La clique dorée

Chapter 17

Chapter 173,710 wordsPublic domain

--Et cependant, songea-t-elle, c'est de lui que M. de Brévan me recommande surtout de me défier.

Mais le déjeuner finissait... Mlle Henriette se leva et, après s'être inclinée sans mot dire, elle regagnait son appartement, quand elle fut arrêtée dans l'escalier par des gens qui montaient une lourde armoire à glace...

S'étant informée, elle apprit que sir Tom et mistress Brian devant désormais habiter l'hôtel, on achevait leur emménagement...

Elle hocha tristement la tête; mais chez elle une bien autre surprise l'attendait.

Trois domestiques étaient en train d'enlever les meubles de son salon, sous la direction de M. Ernest, le valet de chambre du comte.

--Que faites-vous là? interrogea-t-elle, et qui vous a permis...

--Nous exécutons les ordres de monsieur le comte, répondit M. Ernest... Nous débarrassons l'appartement de mademoiselle pour madame Brian.

Et se retournant vers ses collègues:

--Allons, vous autres, fit-il; sortez-moi ce canapé!...

Perdue de stupeur, Mlle de la Ville-Handry demeurait pétrifiée sur place, regardant les domestiques poursuivre leur besogne...

Quoi! des aventuriers avides s'étaient emparés de l'hôtel, ils l'envahissaient, ils régnaient despotiquement, et cela ne leur suffisait pas... Ils prétendaient lui disputer, lui arracher l'espace qu'elle y occupait, elle, la fille de leur dupe, l'unique héritière du comte de la Ville-Handry!...

L'impudence, lui parut si monstrueuse, que, n'y pouvant croire, cédant à un mouvement spontané, elle redescendit dans la salle à manger, et s'adressant à son père:

--Est-ce vraiment vous, monsieur, demanda-t-elle, qui avez commandé à vos gens de me déménager?...

--Moi-même, oui, ma fille... De vos trois pièces, mon architecte va faire un grand salon pour mistress Brian, dont l'appartement est vraiment trop étroit...

La jeune comtesse eut un mouvement de dépit.

--Je ne comprends pas, dit-elle, que tante Brian accepte cela.

--Pardon, interrompit la respectable dame, c'est absolument contre mon gré que cela se fait!...

Mais le comte, intervenant:

--Sarah, chère adorée, prononça-t-il, permettez-moi d'être seul juge de l'opportunité des décisions qui concernent notre fille.

Si ferme était l'accent de M. de la Ville-Handry qu'on eût juré que cette idée de déménagement venait de lui seul...

--Je n'agis jamais à la légère, moi, continua-t-il, et je prends le temps de mûrir mes déterminations... Ici, ma conduite est toute tracée par les règles de la plus vulgaire bienséance... Mistress Brian n'est plus jeune, ma fille n'est qu'une enfant... Si l'une des deux doit se résigner à quelque petite gêne, c'est ma fille, évidemment...

Tout d'une pièce, M. Thomas Elgin se dressa.

--Je voudrais... commença-t-il.

Malheureusement, le reste de sa phrase se perdit en un bredouillement confus...

Il venait, sans doute, de se rappeler certain serment qu'il avait fait... Et, résolu à ne se point mêler du ménage du comte, révolté, d'un autre côté, de ce qu'il estimait un odieux abus de pouvoir, il quitta brusquement le salon.

Ses regards, sa physionomie, son geste, avaient si clairement trahi ces sentiments, que Mlle Henriette en fut toute saisie.

Mais déjà, M. de la Ville-Handry, après une minute de surprise poursuivait:

--Ainsi donc, ma fille habitera le logement qu'occupait autrefois la dame de compagnie de ma... c'est-à-dire de sa mère. Il est petit, mais en somme plus que suffisant pour elle... Il a en outre cet avantage d'être commandé par une des pièces de notre appartement à nous, ma chère Sarah, et c'est à considérer, lorsqu'il s'agit d'une étourdie qui a si étrangement abusé de la liberté que lui laissait mon aveugle confiance...

Que dire!... Que répondre!...

Seule avec son père, Mlle Henriette se fût certainement défendue; elle eût essayé de le faire revenir sur sa détermination; elle l'eût supplié; elle se fût peut-être traînée à ses genoux...

Mais ici, en présence de ces deux femmes, sous l'œil railleur de la comtesse Sarah!... était-ce possible?... Ah! elle fût morte mille fois, plutôt que de leur donner, à ces misérables aventuriers, la joie de sa douleur et d'une humiliation nouvelle.

--Qu'elles m'écrasent, pensait-elle, jamais elles ne m'entendront me plaindre ni demander grâce!...

Et comme son père, tout en l'épiant à la dérobée, lui demandait:

--Eh bien?...

--Ce soir même vous serez obéi, monsieur le comte, répondit-elle.

Et par une sorte de prodige d'énergie, elle sortit du salon calme, le front haut, sans avoir versé une larme...

Dieu sait ce qu'elle endurait, cependant.

Abandonner ce cher petit appartement où tant d'heures heureuses s'étaient écoulées, où tout lui rappelait quelque doux souvenir, certes, c'était un horrible crève-cœur.

Ce n'était rien, comparé à cette épouvantable perspective de vivre dans l'appartement même de la comtesse Sarah, sous la même clef...

C'était jusqu'à la liberté de pleurer qui lui était ravie... L'excès de son malheur ne lui arracherait pas un sanglot, sans que de l'autre côté de la cloison la comtesse Sarah l'entendît et s'en délectât.

Ainsi elle se désespérait, quand la lettre qu'elle avait écrite à Daniel se représenta à sa mémoire.

Pour que M. de Brévan l'eût le jour même, ainsi qu'il le demandait, il n'y avait plus un instant à perdre, et encore fallait-il renoncer à la poste, car il était près de quatre heures, et employer un commissionnaire.

Elle sonna donc Clarisse, sa confidente, résolue à l'expédier rue Laffitte. Mais au lieu de Clarisse, ce fut une fille de service, qui se présenta et qui dit:

--La femme de chambre de Mademoiselle n'est pas à l'hôtel... Mme Brian vient de l'envoyer rue du Cirque... Si je pouvais la remplacer...

--Non, je vous remercie, répondit Mlle Henriette.

Ainsi, on la comptait pour rien, il lui était défendu de manger chez elle, on la chassait de son appartement, on disposait d'une femme attachée à son service...

Et en être réduite à subir sans révoltes de telles humiliations!

Mais l'heure fuyait, et avec chaque minute s'envolait une des chances qui restaient que M. de Brévan eût la lettre en temps utile.

--Eh bien! je la porterai moi-même au commissionnaire, se dit Mlle Henriette.

Et quoiqu'il ne lui fût pas arrivé deux fois en sa vie de traverser la rue seule, elle mit son chapeau, jeta un manteau sur ses épaules et descendit rapidement.

Le suisse, un gros homme très-fier de sa livrée chargée d'or, était assis devant le pavillon qu'il habitait, fumant et lisant son journal.

--Ouvrez-moi, lui dit Mlle Henriette.

Mais lui, sans daigner ôter sa pipe de sa bouche, sans seulement se lever, répondit d'un ton rogue:

--Monsieur le comte m'a donné la consigne formelle de ne jamais laisser sortir mademoiselle sans son autorisation verbale ou écrite, de sorte que...

--Insolent! interrompit Mlle Henriette.

Et, résolument, elle s'avança vers le pavillon, étendant la main pour tirer le cordon...

Déjà, devinant son intention, et plus prompt qu'elle, le suisse s'était jeté en travers de la porte, criant de toutes ses forces comme s'il eût appelé au secours:

--Mademoiselle!... mademoiselle!... Arrêtez... j'ai ma consigne et il y va de ma place!...

Aux cris du suisse, une douzaine de valets qui flânaient dans les écuries, sous le vestibule et dans les cours arrivèrent... Puis accoururent sir Tom, qui allait monter à cheval, et bientôt le comte de la Ville-Handry.

--Que voulez-vous?... Que faites-vous là? demanda-t-il à sa fille.

--Vous le voyez, mon père, je désire sortir...

--Seule? ricana le comte.

Et durement:

--Cet homme, reprit-il, en montrant le suisse, serait impitoyablement chassé, s'il vous laissait passer, seule, le seuil de la porte!... Oh! vous avez beau me regarder, c'est ainsi... Vous sortirez désormais, quand et avec qui bon me semblera... Et n'espérez pas vous soustraire à mon infatigable surveillance... j'ai tout prévu... La petite porte dont vous aviez la clef a été condamnée... Et si jamais un homme osait s'introduire dans le jardin, les jardiniers ont ordre de tirer dessus comme sur un chien enragé, que ce soit celui avec qui je vous ai surprise il y a dix jours ou un autre...

Sous cet ignoble et lâche outrage, Mlle de la Ville-Handry chancela, mais se redressant presque aussitôt:

--Grand Dieu! s'écria-t-elle, c'est du délire, un délire épouvantable... Mon père, avez-vous bien conscience de ce que vous dites!...

Et le ricanement d'un valet arrivant jusqu'à son oreille:

--Du moins, reprit-elle avec une violence convulsive, nommez-le, cet homme qui était avec moi dans le jardin, nommez-le tout haut, devant tous... Dites que c'était M. Daniel Champcey, celui que ma pauvre mère avait choisi pour moi, entre tous, celui que durant des années vous avez admis ici, à qui vous aviez promis ma main, qui était mon fiancé et qui serait mon mari si nous eussions accepté la honte de votre mariage. Dites que, c'était M. Daniel Champcey, que vous aviez congédié, vous, la veille, et que le lendemain, grâce à un crime, grâce à un faux, votre Sarah forçait à s'embarquer... Car il fallait l'éloigner à tout prix... Lui à Paris, jamais on n'eût osé me traiter comme on me traite.

Stupéfait de cette véhémence inouïe, le comte ne trouvait que des paroles sans suite.

Et Mlle Henriette allait poursuivre quand elle sentit qu'on lui prenait le bras, et que doucement, mais d'une force irrésistible, on l'entraînait vers l'hôtel... C'était sir Tom qui la sauvait de son propre égarement... Elle le regarda... une grosse larme roulait le long de la joue de l'impassible gentleman.

Puis, lorsqu'il l'eut conduite jusqu'à l'escalier, et qu'elle tint la rampe:

--Pauvre fille!... murmura-t-il.

Et il s'éloigna à grands pas...

Oui, pauvre Henriette, en effet!

Sa raison, sous tant de chocs furieux, vacillait, et saisie de vertige, haletante, éperdue, elle s'était élancée à travers l'escalier, précipitant sa course comme si elle eût été poursuivie par les flammes d'un effroyable incendie, croyant encore entendre les abominables accusations de son père et les ricanements des valets...

--Mon Dieu! sanglotait-elle, prenez pitié de moi!...

C'est qu'elle n'avait plus rien à espérer que de Dieu, pensait-elle, livrée sans défense au caprice d'ennemis impitoyables, sacrifiée à l'implacable haine d'une marâtre, abandonnée de tous, trahie et reniée par son père lui-même!...

D'heure en heure, par un incompréhensible enchaînement de circonstances fatales, elle avait vu se resserrer, jusqu'à l'écraser, le cercle infernal où elle se débattait misérablement.

Que voulait-on donc d'elle?... Pourquoi prenait-on à tâche d'exaspérer sa douleur?... Attendait-on quelque chose de l'excès de son désespoir?

Malheureusement elle ne s'arrêta pas à cette idée, trop inexpérimentée pour soupçonner des raffinements de scélératesse inouïs à ce point d'étonner l'imagination.

Ah! qu'un mot de Daniel lui eût été utile en ce moment décisif!...

Mais, tremblant d'aviver les angoisses de sa fiancée, le malheureux n'avait pas osé lui répéter cette phrase terrible échappée à la première expansion de M. de Brévan:

«Miss Sarah Brandon laisse aux imbéciles le fer et le poison, moyens grossiers et dangereux de se débarrasser des gens... Elle a, pour supprimer ceux qui la gênent, des expédients plus sûrs et où la justice n'a rien à voir...»

Perdue dans ses sombres réflexions, la pauvre fille oubliait l'heure et ne remarquait pas que depuis longtemps déjà la nuit était venue, quand la cloche sonna le dîner.

Elle était libre de ne pas descendre, mais la pensée que la comtesse Sarah croirait l'avoir brisée, la révolta...

--Non! elle ne saura jamais ce que je souffre, se dit-elle.

Sonnant donc Clarisse qui était revenue de la rue du Cirque:

--Vite, lui commanda-t-elle, habillez-moi.

Et en moins de cinq minutes, elle eut relevé ses beaux cheveux et revêtu une de ses plus jolies toilettes...

C'est alors que changeant de robe, elle sentit sous sa main le froissement d'un papier.

--Ma lettre pour Daniel!... murmura-t-elle... Je l'avais oubliée!...

Le moment n'était-il pas passé de l'envoyer à M. de Brévan?... C'était probable. Pourquoi ne pas essayer, cependant!...

Elle la remit donc à Clarisse, en lui disant:

--Vous allez prendre un fiacre et porter immédiatement cette lettre rue Laffitte, 62, à M. de Brévan... S'il est sorti, vous la laisserez, en recommandant bien de la lui remettre dès qu'il rentrera... Préparez un prétexte, dans le cas où on vous demanderait pourquoi vous sortez, et soyez discrète...

Et elle-même descendit, si pénétrée de sa résolution de dissimuler ses souffrances, qu'elle avait le sourire sur les lèvres en entrant dans la salle à manger.

La fièvre qui la dévorait donnait à son teint une animation extraordinaire et à ses yeux un étrange éclat... Sa beauté, un peu effacée d'habitude, resplendissait jusqu'à étonner, même près de la beauté merveilleuse de la comtesse Sarah...

A ce point que M. de la Ville-Handry en fut frappé...

--Oh! oh! fit-il en jetant à sa jeune femme un regard d'intelligence.

Ce fut, d'ailleurs, la seule marque d'attention qui accueillit Mlle Henriette.

Personne ensuite ne sembla prendre garde à sa présence, sauf l'honorable sir Elgin; dont l'œil dur s'adoucissait dès qu'il s'arrêtait sur elle...

Mais que lui importait? Affectant une assurance bien loin de son âme, elle se forçait de manger, quand un domestique entra et respectueusement vint murmurer quelques paroles à l'oreille de la jeune comtesse.

--C'est bien, répondit-elle à haute voix, j'y vais...

Et sans explication, elle se leva, sortit, et resta bien dix minutes dehors.

--Qu'était-ce?... demanda M. de la Ville-Handry, de l'accent du plus tendre intérêt, dès que Mme Sarah reparut...

--Rien, mon ami, répondit-elle en se rasseyant... une niaiserie... un ordre à donner.

Cependant, sous l'air insoucieux de sa belle-mère, Mlle Henriette avait cru discerner une satisfaction cruelle.

Bien plus, il lui avait semblé surprendre entre la comtesse Sarah et l'austère mistress Brian deux regards rapidement échangés, l'un demandant: «Eh bien!...» l'autre répondant: «Oui!»

Prévention ou non, l'infortunée en reçut comme un coup dans la poitrine.

--Ces misérables, pensa-t-elle, viennent de me préparer quelque nouvelle perfidie...

Et ce soupçon s'enfonça si avant dans son esprit, que le dîner fini, au lieu de regagner son appartement, elle suivit au salon son père et les nouveaux hôtes de l'hôtel,--«la famille,» comme disait M. de la Ville-Handry, quand il parlait de sir Tom et de mistress Brian.

Ils n'y restèrent pas longtemps seuls... Le comte et la jeune comtesse avaient dû faire savoir qu'ils resteraient chez eux, car bientôt arrivèrent beaucoup de visiteurs qui avaient été, quelques-uns dans l'intimité de M. de la Ville-Handry, le plus grand nombre, des familiers de la rue du Cirque...

Mais Mlle Henriette appliquait trop fortement son attention à observer sa belle-mère pour remarquer de quel air on l'examinait, quels regards on lui adressait à la dérobée, et l'affectation des femmes et des jeunes filles à la laisser seule...

Pour ouvrir son entendement à la vérité, pour ramener sa pensée à l'horrible réalité de la situation, un fait brutal était nécessaire.

Il ne tarda pas à se présenter.

Les visiteurs affluant, la conversation avait cessé d'être générale, des groupes s'étaient formés et deux dames étaient venues s'asseoir près de Mlle Henriette, deux amies de la comtesse Sarah, sans doute, car elle ne les connaissait pas, et l'une d'elles avait un accent étranger assez prononcé.

Elles causaient... Machinalement Mlle Henriette prêta l'oreille.

--Vous n'avez pas amené votre fille? demandait l'une.

--Certes non, répondait l'autre, et je ne l'amènerais pas ici pour un empire... Ignorez-vous donc les mœurs de Mlle de la Ville-Handry?... C'est inimaginable et déplorablement scandaleux... Le jour du mariage de son père, elle s'était enfuie avec on ne sait qui, par la faute d'un domestique qui a été chassé, et pour la retrouver et la ramener, il a fallu l'intervention de la police... Sans notre chère Sarah, qui est divinement indulgente, le comte l'eût mise en correction...

Un cri étouffé les interrompit... Elles se détournèrent...

Mlle Henriette venait de se trouver mal et de glisser sur le tapis...

A l'instant, et d'un même mouvement, tout le monde fut debout...

Mais déjà, devançant tous les autres, l'honorable sir Thomas Elgin s'était élancé, si promptement même, et si à propos, qu'on eût dit qu'il avait eu comme l'intuition de l'accident, qu'il l'attendait et qu'il l'épiait.

Soulevant d'un bras robuste Mlle Henriette, il l'avait posée sur un canapé, non sans prendre le soin de glisser un coussin sous sa tête...

Aussitôt la comtesse Sarah, et toutes les femmes présentes, s'étaient empressées autour de la malheureuse jeune fille, tapant à petits coups secs dans la paume de ses mains, frottant ses tempes de vinaigre et d'eau de Cologne, promenant obstinément sous ses narines des flacons de sels...

Cependant, tous les efforts pour la ranimer demeuraient inutiles, et cela devenait si étrange que M. de la Ville-Handry commençait à s'émouvoir, lui qui tout d'abord s'était écrié:

--Bast!... laissez donc, ce ne sera rien.

Les transports furieux d'une passion sénile n'avaient pas encore étouffé en lui tous les instincts de la paternité, et l'inquiétude réveillait son affection autrefois si tendre.

Il se précipita donc vers le vestibule, criant aux valets de pied qui y étaient assemblés:

--Vite!... qu'on coure chercher un médecin... n'importe lequel... le plus proche!...

Ce fut comme le signal d'une déroute générale des invités...

Trouvant que cet évanouissement durait par trop longtemps, redoutant peut-être une terminaison fatale, une scène de douleur, des larmes, un à un ils gagnaient sournoisement la porte et s'esquivaient.

Si bien que M. de la Ville-Handry, la jeune comtesse, mistress Brian et sir Tom ne tardèrent pas à se trouver seuls près de la pauvre Henriette, toujours inanimée.

--Nous ne devrions pas la laisser là, dit alors Mme Sarah, elle serait mieux dans son lit...

--Oui, c'est vrai, vous avez raison, approuva le comte, je vais la faire porter dans son appartement.

Et il allongeait le bras pour sonner les domestiques, lorsque sir Thomas Elgin, l'arrêtant, dit d'une voix émue:

--Laissez, monsieur le comte, je la monterai seul.

Et sans attendre une réponse, il l'enleva comme une plume, et la porta jusque chez elle, suivi de M. de la Ville-Handry et de la jeune comtesse.

Il ne pouvait rester dans la chambre de Mlle Henriette, mais il parut ne pouvoir prendre sur lui de s'en éloigner. Longtemps les domestiques ébahis le virent se promener d'un pas fiévreux dans le corridor, donnant, lui toujours si impassible, les signes les plus manifestes d'une agitation extraordinaire.

Et toutes les dix minutes, il interrompait sa promenade, pour demander à travers la porte, d'une voix troublée:

--Eh bien?...

--Elle est toujours dans le même état, lui répondait-on.

C'est que les médecins--il en était venu deux--n'obtenaient pas de meilleurs résultats que la comtesse Sarah et ses amies. Ils avaient épuisé les ressources ordinaires indiquées en pareil cas, et visiblement ils commençaient à s'étonner de la persistance de cette syncope.

Et ce n'est pas sans anxiété que M. de la Ville-Handry les voyait, debout dans l'embrasure d'une fenêtre, se consultant à voix basse, d'accord sur ce point qu'il fallait recourir à quelque moyen énergique.

Enfin, un peu après minuit, sir Tom vit la jeune comtesse sortir de l'appartement de Mlle Henriette.

--Comment va-t-elle?... s'écria-t-il.

Alors la comtesse, tout haut, et de façon à être entendue des domestiques:

--Elle revient à elle, et c'est même pour cela que je m'éloigne... Elle me hait si terriblement, cette chère et malheureuse enfant, que ma vue lui ferait peut-être mal...

Mlle Henriette, en effet, reprenait connaissance.

Un frisson l'avait secouée d'abord, elle avait ouvert les yeux ensuite, puis elle s'était haussée péniblement sur ses oreillers, regardant...

Evidemment elle ne se souvenait de rien encore, et d'un mouvement machinal elle passait et repassait sa main sur son front, comme pour écarter le crêpe funèbre qui voilait sa pensée, considérant d'un œil hagard les médecins, son père et sa confidente Clarisse, qui, agenouillée près de son lit, pleurait...

Enfin, tout à coup l'horrible réalité éclata dans son cerveau, et elle se renversa en arrière en jetant un grand cri:

--Mon Dieu!...

Mais elle était sauvée, et les médecins ne tardèrent pas à se retirer, déclarant qu'il n'y avait plus rien à craindre pourvu qu'on suivit leurs prescriptions.

M. de la Ville-Handry alors s'approcha de sa fille, et lui prenant les mains:

--Voyons, chère enfant, interrogea-t-il, que s'est-il passé, qu'as-tu eu?...

Elle arrêta sur lui un regard désolé, puis d'une voix sourde:

--Il y a que vous m'avez perdue, mon père, répondit-elle.

--Comment, comment!... fit le comte. Qu'est-ce que tu dis?

Et très-embarrassé, furieux peut-être contre lui-même, et se cherchant sans doute des excuses:

--C'est un peu ta faute, aussi, ajouta-t-il niaisement... Pourquoi te conduire si mal avec Sarah et prendre à tâche de m'exaspérer...

--Oui, c'est juste, c'est ma faute!... murmura Mlle Henriette.

Elle disait cela d'un ton d'ironie amère; mais plus tard, lorsqu'elle fut seule et plus calme, réfléchissant dans le silence de la nuit, elle dut reconnaître et s'avouer que c'était vrai.

Le scandale dont elle avait prétendu écraser la comtesse Sarah retombait sur elle-même et l'écrasait...

Cependant, le lendemain, elle se trouvait un peu mieux, et quoi que pût lui dire Clarisse, elle voulut absolument se lever et descendre.

C'est que toutes ses espérances désormais reposaient sur la lettre de Daniel. C'est que de jour en jour elle attendait celui qui devait la lui remettre, M. de Brévan, et que, pour rien au monde, elle n'eût voulu être absente quand il se présenterait.

Mais c'est en vain qu'elle l'attendit ce soir-là et quatre soirs encore.

Attribuant son retard à quelque nouveau malheur, elle pensait à lui écrire, quand, enfin, le mardi,--c'était le jour de réception choisi par la comtesse Sarah--lorsque déjà le salon était plein de monde, le domestique annonça:

--M. Palmer!... M. de Brévan!...

Emue de la plus violente émotion, Mlle Henriette se retourna vivement, attachant sur la porte un de ces regards où l'âme se concentre tout entière. Elle allait donc connaître enfin cet ami que Daniel lui avait représenté comme un autre lui-même.

Deux hommes entrèrent.

L'un, âgé déjà, avait les cheveux blancs et la physionomie grave et solennelle d'un membre du parlement.

L'autre, qui paraissait de trente à trente-cinq ans, avait la mine froide et dédaigneuse, la lèvre un peu pincée et l'œil sardonique.

--C'est ce dernier, pensa la jeune fille, qui est l'ami de Daniel.

A première vue, il lui déplut extrêmement. L'examinant, elle trouvait de l'affectation à son assurance et quelque chose de louche dans toute sa personne.

Mais l'idée ne lui vint pas de se défier de M. de Brévan... Daniel lui avait recommandé une confiance aveugle, cela suffisait. Elle était trop punie d'avoir suivi ses inspirations pour songer à renouveler l'expérience...

Elle ne le perdait pas de vue, cependant...

Après avoir été présenté par M. Palmer à la comtesse Sarah et à M. de la Ville-Handry, il s'était jeté dans la foule et manœuvrait pour se rapprocher d'elle.

Il allait d'un groupe à l'autre, lançant un mot de ci et de là, gagnant insensiblement et sans trop d'affectation une petite chaise restée libre près de Mlle de la Ville-Handry.

Et à l'air de parfait sang-froid dont il en prit enfin possession, on devait croire qu'il avait mesuré tout ce que pouvait avoir de périlleux et de compromettant une conversation confidentielle avec une jeune fille, sous le feu des regards de cinquante ou soixante personnes.