La clique dorée

Chapter 20

Chapter 203,734 wordsPublic domain

--Est-ce que cela ne vous a pas paru extraordinaire?... C'est que cette nuit-là tout se découvrit... Après avoir été des premiers à conseiller à Sarah d'épouser votre père, M. Champcey venait lui signifier de renoncer à ce mariage... Déjà il avait essayé de le faire rompre par vous, mademoiselle, employant ainsi son influence sur vous, sa fiancée, au profit de sa passion...

--Ah!... vous mentez impudemment, monsieur, s'écria Mlle Henriette.

A ce démenti, tombant comme un soufflet sur sa joue, il ne répondit que trois mots:

--J'ai des preuves.

--Quelles preuves?

--Des lettres de M. de Champcey à Sarah... Je m'en suis procuré deux, et je les ai là, dans mon portefeuille.

Il portait en même temps la main à sa poche; elle l'arrêta.

--Ces lettres ne me prouveraient rien, monsieur.

--Cependant...

Elle l'écrasa du regard, et d'un ton de mépris insupportable:

--Ceux qui ont adressé au ministre de la marine une fausse lettre de Daniel ne doivent pas être embarrassés de contrefaire son écriture... Brisons là, monsieur... Je vous défends de jamais m'adresser la parole.

Sir Elgin eut un éclat de rire effrayant.

--C'est votre dernier mot?... insista-t-il.

Pour toute réponse, elle se rangea de côté, démasquant ainsi la porte qu'elle montra du doigt.

--Eh bien!... reprit sir Tom, d'un accent de menace terrible, retenez bien ceci: J'ai juré que vous seriez ma femme, de gré ou de force, vous serez à moi!...

--Retirez-vous, monsieur, ou je vous cède la place...

Il sortit en blasphémant, et plus morte que vive, Mlle de la Ville-Handry s'affaissa sur un fauteuil.

Tant qu'elle avait été en présence de l'ennemi, elle avait puisé dans son orgueil la force de paraître inébranlable dans sa foi en Daniel...

Seule, elle osa s'avouer ses doutes déchirants... N'y avait-il rien de vrai, au fond des exagérations évidentes de l'honorable sir Elgin?... Elle n'eût osé le jurer... Sarah ne s'était-elle pas vantée d'aimer Daniel et d'être allée chez lui!... Enfin, chose horrible, Mlle Henriette se rappelait que Daniel, en lui racontant son aventure de la rue du Cirque, avait paru gêné, vers la fin, et n'avait pas expliqué bien clairement les raisons de sa fuite.

Et pour comble, n'ayant pas su résister au désir de s'éclairer près de M. de Brévan, elle fut frappée de son embarras et de la façon vague et confuse dont il défendit son ami.

--Ah! c'est bien maintenant que tout est fini, songeait-elle, l'excès du malheur ne saurait aller plus loin!...

Elle se trompait, l'infortunée!

Une persécution nouvelle lui était réservée, infâme, celle-là, ignoble, monstrueuse, près de laquelle toutes les autres n'étaient rien...

«De gré ou de force, vous serez à moi,» lui avait dit sir Tom... De ce moment, il prit à tâche de lui persuader qu'il était homme à ne reculer devant aucune violence...

Ce n'était plus le sympathique défenseur des premiers jours, ni le soupirant timide, ni le mélancolique amoureux repoussé, qui tournait autour de Mlle Henriette... C'était désormais une sorte de bête enragée qui l'obsédait, qui la harcelait, qui la poursuivait de ses regards enflammés des plus cyniques convoitises de la luxure.

Il ne l'épiait plus furtivement comme autrefois, il la guettait dans les corridors, prêt en apparence à se précipiter sur elle, avançant les lèvres comme pour effleurer ses joues, allongeant les bras comme pour lui saisir la taille. Un laquais ivre poursuivant une maritorne n'eût pas eu de pires ni de plus basses impudences.

Epouvantée, la pauvre jeune fille se traîna aux genoux de son père, le conjurant de la protéger... Mais il la repoussa, lui reprochant de calomnier le plus honnête et le plus inoffensif des hommes... L'aberration ne pouvait aller plus loin.

Et sir Tom dut avoir connaissance de l'échec de Mlle Henriette, car le lendemain il la regardait en ricanant, sentant qu'il pouvait tout oser.

Et il osa ce qui devait paraître impossible... Un soir, une nuit plutôt, que le comte et sa femme étaient au bal, il vint frapper à la porte de la chambre de Mlle Henriette...

Eperdue, elle sonna, et les domestiques qui survinrent la délivrèrent du misérable...

Mais de ce moment, ses terreurs n'eurent plus de bornes, et quand M. de la Ville-Handry conduisait la comtesse au bal, elle se barricadait dans sa chambre et passait la nuit tout habillée dans un fauteuil...

Pouvait-elle demeurer davantage sur le bord d'un abîme sans nom?... Elle ne le pensa pas, et après de longues et douloureuses incertitudes:

--Mon parti est pris, dit-elle un soir à M. de Brévan, je dois fuir.

Plus étourdi que d'un coup de bâton sur le crâne, la bouche béante, la pupille dilatée, M. de Brévan était devenu livide, la sueur perlait à ses tempes et ses mains tremblaient comme les mains avides de l'homme qui atteint, qui va saisir une proie ardemment convoitée.

--Ainsi, balbutia-t-il, c'est décidé, vous allez abandonner la maison paternelle...

--Il le faut, répondit-elle, les yeux brillants de larmes près de jaillir, et le plus tôt sera le mieux, car chaque minute que j'y passerai encore sera peut-être un danger... Et cependant, avant de rien hasarder de décisif, peut-être serait-il sage d'écrire à la tante de Daniel, pour lui rappeler les instructions qu'elle a dû recevoir, pour lui dire qu'avant peu j'irai demander à sa pitié asile et protection...

--Quoi! c'est près de cette digne femme que vous comptez vous réfugier?

--Assurément.

Tout à fait maître de lui, à cette heure, et plus froidement calculateur que jamais, M. de Brévan hochait gravement la tête.

--Prenez garde, mademoiselle, objecta-t-il, vous retirer près de la vieille parente de notre ami serait de votre part une imprudence insigne.

--Pourtant, monsieur, Daniel dans sa lettre me recommande...

--C'est qu'il n'avait pas pesé toutes les conséquences du conseil qu'il vous donnait. Ne vous abusez pas, la colère de vos ennemis sera terrible, quand ils apprendront que vous leur échappez... Ils vous poursuivront, ils mettront sur pied la police, ils feront fouiller la France pour découvrir votre retraite. Or, il est clair que c'est près des parents de Daniel qu'on vous cherchera tout d'abord... La maison de la vieille tante sera la première et la plus étroitement surveillée... Y échapperez-vous aux investigations, à la délation, aux indiscrétions involontaires? L'espérer serait folie.

Pensive, Mlle Henriette baissait la tête.

--Peut-être avez-vous raison, monsieur, murmurait-elle.

--Maintenant, continuait M. de Brévan, examinons ce qui arriverait si on vous retrouvait... Vous n'êtes pas majeure, donc vous dépendez absolument du caprice de votre père... Inspiré par votre belle-mère, il attaquerait la tante de Daniel en détournement de mineure et vous ramènerait ici...

Elle parut réfléchir, puis brusquement:

--Je puis, proposa-t-elle, demander assistance à la duchesse de Champdoce...

--Malheureusement, mademoiselle, on vous a dit vrai; depuis près d'un an, le duc de Champdoce et sa femme voyagent en Italie...

Un geste désespéré trahit l'affreux découragement de Mlle Henriette.

--Que faire, mon Dieu!... soupira-t-elle.

Un fugitif sourire glissa sur les lèvres de M. de Brévan, et de sa voix la plus persuasive:

--Voulez-vous me permettre un avis, mademoiselle, dit-il.

--Hélas! monsieur, je vous le demande à mains jointes...

--Alors, voici le seul plan qui me paraisse raisonnable... Dès demain, je loue dans une maison paisible un logement modeste, moins encore, une pauvre chambre, vous vous y installez et vous attendez votre majorité ou le retour de Daniel... Jamais un policier ne s'avisera de chercher Mlle de la Ville-Handry dans un logis d'ouvrière...

--Et je serai là, seule, isolée, perdue...

--C'est un sacrifice qui me paraît indispensable à votre sécurité, mademoiselle...

Elle se tut, évaluant ces deux alternatives terribles: rester ou accepter la proposition de M. de Brévan.

Enfin, après une minute:

--Je suivrai votre conseil, monsieur, déclara-t elle, seulement...

Son embarras était manifeste, elle était devenue plus rouge que le feu...

--C'est que, poursuivit-elle, tout cela va nécessiter certaines dépenses... Autrefois, j'avais toujours quelques centaines de louis dans mon petit trésor de jeune fille, tandis que maintenant...

--Mademoiselle!... interrompit M. de Brévan, mademoiselle!... ma fortune entière n'est-elle pas à votre disposition!...

--Il est vrai que j'ai mes bijoux, et ils ne sont pas sans valeur...

--Pour cette raison, précisément, gardez-vous de les emporter... Il faut tout prévoir... Nous pouvons échouer, il se peut qu'on découvre la part que je prends à votre évasion... Qui sait de quelles accusations on me flétrirait!...

Cette seule crainte trahissait le caractère de l'homme... Elle n'éclaira pourtant pas Mlle de la Ville-Handry.

--Préparez donc tout, monsieur, prononça-t-elle tristement, je m'abandonne à votre amitié, à votre dévouement, à votre honneur...

Une petite toux sèche empêcha d'abord M. de Brévan de répondre, puis vivement, l'évasion étant résolue, il s'inquiéta d'en trouver les moyens...

Mlle Henriette proposait d'attendre une nuit où son père conduirait la comtesse au bal. Elle se glisserait dans le jardin et franchirait le mur...

Mais l'expédient parut dangereux à M. de Brévan.

--Je crois que j'ai mieux, fit-il. M. de la Ville-Handry donne une fête, ces jours-ci?

--Après-demain, jeudi.

--Parfait... Jeudi donc, mademoiselle, dès le matin, vous vous plaindrez d'un violent mal de tête et vous enverrez chercher le médecin... Il vous ordonnera n'importe quoi, que vous ne ferez pas, mais on vous croira souffrante, on vous surveillera moins. Le soir venu, cependant, quelques minutes avant dix heures, vous descendrez et vous irez vous cacher à l'entrée de l'escalier de service qui est au fond de la cour... C'est possible, n'est-ce pas?...

--C'est facile, même, monsieur...

--En ce cas je réponds du succès... Moi, à dix heures précises, j'arriverai en voiture. Mon cocher à qui j'aurai fait le mot, au lieu de m'arrêter devant le perron, aura l'air de faire une fausse manœuvre, et m'arrêtera juste à l'entrée de l'escalier... Je sauterai à terre, et vous, lestement, vous vous élancerez dans la voiture.

--Oui, comme cela, en effet...

--Les mantelets étant relevés, personne ne vous verra... La voiture sortira et ira m'attendre devant l'esplanade, et dix minutes plus tard je serai près de vous...

Le plan adopté, et le succès dépendant de la précision des mouvements, M. de Brévan régla sa montre sur celle de Mlle Henriette.

Puis se levant:

--Déjà, mademoiselle, fit-il, nous avons causé plus longtemps que ne l'eût voulu la prudence; je ne vous reparlerai pas de la soirée... A jeudi!

Et d'une voix défaillante elle répéta:

--A jeudi!...

XVII

D'un mot, Mlle de la Ville-Handry venait de fixer irrévocablement sa destinée.

Et elle le savait... Elle avait conscience de l'effroyable témérité de sa détermination. Une voix s'était élevée, du plus profond d'elle-même, pour lui crier que son honneur, sa vie, toutes ses espérances ici-bas étaient l'enjeu de cette suprême partie...

Ce que dirait le monde au lendemain de sa fuite, elle le prévoyait.

Elle serait perdue, et elle n'aurait à attendre, à espérer de réhabilitation que de Daniel...

Si encore elle eût été, comme autrefois, sûre du cœur de cet élu de sa pensée!... Mais les insinuations perfides de la comtesse Sarah, mais les impudentes affirmations de sir Tom avaient fait leur œuvre et altéré sa foi...

Depuis bientôt un an que Daniel était parti, elle lui avait écrit tous les mois, et elle n'avait reçu de lui que deux lettres, par l'intermédiaire de M. de Brévan... et quelles lettres!... bien polies, bien froides et sans presque un mot d'espoir...

Si Daniel, à son retour, allait se détourner d'elle!...

Et cependant, plus elle réfléchissait, et avec cette lucidité étrange que donne l'approche d'un événement décisif, plus elle se pénétrait de l'inéluctable nécessité du parti qu'elle prenait.

Oui, elle allait affronter les périls de l'inconnu... mais c'était pour se dérober à des dangers qu'elle ne connaissait que trop.

Elle se confiait à un homme qui était presque un étranger pour elle... Mais n'était-ce pas l'unique moyen d'échapper aux outrages du misérable qui était devenu le commensal, l'ami et le conseiller de son père!...

Enfin, si elle sacrifiait sa réputation, c'est-à-dire l'apparence de l'honneur, elle sauvait la réalité... l'honneur même.

Ah! n'importe!... Tant que dura la journée du mercredi, on put la voir errer, plus blanche qu'un spectre, à travers l'immense hôtel de la Ville-Handry.

Elle disait adieu à cette chère maison, toute peuplée des souvenirs de ses dix-huit ans, où elle avait joué enfant, où la voix de Daniel avait fait battre son cœur, où sa sainte mère était morte.

Et le soir, à table, de grosses larmes roulaient silencieuses le long de ses joues, pendant qu'elle contemplait la sérénité stupidement triomphante de M. de la Ville-Handry.

Le lendemain, cependant, le jeudi, dès le matin, ainsi qu'il avait été convenu, Mlle Henriette se plaignit de se sentir très-souffrante et le médecin fut appelé.

Il lui trouva une fièvre violente et lui ordonna de garder le lit.

C'était la liberté qu'il donnait à la pauvre jeune fille.

Aussi, dès qu'il fut parti, elle se leva, et telle qu'un mourant qui prend ses dispositions dernières, elle se hâta de tout mettre en ordre dans ses tiroirs, triant ce qu'elle désirait garder, brûlant tout ce qu'elle voulait dérober à la curiosité de la comtesse Sarah et de ses complices.

M. de Brévan lui ayant recommandé de ne pas emporter ses bijoux, elle les laissa--à l'exception de ceux qu'elle portait habituellement--très en vue sur son chiffonnier.

Le système d'évasion adopté lui défendait de s'embarrasser de bagages, et cependant un peu de linge lui devait être indispensable... Ayant réfléchi, elle ne vit pas d'inconvénient à se charger d'un léger sac de voyage, qui lui venait de sa mère, et qui renfermait un petit nécessaire de toilette en or, véritable chef-d'œuvre d'orfèvrerie...

Ses préparatifs terminés, elle écrivit à son père une longue lettre où elle lui expliquait les motifs de sa résolution désespérée.

Puis elle attendit...

La nuit depuis longtemps était venue, et les derniers apprêts d'une fête princière emplissaient l'hôtel de mouvement et de tapage... On entendait les pas affairés des valets, la voix des maîtres d'hôtel donnant des ordres, les coups de marteau des tapissiers clouant encore de ci et de là quelques tentures...

Bientôt retentit sur le sable de la cour le roulement sourd des voitures amenant les premiers invités...

Désormais, ce n'était plus pour Mlle Henriette qu'une question de minutes, et elle les comptait à sa montre avec d'effroyables battements de cœur...

Enfin les aiguilles marquèrent dix heures moins le quart.

D'un mouvement automatique, Mlle Henriette se dressa, elle jeta sur ses épaules un immense cachemire, et, prenant son petit sac de voyage, elle s'échappa de son appartement et se glissa le long des corridors jusqu'à l'escalier de service.

Elle allait sur la pointe du pied, retenant son haleine, l'œil et l'oreille au guet, prête à battre en retraite au moindre bruit suspect ou à se jeter dans la première chambre venue...

Ainsi, sans encombre, elle descendit, arriva à l'entrée obscure de l'escalier, et là, dans l'ombre, assise sur son petit sac, elle attendit, haletante, les cheveux trempés d'une sueur froide, les dents lui claquant dans la bouche de frayeur...

Enfin, dix heures sonnèrent, et les vibrations de l'horloge n'étaient pas encore éteintes, que le coupé de M. de Brévan parut...

Assurément son cocher était un habile homme... Feignant de n'être plus maître de son cheval, il le fit tourner sur place et le força de reculer avec une si adroite maladresse que la voiture alla donner contre le mur du fond, la portière de droite se trouvant juste en face de l'étroite entrée de l'escalier...

Plus prompt que l'éclair, M. de Brévan sauta à terre... Mlle Henriette s'élança d'un bond... personne ne vit rien...

Et l'instant d'après, la voiture sortait au petit pas de l'hôtel de la Ville-Handry, remontait la rue de Varennes et allait s'arrêter devant l'esplanade des Invalides...

C'en était fait... En quittant la maison paternelle, Mlle de la Ville-Handry venait de briser le cadre des conventions sociales... Elle était à la merci des événements, désormais, et selon qu'ils lui seraient favorables ou contraires, elle devait être sauvée ou perdue...

Mais elle ne songeait pas à cela... Avec le danger d'être surprise, l'exaltation fébrile qui l'avait soutenue était tombée, et elle gisait anéantie sur les coussins, quand la portière s'ouvrit brusquement, et un homme se montra: M. de Brévan...

--Eh bien!... mademoiselle, s'écria-t-il d'une voix étrangement troublée, nous l'emportons!... Je viens de présenter mes hommages à la comtesse Sarah et à ses dignes acolytes, j'ai serré la main de M. le comte de la Ville-Handry, personne n'a l'ombre d'un soupçon...

Et comme Mlle Henriette se taisait:

--Maintenant, ajouta-t-il, je suis d'avis de ne point perdre de temps, car il faut que je reparaisse le plus tôt possible au bal... Votre logis vous attend, mademoiselle, tout y est prêt, je vais, si vous le voulez bien, vous y conduire.

Elle se redressa, et avec un grand effort:

--Conduisez-moi, monsieur, dit-elle.

Déjà M. de Brévan s'était élancé dans la voiture qui partit au galop, et tant que dura le trajet, il expliquait à Mlle Henriette la façon dont elle aurait à se conduire dans la maison où il lui avait loué un logement.

Il l'avait annoncée, disait-il, comme une de ses parentes de province, qui avait éprouvé des revers de fortune et qui venait à Paris pour tâcher de trouver quelque petit emploi qui la fît vivre...

--Souvenez-vous de ce roman, mademoiselle, recommandait-il, pour y conformer vos actions et vos paroles. Et surtout, gardez-vous de jamais prononcer le nom de votre père et le mien... Souvenez-vous que vous êtes mineure, qu'on vous cherchera activement, et que la moindre indiscrétion peut mettre sur vos traces...

Puis, comme elle gardait le silence, pleurant, il voulut lui prendre la main, et c'est alors qu'il remarqua le petit sac dont elle s'était chargée.

--Qu'est-ce que cela?... interrogea-t-il d'un ton qui, sous une douceur affectée, trahissait un vif mécontentement.

--Quelques objets de première nécessité.

--Emporteriez-vous donc vos bijoux, malgré mes conseils!...

--Non certainement, monsieur...

Cependant, cette persistante préoccupation de M. de Brévan finissait par la frapper et elle lui eût laissé voir sa surprise, si la voiture ne se fût brusquement arrêtée devant le numéro 23 de la rue de la Grange-Batelière.

--Nous voici arrivés, mademoiselle, dit M. de Brévan.

Et sautant lestement à terre, il alla sonner à la porte de la maison qui s'ouvrit aussitôt.

La loge des concierges était encore éclairée; M. de Brévan y marcha tout droit et l'ouvrit en homme qui connaît les êtres.

--C'est moi! prononça-t-il.

Un homme et une femme--le portier et son épouse--qui sommeillaient à demi, le nez sur un journal, se dressèrent en sursaut.

--Monsieur Maxime!... firent-ils ensemble.

--J'amène, poursuivit M. de Brévan, la jeune parente que je vous avais annoncée: Mlle Henriette.

Si Mlle de la Ville-Handry eût eu la plus légère notion des mœurs parisiennes, rien qu'au salut du portier et à la révérence de son épouse, elle eût compris que sa bienvenue avait été largement payée.

--La chambre de mademoiselle est prête, dit l'homme...

--C'est mon mari qui l'a appropriée, interrompit la femme; ce qui n'était pas une petite affaire, après que les tapissiers ont été partis... Et moi, à cinq heures, j'ai allumé un grand feu, pour chasser l'humidité.

--Montons alors, fit M. de Brévan.

Mais les portiers du numéro 23 étaient gens économes, et depuis longtemps le gaz de l'escalier était éteint.

--Donne-moi un flambeau, Chevassat, dit la concierge à son mari.

Et sa chandelle allumée, elle passa en avant, éclairant M. de Brévan et Mlle Henriette, s'arrêtant à chaque étage pour vanter la tenue de la maison.

Enfin, au cinquième étage, à l'entrée d'un étroit corridor, elle ouvrit une porte en disant:

--Nous y sommes! Mademoiselle va voir comme c'est gentil...

Peut-être, en effet, était-ce gentil à ses yeux, mais Mlle Henriette, accoutumée aux splendeurs de l'hôtel de la Ville-Handry, ne put dissimuler un mouvement de stupeur... Cette chambre, plus que modeste, lui semblait un horrible taudis dont n'eût pas voulu la dernière de ses femmes de chambre.

N'importe!... Elle entra bravement, déposant son sac de voyage sur une commode et se débarrassant de son châle comme pour prendre possession du logis.

Mais son impression première n'avait pas échappé à M. de Brévan. Il l'attira jusque dans le corridor, pendant que la concierge attisait le feu, et à voix basse:

--Cette chambre est affreuse, fit-il avec un singulier sourire, mais la prudence m'obligeait à la choisir ainsi...

--Telle qu'elle est, elle me plaît, monsieur...

--Beaucoup de choses vont vous manquer sans doute, mais demain nous aviserons... Pour ce soir, je suis obligé de vous quitter; vous le savez, il est important qu'on me voie cette nuit à l'hôtel de la Ville-Handry...

--Vous avez raison, monsieur, partez, partez vite!...

Cependant, il ne voulut pas s'éloigner sans avoir encore une fois recommandé chaudement «sa jeune parente» à la Chevassat.

Et c'est seulement quand elle lui eût affirmé à plusieurs reprises qu'elle n'avait besoin de rien, qu'il sortit, suivi de la digne portière...

Aux terribles convulsions qui depuis quarante-huit heures secouaient Mlle Henriette, un étonnement immense succédait,--stupeur du fait accompli et irrévocable.

Un événement était survenu dans sa vie, plus considérable, plus inouï qu'un déplacement de montagnes.

Et, debout devant la cheminée, elle considérait dans la petite glace son visage pâli, répétant à demi-voix:

--C'est moi, c'est bien moi!...

Oui, c'était bien elle, la fille unique du comte de la Ville-Handry, qui était là dans cette maison inconnue, dans cette chambre du cinquième étage devenue la sienne.

C'était bien elle, hier encore entourée des recherches d'un luxe princier, servie par une armée de valets, qui se trouvait là, dénuée des choses les plus indispensables, n'ayant de service à attendre que de cette vieille portière à qui M. de Brévan l'avait recommandée...

Etait-ce possible.... Etait-ce seulement croyable!... Elle-même avait peine à se convaincre de l'invraisemblable vérité.

Elle n'éprouvait d'ailleurs nul repentir de ce qu'elle avait fait.

Pouvait-elle demeurer plus longtemps près de son père, en butte aux outrageantes brutalités du plus vil des hommes?... Evidemment, non.

--Mais à quoi bon revenir sur le passé, murmura-telle, secouant la torpeur qui l'engourdissait, je dois me défendre d'y penser...

Et pour occuper son esprit, elle se leva et se mit à reconnaître et à inventorier sa nouvelle demeure.

C'était un de ces logements dont jamais les propriétaires ne s'occupent, où la plus légère réparation leur semblerait ridicule, tant ils sont sûrs de les louer quand même et tels quels.

Le carreau, jadis mis en couleur, s'émiettait, et nombre de briques branlaient dans leur alvéole de ciment... Le plafond crevassé s'écaillait, tout maculé le long des murs de traces de chandelle... Le papier, d'un gris sale et gras, misérablement éraillé, gardait l'empreinte de tous les locataires qui s'étaient succédé depuis qu'il avait été posé.

Le mobilier était d'ailleurs digne du logis: un lit de noyer, drapé de rideaux de perse fanée, une commode, une table, deux chaises et un méchant fauteuil le constituaient....

Devant la fenêtre, un rideau, trop court pendait... Il y avait devant le lit un mauvais tapis, et sur la cheminée une pendule à sujet en zinc doré, entre deux vases de verre bleu...

Rien de plus...