La Chauve-Souris

Part 6

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Ces cas d’hibernation par famille et non pas en communauté ne sauraient rien signifier à mes yeux que des possibilités d’aristocratie pour la race des homuncules volants: certains possèdent un gîte dont la tiédeur ou la bonne exposition les invite à supposer qu’ils n’ont pas besoin, pour se réchauffer aux jours froids, d’intrus ni de déplaisants contacts; ils ne sont pas désespérés à l’idée de pouvoir mourir en dormant; ils font confiance au présent et à l’avenir; ils sont entre eux, à trois ou quatre seulement, du même sang; néanmoins, ils se font confiance réciproque et se suffisent, plus ou moins chanceusement, à eux-mêmes.

Je m’empresse d’ajouter que, dès les premiers tiédissements des souffles aériens, l’enfant ou les enfants, si le père et la mère vivent toujours, sont expulsés du berceau natal, et énergiquement conviés, des dents et des griffes, à aller tenter ailleurs la vie des gentilshommes de fortune ou des belles aventurières.

Je n’ai pu encore, et ne pourrai sans doute plus jamais observer en personne ce qui se passe dans ces fiefs comme inaliénables, quand l’époux ou l’épouse meurt durant l’hiver. J’ai néanmoins tout lieu de présumer que la veuve chasse sa fille et garde son fils, au moins quelques jours, pour le gâter de son mieux et perfectionner son éducation en toutes choses; que le père met sans façon son fils à la porte, mais retient sa fille comme une épouse qui lui est due.

Nous voici très près, une fois de plus, de l’humanité, d’une humanité seigneuriale et pastorale, biblique ou primitive, mais qui, somme toute, ne date pas de plus de cinq mille ans dans l’histoire des peuples dits civilisés, et qui appartient à l’histoire contemporaine de diverses races sauvages, d’ailleurs déclinantes.

* * * * *

Celles des chauves-souris qui passent l’hiver en société choisissent des gîtes abrités, obscurs et aussi souterrains que possible; les caves et les grottes ont leur préférence, surtout si les caves sont celles d’habitations abandonnées et si les grottes sont à bonne distance des lieux fréquentés par les hommes.

Il faut remarquer l’appréhension que ces bêtes ont de notre voisinage, quand s’approche le temps de la longue torpeur, elles qui se soucient tellement peu de nous et volent si près de nos têtes dans la saison d’activité et de chasse. Cela m’a surpris assez longtemps, car bon nombre de nos carnassiers champêtres, renards, bêtes puantes et autres éternels affamés de moindre importance savent très bien s’introduire dans les souterrains et les cavernes pour s’y régaler de chauves-souris endormies; mais j’ai réfléchi par la suite que, si la présence ou le voisinage humain éloigne ces carnassiers, il en attire d’autres, notamment les chats qui, gavés dans les villes par leurs amis ou leurs amateurs, sont presque toujours, aux champs, de très pauvres diables, condamnés par leurs maîtres rustiques à gagner leur vie, c’est-à-dire à payer leur place auprès de l’âtre et l’offre de quelques os par des massacres notoires de rats ou de souris; et l’on conçoit que le minet prenne peu garde à ce que la souris soit volante ou non, lorsque la faim le tenaille.

J’en ai connu un, des plus misérables de sa caste, qui, ayant découvert dans un recoin de carrière abandonnée une compagnie de vingt-cinq ou trente chauves-souris endormies, vécut quelque temps de manière fortunée et fit preuve d’une rare prévoyance en allant en croquer une ou deux, mais non davantage, chaque jour... En somme, à hiberner près de nous, la chauve-souris n’aurait pas seulement à craindre des risques égaux à ceux qu’elle court dans les solitudes, mais bien pires, puisque nous serions là, nous qui tuons les bêtes les plus innocentes et les moins comestibles sans raison, pour le plaisir, par sottise.

J’ai marqué la préférence des chauves-souris pour des repaires souterrains: c’est que les variations de température y sont moindres et que, d’autre part, l’humidité ne paraît guère les intimider ni leur nuire.

De ces repaires, il en est, au reste, de fort ingénieux ou imprévus, mais dont l’examen n’infirme en rien les goûts et les besoins que j’ai signalés jusqu’ici. Durant les quatre années qui précédèrent la guerre, il n’y eut pas d’hiver que je n’allasse passer quelques semaines dans la forêt landaise; et, lors de ces séjours, j’étais prié par un de mes amis d’aérer sa demeure sylvestre, où il ne venait jamais en pareille saison.

Ce dernier détail n’avait pas dû échapper à la perspicacité des chauves-souris du voisinage; car, un volet du premier étage se trouvant endommagé dans un coin et présentant là une ouverture, bon nombre d’elles s’étaient empressées de s’installer pour les mauvais jours entre les vitres et les contrevents; mon ami n’arrivait jamais avant le commencement de juillet, regagnait régulièrement Paris dans la dernière semaine de septembre, et la chambre en question avait une autre fenêtre, ce qui me permettait d’y faire entrer l’air et le soleil sans déranger les dormeuses. Ainsi, désirant tout ensemble tenir ma promesse et contenter ma curiosité, je n’avais pas à sacrifier l’un de ces louables sentiments à l’autre: et, durant quatre hivers, je retrouvai mes bêtes en leur heureux asile, un peu plus nombreuses chaque fois: l’endroit était bon. La population de ce paisible et silencieux hameau monta entre 1910-1911 et 1913-1914, de vingt-cinq petites âmes à trente-six.

Quel merveilleux poste d’observation le hasard m’avait procuré là!

Depuis lors, à un poste d’un autre genre, mon ami a été pulvérisé par un obus, au point qu’on a seulement recueilli de lui, m’a-t-on raconté, d’informes débris de chair sanglante,--et sa tête intacte, qui semblait sourire. Si les yeux qui se rouvrent au delà de la vie s’intéressent encore à de pauvres choses, aux pensées, aux actes et aux écrits des attardés de ce monde, puisse-t-il, le bel et brave sous-lieutenant, me pardonner les impudents locataires que je tolérais en son absence dans sa maisonnette de joie et de bon accueil!

Ces locataires, je ne les ai pas revus et ne les reverrai jamais; eux aussi sont partis vers d’énigmatiques exils; car la maisonnette a été vendue, remise à neuf, agrandie, repeinte, rechampie, bref, ornée de toutes les gentillesses et commodités que peut concevoir la cervelle d’un profiteur de la Grande Guerre.

* * * * *

Émouvantes ou charmantes heures d’un passé déjà lointain, et que notre mémoire ne peut rejoindre sans traverser un affreux abîme d’ombre, de boue et de sang! C’est en hiver que les sincères amoureux de la solitude en apprécient surtout les charmes, parce qu’ils la possèdent alors entièrement, déparée de ses agréments faciles et, pour ainsi dire, nue. Lorsque les arbres du boulevard Pasteur avaient achevé de se dépouiller et que l’odeur des marrons rôtis commençait à rôder le long des trottoirs, le mal du pays me reprenait violemment, dans ce Paris que j’aime bien pourtant et que j’avais rallié depuis quelques jours à peine. J’avais beau méditer mon plaisir de revoir divers amis, réfléchir à mes obligations, à mes travaux et à leur placement, à mes devoirs et à mes intérêts, je sentais que, cette fois encore, mes résolutions sages ne seraient pas les plus fortes.

Devant mes yeux clos ou grands ouverts, les images irrésistibles dansaient. Je voyais les flots de la «mer sauvage» bondir à l’assaut des dunes, les arbres de la forêt se tordre en gémissant, suppliciés. Je pensais à la bicoque familière, bien abritée et perdue au seuil de vingt lieues de désert forestier; aux bons pêcheurs de la rive habitée du lac m’apportant deux fois par jour, quel que fût le temps, les vivres et les lettres; aux longues veillées près d’immenses feux de corsier et de pommes de pin, en compagnie de ma femme et de ma sœur; au bonheur de mes chats et de mes chiens comme enivrés de leur liberté, de ce qui leur semblait être d’aventureux et prodigieux vagabondages; aux interminables flâneries studieuses parmi les mousses et les broussailles où gîtent les bêtes, où naissent les tardifs champignons des sables; aux labeurs fantaisistes et désintéressés... Déjà, j’entendais les cloches de Soorts et de Capbreton confondre les ondes de leurs angélus presque au-dessus de ma tête, et les oiseaux aquatiques ou marins pousser leurs cris aigres sur les landes, et les corbeaux croasser, et les oiseaux nocturnes hululer, chuinter, miauler, et bruire la crécelle des pluies sur les briques du toit, et retentir les grandes orgues des tempêtes; déjà je respirais, argument décisif, les prodigieux concerts des parfums dans la forêt d’automne, ces parfums qui étourdissent et exaltent, flattent et déchirent, grisent comme les vins mêmes des rêves, dès que le soleil, surnageant au-dessus des brouillards, parvient à caresser les taillis détrempés où pourrissent des choses végétales et animales.

«Et enfin», me disais-je, «n’ai-je pas résolu de consacrer l’automne de mes jours à l’étude de certaines bestioles? N’est-ce point sagesse encore, me sentant ici en proie à la nostalgie et au dégoût de tout travail, que j’aille là-bas tenter d’accroître le petit capital d’observations que je compte utiliser plus tard?...»

O chauves-souris gîtées dans la fenêtre de mon ami, qui aurait pu alors pressentir qu’un temps à peine plus long que celui de votre ordinaire vie pouvait faire, parfois, certains hommes vieillir si vite?

LIVRE V

L’HIBERNATION ET AUTRES MISÈRES

I

Je n’ai pas la prétention de contribuer au progrès des sciences naturelles par des découvertes sensationnelles et qui renverseraient tout ce qui a été dit ou écrit en sujet semblable. Mais je m’estimerais assez peu consciencieux, si je ne déclarais hautement que nous nous trouvons ici en face d’un champ sans bornes dont toute parcelle est à défricher, et que ce défrichement peut, en mainte occasion, le recouvrir de beaucoup moins de bon blé que de mauvaise herbe. L’observation est traîtresse fatalement, même quand celui qui se passionne pour de telles études possède de bons yeux et une saine raison; tout ce qui date de plus de quatre-vingts ans peut être tenu, non pour de l’histoire, mais pour de la pré-histoire ou de la légende naturelle.

Quand il s’agit de travaux officiels, les œuvres se succèdent en renouvelant souvent les erreurs des œuvres précédentes; on y rencontre parfois une réfutation, mais la mise en disponibilité d’une observation hâtive ou de seconde main est rarement remplacée par une précision ou une exactitude. S’il était une science qui ne doive point se fonder sur le blanc et le noir incertains des livres et des rapports, ce serait cependant celle qui fait de la vie terrestre son objet; or, il semble que l’on ait oublié cela: une copieuse bibliographie au début ou en fin de l’ouvrage, des références, des renvois, des annotations et des citations, et tout le monde, y compris l’auteur, est content.

Les vrais maîtres eux-mêmes ont le tort de ne point prendre garde que le champ qui s’offre à leur activité est, comme je viens de le dire, sans bornes. Ainsi, quand le magnifique Fabre projeta, pour la première fois, d’inoubliables éclairs dans les ténèbres du monde entomologique, il n’en eut pas moins le tort de vouloir trop embrasser; de procéder de l’inconnu au connaissable, par une méthode en somme scolastique; de s’occuper résolument de _tous_ les insectes de son _hermas_ et non pas de quelques-uns d’entre eux; et aussi d’oublier que vérité dans l’_hermas_ de Sérignan pouvait quelquefois être erreur au delà.

En fait, son œuvre si neuve, si belle et si pure, est déjà de la fable en maints passages, et je sais quelques petits enfants des champs qui se sont, par devers moi, inscrits avec raison en faux contre diverses affirmations du maître.

Ma profonde dévotion pour les mérites de ce prodigieux défricheur me fait écrire avec regret de telles phrases. Je ne suis pas un savant officiel et ne prétends pas à passer pour un savant tout court; mais mon devoir est de m’exprimer de la sorte, désirant montrer combien l’erreur est facile, même pour qui, peu ambitieux, se borne à des faits minimes, constatés expérimentalement durant des ans, et qui veut rester hostile à tout ce qu’il s’est contenté de lire ou d’entendre dire.

Ainsi, un campement hivernal de chauves-souris ne se serait pas fondé entre les volets et les vitres de mon ami landais, que j’aurais écrit sans hésiter ici, en lieu et place de cette digression méthodologique: «Durant les trois mois de la longue torpeur, l’attitude de repos des chauves-souris est indifféremment l’allongée ou la suspendue...» Erreur qui n’eût pas eu, je l’accorde, grande importance dans l’ordre du monde, qui n’eût pas éloigné ou rapproché Sirius de nous, ni modifié le considérable volume de l’étoile Canope. L’essentiel, ici, est de marquer qu’en l’ordre d’études où je me complais, j’ai failli me tromper de la meilleure foi du monde pour une toute petite chose.

* * * * *

C’est uniquement dans la position suspendue que Noctu et ses pareilles savourent ou subissent l’hivernale torpeur. Les crochets des pattes, pouces ou ergots, savent profiter des moindres aspérités de la pierre ou du bois pour s’y fixer confortablement et maintenir la bête en équilibre très stable. Les membranes alaires s’accommodent de façon à voiler parfois presque complètement le museau: le lit a ses rideaux, en somme. Cependant, quand on va observer le campement vers décembre, c’est-à-dire environ deux mois après son occupation, on constate sur le rebord pierreux de la fenêtre quelques chauves-souris allongées le museau entre leurs ailes, comme elles font quand elles dorment pour une heure ou deux dans leur nid d’été.

Le nombre de ces irrégulières croît à mesure que le temps passe; elles sont douze sur vingt-cinq au milieu d’avril 1911, alors que le printemps commence à darder de chaleureuses flèches sur le bois des volets et que de menus frémissements agitent déjà celles de leurs sœurs qui dormaient suspendues; en moins de vingt-quatre heures, l’éveil total se produit pour celles-ci; étirements d’ailes, dérouillement des musculatures et des ossatures, reconnaissances, pépiements et jacasseries; si le temps se maintient tiède et beau, comme il advint en l’avril de 1911, les chauves-souris qui dormaient suspendues le 13 au soir encore sont toutes reparties le 15, dès le crépuscule, à la conquête hasardeuse de l’amour et de la subsistance. Celles qui dormaient allongées continuent à ne bouger point.

Un doute me vient; j’ouvre les fenêtres, et je m’aperçois alors qu’elles sont mortes.

Mortes. Mortes et très fragilement momifiées. L’apparence est sauve, aucune odeur de putréfaction ne s’exhale; mais, touchez la petite chose et la voici qui s’émiette ou même se pulvérise entre vos doigts; le tissu des membranes alaires n’est plus qu’une poudre aux grains impalpables et l’on ne sait par quel miracle demeurés cohérents; il laisse contre notre épiderme des traces grisâtres, luisantes et givrées, analogues à celles qu’y feraient les ailes maladroitement et brutalement saisies d’un grand paon de nuit ou d’un sphinx tête-de-mort; chair, fibres et muscles ne sont également plus que poussière et les os les plus volumineux du minuscule organisme sont eux-mêmes curieusement friables; les ébrouements et les battements d’ailes des survivantes avant leur départ définitif suffisent souvent à disperser ces restes et à les rayer du monde visible.

Comme s’éteint la lampe où manque l’huile, c’est donc bien d’inanition, pour cause de réserve graisseuse insuffisante, que ces chauves-souris sont mortes, en des âges à coup sûr prématurés souvent. Vieux et moins agiles dès leur quatrième année, moins aptes aux acrobaties de la crépusculaire chasse, il est évident que les vieillards et les vieillardes de la race sont les victimes désignées de l’hécatombe hiémale; mais, parmi les jeunes, il y a bon nombre de malchanceuses et de malchanceux qui partagent leur sort.

J’imagine ce trépas avec un sentiment d’envie. Hier encore la bête sommeillait profondément, accrochée à du bois ou à de la pierre comme un fruit à son rameau, comme une de ces figues sombres dont elle a quelque peu l’apparence en cette attitude; la mort est venue si doucement que la petite âme ne l’a pas entendue marcher vers elle; la chauve-souris s’est détachée de son point d’accrochage ainsi que fait, en sa maturité, le fruit du rameau, mais pour d’autres raisons, et comme si la nature qui lui fomente une si difficile vie lui réservait en compensation une ordinaire mort infiniment dépourvue de noires pensées et de souffrances.

II

Nous avons vu les quelque vingt ou trente minuscules sujets des ballets aériens s’enfuir à l’approche du froid vers la demeure traditionnelle de leur torpeur; il se peut d’ailleurs qu’en celle-ci d’autres vols de réfugiés amis ou alliés les viennent rejoindre, si elle est assez vaste et commode.

Mais n’allons pas croire que l’emménagement ait lieu sans grabuge et sans tumulte; dans ce phalanstère, les couples et leur enfant veulent se loger côte à côte et se disputent les meilleures places avec une véhémente âpreté; l’être humain qui observe de tels manèges avec la discrétion et l’effacement nécessaires, se trouve là en pays de connaissances, et n’a pas besoin de beaucoup d’imagination pour se rendre compte qu’en pareil cas il en irait exactement de même, s’il s’agissait d’individualités ou de groupements familiaux de son espèce.

Les mâles échangent des horions et des coups de dents, après des bousculades sans nombre; les femelles sont plus calmes, mais affectent cet air pincé qu’on remarque chez certaines dames voyageant en train de plaisir vis-à-vis d’autres personnes de leur sexe; les jeunes, énervés, ont sommeil déjà ou ont encore faim, se montrent turbulents et se font vertement attraper par leurs parents. Il faut laisser courir deux ou trois jours et deux ou trois nuits avant que l’installation se stabilise et que les suprêmes déshérités soient allés se suspendre, en désespoir de cause, à la patte ou à l’aile d’un camarade déjà profondément et confortablement endormi.

Il y a beaucoup à dire sur le sommeil qui commence de la sorte. Il ne me paraît pas différer essentiellement de celui, déjà signalé, des marmottes, des loirs, lérots et muscardins, et le tout est ici de nous garder des inexactitudes et des erreurs qu’ont développées en assez bon style, après Buffon, les observateurs de ces bêtes. Buffon et ses respectueux disciples ont maintes fois paru admettre que les mammifères hibernants se transforment durant l’hibernation en animaux à sang froid, n’ayant d’autre température que celle de l’élément ambiant et relégués pour l’occasion, en somme, au rang, à l’échelon des batraciens, des poissons, des reptiles.

Ceci est une erreur, autant pour la chauve-souris européenne que pour le loir.

Écoutons l’Homme-aux-manchettes discourir de celui-ci et du lérot:

«Ces animaux ont si peu de chaleur intérieure qu’elle n’excède guère celle de la température de l’air. Lorsque la chaleur de l’air est, au thermomètre, de dix degrés au-dessus de la congélation, celle de ces animaux n’est aussi que de dix degrés. Nous avons plongé la boule d’un petit thermomètre dans le corps de plusieurs lérots vivants; la chaleur de l’intérieur de leurs corps étoit à peu près égale à la température de l’air; quelquefois même le thermomètre plongé, et, pour ainsi dire, appliqué sur le cœur, a baissé d’un demi-degré ou d’un degré, la température de l’air étant onze...»

Voici le typique exemple de l’expérience absurde, mal conçue, déplorablement exécutée. Je ne la dénonce point par malignité, mais parce que, devant le chaos persistant encore des études où ils s’adonnent, beaucoup de très remarquables spécialistes continuent à expérimenter avec autant de négligence, ou à s’en tenir aveuglément à la parole d’un illustre précurseur, comme s’il y avait de leur part infirmité, inconscience, ou pis encore: espoir que leur public ou leur auditoire n’ira pas y regarder de si près... Et Buffon a tout simplement négligé que son loir ou son lérot était mort, quand il introduisait dans «le corps et même _contre le cœur_» de sa bestiole la boule du petit thermomètre destiné à mesurer la chaleur interne...

Car, si la bestiole n’eût point été morte, comment aurais-je pu, moi, mesurant sa chaleur interne d’aussi inoffensive manière que je le fais sur moi-même quand je doute de ma santé, noter qu’elle se chiffre respectivement chez le lérot et la noctuelle en état de torpeur hivernale par 29 et 33 degrés centigrades, température à peine inférieure d’un degré à celle qui est la normale pour ces animaux désengourdis?

* * * * *

Poursuivons. Parti d’une observation fausse, Buffon en tire des déductions avec une logique rigoureuse et vraiment digne d’un meilleur sort:

«Il n’est donc pas étonnant que ces animaux, qui ont si peu de chaleur en comparaison des autres [mammifères], tombent dans l’engourdissement dès que cette petite quantité de chaleur intérieure cesse d’être aidée par la chaleur extérieure de l’air; et cela arrive lorsque le thermomètre n’est plus qu’à dix ou onze degrés au-dessus de la congélation. C’est là la vraie cause de l’engourdissement de ces animaux, cause que l’on ignorait, et qui cependant s’étend généralement sur tous les animaux qui dorment pendant l’hiver: car nous l’avons reconnue dans les loirs, dans les hérissons, dans les chauves-souris; et quoique nous n’ayons pas eu l’occasion de l’éprouver sur la marmotte, je suis persuadé qu’elle a le sang froid comme les autres...»

Je n’ai pas, moi non plus, observé sérieusement la marmotte, mais je n’en proclame pas moins que celle-ci a, tout autant que le loir ou la chauve-souris, le sang chaud, en hiver comme en été, à une différence d’un degré près.

Un peu plus loin, Buffon explique que l’engourdissement des animaux hibernants dure autant que la cause qui le produit et que celle-ci est unique: le froid. Rappelons-nous qu’il fixe à 10 ou 11 degrés «au-dessus de la congélation» le point où la rigueur du temps condamnerait les bestioles au sommeil et qu’il compte en degrés Réaumur; soyons généreux, comptons en degrés centigrades ainsi qu’il est, du reste, dans les usages de notre temps, mais ne manquons point de noter qu’une température de 4 ou 5 degrés au plus au-dessus de zéro, c’est-à-dire assez rigoureuse, n’empêche nullement le loir de gambader et la chauve-souris de voleter. Entre avril à son début et octobre à sa fin, ce froid, surtout au crépuscule, n’est pas excessivement rare, même dans le Midi; je l’ai constaté le 20 septembre 1912 au sommet de la petite montagne que les automobilistes ont à franchir entre Orio et Zarauz, en pays basque espagnol; mais il ne parvint pas à me transir au point de m’empêcher de voir quantité de chauves-souris chassant dans le ciel limpide et assombri, parmi les branches de la forêt qui couronne la petite montagne.

Ce n’est pas le froid, mais la faim qui contraint la chauve-souris européenne à l’hibernation. Dès que l’air du soir est déserté des seules proies qui lui soient permises, elle n’a plus à compter pour subsister que sur ses réserves graisseuses et c’est afin d’épargner celles-ci que sa race s’est instruite à s’immobiliser durant les mois où la vie des insectes volants est comme suspendue; car tout mouvement est cause de déperdition de combustible, de calorique; et il faut cependant, sous peine de mort prématurée, que la dormeuse conserve sa température à peu près fixe d’animal à sang chaud; nombreux sont les cas, nous l’avons vu, où elle n’y parvient pas et succombe.