Part 10
Du reste, nos chasses archéologiques, nos stations devant des pierres frustes ont cessé d'offusquer les paysans. Personne ne songe plus aux trésors du roi de Majorque, personne, sauf Peu-Parle qui, un instant troublé par ces aventures, retourne maintenant s'asseoir à sa place ordinaire, dessous le rocher de la Chèvre, et, taciturne, tant que le soleil dure, continue son rêve interrompu.
Quant à Norette, que dirai-je? Norette ne ment point aux pronostics contenus dans le panier des trois vieilles femmes. Toujours bonne comme le pain, pure comme le sel, laborieuse comme la quenouille, j'espère que d'ici à peu elle va faire honneur au quatrième souhait.
Elle m'en a dit quelque chose à l'oreille. Patron Ruf sera le parrain.
M. Honnorat ne tient pas en place depuis qu'il a l'espoir de se voir grand-père. Le Turc qui était en lui disparaît. Plus de sieste l'après-midi, plus de ces interminables heures oisives qu'il passait assis, sans penser, en fumant des pipes. Un besoin continu de mouvement, une activité toute juvénile.
—«Soyons vivaces!» répète-t-il. M. Honnorat veut que son petit-fils ait la fortune; et, dans ce très louable dessein, il s'est mis en tête de reconstituer les vignobles du Puget-Maure. D'après lui, le vin autrefois coulait par les ruelles du village comme coule l'eau après qu'il a plu. C'est pour cela que toutes les maisons ont de si vastes caves, avec des cuves briquetées pareilles à des tours, et des tonneaux de pierre taillée, en prévision des années exceptionnelles où les tonneaux de bois ne suffisaient pas. Mais voilà, à force de trop lui demander, l'homme a fini par fatiguer la vigne.
Dire que depuis Noé, nous avons toujours marché par bouture, et que jamais l'idée n'est venue à personne de rajeunir, à l'aide de semis, ces plants je ne sais combien de fois centenaires? Comment veut-on qu'avec une telle hygiène le divin bois tordu ait conservé sa force et puisse, désormais plus mou que l'amadou, résister à la dent vorace des invisibles ennemis qui, de tous côtés, s'abattent sur lui? Aussi l'oïdium, le _Milo-Diou_, le phylloxéra, que sais-je encore, ont raison de cette proie facile. «Rendons à la vigne des moelles fermes, une dure écorce, rien de tout cela n'y mordra plus!» Théorie d'une simplicité vraiment lumineuse!
M. Honnorat, par patriotisme, répugne à l'emploi des plants d'Amérique, lesquels, d'ailleurs, ne produisent qu'un faux vin. M. Honnorat sèmera des pépins de grappes françaises choisies parmi les meilleurs crus. L'angle du jardin, chaud comme une serre, est déjà tout en plates-bandes. Il faudra peut-être cinq ans, dix ans, avant que ces pépins aient convenablement raciné. Qu'importe? la mère des jours n'est pas morte.
En attendant, pour occuper son impatience, M. Honnorat dirige une escouade de paysans dont la mission est d'arracher avec soin, sans offenser le chevelu, au fond des vallons, sous les taillis, tout pied de _labrusque_ emmêlant, aux branches d'un pin ou d'un chêne, ses flexibles sarments chargés de raisins aux grains menus et rares. «La vigne sauvage est la vraie vigne et vaut tous les _Jaquez_ du monde!»
Après quoi, on repique à grands frais les pieds ainsi conquis sur une lande caillouteuse, inculte immémorialement, et dont M. Honnorat s'est découvert propriétaire.
Excellent M. Honnorat.
Je n'ai pu résister à la démangeaison de railler un peu sa méthode.
—«Bah! répondit-il, ce ne sont là que des essais, et pour triompher, je compte avant tout sur les graines.»
Puis me montrant la dégringolade des collines qui descendent de sa vigne future jusqu'à la mer, il ajouta, riant de son rire:
—«En tout cas, mauvais ou bons, si le phylloxéra veut manger mes plants, il faudra, pour grimper si haut, qu'il ait soin de se commander une paire de jambes neuves.»
Un soir, M. Honnorat est rentré ruisselant et transi, ayant voulu, malgré la pluie, une pluie d'automne glacée! rester à surveiller ses planteurs de labrusques.
Il a boudé la soupe, lui d'ordinaire si gai mangeur; il a regagné sa chambre, symptôme grave! sans allumer sa pipe. Le lendemain, M. Honnorat a gardé le lit et Saladine s'est alarmée.
—«Gazan couché, Gazan perdu! répétait-elle en cachant ses larmes, je ne m'y trompe pas: c'est le troisième dans la maison dont j'aurai été la triste habilleuse.»
Hélas! que Saladine avait raison! Au bout d'une semaine, malgré nos soins, M. Honnorat s'est éteint, tranquille, presque sans agonie.
Peu d'instants auparavant, très affaibli, mais en possession de toute sa raison, il me faisait mille recommandations à propos des vignes et plaisantait avec Norette. Il ne se plaignait pas de souffrir, mais rester immobile l'ennuyait.
Il a voulu boire; et, surpris, sans transition aucune, nous nous aperçûmes qu'il délirait. Il croyait être enfant, il parlait de sa mère, et, revivant dans l'éclair d'une vision ses années, il appelait d'anciens amis, partait pour de lointains voyages.
Puis il s'est tu, ma main qu'il serrait s'est glacée.
—«Père! où es-tu?... Papa...» sanglotait Norette à genoux.
Les Prieurs, des paysans vêtus en moines, sont venus prendre le cercueil et l'ont porté, se relayant, jusqu'à l'église et jusqu'au cimetière. L'abbé Sèbe chantait les prières. Nous suivions avec patron Ruf et Ganteaume accourus dès la triste nouvelle, avec Peu-Parle et tout le village.
Au retour, j'ai retrouvé Norette, en compagnie de Tardive, dans la chambre où se consumaient les trois cierges, et qu'elle n'avait pas voulu quitter. Le soleil entrait par la fenêtre grande ouverte, caressant du même rayon le lit sur lequel M. Honnorat venait d'expirer, et le front pâle de ma femme, ses yeux pleins de larmes, mais agrandis, animés déjà par l'étonnement et l'orgueil des premières maternités. Quel que soit l'excès de douleur, la vie proteste contre la mort, et toujours à la trame de nos deuils se mêle celle de nos joies! Alors, songeant au pauvre mort qui ne verrait plus ce soleil, qui ne connaîtrait pas ce petit-fils d'avance tant aimé, j'ai senti soudain tout mon courage s'évanouir, et, venu pour consoler, j'ai pleuré moi-même.
LI
LE DERNIER SECRET DE NORETTE
Peut-être aurais-je pu, me dispensant d'écrire ces dernières pages, m'arrêter à la minute heureuse qui, sous les rocs blancs d'Aygues-Sèches, jeta Norette dans mes bras.
Mais cette mort de M. Honnorat se rattache précisément, et de façon assez singulière pour moi, à l'histoire de la Chèvre d'Or.
—«Ayez bien soin de mes semis?» m'avait dit avant d'expirer, et presque comme recommandation dernière, le brave homme, jusqu'à la fin préoccupé de sa manie.
Ces paroles, longtemps oubliées, me revinrent un jour en mémoire. Février finissait, des fleurs naissaient sur les collines, et des brins de gazon luisaient parmi les rocs, annonçant le printemps si bref et si enivrant de Provence.
Tandis que Norette, mère avec emphase, promenait au jardin l'_Héritier_: «Allons voir, me dis-je, où en sont les semis du grand-père.»
Les semis n'avaient pas bougé; peut-être fallait-il, afin de leur donner un peu d'air, gratter légèrement le sol de la pépinière?
Je pénétrai donc, pour la première fois, sous une voûte basse, creusée dans les fondements de ma tour et défendue par un vitrage, sorte de cave à prétention de serre, où M. Honnorat remisait ses outils.
Des limaces s'y promenaient, et les murs exhalaient cette odeur de terreau humide et de moisi que connaissent bien les amateurs d'horticulture.
Je ne voulais que prendre la binette, une curiosité ironiquement émue m'arrêta.
Le long du mur, sur des étagères, des paquets s'alignaient avec leurs étiquettes: _Clairet_—_Muscat_—_Grec à grains doubles_, toutes les variétés que M. Honnorat comptait voir pousser et mûrir dans ses domaines du Puget-Maure.
Un des paquets, celui du _Grec_ à grains doubles, me parut de parchemin, et quelle ne fut pas, en l'ouvrant, ma surprise, de reconnaître, avec sa couleur jaune et ses lettres pâlies, un feuillet du livre de raison.
D'où venait-il et qui l'avait lacéré, ce livre de raison, avant l'hécatombe pieusement sacrilège opérée par l'abbé Sèbe, à la demande de Mme Honnorat Gazan? Quelque main ignorante, celle de Saladine? Peut-être aussi le feuillet était-il celui que Mme Honnorat voulut garder, et, mourante, fit arracher par Norette.
En tout cas, voici ce que disait la feuille par miracle échappée:
... _Et comme, sans compter les sanglantes inimitiés fomentées entre parents et frères, cette_ Cabre d'Or _ne se plaisait qu'en lieux périlleux, balmes sauvages ou précipices, quiconque eût tenté, la suivant, conquérir le trésor sarrasin des rois de Majorque, s'exposait à de sûres morts. Aussi, pendant mille ans et plus, aucune fille, soit des Galfar, soit des Gazan, soit de tel autre cousinage, ne voulut, par crainte des dangers à courir, rien révéler touchant lesdits trésors, ni à celui qui l'avait épousée, ni à personne autre qu'elle aimât._
_Il est même certain qu'au temps du roi René d'Anjou, dame Guiraude Gazan, violemment sollicitée à ce sujet par le sien mari, qui était homme fort dépensier et grand joueur, lui répondit: «Prenez mes bijoux et vendez-les, si l'or vous manque, mais je tiens encore bien trop à vous, malgré votre méchante vie, pour mettre en vos mains un secret qui a déjà coûté tant de malheurs._»
_Et le mari toujours la pressant, après s'être seule enfermée dans sa chambre ronde de la tour, elle jeta au feu noblement, et d'un fier courage, le talisman, qui était fait d'une clochette en argent fin, avec un collier de bois comme on les met au cou des chèvres, le tout travaillé curieusement et couvert de mystérieuses écritures._
_La clochette ne fondit point et se retrouva dans les cendres; mais, le collier ayant brûlé, les trésors avec lui partirent en fumée. Car l'inscription avait été si industrieusement combinée, que moitié s'en trouvait dessous la clochette et moitié dessus le collier, de sorte que, avoir l'une des parts sans posséder l'autre, c'était tout comme n'avoir rien._
_C'est ainsi_, concluait le naïf document, _que dame Guiraude, volontiers, perdit le secret de la Chèvre, le destin des femmes dans notre famille étant, dit un proverbe, de maintenir leurs maris pauvres, par faute de trop les aimer_.
En me voyant sortir de la serre, par le vitrage de laquelle il lui était facile de m'épier, Norette, pourtant attristée, n'a pu s'empêcher de sourire.
Pourquoi? Aurais-je été sa dupe? Se serait-elle, par besoin de malice féminine, et pour jeter sur notre ingénu roman d'amour un vague reflet d'héroïsme, simplement amusée de moi à propos de la Chèvre d'Or?
Bien des détails qui, maintenant, me reviennent en mémoire, son sourire, la découverte du fragment de parchemin, précisément dans un endroit où Norette savait bien que je le trouverais un jour ou l'autre, pourraient le faire supposer.
Mais non!
Norette n'a jamais songé à déchiffrer ces pages jaunies; Norette croyait, comme j'y croyais, au trésor gardé par la Chèvre; et c'est de bonne foi tous les deux, d'un même élan de cœur, avec le même enthousiasme, que, le jour de la pêche à l'oursin, dans la calanque d'Aygues-Sèches, Norette, pour être sûre que je l'aimais, moi, pour prouver que j'aimais Norette, nous renouvelâmes, en le complétant, le sacrifice de dame Guiraude.
Au surplus, tout est bien mieux ainsi: les légendes, comme les amours, gagnent à garder leur mystère!
FIN
Paris.—Imp. A. LEMERRE, 25, rue des Grands-Augustins. 4.-1891.
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