La Chauve-Souris

Part 4

Chapter 43,758 wordsPublic domain

Du ton injurieux, elle était passée, ai-je dit, au ton qui reproche, quand je la prenais dans ma main. Je la caressais comme j’eusse fait mon chat ou mon chien favori de l’époque, et dont je ne me rappelle plus les noms, mais je n’employais pour cet usage, à cause de la fragilité de la bestiole, qu’un doigt au lieu de toute ma main ou de mes deux mains. Le reproche sembla devenir peu à peu supplication; puis la parole aiguë, si aiguë et si haute qu’elle n’est pas perceptible à toutes les oreilles humaines, eut comme une modulation de résignation désespérée.

Elle ne veut pas mourir et elle s’apprivoise, avait constaté Pile. Hélas! j’avais «crâné» en sa présence... Elle s’apprivoisait, certes, mais où donc mon rustique adversaire en cette rare et puérile joute était-il allé prendre que Noctu ne voulait pas mourir?

Car Noctu ne mangeait pas depuis bientôt quarante-huit heures; les friandises que j’accumulais dans sa cage demeuraient intactes, et celles que je promenais contre son petit museau de carlin ou de bouledogue, tandis que je la tenais dans mon autre main, n’avaient d’autre résultat que de faire la frêle, ridée et grimaçante figure se rejeter en arrière, comme du côté de la grande ombre.

J’en avais le cœur tenaillé. Qu’inventer, de quel genre de persuasion user pour interrompre cette grève de la faim qui pouvait, d’une minute à l’autre, devenir fatale? A plusieurs reprises j’avais déjà offert, sans succès, des mouches, des sauterelles, des grillons et des hannetons à ma pensionnaire... Je me revois, comme si la chose datait d’hier, approchant de sa gueule fermée une cétoine fraîchement découverte au cœur d’une rose: comme à l’ordinaire lorsqu’une main d’homme s’en empare, le beau coléoptère à la carapace d’or vert fait le mort; puis, agacé d’être tenu dans le vide, il commence à arborer ses antennes, à étirer ses pattes, à gigoter... Les pattes doublement et assez solidement griffues de la cétoine égratignent la babine de Noctu qui grince des dents, qui se fâche, et qui, s’étant fâchée, mord, et qui, ayant mordu, goûte, et qui, ayant goûté, trouve cela bon, ne parvient plus à bouder contre son ventre, et mange, mange enfin, de fort bon appétit, ma foi...

Quel triomphe!

* * * * *

Il ne fut point précaire et ne se borna pas là. A partir de cet instant, Noctu accepta toutes les pâtures vivantes qu’il me plut de lui offrir. Ayant assez longuement jeûné, elle fit même preuve d’une certaine gloutonnerie, surtout, comme il fallait s’y attendre, à l’heure ordinaire de son repas, c’est-à-dire à la tombée du soir. J’aurais cru pourtant qu’à ce moment de la journée, elle se serait montrée agitée, turbulente, en proie à la nostalgie de sa quotidienne promenade. Il n’en fut rien. La promenade n’est qu’un moyen, un moyen atrocement fatigant, un navrant pis-aller; la fin, c’est d’accomplir son devoir de vivre; le but, c’est de se nourrir; pouvant désormais l’atteindre sans peine, Noctu s’était rapidement adaptée et ne souhaitait probablement rien d’autre.

Elle happa bientôt elle-même tout ce qui bougeait dans sa cage, elle rampait et se traînait sur ses coudes, ou plutôt sur ses poignets, la pauvre infirme, à la poursuite des criquets amputés de leurs pattes sauteuses que je lui fournissais en quantité; et elle en redemandait. Elle avait d’ailleurs une préférence marquée pour les petites proies, mouches, coccinelles; elle adorait le lait et léchait voluptueusement mon doigt mouillé de ce liquide; mais je dus lui tremper à plusieurs fois le museau dans la soucoupe pour qu’elle en apprît l’usage et s’accoutumât à s’y aller régaler toute seule.

Elle ne détestait pas le gibier d’eau, puisqu’elle consommait volontiers de frétillants tétards quand je lui en offrais; elle ne pensait nullement à crier, fût-ce tout bas: «Vivent les rats!» lorsque je plaçais à quelques centimètres de son museau, dans sa cage, un de ces bébés-souris comme mes souris grises ou blanches en produisaient, dans leurs cages à elles, en abondance excessive; il semblait même que ce fût là pour Noctu un gibier de choix, délicat et tendre.

En tout cas, je ne l’ai jamais vue, en captivité, manger avec plaisir une nourriture qui ne fût vivante ou ne bougeât point. Il faut bien spécifier que c’est là une gourmandise ou une question de goût de sa part, et non point l’effet d’une oblitération partielle ou totale du sens visuel, comme il arrive chez d’autres bêtes, et notamment chez la plupart des grenouilles ou raines, qui--j’espère le prouver un jour--perçoivent les mouvements, mais non pas la plupart des couleurs cataloguées au spectre humain, sur lesquelles à peine deux ou trois leur semblent _gustativement_ intéressantes, si ces couleurs sont inertes ou immobilisées. Noctu, même affamée, a de la répulsion pour la viande morte. Jamais ma première captive de cette espèce ne toucha, livrée à elle-même, les délicats morceaux crus de veau, de mouton ou de bœuf que je plaçais tout frais au nombre de dix dans sa cage; à force d’agaceries, lorsque nous fûmes décidément les meilleurs amis de ce bas monde, je parvins à lui faire absorber, tandis que je la tenais dans ma main, deux ou trois fragments de veau du volume d’un grain de blé; mais elle protestait à sa manière, d’un air de me dire: «Mais non, vraiment, monsieur, je n’ai pas faim...» et j’ai la très nette impression que l’absorption de pareille nourriture fut de sa part manière de me prouver son savoir-vivre et sa courtoisie, sans plus.

Ceci pour reléguer définitivement dans la légende les récits que fait Buffon de Noctu, de ses sœurs et de ses cousines s’introduisant dans les cuisines ou les offices, pour se repaître de lard et de toute autre viande fraîche ou avancée, crue ou cuite.

* * * * *

Douces minutes de ma toute première adolescence! L’enfant qui était parvenu à faire vivre en cage et presque à apprivoiser sans savoir comment une chauve-souris, ne fut certainement pas plus fier quand un éditeur bénévole, et certainement un peu souffrant ce jour-là, lui offrit de publier son premier recueil de poésies. Le quartier de ma ville natale où j’habitais, chez le père et la mère de ma mère, commençait sérieusement de s’intéresser à mon expérience, de s’en émouvoir même. Une chauve-souris élevée en cage, et presque privée!... Peut-être, quelques siècles plus tôt, les vieux amis de ma famille eussent-ils conseillé à celle-ci de me faire exorciser ou brûler; mais nous vivions, depuis la naissance de la troisième République, environnés, même en province, des plus splendides illuminations du progrès qu’ait jamais connues le monde. Une bonne dizaine de braves gens qui avaient appris à l’école que la chauve-souris, n’ayant rien de commun avec un serin ou un chardonneret, ne saurait décemment vivre en cage, me regardaient avec une certaine admiration, mais de travers; d’autres préféraient ne point parler de cela, quand mon grand-père, très intéressé, au fond, par mes expériences, leur donnait les dernières nouvelles. Le plus sensé était le vieux Pile qui avait accommodé à ce petit miracle sa physique et sa métaphysique personnelles et qui, maintenant, expliquait:

--Il y a des fous parmi les hommes; les chauves-souris ne s’élevant pas en cage, il faut admettre aussi des cas de folie chez ces bêtes, puisque celle-ci est comme «privée» et ne veut pas mourir.

* * * * *

Noctu ne voulait pas mourir. Elle me connaissait bien, à présent, et j’ai l’orgueil de pouvoir affirmer qu’elle m’aimait à sa manière, qu’elle léchait encore mon doigt pour me dire merci, quand il n’y avait plus autour de lui la moindre goutte de lait.

Nous avions, quand je la tenais dans ma main, d’admirables conversations ensemble; dans ma main, du reste, elle avait pris l’habitude d’y venir, vers le huitième jour de sa captivité, sans qu’il me fût désormais nécessaire de l’appréhender. Ses petits cris, ses mots et ses phrases, pour lesquels il n’est encore en français ni dénomination spéciale ni alphabet ou notation, ni dictionnaire ou grammaire, me montraient, plus clairement que si cela eût pu être prouvé, qu’elle avait confiance en moi, et en outre toutes sortes de choses à me dire.

Elle me regardait bien face; elle répétait par moments deux ou trois fois à la suite les même syllabes, ou plutôt les mêmes notes très hautes, comme pour insister sur un point intéressant; elle n’acceptait une mouche ou autre gâterie qu’après m’avoir bien consciencieusement expliqué ce dont il s’agissait... Pauvre enfant, pauvre homme que j’étais dès lors! Il m’advint maintes fois d’avoir l’illusion de comprendre, la présomption de traduire... Et je hochais la tête en manière d’assentiment, comme si cela avait pu prouver à Noctu que j’étais avec elle d’esprit et de cœur.

L’essentiel, du reste, c’est que non seulement elle se familiarisait de la plus flatteuse manière, mais qu’elle engraissait, «devenait belle et se portait comme un charme», pour employer des expressions du vieux Pile,--et, décidément, se refusait à mourir.

Le quatorzième jour de sa captivité, quand je voulus au matin et au saut du lit, comme j’en avais l’habitude, aller saisir Noctu dans la mangeoire où elle dormait à l’ordinaire, j’eus la douloureuse surprise d’être effroyablement mal reçu; elle grinçait et m’injuriait comme si je l’avais fait choir en ma possession quelques minutes plus tôt, aérienne et libre; ses vingt-huit dents minuscules essayèrent même de me mordre, ce à quoi elle ne devait pourtant plus ignorer qu’il lui était très difficile de parvenir.

Attristé, stupéfait, mais non point intimidé, je m’emparai cependant de ma pensionnaire ainsi que j’avais l’habitude de le faire au commencement de chaque jour, pour lui parler, la choyer et lui offrir des friandises. Or, elle se débattait diaboliquement, hurlait des choses que je n’entendais pas toujours, sur des tons qu’il faudrait placer à je ne sais quel étage au-dessus des ordinaires portées musicales.

Et ce fut alors que j’aperçus, sur le foin, le coton et l’étoupe qui garnissaient douillettement la mangeoire, une petite chose étonnante: deux feuilles de papier à cigarette roulées autour d’un noyau de guigne, deux minuscules chiffons de crêpe de chine grisâtre drôlement entortillés à la base d’un semblant de figure un peu plus sombre... Et cela remuait faiblement, et cela poussait d’infimes petits cris.

Voilà pourquoi Noctu n’avait pas voulu mourir.

III

Voilà pourquoi.

Qu’on ne croie pas ici à une interprétation plus ou moins fantaisiste ou sentimentale de ma part. Si j’ai pu passer pour sorcier aux yeux du père Pile, lequel, enfant, avait sans aucun doute essayé d’élever des chauves-souris captives, _c’est que ma chance m’avait valu d’abattre une femelle pleine sur la route de Jolibeau_.

Dans ces études sans prétention, rien qui ne soit l’exposé tout nu de mes expériences personnelles, ou celui de leurs conséquences les plus immédiates et les plus évidentes. Quelle que soit mon horreur de présenter mes observations sous ces aspects de fiches qui donnent parfois un air d’infaillibilité à des faits méritant assez peu d’obtenir crédit, me voici bien forcé, en ce point, d’énoncer, le plus brièvement possible, ce que mes yeux ont constaté durant quinze années ou plus, et d’infliger quelques chiffres à ma dissertation.

J’ajoute, comme entre parenthèses, que mes observations portent ici non seulement sur la noctuelle, sur la toute petite qui volait près de mes cheveux, mais sur l’ensemble des chéiroptères européens, dont on ne connaissait jadis que deux espèces, où Daubenton en distingua cinq, où Buffon en vit sept,--par peur d’en omettre, comme il lui arrivait souvent,--et où je me contenterai, plus modeste, d’en avouer trois, quatre au plus, qu’on les dénomme chauves-souris communes ou oreillards, noctules ou noctuelles, fers-à-cheval ou sérotines, pipistrelles ou roussettes, barbastelles ou vespertillons. Entre ces bestioles, il n’y a de différences que celle, d’ailleurs assez minime, de la taille, celle de la forme des oreilles et du museau, celle de la couleur variant du gris au roux; bref, toutes diversités qui n’empêchent pas les bouledogues et les roquets de s’accoupler; et, si je cite ces deux espèces de chiens parmi tant d’autres, c’est que je suis persuadé d’avoir eu entre les mains un métis de noctuelle (dont le museau, je l’ai dit, rappelle celui du carlin) et de sérotine, chauve-souris qui est de même taille, mais qui possède, comme la roussette, des oreilles pointues de renard ou de chien-loup.

* * * * *

La même cage, la même exposition et la même clarté très modérée, les mêmes accessoires pour la nourriture et le gîte, les mêmes soins, enfin, ont été accordés par moi à tous mes pensionnaires.

Voici:

1º Sur dix-sept mâles, deux seulement ont consenti à s’alimenter un peu; tous sont morts prématurément en cage; celui qui a vécu le plus--un pareil de Noctu, du reste--s’est éteint le dixième jour de sa captivité; l’autre, un mâle de la grande espèce à poils roussâtres, me donna beaucoup d’espoir durant quarante-huit heures, se gava de lait et de hannetons, puis tomba dans une sorte de mélancolie, refusa toute friandise offerte à la main ou posée à sa portée, et je le trouvai raide et froid au matin du septième jour.

2º Les petits pris au nid, quel que fût leur sexe, mouraient soit au bout de quelques heures, soit le deuxième ou le troisième jour quand ils consentaient à téter de menus paquets d’ouate hydrophile imbibés de lait tiède. Celui qui vécut le plus fut une sorte de monstre réalisé par mon industrie, il y a une vingtaine d’années. Je l’avais capturé âgé vraisemblablement de quarante-huit heures. Poussé par une de ces cruelles curiosités dont j’ai toujours eu horreur en principe et auxquelles je ne sais plus succomber depuis longtemps, parce que je les crois scientifiquement assez vaines, je tentai d’en faire une sorte de quadrupède en le délivrant de sa membrane destinée au vol, en libérant ses pattes postérieures, en déplaçant les muscles qui reliaient celles-ci au bassin, en sectionnant les os de la main gigantesque et du bras minuscule jusqu’à celui qui représente l’humérus, exclusivement. Les plaies furent normalement cicatrisées dans les douze heures et le monstre téta avec un rare appétit. Il mourut néanmoins le cinquième jour, non pas des blessures que je lui avais infligées et qui étaient guéries, mais comme les autres, quoique plus tard qu’eux, par dégoût de vivre en cage.

Je ne recommencerai jamais, personnellement, une tentative de ce genre. Je m’en voudrais néanmoins, l’ayant faite, de ne pas la signaler. Il peut exister des gens plus cruels, et il existe certainement, en chirurgie animale, des spécialistes plus adroits que moi.

3º Sur quatorze femelles ne portant pas, toutes refusent la nourriture et meurent.

4º Sur vingt-deux femelles ayant mis bas en cage, toutes acceptent la nourriture au bout d’un temps variant de vingt à soixante heures. Une seule meurt après avoir mis au monde deux petits, ce qui, d’ailleurs, n’a rien à faire en cette discussion; en effet, sur les vingt-deux femelles observées dans les conditions que je dis, trois autres qui ne moururent pas après avoir allaité et éduqué leur postérité, avaient donné le jour à des jumeaux.

Je m’excuse d’avoir fourni des chiffres, mais il me semble difficile que personne, en ce petit sujet, puisse mettre en doute ici leur opportunité et leur valeur probative.

* * * * *

Je ne sais trop ce que pouvait penser, depuis qu’elle était mère, Noctu qui m’aimait tant et si bien déjà; j’eus le bon goût de ne point m’affecter outre mesure de ses grimaces et de ses menaces: j’observais ses grimaces avec un joyeux intérêt et ses dents ne parvinrent jamais à entamer ma peau. Toutes voiles dehors, toutes ailes étendues, elle demeurait jalousement, durant les heures claires, sur son produit grisâtre. La nuit, elle acceptait le refuge de ma main, mes invitations à souper et de converser avec moi.

Elle avait une vraie fringale de lait. Nous comprenons cela. Elle avait aussi, aux heures où elle aimait à se laisser prendre entre mes doigts et caresser par moi, tout ce que j’ai pu reconnaître jamais de plus humain dans le visage d’une bête. Des chiens, des chats, des serpents, des batraciens, des insectes et moi avons été des amis; mais ils ne m’entretenaient pas volontiers de leurs petites affaires personnelles; et je garde la douce et un peu puérile certitude que Noctu n’y manquait point à ce détour de sa vie.

O petites paroles si haut vocalisées que tous les hommes ne sont pas tenus de les entendre! Bout de chiffon soyeux, maternel et amical, entre mes paumes déjà rudes d’enfant bien portant! Morceau d’ombre crépusculaire tombé du ciel et qui perpétuait sa vie et son essence dans ma stricte et nue chambre d’écolier indocile, inattentif aux choses importantes selon les hommes!... Je savais très bien, à présent, ce qu’elle tentait de m’expliquer, et mes hochements de tête, lorsqu’ils l’approuvaient, n’avaient plus rien de ridicule selon moi. Même si je savais la musique, je ne tenterais pas de noter ici le langage de ma petite amie du mois d’août 1896. Je l’ai compris, pourtant. Il m’enseignait des choses diverses et miraculeusement belles, et tout ce que peut, dans le cœur de la plus défavorisée des créatures, la nécessité de vivre apporter de résignation et de volonté à la fois.

Il fallait vivre, et Noctu vivait; et elle faisait téter son petit.

Comme une femme, comme une dame, avec des gestes non pas nécessairement nobles, mais presque humains, et avec une sorte de pudeur lorsqu’elle dévoilait de son aile ses deux mamelles, qui sont placées à l’endroit même où les ont les guenons, nos mères et nos amantes. Dans le nid que lui était définitivement devenu sa mangeoire, Noctu restait à quatre pattes, si l’on peut dire, le haut du corps appuyé sur ses coudes et le reste placé en la façon dont se terminent les otaries, couvrant son petit, le réchauffant et lui donnant le sein de la sorte. Mais, quand le petit devint gris, de grisâtre qu’il était, et ouvrit au monde de minuscules prunelles, ce fut une toute autre histoire; et je ne verrai jamais avec des yeux aussi émerveillés et neufs plus attendrissant et charmant manège. Telle une nourrice pour famille confortable et qui l’a vêtue d’une cape afin qu’elle puisse, sans trop montrer ses charmes, alimenter le bambin sous les plis du manteau, telle parfois Noctu, véritablement assise dans un coin de la mangeoire, dispensait la nourriture issue de sa propre vie, à l’abri de sa grande main entoilée, qu’elle repliait comme un voile sur le touchant et sacré mystère. Le petit était, bien entendu, un sale bonhomme destiné à lui en faire voir de dures un jour ou l’autre; il lui mordillait les tétines à tel point que divers produits de notre humaine industrie, huile d’olive ou vaseline, ne me parurent pas contre-indiqués en la circonstance. Cela dégoûta si véhémentement le fils de mon amie qu’il se sevra de lui-même le dix-huitième jour qui suivit sa venue en ce monde; il était alors un bonhomme de quatre centimètres environ d’envergure sur deux et demi de longueur; il commençait à savoir parler et depuis quelques heures me réclamait presque insolemment des mouches en son langage.

Il en obtint, et devint malgré cela neurasthénique. Contrairement à sa mère, qui me témoignait une sympathie discrète, il avait, lui, l’amitié encombrante, arrogante et geignarde tout à la fois.

Cependant, je consultais mon calendrier avec toute l’angoisse que peut comporter pareille opération lorsque l’on a quatorze ans, que septembre est déjà vieux d’une semaine et que l’on est pourvu d’une famille qui exige pour vous le plus brillant avenir.

J’en savais du reste, sur Noctu et l’éducation de son fils, autant et plus qu’il me semblait précieux d’en retenir pour l’heure. Voici comment je pris congé d’eux: je mis la cage sur ma table, contre la fenêtre, et j’attendis la tombée du soir tout en gavant de lait Noctu et son bébé. La porte de la cage fut ouverte, lorsque je me sentis bien sûr qu’ils n’avaient plus faim; j’avoue à ma honte que je comptais sur leur ingratitude pour abréger la cruauté d’adieux trop prolongés.

Quand le ciel devint couleur de raisin noir écrasé et d’orange mûre, Noctu grimpa sur mon dictionnaire grec-français Bailly, considéra ma main et non pas même mes yeux, puis prit son vol. Le bébé poussa un cri qui doit être un des plus graves de la gamme à lui concédée par Nature, et partit à son tour loin de moi.

Il me parut qu’il suivait sa mère.

J’avais appris de la sorte, et bien d’autres observations me l’ont confirmé par la suite, que la chauve-souris n’a besoin d’aucune éducation pour s’exercer à son piètre vol, qu’elle le possède aussi bien dès la première tentative que pour le reste de son existence. J’ajoute que l’essor initial doit se terminer fréquemment par un dérapage suivi de chute, et de fin prématurée pour l’apprenti entre les griffes d’un chat dans les rues, entre les serres d’un nocturne aux champs.

Mais je ne vis pas cela le soir dont je parle; je voyais simplement un coin de ciel d’orage, de plus en plus couleur de raisin noir écrasé, de moins en moins couleur d’orange mûre, et ceci à travers deux larmes, une dans chacun de mes yeux.

Durant les trois semaines qui séparaient encore la vraie vie, mes premiers vers et les premiers sourires innocents des filles, de mon retour à la prison universitaire, il me sembla qu’une petite chauve-souris rôdait plus particulièrement que les autres devant la fenêtre de ma chambre, chaque soir.

Aujourd’hui, je suis bien sûr que ce n’était pas celle qui avait tenté de me raconter tant de choses, lovée dans le creux de l’une de mes mains. Mais je préfère croire que cette certitude me trompe et que c’était bien Noctu qui se souvenait de moi, et que ce fut bien elle aussi qu’on trouva morte au printemps d’après, dans notre grenier, où jamais chauve-souris n’avait jusque-là hiberné. Ainsi faut-il faire plus de confiance aux ombres et aux fantômes, à mesure que la réalité devient entre nos doigts onde qui glisse ou tout de suite s’évapore; ainsi passons-nous de la vie au songe et du songe à l’au-delà; ainsi va ce que nous appelons l’existence, quand nous savons accorder à ce mot une des rares significations qu’il risque de posséder à peu près réellement.

LIVRE IV

QUARTIERS D’ÉTÉ, QUARTIERS D’HIVER

I

De ce que j’ai noté jusqu’ici, il me semble qu’une indication peut être produite déjà, que je tenterai de mettre mieux en lumière par la suite: la chauve-souris, et notamment celle que je nomme noctuelle, est l’animal qui me paraît se rapprocher le plus de celui que nous sommes.

Les livres d’histoire naturelle employés lorsque j’étais élève de quatrième classique, puis de philosophie,--et je n’en ai guère feuilleté ensuite--ordonnaient la dénomination des vivipares: bimanes, quadrumanes, chéiroptères, insectivores..., etc. Les classifications de ce genre sont si prodigieusement dénuées d’intérêt que j’en viens souvent à regretter le temps où l’on traitait de poissons les cachalots, les veaux marins, les huîtres, les grenouilles et les étoiles de mer pour la raison que ces êtres vivent dans l’eau, raison qui peut, d’ailleurs, dans la plupart des cas, être tenue pour assez limpide.