La clique dorée

Chapter 21

Chapter 213,741 wordsPublic domain

Comment M. de Brévan avait-il pu choisir pour la recevoir, un pareil réduit, voilà ce que ne s'expliquait pas nettement Mlle Henriette.

Il lui avait dit, et elle le croyait, que les plus excessives précautions étaient nécessaires. Mais eût-elle été beaucoup plus compromise et bien plus en danger d'être retrouvée par la comtesse Sarah, si on eût arrangé le papier, caché le carreau sous un modeste tapis de feutre et emménagé des meubles un peu plus confortables!...

Cependant, elle ne concevait pour cela nul soupçon, pas plus qu'elle n'en avait conçu pendant la soirée qui venait de s'écouler, en remarquant les façons étranges de M. de Brévan.

Mais que lui importait ce logement? Elle ne devait faire qu'y passer, espérait-elle, et l'étroite cellule d'un couvent eût été, pensait-elle, plus triste encore. Et tout était préférable à la maison paternelle.

--Ici, du moins, se disait-elle, j'aurai le calme et le repos.

Repos moral, peut-être, car pour l'autre il ne devait pas tarder à être étrangement troublé.

Accoutumée au silence profond des vastes appartements de l'hôtel de la Ville-Handry, Mlle Henriette n'avait même pas idée du mouvement continuel de ces derniers étages des maisons de Paris, où s'entasse et s'agite la population d'un hameau, où les locataires, séparés par de minces cloisons, vivent, pour ainsi dire, les uns chez les autres...

Dormir dans de telles conditions exige une longue habitude, et l'apprentissage ne devait pas peu coûter à la pauvre jeune fille.

Il était plus de quatre heures, quand, brisée de lassitude, elle s'endormit d'un si pesant sommeil, qu'il ne fut pas troublé par le vacarme matineux de cette ruche humaine.

Il faisait grand jour quand elle s'éveilla, et un pâle rayon du soleil d'hiver glissait à travers ses rideaux... La pendule de zinc dédoré marquait midi...

Elle se leva et se hâta de s'habiller.

La veille encore, lorsqu'elle s'éveillait, elle sonnait, et sa femme de chambre accourait, qui s'empressait d'allumer le feu, de lui présenter ses pantoufles, de jeter sur ses épaules un peignoir bien chaud... Tandis que désormais...

Ce souvenir devait reporter sa pensée vers l'hôtel de la Ville-Handry...

Qu'y faisait-on à cette heure?... Son évasion, certainement, était découverte... On avait dû dépêcher des domestiques dans toutes les directions... Son père, très-probablement était allé demander l'assistance de la police...

Elle eut un mouvement de joie, de se sentir si bien cachée, et promenant un regard autour de sa chambre, plus misérable encore au jour qu'à la lumière:

--Non, jamais on ne viendra me chercher ici, murmura-t-elle...

Cependant, elle avait trouvé un tas de bois près de la cheminée, et comme il faisait froid, elle s'occupait à allumer du feu, quand on frappa à sa porte. Elle ouvrit, et Mme Chevassat la portière apparut.

--C'est moi, ma jolie demoiselle, dit-elle dès le seuil; ne vous voyant pas descendre, je me suis dit: il faut que je monte voir... Et vous avez bien dormi?

--Très-bien, madame, je vous remercie.

--Allons, voilà qui est bon... Et cet appétit?... car c'est pour cela aussi que je suis montée... Est-ce que vous ne songez pas à manger un morceau?...

Non seulement Mlle Henriette y songeait, mais elle avait faim... Car il n'est pas d'événements qui tiennent, d'aventures, d'émotions ni de chagrins, la tyrannie des besoins matériels est plus forte que tout.

--Je vous serais obligée, madame, dit-elle, si vous vouliez bien me monter à déjeuner...

--Si je le veux!... plutôt deux fois qu'une, ma jolie demoiselle... Le temps de cuire un œuf et de griller une côtelette, et je suis à vous...

Revêche d'ordinaire et plus aigre que verjus, la Chevassat avait mis dehors tout ce qu'elle avait d'amabilités, se grimant d'une bonhomie douceâtre, voilant de sensibilité l'éclat inquiétant de ses petits yeux gris.

Hypocrisie bien inutile!... L'effort qu'elle s'imposait était trop manifeste pour ne pas éveiller les pires défiances.

--Assurément, pensait Mlle Henriette, c'est là une méchante femme...

Ses soupçons ne firent que redoubler, quand la digne portière reparut, lui apportant son déjeuner qu'elle dressa sur la petite table, devant le feu, avec toutes sortes d'obséquiosités serviles.

--Vous allez voir comme tout ce que je vous ai préparé est bon, mademoiselle, disait-elle.

Puis, tandis que Mlle Henriette mangeait, elle s'établit sur une chaise, près de la porte, discourant avec une intarissable volubilité.

A l'entendre, la nouvelle locataire devait bénir son bon ange, qui l'avait conduite dans cette maison de la rue de la Grange-Batelière, servie par des concierges tels que son mari et elle: lui, la crème des hommes; elle, un véritable trésor pour l'obligeance, la douceur et la discrétion.

Maison exceptionnelle, ajoutait-t-elle, quant au choix des locataires, tous gens d'une honorabilité notoire, depuis les vieilles rentières du premier étage jusqu'au brocanteur du quatrième, le père Ravinet, sans en excepter les jeunes dames qui occupaient les petits appartements du fond de la cour.

Puis, ayant passé tout son monde en revue, elle entamait l'éloge de M. de Brévan, qu'elle appelait M. Maxime.

Il lui avait plu tout d'abord extraordinairement, déclarait-elle, quand il s'était présenté, l'avant-veille, pour arrêter un logement. Jamais elle n'avait encore rencontré un homme si comme il faut, si aimable, si poli et si généreux. Et expérimentée comme elle l'était, elle avait discerné tout de suite un de ces êtres charmants qui semblent créés et mis au monde pour inspirer les plus violentes passions.

Du reste, ajoutait-elle avec un équivoque sourire, sa sympathie pour sa jolie locataire n'était pas moins vive, à ce point qu'elle s'estimerait heureuse de se dévouer pour elle, sans espoir de récompense.

Ce qui n'empêche que Mlle Henriette ayant fini de déjeuner:

--C'est deux francs que vous me devez, mademoiselle, déclara-t-elle, et si cela peut vous être agréable, je me charge, moyennant cinq francs par jour, de vous nourrir très-bien.

Et vivement elle entreprit de prouver que ce serait de sa part pure obligeance, car, à ce prix, et vu la cherté de toutes choses, elle perdrait assurément...

Mais Mlle Henriette ne la laissa pas continuer... Ayant tiré de sa bourse une pièce de 20 francs:

--Payez-vous, madame, prononça-t-elle.

Evidemment, ce n'était pas là ce qu'attendait l'estimable portière, car elle recula d'un air offensé.

--Pour qui donc me prenez-vous, mademoiselle, protesta-t-elle, me croyez-vous capable de vous réclamer quelque chose!...

Et haussant les épaules:

--Est-ce que vos dépenses, d'ailleurs, ne regardent pas M. Maxime!...

Sur quoi, elle ramassa vivement le couvert et se retira.

Mlle Henriette ne savait que penser.

Qu'à travers toutes ces paroles oiseuses, cette louche mégère poursuivît un but, c'est ce dont elle ne pouvait douter, encore qu'elle ne discernât nullement lequel...

Et cependant, ce n'était pas là ce qui arrêtait sa pensée.

Ce qui l'épouvantait, c'était de se sentir si absolument à la merci de M. de Brévan. En tout et pour tout, elle possédait environ deux cents francs, et elle était dénuée de tout, et les objets les plus indispensables lui manquaient, et elle n'avait ni une robe, ni un jupon de rechange.

Comment M. de Brévan n'avait-il pas prévu cela? Attendait-il donc qu'elle lui exposât sa détresse, et qu'elle lui demandât de l'argent!...

Véritablement elle ne pouvait l'imaginer, et elle attribuait cet oubli à son trouble, se disant qu'il n'allait pas tarder à arriver sans doute, pour s'informer d'elle et se mettre à sa disposition...

Cependant, la journée s'écoula lentement, et la nuit vint sans qu'il parût.

Qu'est-ce que cela voulait dire!... Quel événement extraordinaire était survenu, quel malheur l'avait frappé!...

Dévorée d'indicibles angoisses, Mlle Henriette fut dix fois sur le point de courir jusque chez lui.

Le lendemain seulement, sur les deux heures, il se présenta, affectant un ton dégagé, mais visiblement embarrassé...

S'il n'était pas venu la veille, déclara-t-il, c'est qu'il savait, à n'en pas douter, que la comtesse Sarah le faisait surveiller... La fuite de Mlle de la Ville-Handry était l'événement de Paris, et on le soupçonnait d'y être pour quelque chose, on ne le lui avait pas caché, disait-il, à son club.

Même, il ajouta que prolonger sa visite serait imprudent, et il se retira sans avoir rien dit à Mlle Henriette, sans paraître s'apercevoir de son dénûment...

Et ainsi, durant trois jours, il ne fit pour ainsi dire qu'apparaître.

Il arrivait profondément troublé, comme s'il eût quelque chose de très-important à dire, puis son front se rembrunissait, et il se retirait brusquement sans avoir rien dit.

Incapable de supporter davantage une si atroce incertitude, torturée de doutes épouvantables, Mlle Henriette était résolue à provoquer une explication, quand, le quatrième jour, M. de Brévan arriva, enflammé, ce n'était que trop aisé à voir, de quelque détermination terrible.

Sitôt entré, il donna un tour de clef à la porte, et d'une voix rauque:

--Il faut que je vous parle, mademoiselle, déclara-t-il, oui, il le faut absolument...

Il était livide, ses lèvres blanches tremblaient et ses yeux brillaient d'un éclat effrayant, comme ceux d'un homme qui eût demandé aux liqueurs fortes le courage qui lui manquait....

--Je vous écoute, monsieur, fit la jeune fille toute frissonnante.

Il eut un mouvement encore d'hésitation, puis surmontant d'un puissant effort toutes ses répugnances:

--Eh bien! donc, reprit-il, je vous demanderai si jamais vous n'avez soupçonné quelles raisons j'avais d'aider votre évasion.

--Je pense, monsieur, que vous n'avez consulté que votre pitié, et aussi le souvenir de votre amitié pour M. Daniel Champcey...

--Non, ce n'est pas cela...

Instinctivement, elle recula, en prononçant seulement:

--Ah!...

De blême qu'il était, M. de Brévan était devenu plus rouge que le feu.

--Vous n'avez donc rien vu, prononça-t-il, vous n'avez donc pas compris que je vous aime...

Elle pouvait tout concevoir, l'infortunée, excepté cela, excepté cette infamie inouïe, cette insulte suprême... M. de Brévan était-il donc ivre ou fou!...

--Retirez-vous, monsieur, commanda-t-elle, d'une voix vibrante d'indignation...

Mais il s'avançait les bras ouverts.

--Oui, je vous aime éperdûment, poursuivait-il, et depuis longtemps, depuis le premier jour que je vous ai vue...

Déjà, d'un mouvement rapide, Mlle Henriette avait ouvert la fenêtre.

--Un pas de plus, fit-elle, et je crie au secours...

Il s'arrêta et changeant de ton:

--Ainsi vous me repoussez, ajouta-t-il... Qu'espérez-vous donc?... Le retour du Daniel?... Ignorez-vous donc qu'il adore la comtesse Sarah...

--Ah! vous abusez impudemment de ma détresse! interrompit la jeune fille.

Et comme il insistait encore.

--Mais sortez donc, lâche, cria-t-elle, sortez donc, misérable, ou j'appelle...

Effrayé, il recula jusqu'à la porte qu'il ouvrit, mais avant de sortir:

--Vous me repoussez aujourd'hui, prononça-t-il en ricanant, mais avant un mois vous me rappellerez... Vous êtes perdue, et seul je puis vous sauver!

XVIII

Enfin éclatait la terrifiante vérité!...

Eperdue d'horreur, les cheveux droits sur la tête, secouée d'un tremblement convulsif, Mlle de la Ville-Handry essayait de mesurer les profondeurs de l'abîme où elle venait d'être précipitée.

D'elle-même, et avec la simplicité d'un enfant, elle avait donné dans le piége immonde qu'on lui tendait.

Mais qui donc, à sa place, se fût défié?... qui donc eût soupçonné ou seulement conçu l'idée d'une si monstrueuse scélératesse?...

Ah! elle ne comprenait que trop à cette heure, croyait-elle, toutes les manœuvres si peu explicables de M. de Brévan. Elle ne pénétrait que trop le sens profond de ses perfides calculs, quand il lui recommandait avec de si vives instances de n'emporter de la maison paternelle ni ses bijoux, ni aucun objet représentant une certaine valeur...

C'est que si elle eût eu ses bijoux, elle se fût trouvée une petite fortune entre les mains; elle eût été indépendante et à l'abri du besoin pour une couple d'années...

Et M. de Brévan voulait qu'elle ne possédât rien...

Il savait, le lâche, de quels écrasants mépris elle repousserait ses premiers mots, et il se flattait de cet abominable espoir que l'isolement, la peur, la misère, la mettraient à sa discrétion et la lui livreraient...

--C'est horrible! répétait la jeune fille, c'est horrible!

Et cet homme avait été l'ami de Daniel... Et c'est à cet homme que Daniel, au moment de s'embarquer, avait confié sa fiancée!...

Quelle atroce dérision!...

Sir Thomas Elgin était certes un redoutable bandit, sans foi ni scrupule, mais on le connaissait, lui, on le savait capable de tout, et on se tenait sur ses gardes... Tandis que l'autre!... Ah! mille fois plus abject il était et plus vil, lui qui depuis une année épiait d'un visage riant l'heure de la trahison, lui qui avait préparé son crime sous le voile de la plus noble amitié!...

Quant au but final que poursuivait le traître, Mlle Henriette croyait le discerner très-nettement... En faisant d'elle sa maîtresse--car c'était par là qu'il prétendait commencer--il espérait s'assurer une portion de l'immense fortune du comte de la Ville-Handry.

Et de là, pensait Mlle Henriette, venait la haine dont sir Tom et M. de Brévan lui avaient paru animés l'un contre l'autre... Il y avait eu entre eux, jugeait-elle, rivalité de convoitises honteuses, chacun d'eux tremblant que l'autre ne s'emparât de l'argent qu'il convoitait.

Car le soupçon d'une connivence de la comtesse Sarah et de M. de Brévan ne pouvait venir à Mlle Henriette. Elle les estimait ennemis, au contraire, et séparés par des intérêts absolument différents.

--Ah! n'importe, murmura-t-elle, un sentiment au moins leur est commun: la haine qu'ils me portent.

Quelques mois plus tôt, une si effroyable catastrophe, et si soudaine, eût certainement écrasé Mlle de la Ville-Handry. Mais sous tant de chocs réitérés, depuis un an, elle s'était émoussée; car c'est un fait, que l'âme humaine s'endurcit à la douleur comme le corps à la fatigue.

C'est qu'aussi, pour soutenir son courage, se balançait comme une lueur au-dessus des ténèbres de l'avenir, le souvenir de Daniel.

Si elle avait douté de lui à un moment, sa foi était revenue, intacte. Sa raison lui disait que si véritablement il eût adoré la comtesse Sarah, ses ennemis, sir Thomas Elgin et M. de Brévan n'eussent pas pris tant de peine pour le lui persuader.

Elle pensait donc, elle était donc sûre qu'il lui reviendrait le cœur plein d'elle comme à son départ.

Et grand Dieu! quels ne seraient pas les transports de douleur et de rage de cet homme si loyal, en apprenant combien lâchement et misérablement il avait été trahi par l'infâme qu'il appelait son ami.

Il saurait, lui, réhabiliter Mlle de la Ville-Handry et la venger...

--Et je l'attendrai, se disait-elle, les dents convulsivement serrées, je l'attendrai.

Comment? Elle ne se le demandait pas.

Car elle n'en était encore qu'à cet enthousiasme du premier moment, qui inspire les résolutions héroïques, mais qui dissimule les obstacles à surmonter...

Les premières difficultés de la situation lui furent exposées par la Chevassat, laquelle à six heures précises lui monta à dîner, selon leurs conventions des jours précédents.

L'estimable portière s'était composé une physionomie si dolente qu'on eût juré qu'elle avait les larmes aux yeux.

--Eh bien! ma belle demoiselle, interrogea-t-elle de sa voix la plus mielleuse, vous avez donc eu une querelle, ce tantôt, avec ce cher M. Maxime?...

Persuadée du danger, ou à tout le moins de l'inutilité d'une explication, Mlle Henriette répondit simplement:

--Oui, madame.

--Je m'en suis doutée, reprit la portière, rien qu'en le voyant descendre de chez vous avec une mine longue comme mon bras... C'est qu'il vous aime, oui, ce bon jeune homme, et vous pouvez me croire quand je vous le dis, car je m'y connais...

Et elle attendit une réponse, son éloquence produisant toujours un grand effet sur ses locataires. Mais cette réponse ne venant pas:

--Il faut espérer, ajouta-t-elle, que cette petite brouille se raccommodera...

--Non!

A voir la Chevassat, on devait la croire absolument interloquée.

--Comme vous êtes sévère! exclama-t-elle. Enfin, cela vous regarde... Seulement, je me demande comment vous allez vous arranger.

--Pourquoi faire?

--Dame!... pour vivre.

--J'en trouverai toujours le moyen, madame, rassurez-vous.

En personne d'expérience et qui n'ignore pas ce que représente souvent en mot cruel: vivre, pour les pauvres filles abandonnées, la portière hocha gravement la tête.

--Tant mieux, répondit-elle, tant mieux! seulement, je ne vous vois que des dettes sur le dos...

--Des dettes!...

--Mais oui! Les meubles qui sont ici sont encore dus au tapissier.

--Comment, les meubles...

--Naturellement... M. Maxime devait les payer, il me l'avait dit, mais du moment où vous êtes brouillés... cela se comprend, n'est-ce pas?

C'était à douter d'une si basse infamie... N'importe, Mlle Henriette fit bonne contenance.

--Pour combien donc y a-t-il de meubles ici? interrogea-t-elle.

--Je ne sais... pour cinq ou six cents francs, peut-être... tout est si cher.

En tout, il y en avait bien pour cent cinquante ou deux cents francs.

--Eh bien! je les payerai, déclara Mlle Henriette. Le tapissier m'accordera bien quarante-huit heures du délai...

--Oh! certainement.

Persuadée que cette doucereuse mégère était chargée par M. de Brévan de l'espionner, la pauvre jeune fille affectait l'air le plus calme. Et même, ayant fini de dîner, elle voulut absolument payer sur-le-champ une cinquantaine de francs qu'elle devait pour ses repas depuis quatre jours et pour quelques emplettes...

Mais dès que la portière se fut retirée, la pauvre fille s'affaissa sur une chaise, murmurant:

--Je suis perdue.

Quelle ressource en effet lui restait; quel parti prendre?

Retourner chez son père, implorer la pitié de la comtesse Sarah?... Ah! la mort lui eût paru douce, comparée à une telle humiliation. Et d'ailleurs n'eût-ce pas été, pour éviter Maxime, courir se livrer à sir Tom!...

Demanderait-elle du secours à quelqu'un des anciens amis de sa famille?... Mais à qui?...

Plus en détresse que le naufragé dont l'œil interroge l'horizon vide, elle cherchait à qui s'adresser... En proie à la plus douloureuse angoisse, elle égrenait dans sa mémoire le nom de tous les gens qu'elle avait connus...

Elle ne connaissait autant dire personne, hélas!... Depuis que sa mère était morte et qu'elle vivait seule, qui donc se souvenait d'elle, sinon pour la calomnier!...

Ses seuls amis, les seuls qui eussent pris sa cause en main, le duc et la duchesse de Champdoce étaient en Italie, elle s'en était assurée.

--Je n'ai donc à compter que sur moi seule, répétait-elle, sur moi seule...

Puis se redressant:

--N'importe, répétait-elle, le cœur gonflé de révoltes, je me sauverai!...

En somme, de quoi dépendait son salut?...

De la possibilité de vivre jusqu'à sa majorité ou jusqu'au retour de Daniel.

--Est-ce donc si difficile de vivre, pensait-elle... Les filles des pauvres gens, tout aussi abandonnées que je le suis vivent bien, elles!... Pourquoi ne vivrais-je pas, moi!...

Pourquoi!...

Parce que les filles des pauvres ont fait dès le berceau, pour ainsi dire, le rude apprentissage de la misère... Parce qu'elles ne s'effraient pas d'un jour sans travail ou d'un jour sans pain... Parce que l'expérience cruelle les a armées pour la lutte... Parce qu'elles connaissent la vie enfin et leur Paris, que leur industrie s'est affûtée aux meules de la nécessité, qu'elles ont l'art inné de tirer parti de tout, qu'elles sont fines, adroites, entreprenantes, hardies...

Taudis que Mlle de la Ville-Handry, élevée comme en serre chaude, selon les stupides préjugés de sa condition, ne savait rien de la vie, de ses poignantes réalités, de ses combats, de ses misères... Elle n'avait pour elle que son courage.

--Cela suffit, se disait-elle: ce qu'on veut, on le peut.

Ainsi résolue à ne plus même songer à un secours étranger, elle se mit à étudier sa situation et à inventorier ses richesses.

En fait de choses ayant une valeur certaine, elle possédait le cachemire dont elle s'était enveloppée pour fuir, le nécessaire de toilette en or contenu dans le sac du voyage de sa mère, une broche, sa montre, une paire d'assez jolies boucles d'oreilles, et enfin deux bagues, que par un hasard heureux elle n'avait pas retirées de son doigt le soir de son évasion, et dont une était d'un assez grand prix.

Tout cela, d'après son estimation, devait avoir coûté huit ou neuf mille francs au moins.

Combien le vendrait-elle, puisqu'elle était résolue à le vendre?... Pour elle, tout l'avenir était là.

Mais comment se défaire de ces objets?... Il lui tardait d'en finir, elle avait hâte d'être délivrée du tourment de l'incertitude, elle était pressée de payer les quelques méchants meubles qui garnissaient sa chambre.

A qui s'adresser... Pour rien au monde elle ne se fût confiée à la Chevassat, son instinct lui disant que laisser voir sa détresse à cette douceâtre mégère, ce serait se livrer à elle pieds et poings liés.

Elle cherchait quand l'idée du Mont-de-Piété traversa son esprit. Elle n'en avait ouï parler que très-vaguement; assez cependant pour savoir que c'est une institution d'ordre public qui prête de l'argent aux gens gênés contre le dépôt d'un nantissement.

--C'est là que je dois aller, se dit Mlle Henriette.

Seulement, où prendre un bureau de Mont-de-Piété?...

--Bast!... je trouverai toujours, se dit-elle.

Et elle descendit, au grand étonnement de la portière, qui lui demanda où elle allait, si pressée.

Ayant pris la première rue, elle s'en allait au hasard, marchant très-vite, sans souci des passants qui la coudoyaient, uniquement préoccupée d'examiner les maisons et les enseignes.

Mais c'est en vain que, durant plus d'une heure, elle erra à travers ce lacis de petites rues qui s'enchevêtrent entre le faubourg Montmartre et la rue Laffitte; elle ne trouva pas... et la nuit tombait.

--Et cependant, je ne rentrerai pas les mains vides, se disait-elle avec colère.

C'est pourquoi, rassemblant toute son audace, elle s'approcha d'un sergent de ville, et, plus rouge qu'une pivoine, et toute confuse:

--Seriez-vous assez bon, monsieur, dit-elle, pour m'indiquer un bureau de Mont-de-Piété?

D'un air de commisération, l'agent regarda cette jeune fille dont toute la personne exhalait un parfum de distinction et de candeur, se demandant peut-être quelle misère la réduisait à cette ruineuse ressource... Enfin, avec un soupir:

--Là, madame, répondit-il en étendant la main, au coin de la rue du Faubourg-Montmartre, vous trouverez un bureau de prêt direct.

«Prêt direct!...» Ces deux mots ne représentaient rien à l'esprit de Mlle Henriette. N'importe; elle reprit sa course d'un pied fiévreux, reconnut la maison indiquée, entra, monta, et, poussant une porte, se trouva dans une grande pièce sombre où une vingtaine de personnes attendaient debout...

A droite de la salle, trois ou quatre employés, séparés du public par une balustrade à hauteur d'appui, écrivaient, demandant le nom des dépositaires et comptant de l'argent.

Tout au fond, dans l'ombre, un large guichet s'ouvrait où un autre employé apparaissait par moments, pour prendre les objets qu'on remettait en dépôt...

Après cinq minutes d'observation, sans avoir interrogé personne, Mlle Henriette avait compris le mécanisme de l'institution. Plus tremblante que si elle eût été pour commettre un crime, elle s'avança vers le guichet du fond, et déposa une de ses bagues, la plus belle, sur le rebord...

Puis elle attendit, baissant la tête, car il lui semblait que tout le monde avait les yeux sur elle...

--Une bague en diamant!... cria l'employé... neuf cents francs... A qui?...

L'énormité de la somme fit dresser toutes les têtes, et une grosse femme, trop bien mise, à l'œil impudent, dit: