La Chèvre Jaune

Chapter 6

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CHAPITRE IX.

La caravane se remit en route le lendemain de grand matin, sir George enfoncé dans sa lettiga et ne disant mot, sir William sur son mulet et ne pensant à rien, Cangia rêvant à ses amours, et le muletier chantant des airs du pays, accompagné par les clochettes de l'équipage. On s'arrêta pour déjeûner à Paterno, et on laissa Stilla sur la droite pour arriver plus tôt à Saint-Philippe-d'Argyre. Vers le milieu du jour nos voyageurs entrèrent dans ce pays sauvage où Cicio et sa mère avaient passé la veille. A la vue de cette végétation puissante et de ces solitudes, où la nature mettait à nu ses charmes, comme Diane au bain, les deux Anglais éprouvèrent peut-être un semblant d'émotion, car sir William, qui n'avait encore rien dit, s'écria:

--Très joli!

A quoi sir George répondit avec beaucoup de justesse:

--Très joli, en vérité!

Dans un défilé étroit, don Trajan posa le bout de sa perche devant le nez de la première mule; le convoi s'arrêta, et le muletier, après avoir fait une douzaine de signes de croix, tourna vers sir William un visage si bouleversé que l'Anglais en conçut de l'inquiétude et demanda s'il y avait quelque danger. Sans pouvoir répondre, Trajan montra du doigt une petite esplanade éclairée par le soleil et sur laquelle on voyait une chèvre jaune dont les cornes brillaient comme de l'or.

--Eh bien? dit sir William.

--Signor, la chèvre... hélas!... c'est un signe d'accident, dit le muletier en bégayant.

--Comment l'entendez-vous? demanda l'Anglais. Est-ce un présage, une superstition, une chose surnaturelle?

--Surnaturelle s'il en fut, reprit Trajan, superstition si vous voulez; mais quand on rencontre la chèvre jaune on n'arrive pas à Saint-Philippe pour une cause ou pour une autre. Signor, il convient de retourner en arrière.

--Si nous retournons en arrière, dit l'Anglais, il est certain que nous n'arriverons pas à Saint-Philippe. Nous avons fait avec vous un contrat, et nous avons payé d'avance la moitié du prix; vous devez marcher.

--Jésus! s'écria le muletier, voilà comme sont tous ces étrangers: ils ne croient à rien; ils n'ont point de religion; ils ne font leurs prières ni soir ni matin, et quand le ciel les avertit d'un malheur, ils vous ordonnent de marcher.

Don Trajan tremblait de tous ses membres; et son masque surpassait en grimaces ceux du Pancrace et du Pascariello, ces types napolitains de la poltronnerie. Sir William en perdit son sérieux.

--George, cria-t-il, voyez donc la plaisante mine de notre guide.

La face de sir George sortit de la lettiga, et les deux Anglais firent un de ces rires homériques dont retentissent les tavernes de Londres.

--Vous le voulez, Excellence, dit Trajan, ne vous en prenez qu'à vous-mêmes de ce qui arrivera. Nous tomberons dans quelque précipice, nous perdrons nos bagages; mes mules périront; je serai ruiné, et si vous en êtes quittes pour une jambe cassée, vous devrez un cadeau à la madone des muletiers.

--Tout cela parce que nous avons vu une chèvre! dit sir William.

--La belle finesse! répondit Trajan. Je vois aussi bien que vous que c'est une chèvre; mais si l'on vous dit que cette chèvre est ensorcelée, qu'elle a été arrêtée deux fois, et qu'elle a échappé aux soldats, blessé un gendarme, enlevé son maître dans les airs, dansé sur les places publiques, ordonné des remèdes aux malades, et prédit l'avenir, vos Excellences riront sans doute encore.

Les deux Anglais rirent en effet, et de si bon coeur que leurs grosses poitrines en tremblaient.

--Allez en avant, muletier, répéta sir William, et ne craignez rien. Nous paierons le dégât s'il arrive malheur.

--Et le dégât de mon âme, et mon salut si je meurs?

--Nous paierons tout.

--A la bonne heure. Je ne résiste plus.

Don Trajan releva sa perche, et le convoi se remit en marche. Au bout de cent pas, la chèvre jaune apparut sur un autre point du paysage; on la vit traverser un sentier, descendre le long d'un torrent, et sauter par dessus des buissons. Trajan récitait ses litanies en poussant de gros soupirs; mais comme sir William lui criait de marcher toujours, il n'osait s'arrêter. On arriva ainsi jusqu'au milieu du défilé. Tout à coup le muletier se jeta la face contre terre, et cette fois, les deux Anglais firent des grimaces presqu'aussi belles que celles de Trajan. De chaque côté du sentier où grimpait le convoi étaient deux hommes mal vêtus, la carabine sur l'épaule, le visage couvert d'un crêpe noir, à travers lequel on ne voyait que le blanc de leurs yeux. A dix pas de la lettiga sortit des broussailles une espèce de colosse, accoutré comme ses compagnons, qui s'avança au devant des voyageurs, en cherchant à se donner des airs de civilité auxquels sa sauvage personne avait grand'peine à se prêter.

--Très illustres seigneurs, dit-il en italien presque pur, je vous supplie de ne pas vous effrayer. Nous n'en voulons, mes amis et moi, qu'à votre argent et à vos bagages. Si vous êtes complaisants, je jure Dieu qu'il ne vous sera pas arraché un cheveu de la tête. Ayez seulement la bonté de mettre pied à terre et de vider vos poches.

--Au nom du ciel! s'écria Trajan, messieurs les Anglais, ne vous avisez pas de résister, vous nous feriez tous massacrer.

Mais sir William releva fièrement la tête et apostropha le brigand du ton le plus énergique:

--Si vous touchez à nos bagages, dit-il, je me plaindrai à l'ambassadeur d'Angleterre, et vous serez poursuivis et punis comme vous le méritez. Retirez-vous, brigands; je vous défends d'approcher de moi.

--Puisque vos seigneuries le prennent sur ce ton, répondit Polyphème, car c'était lui, je suis dispensé des égards et de la politesse, et je vais exercer mon métier dans toute sa rigueur.

En parlant ainsi le chef donna un coup de sifflet. Aussitôt, les quatre bandits postés aux deux côtés du chemin, s'élancèrent vivement sur le mulet aux bagages, en détachèrent les malles et cartons, qu'ils emportèrent sur leurs épaules. Deux des voleurs saisirent ensuite sir William par le bras, tandis qu'un troisième lui ôtait son habit et son gilet, s'emparait de sa montre et vidait les poches du pantalon. En un tour de main, l'Anglais récalcitrant se trouva en manches de chemise, tant les brigands étaient d'habiles valets de chambre. La toilette de sir George fut achevée avec promptitude, ses poches retournées, sa montre et ses bagues enlevées. La lettiga fut fouillée; mais on y laissa les cannes et parapluies comme des meubles inutiles, ainsi qu'un étui de cuir, contenant un drapeau roulé, dont les bandits n'avaient que faire; c'était le pavillon de sa majesté Britannique. Sir William ne voyageait point sans porter avec lui les couleurs de son gouvernement, en manière de supplément au passeport. Sir George, dans un mouvement d'indignation, adressa aux voleurs un discours plein de violence, où il les traita de bélitres et de canailles, mais comme il s'exprimait en anglais, ses frais d'éloquence furent perdus. Quant au vieux Trajan, il poussait des gémissements à émouvoir les pierres, et se lamentait sur sa réputation compromise de guide heureux et de brave muletier. Don Polyphème, ennuyé de ses cris, le frappa d'un coup de crosse de fusil, en lui ordonnant de se taire, et sir William, touché de sa douleur, essaya de le consoler, en lui promettant une gratification et un certificat de bonne conduite, malgré cette fâcheuse aventure.

Pendant tout ce désordre, Cangia, qui avait compris la comédie jouée par le guide, cherchait des yeux son cher Cicio, annoncé par l'apparition de la chèvre jaune. Ne le voyant pas parmi les bandits, elle sauta légèrement hors de la lettiga et s'approcha de don Polyphème.

--Seigneur capitaine, lui dit-elle, n'avez-vous pas dans votre troupe un gentil garçon appelé Cicio, nouvellement arrivé dans ces montagnes avec la vielle Barbara, sa mère?

--Oui-dà, ma belle enfant, répondit le brigand; vous êtes la fille de Mast'-André le notaire, et vous venez tout exprès de Syracuse pour dire à Cicio que vous l'aimez encore.

--Précisément, seigneur capitaine.

--Eh bien, allez là-bas, derrière ce gros rocher; vous y trouverez votre amoureux.

Cangia revint à la lettiga, prit son petit paquet de nippes, rajusta sa mante de l'air d'une personne parvenue au terme de son voyage et courut en sautillant vers le quartier général des bandits. Les deux Anglais, complètement dévalisés, étaient remontés, l'un sur son mulet, l'autre dans la lettiga, et Trajan allait faire partir le convoi, lorsque sir George demanda où était sa compagne de voyage.

--Ne vous en embarrassez pas, répondit le guide; les brigands considèrent les jolies filles comme du butin.

--Je suis fâché, dit sir William, très fâché que les voleurs aient enlevé cette petite; elle préparait bien le thé, et servait comme il faut les plats et les assiettes.

Trajan fit observer que les brigands ayant emporté la provision de thé, la jeune fille devenait inutile; cette remarque calma les regrets des deux Anglais. Un coup de perche dans le flanc des mules mit l'équipage au grand trot, et bientôt le bruit des clochettes s'éteignit dans la direction de Saint-Philippe d'Argyre.

Toute autre fille de notaire que la belle Cangia eût éprouvé quelque frayeur dans la compagnie des brigands; mais l'amour ne laissait pas de place à la peur dans l'âme de notre héroïne. En arrivant derrière le quartier de roche où l'on avait transporté le butin, Cangia trouva Cicio et sa mère avec la réserve de la troupe. Le petit chevrier saisit son amie entre ses bras; la jeune fille prit dans ses deux mains la tête de son amant, et tous deux se mirent à pleurer et à parler à la fois, sans prendre garde aux témoins qui les regardaient:

--Ingrat, disait Cangia, injuste coeur, tu as douté de ma tendresse; tu m'as crue infidèle. Tu t'es laissé tromper par les mensonges des méchants. Vois à quelles extrémités tu m'as poussée. Je devrais te gronder; mais je n'en ai pas le courage, parce que je t'aime trop, et je t'aime parce que tu es beau. C'est ce qui fait mon malheur et ma folie. Dieu sait ce qu'on va penser de la pauvre Cangia qui a quitté son père! Je viens partager ta misère, et te défendre contre tes juges; il faudra bien que l'on m'écoute quand j'attesterai que c'est moi qui t'ai donné l'épingle d'argent.

--Chère Cangia, disait en même temps Cicio avec non moins de volubilité, vous voilà donc auprès de moi! En voulant me perdre, mes ennemis ont fait de moi le plus heureux des hommes. Vous ne me quitterez plus. Nous vivrons dans les montagnes avec ces honnêtes brigands, et nous chercherons un curé pour bénir notre union...

Don Polyphème interrompit Cicio en lui frappant sur l'épaule.

--Mes enfants, dit le capitaine en souriant, vos amours m'intéressent et je regrette de vous ôter vos illusions; mais nous ne sommes pas au temps de Pyrame et Sigisbé, ces amants fidèles qu'un lion a dévorés. La fille de Mast'-André, le notaire, ne peut pas rester parmi nous.

--Et pourquoi? demanda Cangia.

--Parce que les fatigues et les dangers de notre profession ne conviennent pas à une signorina élevée dans du coton; parce que d'ailleurs, elle serait pour nous un sujet d'inquiétudes.

--Vous ne connaissez point les femmes, s'écria la vieille Barbara; quand l'amour est au fond de leur coeur, il n'y a pas de héros qui puisse les égaler en courage et en patience. La belle, la divine Angélica, cette créature si tendre et si délicate, sera brigande comme moi, brigande acharnée, implacable aux Carthaginois.

--Tâchez donc de me comprendre, reprit don Polyphême: on se console d'avoir été volé; on achète d'autres habits et des bagages neufs; on écrit à sa famille pour avoir de l'argent; mais un père n'oublie pas la perte de sa fille; il s'adresse aux autorités; il crie et tempête jusqu'à ce qu'on lui rende son enfant, et les fantassins viendraient nous redemander ce gibier trop mignon pour des coquins comme nous. La divine Cangia mangera du pain des brigands pendant deux ou trois jours; je ne lui refuse pas le plaisir de voir son amant; mais il faudra être raisonnable et retourner ensuite chez le papa. Quant au vaillant Cicio, il raffermira son coeur contre les faiblesses de l'amour et triomphera de lui-même, comme Titus, cet empereur d'Orient qui aimait la belle Bérénice, et qui eut le courage de s'en séparer. Voilà qui est dit, et silence là-dessus! à présent, mes amis, partageons le butin en tout bien et toute justice.

On ouvrit les malles, et les bandits se partagèrent les dépouilles des deux Anglais avec plus de bonne foi que des héritiers accompagnés du juge de paix. On trouva une somme considérable en pièces d'or de Naples, et Cicio reçut pour sa part douze ducats. On procéda ensuite à la distribution du linge et des habits. Le petit chevrier eut encore des chemises, des mouchoirs, et un habit noir qui avait figuré, le mois précédent, à Chiala, dans le salua de l'ambassade d'Angleterre à Naples. L'un des brigands prit les objets de toilette et autres articles inutiles pour les aller vendre pendant la nuit à un receleur domicilié à Stilla. Le partage achevé, don Polyphême prit la parole:

--Seigneurs cavaliers, dit-il, quoique les autorités de Saint-Philippe ne soient pas à craindre, il est sage, après une expédition comme celle-ci, de changer de théâtre. Nous irons coucher ce soir à Léonforte, dans le coeur des montagnes, et notre premier exploit aura lieu sur la route de Messine à Palerme. Maintenant, faites avancer les bêtes de somme pour transporter le butin, et qu'on donne un âne à la divine fille du notaire Mast'-André.

La belle Cangia monta sur l'âne si galamment offert par le bandit, et on se dirigea vers Léonforte. Cette petite ville est située au point de jonction des deux grandes chaînes qui s'étendent l'une vers Messine et l'autre vers le cap Passaro, en formant un vaste triangle entre les côtés duquel l'Etna se trouve embrassé. Une troisième chaîne part du même centre pour descendre vers Palerme et Trapani. Ces montagnes ont servi de refuge aux Siciliens poursuivis ou insurgés sous les diverses dominations des Arabes, des Normands ou des Espagnols; aussi don Polyphême et ses amis y dormaient-ils avec sécurité, loin de la police de Naples. Des paysans que la bande avait affiliés reçurent en dépôt le butin et donnèrent des lits aux brigands pour la nuit. Cangia partagea la chambre de la fille d'un bûcheron, et Cicio coucha sur la paille avec la fidèle Gheta étendue à ses pieds. Avant de s'endormir, le petit chevrier jeta un regard d'admiration et de crainte sur l'habit noir dérobé aux Anglais, et sur ses pièces d'or.

--J'ai tout ce que mon coeur a désiré, dit-il en soupirant: je possède un bel habit et de l'argent dans ma poche; je repose sous le même toit que ma maîtresse; mais, hélas! tout cela, maîtresse, habit noir et argent, c'est du bien volé!

CHAPITRE X.

Cependant sir George et sir William, en arrivant à Saint-Philippe d'Argyre, ne manquèrent pas de faire grand bruit de leur mésaventure. Ils commencèrent par s'installer dans une _osteria_ et par y arborer à leur fenêtre le pavillon d'Angleterre, comme si leur bagage enlevé eût été le cas d'une guerre européenne. Cette énergique démonstration amusa les habitants du bourg, qui vinrent considérer le drapeau déployé; mais il n'en résulta pas d'autre effet. La maréchaussée de l'endroit refusa de courir après les voleurs, de peur de mauvaise rencontre; elle conseilla sagement aux deux voyageurs de prendre patience et d'aller en pèlerinage remercier Sainte-Rosalie de Palerme de leur avoir sauvé la vie par grâce particulière. Les autorités avaient fermé leurs bureaux à l'heure de l'Angelus, et remirent au lendemain le procès-verbal, en souhaitant aux seigneurs anglais le _felicissima notte_. Sir George et sir William eurent beau crier, on ne les écouta point; c'est pourquoi ils changèrent leurs batteries. Il y a de Catane à Messine une grande route en bon état, avec service de poste; un exprès largement payé partit avec une lettre pour le consul d'Angleterre, et se rendit à Jaci-Reale, où il attendit le courrier de nuit, qui le conduisit à Messine en neuf heures. Le consul anglais renvoya l'exprès avec du linge, des habits et quelque argent, puis il courut à l'intendance demander justice Le gouverneur militaire fut appelé: il promit de faire poursuivre à outrance les malfaiteurs. Le courrier de jour rapporta l'ordre de détacher des garnisons de Catane et d'Augusta deux pelotons d'infanterie légère, et de les expédier sur Saint-Philippe et Léonforte pour y cerner don Polyphême et sa bande. Le recéleur de Stilla, en se rendant à Taormine, dans le dessein de passer en Calabre, afin de dépayser un peu les objets volés, rencontra l'un des détachements militaires à l'entrée des montagnes, et rebroussa chemin aussitôt pour avertir ses bons amis du danger qui les menaçait.

Cicio et Cangia vivaient depuis deux jours chez un bucheron des environs de Léonforte, parmi des voleurs bienveillants, et dans les sites les plus pittoresques du monde. La puissance du moment présent est grande sur les organisations méridionales, et nos amants avaient oublié qu'il existait des notaires, des juges et une Syracuse, tant le plaisir d'être ensemble absorbait leurs pensées. Don Polyphême et Barbara souriaient de leurs amours naïves, et comme le seigneur capitaine ne parlait plus de renvoyer la jeune fille à son père, les deux amants se croyaient réunis pour toujours. La troupe entière des brigands s'endormait dans les délices de Léonforte, lorsque le receleur de Stilla vint annoncer que l'infanterie légère n'était qu'à six lieues de marche. A cette nouvelle, aucun signe d'altération ne parut sur le visage de don Polyphême. Le capitaine se promena de long en large. Il vida une fiasque de vin noir, caressa le manche de sa carabine, et se donna un coup de poing sur le front. Ce fut assez pour faire sortir de sa cervelle un projet hardi, comme Minerve toute armée sortit du crâne de Jupiter. Le brigand fit retentir son sifflet pour assembler ses amis:

--Seigneurs cavaliers, leur dit-il, notre crédit et notre fortune dépendent de la conduite que vous allez tenir. Il serait insensé de livrer un combat à un ennemi nombreux et mieux armé que nous; mais avant de fuir et de nous disperser comme des poltrons, il faut nous montrer aux soldats royaux, les braver en face, leur laisser la persuasion que l'enfer nous protège, et que nous échappons par des moyens surnaturels. Si nous réussissons, un jour viendra où ma seule présence à votre tête et la seule vue de la chèvre jaune, dont la réputation est déjà grande, suffiront pour mettre en déroute les détachements d'infanterie, et pour les dégoûter de venir dans ces montagnes. Je vais m'entretenir à ce sujet avec le vaillant Cicio; mais d'abord, il faut nous défaire des femmes en les envoyant loin du danger.

--Un moment! s'écria la vieille Barbara; je ne crains pas les fusils des Carthaginois, et vous pouvez vous servir de moi, pour vos projets, aussi bien que de la chèvre jaune.

--Vous avez raison, dame Barbara, reprit le bandit; on vous prendra volontiers pour une sorcière; quant à la divine fille de Mast'-André, elle va partir immédiatement pour Syracuse, où son papa l'attend avec impatience. Elle servira nos intérêts et les siens en répandant quelques petites histoires merveilleuses sur sa fuite, son séjour parmi nous et son retour à la maison paternelle. La chèvre infernale lui sera un sujet inépuisable de récits; ce sera sur le dos de cette bête prodigieuse qu'elle aura voyagé; en sorte que Mast'-André n'osera point lui faire de reproches.

Cangia voulait rester près de son ami et courir les mêmes hasards que lui; Cicio pleura de douleur en suppliant don Polyphême de lui laisser sa maîtresse; mais le chef imposa silence aux amoureux et leur promit que bientôt il s'occuperait de faire leur bonheur en les mariant. Cette assurance, de la part d'un homme si ferme et si puissant, apaisa les cris et les sanglots. Cangia embrassa son amant, monta sur un âne et partit pour Syracuse, accompagnée d'un paysan qui lui servit de guide.

Après le départ de la jeune fille, le capitaine tint conseil avec Cicio et Barbara. Il daigna leur confier son projet, et pour animer leur courage, d'où dépendait le succès de l'entreprise, il leur cita quantité d'exemples héroïques tirés de l'histoire ancienne, dont il était fort pénétré, comme le lecteur l'a pu voir. Il estropia les noms d'Horatius Coelès, de Scévola et de Cynégire, il confondit ensemble les siècles, les nations et les pays; mais, comme il n'y avait pas là de savant capable de relever ses fautes, il atteignit son but en inspirant à ses auditeurs l'envie de se signaler par l'intrépidité. Quelques rasades de Calabrese et de Moscatelle achevèrent d'exalter Cicio et Barbara, et les brigands se mirent en marche avec confiance pour exécuter le plan conçu par Polyphême.

Sur la route qui descend de Léonforte à Saint-Philippe-d'Argyre, était alors un vieux reste de château fort qui ressemblait de loin aux débris d'un pâté. On l'a fait sauter depuis par une mine. Le sommet en était masqué par des arbres en certains endroits, et découvert en d'autres parties. Dix hommes y pouvaient tenir aisément et s'y cacher ou se montrer à volonté, de façon à défendre le passage avec avantage contre des troupes nombreuses. C'était ce lieu escarpé que don Polyphême avait choisi pour théâtre de ses exploits. En abattant avec la hache des ronces, des cactus et des aloès, en attachant des cordes à certains troncs d'arbres on parvint à escalader cette citadelle, et on se ménagea en même temps un moyen de retraite précipitée que le feuillage et les broussailles dissimulaient.

Le sergent d'infanterie légère, qui conduisait un peloton de seize hommes, montait avec précaution dans le lit d'un torrent desséché, en se faisant précéder par un guide et des éclaireurs. Tout à-coup une balle perça son schako, et trois de ses voltigeurs tombèrent blessés à la tête. Un nuage de fumée qui couronnait la redoute des brigands indiqua d'où partait le feu, et le sergent vit, au sommet du bloc de pierre, la chèvre jaune et son maître dansant une saltarelle infernale, tandis que Barbara jouait du tambour de basque en faisant des gestes d'énergumène. Le sergent riposta par un feu de peloton; mais on sait que les soldats napolitains, gênés par l'émotion du combat, ne tirent juste qu'à la cible. La plupart des voltigeurs, persuadés qu'ils avaient affaire à des diables, détournèrent la tête en pressant la détente du fusil; de sorte que Cicio et Gheta poursuivirent leur danse et la vieille Barbara sa musique, comme s'ils eussent donné une représentation sur la grande place de Catane, ce qui prouvait clairement qu'ils étaient tous trois invulnérables. Une seconde décharge partie du sommet de la redoute abattit encore deux fantassins. Le désordre se mit dans les troupes royales, et les soldats se débandèrent pour chercher un abri derrière les arbres qui bordaient le lit du torrent. Cependant le sergent, en homme de coeur, resta sur le terrain; il ajusta la vieille Barbara, et après avoir tiré, il mit une main sur ses yeux en guise de visière, certain que le coup avait porté. Le sergent devint pâle: la sorcière continuait à danser avec son fils et la chèvre jaune, en poussant des rires forcenés. Les troupes allaient battre en retraite, lorsqu'on entendit un feu vif de mousqueterie. C'était le détachement d'Augusta qui attaquait les brigands par un autre côté. Une voix de Stentor cria: «Sauve qui peut!» Les bandits se laissèrent glisser le long des cordes et disparurent sous les broussailles. En un moment, la bande entière s'évanouit, et Cicio, sa mère, et la chèvre jaune se trouvèrent seuls au sommet de la redoute.