute...

Et, bien qu'elle lui eût écrit longuement le jour d'avant, elle lui écrivit encore pour le supplier de se défier, de veiller sur lui, parce que sûrement sa vie était menacée...

Et cette lettre elle la porta elle-même à la poste, persuadée que la confier à la Chevassat ce serait la livrer à M. de Brévan.

Dieu sait cependant si, de plus en plus, l'estimable portière semblait s'attacher à elle et devenait expansive et démonstrative en son dévouement.

A tout instant du jour, sous le premier prétexte venu, elle arrivait chez Mlle Henriette, s'asseyait, et durant des heures entières l'étourdissait de son insupportable flux labial...

Elle ne se gênait plus aucunement, parlant, disait-elle, à cœur ouvert à sa «petite chatte,» comme elle eût parlé à sa propre fille.

Les étranges théories qu'elle laissait seulement entrevoir autrefois, elle les exposait désormais sans embarras, se carrant dans une sorte de cynisme naïf qui trahissait de surprenantes perversions de sens moral.

C'était à croire que cette détestable mégère avait reçu des ennemis de la pauvre jeune fille la mission de la démoraliser, de la dépraver, s'il était possible, et de la pousser à ce cloaque du vice brillant et facile où roulent tant de malheureuses...

Seulement, s'il en était ainsi, le choix de l'embaucheuse n'était pas heureux...

L'éloquence de la Chevassat, qui très-probablement eût mis le feu à l'imagination d'une grisette ambitieuse, ne pouvait que soulever de dégoût le cœur de Mlle de la Ville-Handry.

Elle s'était accoutumée à penser à autre chose pendant que pérorait la concierge, et son âme fière planait à des hauteurs où ne pouvaient l'atteindre ces souillures.

Son existence n'en était pas moins d'une mortelle tristesse.

Elle ne sortait jamais, passant ses journées dans sa chambre à lire ou à travailler à un grand travail de broderie, chef-d'œuvre de patience et de goût, qu'elle avait entrepris avec l'arrière-pensée qu'il lui serait peut-être une ressource en sa détresse...

Mais un souci nouveau ne devait pas tarder à la tirer de cet engourdissement.

Son argent diminuait, et un matin vint où elle changea le dernier louis de ses neuf cents francs.

Recourir encore au Mont-de-Piété était urgent, car on était aux premiers jours d'avril, et la doucereuse portière lui avait donné à entendre qu'elle ferait sagement de se mettre en mesure pour pouvoir, le 8, payer son terme qui était de cent francs.

Elle confia donc au sieur Chevassat la bague qui lui restait pour qu'il allât l'engager.

Calculant d'après la somme qu'elle avait eue de la première, elle estimait que sur celle-ci on lui avancerait bien vingt-cinq à trente louis pour le moins.

Le portier lui rapporta cent quatre-vingt-dix francs!...

Tout d'abord, elle fut persuadée que cet homme l'avait volée, et elle le laissa voir.

Mais lui, d'un air furieux, exhiba la reconnaissance.

--Regardez, dit-il, et sachez mieux à qui vous parlez...

Sur la reconnaissance, en effet, on lisait en toutes lettres: Somme avancée: deux cents francs...

Convaincue de l'injustice de ses soupçons, Mlle Henriette dut faire des excuses, et c'est à peine si une pièce de dix francs calma la colère du susceptible Chevassat...

Hélas! la pauvre fille ignorait qu'on est toujours libre de n'engager un objet que pour une portion de sa valeur, et elle était trop inexpérimentée pour reconnaître sur la reconnaissance les traces de cette opération.

N'importe!... Pour Mlle de la Ville-Handry c'était là, et elle ne le savait que trop, un de ces désastres dont on ne se relève pas.

C'était deux mois d'existence de moins... Le temps peut-être dont il s'en faudrait qu'elle pût attendre le retour de Daniel.

Cependant, le jour du terme arriva, et elle donna cent francs en échange de sa quittance de loyer...

Et le surlendemain, elle se trouvait de nouveau sans argent, et, selon l'expression de la Chevassat, réduite à «s'en prendre à ses pauvres affaires.»

Mais le Mont-de-Piété avait trop cruellement trompé ses calculs pour qu'elle consentit à y recourir encore et à s'exposer à une seconde déception.

Elle résolut, non plus d'engager, mais de vendre le nécessaire de toilette en or que contenait son sac de voyage, et elle pria son obligeante portière de lui chercher un acheteur.

Tout d'abord, la Chevassat éleva beaucoup d'objections.

--Vendre ce nécessaire si joli, disait-elle, quel meurtre! Songez que vous ne le reverrez plus jamais... Si vous le portiez «au clou,» au contraire, dès qu'il vous viendrait un peu d'argent, vous le dégageriez...

Elle perdait ses peines, elle le reconnut, et, se résignant, elle finit par amener une espèce de marchand à la toilette de ses amis, un brave homme fini, affirmait-elle, en qui on pouvait avoir la confiance la plus absolue.

Et véritablement il se montra digne de cette chaude recommandation en proposant du premier coup cinq cents francs de ce nécessaire, qui ne valait pas beaucoup plus du triple... Encore n'était-ce pas son dernier mot... Après une heure de débats irritants, après dix fausses sorties, il tira en soupirant son porte-monnaie, et compta sur la table les trente-cinq louis qu'avait impérieusement exigés Mlle Henriette.

C'était de quoi payer quatre mois de pension à la Chevassat.

--Mais non, se dit la pauvre jeune fille, non, ce serait trop de pusillanimité, à la fin!...