Chapter 16
La dernière signature donnée, on ne fut donc pas surpris de voir M. de la Ville-Handry prendre le bras de sa femme et l'entraîner vivement jusqu'à sa voiture, un magnifique carrosse de gala...
Il avait convié à un grand déjeuner une vingtaine de personnes, autrefois de son intimité, mais il paraissait l'avoir oublié... Et une fois en voiture, entre la jeune comtesse, mistress Brian et sir Tom, n'étant plus obligé de se contraindre, il se répandit en imprécations incohérentes et en menaces folles...
Et en arrivant à l'hôtel, sans attendre que le cocher eût décrit devant le perron le cercle traditionnel, il sauta à terre et se précipita dans le vestibule, en criant:
--Ernest, qu'on m'amène Ernest...
Ernest, c'était son valet de chambre, l'artiste habile à qui il devait les roses de son teint. Dès qu'il parut:
--Où est mademoiselle? demanda-t-il.
--Sortie.
--Quand?
--Aussitôt après M. le comte.
La jeune comtesse, mistress Brian et sir Tom avaient rejoint M. de la Ville-Handry dans un salon du rez-de-chaussée.
--Vous entendez? leur dit-il.
Puis, revenant à son valet de chambre:
--Comment cela s'est-il passé? interrogea-t-il.
--Bien simplement... La grande porte n'était pas refermée sur la voiture de monsieur le comte, que mademoiselle a sonné... On est allé voir ce qu'elle désirait, et elle a commandé qu'on attelât le landau... Respectueusement, on lui a répondu que les trois cochers étant de service, il n'y avait personne pour la conduire... «--S'il en est ainsi, a-t-elle déclaré, qu'on coure à l'instant me chercher une voiture de grande remise!...» Et comme le valet de pied, à qui elle donnait cet ordre, hésitait, elle a ajouté: «Si vous ne voulez pas y aller, j'irai moi-même...»
Le comte trépignait de colère.
--Et après?... fit-il, voyant que le valet de chambre s'arrêtait.
--Alors, le valet de pied, intimidé, a obéi.
--Je chasse ce drôle!... clama M. de la Ville-Handry.
--Je ferai remarquer à monsieur... commença Ernest.
--Rien... Qu'on lui règle son compte... Et toi, continue.
Sans trop se gêner, le valet de chambre haussa les épaules, et d'un ton traînard:
--Pour lors, reprit-il, la voiture de louage est arrivée dans la cour, et nous n'avons pas tardé à voir descendre mademoiselle dans une toilette comme jamais nous ne lui en avions vu, pas belle si on veut, mais voyante à faire retourner les passants... Tranquillement, elle s'est installée sur les coussins pendant que nous étions là, nous autres, bouche béante, la regardant, et quand elle a été prête: «--Ernest, m'a-t-elle dit, vous préviendrez mon père que je ne rentrerai pas déjeuner... J'ai beaucoup de courses à faire, et comme le temps est très-beau, j'irai ensuite au bois de Boulogne.» Là-dessus, on a ouvert la grande porte, et fouette cocher! C'est alors que j'ai pris sur moi d'envoyer prévenir le monsieur comte.
De sa vie, M. de la Ville-Handry n'avait eu un tel accès de fureur... Les veines de son cou se gonflaient et ses yeux s'injectaient de sang, comme s'il eût été au moment d'une attaque d'apoplexie.
--Il fallait l'empêcher de sortir!... râla-t-il; pourquoi ne l'en avez-vous pas empêchée!... Vous deviez la faire remonter dans sa chambre, employer la force au besoin, l'enfermer, l'attacher...
--Monsieur le comte n'avait pas donné d'ordres...
--Il n'est pas besoin d'ordres, pour remplir son devoir... Laisser sortir cette folle! Une impudente que j'ai surprise l'autre nuit dans le jardin avec son amant!...
Il criait si fort, que sa voix s'entendait de la pièce voisine, le grand salon, où déjà arrivaient les invités. Le malheureux! il déshonorait sa fille...
Aussi, la jeune comtesse s'avança:
--Je vous en prie, mon ami, fit-elle, calmez-vous...
--Non, il faut en finir, et je veux punir cette impudente...
--Je vous en conjure, mon cher comte, n'attristez pas le premier jour de notre union... Pardonnez, Henriette n'est qu'une enfant, qui ne sait ce qu'elle fait...
Tel n'était pas l'avis de mistress Brian.
--Le comte a raison, déclara-t-elle, la conduite de cette jeune demoiselle est tout à fait choquante...
Alors, sir Tom:
--Eh bien! Brian, interrompit-il, et nos conventions!... Il était entendu que vous ne vous mêleriez en rien du ménage de M. de la Ville-Handry et de Sarah...
Ainsi, du premier coup chacun entrait dans son rôle... La comtesse Sarah adoptait l'indulgence, mistress Brian la sévérité et sir Thomas Elgin l'impartialité muette...
D'ailleurs, ils réussirent promptement à calmer le comte...
Mais après une telle scène, le déjeuner ne pouvait être que fort triste... Les convives qui avaient presque tout entendu, échangeaient entre eux des regards singuliers...
--Mlle de la Ville-Handry, pensaient-ils, un amant... C'est inimaginable.
Vainement, le comte faisait bonne contenance, en vain, la jeune comtesse prodiguait les ressources de son esprit, la gêne persistait, les sourires expiraient sur les lèvres, toutes les cinq minutes la conversation tombait...
A quatre heures et demie, le dernier invité s'était enfui, et le comte restait seul au salon avec sa nouvelle famille...
Le jour baissait, et on venait d'apporter les lampes, quand on entendit sur le sable de la cour, le roulement sourd d'une voiture...
M. de la Ville-Handry se dressa, pâlissant:
--La voici!... fit-il, voici ma fille!...
En effet, Mlle Henriette rentrait.
Comment une jeune fille si réservée et naturellement craintive, s'était-elle résolue à un tel éclat!... C'est que les gens timides, précisément, sont les plus capables des pires audaces... Contraints de sortir de leur caractère, ils ne raisonnent plus ni ne calculent, et perdant tout sang-froid, ils se précipitent au danger, poussés par une rage aveugle, pareille à celle des moutons qui se brisent la tête contre les murs de leur bergerie...
Or, depuis une quinzaine, Mlle de la Ville-Handry avait été bouleversée par tant et de si rudes émotions, qu'elle n'avait plus l'intégrité de son libre arbitre.
Les injures dont son père l'avait accablée quand il la surprit avec Daniel devaient achever de troubler sa raison...
Car M. de la Ville-Handry, en proie à une sorte de vertige, avait ce soir-là perdu toute mesure, s'oubliant jusqu'à traiter Mlle Henriette comme un galant homme eût rougi de traiter une créature perdue... et devant ses domestiques encore!
Et que de tortures pendant la semaine qui suivit!
Elle avait déclaré qu'elle ne paraîtrait ni à la lecture du contrat, ni aux cérémonies de la mairie et de l'église, et M. de la Ville-Handry prétendait la faire revenir sur cette détermination.
De là, chaque jour, quelque scène plus lamentable à mesure qu'approchait l'instant décisif...
Si encore le comte y eût mis quelque adresse, s'il eût eu recours à la persuasion, s'il eût essayé d'attendrir sa fille sur lui-même, en lui parlant de son avenir, de son bonheur, de son repos...
Mais point!... Jamais il ne paraissait chez elle que l'injure à la bouche, ne songeant, disait-il, qu'à ménager l'exquise sensibilité de miss Brandon et à lui épargner un coup terrible...
Si bien que ses menaces, loin de ramener Mlle Henriette, ne faisaient que l'enfoncer davantage dans son obstination.
Le contrat de M. de la Ville-Handry et de miss Brandon avait été lu et signé à six heures, avant un grand dîner...
A cinq heures et demie, le comte était encore dans la chambre de sa fille...
Sans en rien dire, il avait commandé à la couturière de Mlle Henriette plusieurs robes de cérémonie, et elles étaient là, étalées sur des chaises...
--Habillez-vous, commandait-il, et descendez.
Et elle, en proie à cette exaltation nerveuse qui fait préférer le martyre à une concession, répondait obstinément:
--Non, je ne descendrai pas...
Car elle ne cherchait ni subterfuges, ni excuses, elle ne se prétendait pas malade... Elle disait résolument:
--Je ne veux pas!
Et lui, enragé de se sentir impuissant à vaincre cette résistance, fou, éperdu, il se répandait en blasphèmes et en menaces insensées...
Une femme de chambre, attirée par le bruit de cette scène, était allée coller son oreille à la porte de la chambre, et le soir elle racontait que le comte avait frappé sa fille, et que même elle avait entendu les coups...
Mlle Henriette l'a toujours nié.
Il n'en est pas moins vrai que c'est à la suite de ces dernières insultes qu'elle forma le dessein de donner plus d'éclat à sa protestation, et qu'elle se promit de se montrer par tout Paris pendant qu'on bénirait à Sainte-Clotilde l'union de son père et de miss Sarah...
Pauvre jeune fille qui n'avait personne à qui se confier, personne pour lui dire que tout le scandale retomberait sur elle!...
Bravement donc, elle avait exécuté son projet. Vêtue d'un costume extravagant pour mieux attirer les regards, elle avait passé la journée à courir tous les endroits où elle supposait devoir rencontrer le plus de personnes de connaissance.
La nuit seule l'avait déterminée à rentrer, et elle arrivait brisée, défaillante, bouleversée d'indicibles angoisses, mais soutenue par cette idée absurde qu'elle avait fait son devoir et qu'elle s'était montrée digne de Daniel...
Elle venait de sauter légèrement sur le sable de la cour et elle payait le cocher de remise, quand le valet de chambre de M. de la Ville-Handry, M. Ernest, vint à elle, et d'un ton à peine respectueux:
--M. le comte, fit-il, m'a chargé de dire à mademoiselle d'aller lui parler dès qu'elle rentrerait.
--Où est mon père?
--Dans le grand salon.
--Seul?...
--Non, mademoiselle... Mme la comtesse, Mme Brian et M. Elgin sont avec lui.
--C'est bien... j'y vais.
Et rassemblant tout son courage, plus froide et plus blanche que les marbres du vestibule, elle se dirigea vers le salon, ouvrit la porte et d'un pas raide entra...
--Vous voilà!... s'écria M. de la Ville-Handry, ramené à une apparence de calme par l'excès même de sa colère, vous voilà donc!...
--Oui, mon père...
--D'où venez-vous?...
Elle avait d'un coup d'œil parcouru le salon, et à la vue de la nouvelle comtesse et de ceux qu'elle appelait ses complices, tous ses ressentiments s'exaspérant, elle eut la force de sourire, et d'un ton léger:
--J'arrive du Bois, répondit-elle... Ce matin, je suis sortie pour quelques emplettes... Vers midi, sachant que la duchesse de Champdoce est un peu indisposée et ne sort pas, je suis allée lui demander à déjeuner... Ensuite, comme il faisait très-beau...
M. de la Ville-Handry n'en put supporter davantage.
Saisissant sa fille par les poignets, il l'enleva, et la portant ainsi tout près de la comtesse Sarah:
--A genoux!... malheureuse!... vociféra-t-il, à genoux, et demandez pardon de tels outrages à la meilleure et à la plus noble des femmes...
--Vous me faites horriblement mal, mon père! dit froidement la jeune fille.
Mais déjà la jeune comtesse s'était jetée entre eux.
--Au nom du ciel, mademoiselle, disait-elle, ménagez votre père!...
Et comme Mlle Henriette la toisait d'un regard insultant:
--Cher comte, poursuivit-elle, ne voyez-vous pas que vos violences me tuent...
Vivement, M. de la Ville-Handry lâcha sa fille, et se reculant:
--Rendez grâce, lui dit-il, rendez grâce à cet ange qui intercède pour vous... Mais prenez garde... ma patience est à bout... Il est, pour les enfants rebelles et les filles perverties, des maisons de correction...
Du geste elle l'interrompit, et avec une vivacité singulière:
--Soit, mon père! s'écria-t-elle... Entre toutes ces maisons, choisissez la plus sévère et faites m'y enfermer... Quoi qu'il arrive, j'y souffrirai moins qu'ici, en voyant à la place de ma pauvre mère cette... femme!
--Misérable!... râla le comte.
Il étouffait... d'un geste violent il arracha sa cravate, et sentant bien qu'il ne se possédait plus:
--Sors!... cria-t-il à sa fille, sors! ou je ne réponds plus de rien!...
Elle hésita une seconde...
Puis, adressant à la comtesse Sarah un dernier regard de défi, lentement elle se retira.
XIV
--Ah! n'importe, M. le comte peut se vanter d'avoir un singulier jour de noces!...
Ainsi ricanait un valet de pied au moment où mademoiselle Henriette quittait le salon... Elle l'entendit, et sans savoir si c'était approbation ou raillerie de sa conduite, elle tressaillit d'aise, tant la passion est avide d'encouragements d'où qu'ils viennent.
Cependant elle n'était pas à moitié de l'escalier conduisant à son appartement, lorsqu'elle fut clouée sur place par le bruit de toutes les sonnettes du salon mises en branle à les briser par une main furieuse.
Elle se pencha sur la rampe, écoutant.
Tous les domestiques accouraient, le vestibule retentissait de pas effarés; on distinguait la voix impérieuse de M. Ernest, le valet de chambre du comte, qui disait:
--Des sels, vite, de l'eau froide... Mme la comtesse a une attaque de nerfs?...
Un sourire amer crispa les lèvres de Mlle Henriette.
--Du moins, murmura-t-elle, j'aurai empoisonné la joie de cette femme!...
Et craignant d'être surprise ainsi, aux écoutes, elle monta.
Mais une fois seule, dans sa chambre, la malheureuse jeune fille ne devait pas tarder à reconnaître l'inanité puérile de son triomphe...
Qui avait-elle frappé, en somme?... Son père...
Indisposée ce soir,--et encore, l'était-elle réellement?--la comtesse Sarah serait assurément remise le lendemain, et alors, quels avantages ne tirerait-elle pas du scandale essayé pour la perdre?...
Voilà ce que discernait Mlle Henriette... trop tard.
Seulement, pour cela que vis-à-vis d'elle-même elle convenait de sa faute, elle n'en était que moins disposée à l'avouer hautement, encore moins à tenter de la réparer, en admettant qu'elle ne fût pas irréparable.
Par ce qu'elle avait fait, elle s'estimait engagée pour l'avenir... La voie où elle entrait était visiblement sans issue, n'importe, reculer lui semblait une indigne lâcheté.
Eveillée avec le jour, elle cherchait dans sa tête par quel côté faible recommencer la guerre, quand on frappa à sa porte, et sa femme de chambre, Clarisse, entra.
--Voici une lettre pour mademoiselle, dit cette fille; je viens de la recevoir à l'instant dans une enveloppe à mon adresse.
Cette lettre, Mlle Henriette l'examina longtemps avant de l'ouvrir, étudiant l'écriture inconnue de l'adresse...
Qui pouvait lui écrire, et de cette façon, sinon ce Maxime de Brévan, à qui Daniel lui avait recommandé de se confier, et qui, jusqu'alors, n'avait pas donné signe de vie?
C'était en effet M. de Brévan qui écrivait:
«Mademoiselle,
«Avec tout Paris, j'ai appris votre fière et noble protestation le jour du malheureux mariage de votre père... Les égoïstes et les sots vous blâmeront peut-être... méprisez-les, vous avez pour vous tous les gens de cœur... Et mon cher Daniel, s'il était ici, vous approuverait et admirerait votre courage comme je l'admire moi-même...»
Elle respira longuement, comme si sa poitrine eût été soulagée d'un poids énorme.
L'ami de Daniel l'approuvait... Quel prétexte, désormais, pour étouffer la voix de la raison et écarter toute velléité de prudence!...
Toute la lettre de M. de Brévan, d'ailleurs, n'était qu'une longue et respectueuse exhortation à une résistance désespérée, à outrance.
Plus loin, il disait:
«Au moment de monter en wagon, Daniel, mademoiselle, m'a remis pour vous une lettre qui est l'expression de ses plus intimes pensées... Avec une pénétration digne d'un cœur tel que le sien, il prévoit et résoud toutes les difficultés dont votre belle-mère ne manquera pas de vous embarrasser... Cette lettre est trop précieuse pour être confiée à la poste. C'est pourquoi, avant la fin de la semaine, je me serai fait présenter chez M. de la Ville-Handry, et j'aurai l'honneur de vous la remettre en mains propres...»
Et plus loin encore:
«J'aurai demain, continuait M. de Brévan, par un officier anglais de mes amis, l'occasion de faire parvenir de promptes nouvelles à Daniel... Si vous désirez lui écrire, faites-moi parvenir votre lettre aujourd'hui même, rue Laffitte, 62, je la joindrai à la mienne.»
Enfin, en _post-scriptum_, il ajoutait:
«Défiez-vous surtout de sir Thomas Elgin...»
Cette dernière recommandation ne pouvait manquer de troubler singulièrement Mlle Henriette et d'agiter en elle toutes sortes d'appréhensions vagues et terribles.
--Pourquoi, pensait-elle, me défierais-je de celui-là plutôt que des autres!
Mais un souci meilleur ne tarda pas à la distraire...
Quoi! une occasion se présentait de faire tenir promptement et sûrement des nouvelles à Daniel, et elle risquait, en perdant son temps, de la laisser échapper!...
Elle se hâta de s'habiller, et s'asseyant à son petit bureau, elle se mit à retracer à l'unique ami qu'elle eût en ce monde, toutes ses angoisses depuis qu'il l'avait si brusquement quittée, ses douleurs, ses ressentiments et ses espérances...
Onze heures sonnaient, lorsqu'elle eût terminé, ayant rempli huit grandes pages où elle avait mis tout son cœur...
Voulant se lever alors, elle se sentit prise d'un malaise soudain... Ses jambes fléchissaient et il lui semblait que tout autour d'elle tremblait.
Qu'était-ce donc... Elle cherchait, quand l'idée lui vint que depuis l'avant-veille elle était presque à jeun.
--Il ne faut pourtant pas se laisser mourir de faim, murmura-t-elle presque gaiement, tant sa longue causerie avec Daniel lui avait remis d'espoir au cœur.
Elle sonna donc, et dès que sa femme de chambre parut:
--Montez-moi à déjeuner, lui dit-elle.
L'appartement de Mlle de la Ville-Handry se composait de trois pièces.
La première, le salon, ouvrait directement sur le palier; à droite était la chambre à coucher et à gauche un cabinet d'études, où se trouvaient le piano, la musique, les livres.
Quand Mlle Henriette mangeait chez elle, ce qui lui arrivait souvent depuis quelque temps, c'était toujours dans le salon...
Elle s'y était rendue, et pour hâter le service, elle débarrassait la table des albums et des menus objets qui l'encombraient, quand la femme de chambre reparut les mains vides...
--Ah! mademoiselle!...
--Quoi!...
--Monsieur le comte a défendu qu'on servît mademoiselle chez elle.
--Ce n'est pas possible...
Mais une voix railleuse l'interrompit du dehors, disant:
--C'est vrai...
Et tout aussitôt M. de la Ville-Handry parut, déjà paré, frisé et fardé, ayant l'air sardonique d'un homme qui enfin tient une revanche.
--Laissez-nous, dit-il à la femme de chambre.
Et dès que Clarisse fut sortie:
--Mon Dieu, oui, ma chère Henriette, reprit-il, j'ai défendu sous peine d'expulsion qu'on vous montât à manger. Qu'est-ce, s'il vous plaît, que cette fantaisie?... Êtes-vous malade?... Si oui, je vais envoyer chercher le docteur. Si non, vous me ferez le plaisir de descendre prendre vos repas dans la salle à manger, avec la famille, avec la comtesse et moi, avec sir Tom et mistress Brian...
--Mon père...
--Il n'y a pas de père qui tienne... Le temps des faiblesses extrêmes est passé, comme aussi des emportements... Donc, vous descendrez... Oh! quand vous voudrez... Vous bouderez peut-être un jour, deux jours; mais la faim chasse le loup du bois, et le troisième nous vous verrons apparaître dès qu'on aura sonné la cloche... Ce n'est plus à votre cœur que je m'adresse, vous le voyez, c'est à votre estomac.
Tels efforts que fît Mlle Henriette pour demeurer impassible, des larmes brûlantes jaillissaient de ses yeux, larmes de douleur et d'humiliation.
Cette idée de la prendre par la famine était-elle de son père? Non, jamais elle ne lui fût venue. C'était là une conception de femme, évidemment, et d'une femme haineuse obéissant aux plus vils instincts.
N'importe, la pauvre jeune fille se sentait prise, et l'ignominie du moyen employé, la certitude qu'elle allait être obligée de céder, la révoltaient.
Son imagination cruelle lui représentait la joie insultante de la comtesse Sarah quand elle, la fille du comte de la Ville-Handry, elle paraîtrait dans la salle à manger amenée par le besoin, par la faim...
--Mon père, supplia-t-elle, ne me laissez servir ici que du pain et de l'eau, mais épargnez-moi ce supplice...
Mais si c'était une leçon que répétait le comte, il s'en était bien pénétré. Ses traits gardèrent leur expression sardonique, et d'un ton glacé:
--Je vous ai dit mes volontés, interrompit-il, vous m'avez entendu, il suffit.
Déjà il se dirigeait vers la porte, sa fille le retint.
--Mon père, murmurait-elle, écoutez-moi...
--Voyons, qu'est-ce encore?...
--Hier, vous me menaciez de me faire enfermer...
--Eh bien?...
--Aujourd'hui, c'est moi qui vous adjure de prendre cette détermination... Conduisez-moi dans un couvent, si étroite et si dure qu'en soit la règle, si triste qu'y puisse être la vie, j'y trouverai un allégement à ma douleur, et de toute mon âme je vous bénirai...
Lui, coup sur coup, haussait les épaules.
--Bien trouvé!... dit-il. Et du fond de votre couvent, vous vous hâterez d'écrire partout et à tous que ma femme vous a chassée, que vous avez été obligée de fuir les outrages et les mauvais traitements... vous rééditerez toutes les élégies larmoyantes de l'innocente jeune fille persécutée par une indigne marâtre... Pas de ça, ma chère!...
La cloche qui sonnait le déjeuner l'interrompit.
--Vous entendez, Henriette, reprit-il... Consultez votre estomac, et selon ce qu'il vous conseillera, descendez ou restez.
Et il sortit tout fier, c'était manifeste, de ce qu'il appelait un acte nécessaire d'autorité paternelle, sans accorder seulement un regard à sa fille, qui venait de s'affaisser sur un fauteuil.
C'est qu'elle était brisée, la pauvre enfant, en proie à tous les déchirements de l'orgueil... C'en était fait, il n'y avait plus à lutter... Ceux qui pour la réduire ne reculaient pas devant un expédient si lâche, auraient recours aux pires extrémités. Quoi qu'elle fît, tôt ou tard il lui faudrait se soumettre.
Dès lors, pourquoi ne pas céder tout de suite?... Elle sentait bien que plus elle tarderait, plus la victoire serait douce à la comtesse Sarah et le sacrifice pénible pour elle.
S'armant donc de toute son énergie, elle gagna la salle à manger, où depuis un moment déjà les autres étaient à table...
Son entrée, imaginait-elle, serait saluée par quelque exclamation railleuse. Point. A peine parut-on y faire attention. La comtesse Sarah qui parlait s'interrompit pour dire: «Je vous salue, mademoiselle,» et tout aussitôt poursuivit, sans que sa voix trahit la plus légère émotion.
Même, Mlle Henriette put constater qu'on l'avait ménagée. Son couvert n'était pas mis près de sa belle-mère. On lui avait réservé sa place entre sir Thomas Elgin et mistress Brian.
Elle s'assit, et tout en mangeant elle observait à la dérobée, et de toute l'intensité de sa pénétration, ces étrangers, désormais les maîtres de sa destinée, et qu'elle voyait pour la première fois, car c'est à peine si, la veille, elle les avait aperçus.
La beauté de la comtesse Sarah,--dont pourtant la photographie que lui avait montrée son père, avait dû lui donner une idée,--cette beauté éblouissante, merveilleuse, la frappa de stupeur et d'épouvante...
Il était visible que la jeune comtesse n'avait fait que jeter à la hâte un peignoir sur ses épaules pour descendre déjeuner... Son teint était plus animé que de coutume. Elle avait les adorables confusions de la vierge au lendemain de ses noces, et toutes sortes d'embarras souriants...
L'empire d'une telle femme sur un vieillard follement épris, Mlle Henriette le comprit si bien qu'elle frissonna.
Non moins redoutable lui paraissait l'austère mistress Brian.
On ne lisait rien, dans son œil morne, qu'une froide méchanceté, rien qu'un implacable vouloir sur sa figure maigre et jaune, dont on eût dit les rides immobiles creusées dans la cire.
Le moins à craindre, dans l'opinion de Mlle Henriette, eût encore été le long et roide sir Thomas Elgin.
Placé près d'elle, il sut avoir quelques attentions discrètes, et à un moment, elle surprit dans ses yeux, pendant qu'il la regardait, quelque chose comme un sentiment de commisération...