La cité de l'épouvantable nuit
Part 5
D’un côté, des maisons hautes et sombres, nues, sans meubles, de l’autre de basses et laides échoppes, éclairées, avec les portes effrontément ouvertes, où des femmes sont debout, marmottent, et se parlent à voix basse.
Ici règne le silence, ou du moins le silence occupé d’un bureau, d’un comptoir aux heures de travail.
Un regard jeté dans la longueur de la rue, et c’est assez!
Marchez en tête, meneurs de la Police de Calcutta. Nous n’aimons pas cette rangée de portes ouvertes, ces lampes qui flamboient à l’intérieur, cette vision furtive de tables de toilette en camelote, qui ont pour ornements des petits chiens en plâtre, des boules de verre provenant d’arbres de Noël, et aussi,--on a beau être des femmes déchues, on ne méprise pas pour cela la religion--des gravures de piété, et des statuettes de la Vierge.
Cette rue-là est longue, et il en part d’autres rues pleines de ces pitoyables marchandises.
--Pourquoi sont-elles si tranquilles? Pourquoi cette absence de vacarme, de chansons, de cris?
--Pourquoi en feraient-elles, les pauvres diablesses? dit le Policier.
Et il conte d’horribles histoires de femmes attirées par ruses, et tuées d’une balle dans ce piège.
Puis ce sont d’autres récits qui réduisent à rien votre croyance aux choses et aux gens de bonne réputation.
--Vous autres, de la Police, comment pouvez-vous avoir foi en l’espèce humaine?
--C’est que vous voyez tout cela en un tas, en même temps, et de cette façon-là, ce n’est pas très beau. Il y a de quoi vous faire bondir, n’est-ce pas? Mais, ne l’oubliez pas, vous avez _demandé_ à voir les pires endroits, et vous n’avez pas le droit de vous plaindre.
--Qui est-ce qui se plaint? Sortez vos atrocités. Cette femme sur cette porte-ci, n’est-ce pas une Européenne?
--Oui, mistress D... veuve d’un soldat, et mère de sept enfants.
--Pardon, neuf, et je vous souhaite le bonsoir, dit d’une voix criarde mistress D..., adossée à un des côtés de la porte et les bras croisés sur sa poitrine.
C’est une Eurasienne assez jolie, le corps assez grêle, et si jamais elle a eu quelque pudeur, elle s’en est défaite, il y a longtemps de cela.
Une jument birmane, informe, aux pommettes extrêmement saillantes, et une bouche comme la gueule d’un requin, appelle mistress D..., Mem Sahib.
Cette appellation détonne d’une façon qui ne peut se rendre.
Pour la façon de vivre, c’est affaire entre elle et son Créateur. Mais étant la veuve d’un soldat de la Reine, et tombée à cette bassesse triviale, à la face de la Ville, elle a commis un délit envers la Race blanche.
--Vous êtes du Haut Pays, et naturellement vous ne le comprenez pas. Il y en a un tas de cette sorte dans la Ville, dit le Policier.
Voilà le secret de l’insolence de Calcutta expliqué.
Comment s’étonner que les indigènes manquent de respect envers les Sahibs, étant donné ce qu’ils voient et ce qu’ils savent.
Au bon vieux temps les honorables Directeurs déportaient celui ou celle qui se conduisait grossièrement mal, et l’homme blanc sauvait sa face.
Il avait pu être un bandit, mais il était un bandit de grande envergure. Il ne faisait pas le plongeon devant le monde.
Les indigènes ont parfaitement le droit de ne pas céder le pas à un Sahib qui s’est donné beaucoup de peine pour prouver qu’il est de leur chair et de leur sang.
Pendant tout ce temps-là, mistress D... reste sur le seuil de sa chambre et regarde les hommes avec aplomb.
Mistress D... est une dame qui a une histoire.
Elle n’est pas fâchée de la raconter.
--Quelle était donc... ahem... cette affaire... ahem... à laquelle vous fûtes mêlée, mistress D...?
--On disait que j’avais empoisonné mon mari en versant quelque chose dans l’eau qu’il buvait...
Voilà qui est intéressant.
--Ah! ah! vous avez fait cela.
--Ça n’a pas été prouvé, dit mistress D..., avec un rire agréable, de vraie dame, et qui fait le plus grand honneur à son éducation et à son instruction.
Digne mistress D., vous feriez un succès à un romancier--disons-le, à la mode française--un écrivain qui vous sortirait de cette bauge et vous ferait causer.
Le Policier fait un mouvement en avant, dans une Légion peuplée de mistresses D...
Partout les maisons vides, et les femmes qui bavardent, en robes de cotonnades imprimées.
Les horloges de la ville vont sonner minuit, mais le Policier ne paraît pas prêt à s’arrêter.
Il fait des plongeons d’ici, ou de là, comme des naufrageurs, et à chaque plongeon rapporte un spécimen de misère, de saleté, de souffrance.
Une femme, une Eurasienne, se lève assez pour se mettre sur son séant dans la couchette, et clignote d’un air endormi du côté du Policier:
--Qu’avez-vous?
--Je demeure dans Markis Lane et...
Elle reprend avec une gravité intense.
--Je suis tellement saoule!
Elle a une physionomie de gipsy assez frappante, mais son langage aurait besoin de retouches.
--Marchons toujours, dit le Policier, nous allons revenir à Bentinck-Street et vous mettre sur le chemin du Grand Hôtel d’Orient.
On marche longtemps sans s’arrêter, et la conversation roule sur les tapis-francs.
--Il faudrait que vous vissiez nos hommes faire irruption dans quelqu’un d’eux. Lorsque nous avons marqué un _enfer_, nous postons des hommes à l’entrée, et nous le prenons d’assaut. Parfois les Chinois mordent, mais généralement ils se battent loyalement. C’est dommage que nous n’ayons pas un enfer à vous montrer. Entrons ici, il y aura peut-être quelque chose en train.
_Ici_ paraît être au cœur d’un quartier chinois, car les queues de cochon (leur arrive-t-il de se coucher) fourmillent dans les rues.
--N’allez jamais seul dans une niche à Chinois, dit le Policier, en ouvrant brusquement une porte bâtarde dans une porte cochère solide verte.
Deux Chinois apparaissent.
--Qu’allons-nous voir?
--Des petites Japonaises peut-être...
--Non, certes, par Jupiter. Attrapez ce Chinois, vite!
L’homme à la queue de cochon tâche de se sauver à travers une cour pour se réfugier dans une chambre intérieure, mais une grosse main posée sur son épaule lui fait faire volte-face et le ramène en arrière de la ligne des Anglais qui font un bruit considérable avec leurs bottes, il faut le reconnaître.
Une seconde porte est ouverte, et les visiteurs s’avancent dans une vaste pièce carrée, flamboyante de gaz.
Là, treize queues de cochons, sourds et aveugles quant au monde extérieur, sont penchés au-dessus d’une table.
Le Chinois prisonnier se démène d’un air embarrassé à l’autre bout du cortège.
Cinq... dix... quinze secondes se passent. Les Anglais sont debout en pleine lumière à moins de trois pas de la troupe, si absorbée qu’elle ne voit rien.
Alors le solide surintendant laisse tomber sa main sur sa cuisse avec un bruit comparable à une décharge de pistolet, et crie:
--Comment va, John?
Et aussitôt, bousculade frénétique de Célestes effarés, qui tombent presque les uns sur les autres dans leur hâte à s’esquiver.
Une des queues de cochon rafle une pile de monnaie de billon.
Un autre chipe une soupière de porcelaine et il ne reste plus qu’un petit tas de cauries accusatrices sur la natte blanche qui couvre la table.
En moins de deux minutes, deux faits se sont imposés à la conviction du visiteur.
D’abord, que la queue de cochon se compose de soie en grande proportion et graisse le creux de la main pendant qu’elle y glisse; en second lieu, que l’avant-bras d’un Chinois est étonnamment musclé et développé.
--Qu’est-ce qu’on va faire?
--Rien. Nous ne sommes que trois et les meneurs s’échapperaient. Nous nous sommes assurés d’eux de façon à les prendre quand nous voudrons, si cette petite visite ne leur donne pas l’idée de déménager... Hi John! pas de prise cette nuit. Montrez-nous comment vous faites jouer. Celui qui nous a renseignés, c’est ce gros jeune homme.
La moitié des queues de cochon s’est sauvée dans l’obscurité, mais les autres, ayant reçu l’assurance, la triple assurance que ce soir la Police ne veut pas faire de capture, retournent autour de la table pendant que le croupier manipule les cauries, le petit râteau de bambou recourbé, et la soupière.
Ils ne jouent jamais aux jeux de hasard, ces innocents.
Ils sont seulement venus pour regarder et aller fumer l’opium dans la chambre voisine.
Toutefois, à mesure que la partie marche, leurs yeux s’allument l’un après l’autre, ils mettent de l’argent sur pair ou impair, le nombre de cauries qui se trouvent couvertes ou non couvertes par la petite soupière.
Cet amusement-là s’appelle Mythan, et quelle que soit sa gravité, il est propre.
La police regarde pendant qu’ils risquent la somme énorme de deux annas distribués par fractions sur une horreur peinte sur parchemin,--un des Struldbrugs de Swift, qui aurait perdu le chemin de Laputa[8].
[8] Voir les _Voyages de Gulliver_, 3e partie.
Quand cette somme fabuleuse revient doublée, à son propriétaire, le perdant n’est pas loin de se casser le front contre la table, pour manifester sa reconnaissance.
--Très immoral, ce jeu-là? On pourrait perdre cinq roupies si on commençait à jouer au coucher du soleil, et que l’on continuât pendant toute la nuit. Est-ce que vous ne jouez pas au whist, de temps en temps?
--Ah! si nous vous promenons, ce n’est pas pour que vous tourniez notre admiration en blague. On peut perdre autant qu’on veut et se battre tout aussi bien, et quand on perd tout son argent, on vole pour en gagner davantage. Le Chinois a une passion folle pour les jeux de hasard et la moitié de ses crimes viennent de là. Il faut enrayer cela. Nous voici à Bentinck-Street, et en quelques minutes une voiture vous ramènera au Grand Hôtel d’Orient... Les Temples à idoles locales. Oh! oui. Si vous tenez à voir d’autres horreurs, le surintendant Lamb vous emmènera dans sa tournée demain à cinq heures du soir. Bonne nuit!
Le Policier s’en va.
Quelques minutes plus tard, me voici dans le quartier respectable de l’ancienne rue du Conseil, au bout de laquelle est l’édifice rébarbatif de l’Église libre.
Tout ce qu’il y a d’honnête à Calcutta est au lit! le dernier tram est passé et la paix de la nuit s’étend sur l’Univers.
Serait-il sage et raisonnable de grimper au haut du clocher de cette Église, et de crier: «O vrais croyants, la décence est une supercherie, un masque. Il n’y a rien de propre, rien de propre sous les étoiles, et nous allons à la perdition tous ensemble. Amen!»
Tout bien considéré, ce ne serait pas sage, car le clocher est glissant, la nuit est chaude, et la Police s’est fait un devoir spécial d’avertir son protégé de ne pas se laisser entraîner trop loin par la vue d’horreurs qu’on ne peut décrire telles quelles ni par allusion.
--Bonne nuit, dit le Policeman qui arpente le pavé en face du Grand Hôtel d’Orient.
Et il hoche la tête d’un air agréable, pour montrer qu’il est le représentant de la Loi et de la Paix, et que la Cité de Calcutta n’a rien à craindre d’elle-même pour le moment.
VIII
AU SUJET DE LUCIA
Il me faut tuer le temps d’une façon quelconque jusqu’à cinq heures de l’après-midi. Alors le surintendant Lamb me dévoilera de nouvelles horreurs.
Pourquoi donc, les trams aidant, ne pas aller au vieux cimetière de Park-Street?
--Vous allez à Park-Street. Pas de tram qui mène à Park-Street. Sortez d’ici.
Les conducteurs de trams, à Calcutta, ne sont pas polis.
Le tram descend la rue d’un air indifférent, et l’homme qui en est évincé échoue dans Dhurrumtollah, qui est à Calcutta l’équivalent de la Grande Route de Hammersmith.
La Providence a combiné cette méprise et préparé les voies pour une grande Découverte pour la première fois confiée à l’imprimerie.
Dhurrumtollah est pleine d’habitants de l’Inde. Ils se promènent en familles, en groupes, et en couples sentimentaux.
Les habitants de l’Inde ne se composent ni d’Hindous, ni de Musulmans, ni de Juifs, ni d’Ethiopiens, ni de Guêbres, ni d’Anglais expatriés.
Les habitants de l’Inde, ce sont les Eurasiens, et il y en a des centaines et des centaines en ce moment à Dhurrumtollah.
Voici le Papa avec un chapeau noir reluisant, tel qu’il convient à un Conseiller de la Reine, et la Maman dont la robe de soie se colle sur son imposante personne, et la Nichée, composée de bambins en chapeaux de paille, aux joues olivâtres, aux yeux vifs, et de jeunes personnes aux longues jambes, avec des bas blancs à jour bien faits pour mettre en valeur la poussière.
Voilà des jeunes gens qui fument de mauvais cigares, et prennent des airs de lords,--ceux du moins qui ont de la galette.
Voilà aussi des jeunes femmes aux beaux yeux et aux merveilleuses toilettes qui leur vont si étonnamment mal. Elles portent des livres de prière ou des paniers parce que les unes vont à la messe et les autres au marché.
C’est la population de l’Inde, à n’en pas douter.
Ils y sont nés. Ils y ont été élevés. Ils y mourront.
Quant à l’Anglais, il ne fait qu’y venir. Naturellement l’indigène y était dès l’origine, mais ces gens-là y ont été fabriqués, et tout ce qu’on a fait pour eux, c’est de parler et d’écrire sur eux.
Et pourtant il en est parmi eux qui appartiennent à d’anciennes et honorables familles, qui ont des maisons à Sealdah; il en est de riches dans le nombre.
Tous ont l’air prospère et satisfait. Ils babillent ensemble dans ce curieux dialecte qu’on n’est pas encore arrivé à imprimer.
A l’exception du peu qu’il leur plaît d’en révéler de temps à autre dans les journaux, nous ne savons rien de leur genre de vie, de cette vie en contact si intime d’un côté avec les Blancs, et de l’autre avec les Noirs.
Elle doit être intéressante, plus intéressante que l’incolore produit anglo-indien, mais qui en a traité?
Il y eut jadis un roman dont l’héroïne de second plan était une Eurasienne. C’était un rôle strictement subalterne et elle finit mal.
Le poète de la race, Henry Derozio, celui dont M. Thomas Edwards a écrit l’histoire, fut dévoyé par l’imitation de Keats, de Scott et de Shelley, et en quête de matériaux littéraires, il ne vit pas ce qui se trouvait juste à portée de sa main.
Tout ce fragment d’humanité de Dhurrumtollah est inexploité, et presque ignoré.
On demande donc un écrivain sorti d’entre les Eurasiens, qui écrive de telle sorte qu’on ait du plaisir à lire une histoire de la vie eurasienne.
Alors les profanes prendront intérêt aux gens de l’Inde et admettront que c’est une race d’avenir.
*
* *
Une tentative infructueuse de gagner Park-Street en partant de Dhurrumtollah aboutit au marché, le marché Hogg, comme on l’appelle. Il a peut-être été bâti par un chevalier de ce nom.
Il n’est pas à moitié aussi joli que le Marché Crawford, à Bombay, mais il a l’air d’être... le lieu des rendez-vous amoureux de la jeunesse de Calcutta.
La jeunesse a un penchant naturel à faire la grasse matinée et à laisser toute la grosse besogne à ses anciens.
C’est pourquoi Pyrame qui a pour tâche de régler du papier pour des comptes, à dix heures, et Thisbé, qui ne saurait prendre aucun intérêt au prix du bœuf de seconde qualité, se promènent en atours d’une correction étudiée, d’étals en étals, avant que le soleil monte dans le ciel.
Pyrame porte une canne où sont incrustées des imitations de ciselures en argent, et ses bottines ont des bouts en étoffe, mais son faux col a deux jours de date.
Thisbé couronne sa noire chevelure d’un chapeau mou en velours bleu, mais il manque un bouton à l’une de ses bottines, et le gant de sa main gauche a une déchirure.
Maman, qui dédaigne les gants, se hâte d’emplir un panier à fond plat, que porte le domestique coolie, de légumes, de pommes de terre, d’aubergines et--ô Pyrame, vous arrive-t-il d’embrasser Thisbé quand Maman n’est pas là?--d’ail. Oui, Maman a des vues larges en matière d’ail.
Pyrame tourne l’angle de l’étal, en paraissant ne regarder personne en particulier,--il s’en garderait bien--et il est avec Maman d’une politesse recherchée.
De façon ou d’autre, lui et Thisbé s’en vont ensemble à la dérive, et Maman très imposante, très loquace, est abandonnée à ses marchandages, tout entière à sa tâche de faire son choix, de marchander et de s’approvisionner.
Au nom des Unités sacrées, gardez-vous, jeunes gens, de vous retirer dans les étals de boucherie pour échanger des confidences. Réservez ce sacrifice pour le temps où les roses arrivent en grandes corbeilles plates, où l’air est tout imprégné du parfum des fleurs, où les jeunes boutons et les plantes vertes encombrent le sol.
Ils ne s’en soucient pas. Ils préfèrent causer dans le voisinage des moutons morts, prosaïques là où les acheteurs sont moins nombreux.
Thisbé secoue le feutre mou de velours bleu, et dit, d’un ton dédaigneux:
--Aoh! yes!
Et Pyrame de répondre:
--No-a, no-a, ne faites pas ça.
Le panier de Maman est plein et elle ramasse vivement Thisbé.
Pyrame s’en va.
Lui, il n’est pas venu au marché pour faire des achats. Il est venu pour rencontrer Thisbé, qui dans dix ans aura une tournure fort semblable à celle de Maman.
Puisse la route être libre devant eux et Pyrame, après avoir honnêtement servi le Gouvernement, prendre sa retraite avec deux cent cinquante roupies par mois et s’installer dans une jolie maisonnette quelque part dans Mongyr ou dans Chunar.
L’amour nous conduit à la mort par une transition naturelle.
Où est le cimetière de Park Street?
Une centaine de cochers de fiacre sautent à bas de leurs sièges, envahissent le marché, et après un court engagement l’un d’eux débarque son prisonnier dans un lieu de sépulture, un endroit tout neuf d’aspect lugubre, près d’un tramway.
Ce n’est point ce qu’il cherchait.
Là ce sont des morts vivants, des gens dont les noms ne sont pas encore oubliés et dont on entretient les tombes.
Où sont les vieux morts?
--Personne n’y va, dit le cocher, c’est là-haut sur cette route.
Et il montre une longue route absolument déserte, qui file entre de hautes murailles. C’est là l’endroit.
Voici l’entrée.
Voici le jardinier qui attend, une rose roussie, fripée, à la main pour l’offrir au visiteur.
Voici la grille, avec les écriteaux professionnels. Elle offre une hideuse ressemblance avec l’entrée du cimetière de Simla.
Mais lorsqu’il est entré, le chercheur de pittoresque se trouve au milieu de la désolation la plus complète, d’autant plus complète qu’on veut la bannir.
La partie basse de Park Street coupe un grand cimetière en deux.
Les guides du voyageur vous diront à quelle époque il a été ouvert, à quelle époque il a été fermé.
L’œil est prêt à jurer qu’il est aussi vieux qu’Herculanum et Pompéi.
Les tombes sont de petites maisons. On croirait se promener dans les rues d’une ville, tant elles sont hautes et rapprochées, dans une ville ratatinée par l’action du feu et qui porterait les cicatrices de la gelée et d’un siège.
Les gens ont dû craindre que leurs connaissances ne ressuscitent avant l’heure, pour les avoir accablées sous le poids de telles masses de maçonnerie.
Que ce soit un homme fort, une faible femme, ou le tout petit «enfant de quinze mois», sur eux pèsent l’obélisque trapu, ou bien le temple classique défiguré, la cellule de Chunam, le chandelier en briques, la lourde dalle, les grilles rongées par la rouille, les chérubins aux joues bouffies, les anges apoplectiques.
L’on était riche en ce temps-là, et on pouvait s’offrir la dépense de cent pieds cubes de maçonnerie, même sur la tombe d’une personne aussi humble que «Jno. Cléments, capitaine du service de campagne, 1820».
Quand le «très-cher» avait occupé une situation correspondant à celle de commissaire, les efforts sont encore plus somptueux, et la poésie...
Mais voici un spécimen qui en dira plus long:
Doucement sur ta tombe le souvenir aimé versera Sa larme brûlante mais inutile, Et la fleur pourpre qui couvre les morts honorés Sera semée à flots sur la tombe chérie et honorée.
Espérons que faute d’avoir exécuté les termes du contrat, le cautionnement ne sera pas perdu, sans quoi les «morts honorés» ne seraient pas contents.
La dalle n’est plus à sa place et prend une sotte attitude contre la tombe.
La grille d’entourage a péri du fait de la rouille, et comme ornements durables, il ne reste plus que des crevasses et des taches, qui sont l’œuvre du temps, et non point celle «d’une larme brûlante, mais inutile».
Poursuivons notre promenade en faisant de la morale à bon compte, et traînant la robe de la pieuse réflexion par les sentiers entre les tombes.
Voici un gros, un imposant monument consacré à «Lucia», morte en 1776, à l’âge de vingt-trois ans.
Voici également les vers cachés sous le lichen qu’un pouce téméraire a pu ramener à la lumière.
C’est ainsi qu’on écrivait quand on avait le cœur gros, il y a cent seize ans:
A quoi bon l’emblème, à quoi bon la strophe plaintive, A quoi bon tous les arts qu’a jamais exprimés la sculpture, Pour dire le trésor que renferment ces murs? Que ceux-là le disent qui la connurent le mieux.
Cette tendre pitié, que souvent elle déploya, Sera remboursée avec les intérêts à sa tombe, L’amour conjugal, les larmes conjugales acquitteront leur dette, Et Lucia aimée sera toujours Lucia pleurée.
Bien que les lèvres soient fermées, bien que soit arrêté ce souffle mélodieux, La maîtresse silencieuse, froide comme la terre, donnera sa leçon Avec toute l’alarmante éloquence de la mort, Avec une double passion elle prêchera au cœur.
Elle enseignera à la vierge vertueuse, à l’épouse fidèle Que si elles sont jeunes et belles, elle fut aussi jeune et belle Et alors terminera la leçon utile que donna sa vie En leur disant qu’elles seront bientôt ce qu’elle est maintenant.
Voilà qui est bien, même après tant d’années, n’est-ce pas? et qui ramène Lucia tout près de nous, en dépit de ce que la dernière génération s’est plu à qualifier de poésie montée sur des échasses, en parlant des vers d’autrefois.
Qui fera connaître les mérites de Lucia, morte en son printemps, avant même que la _Gazette de Hickey_ existât pour enregistrer les divertissements de Calcutta et publier, avec de facétieux astérisques, les _liaisons_ des chefs de ministères.
Quel fut l’homme de l’Inde Orientale, le personnage au gros ventre, qui fit remonter le fleuve à la «vierge vertueuse» et demanda à Lucia de «conclure l’affaire» selon le jargon social de l’époque, le premier, le second, le troisième jour après qu’elle fut arrivée? Ou bien donna-t-elle, en compagnie de toute la troupe, un bal de vieilles filles, comme tentative suprême, conformément à l’usage du pays?
Non. C’était une blonde fille du Kent, expédiée, moyennant la somme de cinq cents livres en monnaie anglaise, sous la protection du capitaine, pour épouser l’homme qu’elle avait choisi.
Et _cet homme_-là connaissait bien Clive, il avait eu affaire à Omichand, et causé avec les gens qui avaient survécu à la terrible nuit du Trou Noir.
C’était un homme riche, ainsi que le prouve la tombe presque ruinée de Lucia, et il donna à Lucia tout ce qu’elle pouvait désirer dans son cœur: un bateau peint en vert pour prendre l’air, le soir, sur le fleuve, de jeunes esclaves coffrees qui savaient jouer du cor français, et même aussi une voiture très élégante, très coquette, dont le dessus, de très noble style, était orné de fleurs d’un travail achevé, dix belles glaces très polies ornées de plusieurs jolis médaillons enrichis de nacre afin qu’elle pût faire sa promenade sur le Cours, ainsi qu’il convenait à l’épouse d’un courtier de commerce.
Il lui donna toutes ces choses.
Et lorsque les convois remontèrent le fleuve, que les canons tonnèrent, que les serviteurs de la très honorable compagnie des Mines Orientales burent à la santé du Roi, soyez certain que Lucia put faire, avant toutes les autres dames du Fort, son choix dans les étoffes tout récemment arrivées d’Angleterre, et que cela lui valut d’être cordialement détestée.
Tilly Kettle fit son portrait un peu avant qu’elle mourût.