Chapter 5
Voilà comment je réflexionnais en dedans. Pitou, lui, ne réflexionnait pas; du moins, il ne m'en a jamais rien dit; mais quand la lionne essayait de mordre ses mollets ou les miens, il lui donnait sur la tête un tel coup de crosse qu'il l'aurait brisée en mille morceaux si elle avait été faite de porcelaine ou de faïence. Malheureusement, le crâne était plus dur que du fer. Ça, comme disent les savants, c'est une propriété du climat d'Afrique, et ça fait qu'on ne trouve presque partout dans ce pays-là que des nègres, des Arbis et des juifs mercantis, qui ne sont pas les fleurs de la nature.
Tout à coup... faites bien attention!... du fond de la vallée en bas, tout en bas, voilà que j'entends: «Tra, tra, tra...,» le son du clairon qui s'approche. Ah! ah! je fais signe à Pitou en étendant le bras gauche de ce côté-là et je lui dis:
«Nous sommes sauvés; voilà les camarades!
--Quels camarades?
--Eh parbleu! ceux de la 3e du 4e du 8e de _Fer et Bronze_. Et, tiens, je reconnais le coup de langue du clairon Paindavoine.
--Ça, c'est vrai, reprit Pitou, il a un fameux coup de langue, ce Paindavoine; mais voilà! arrivera-t-il assez tôt?... Nous saurons ça dans un quart d'heure si nous sommes encore en vie et si tous ces gredins à quatre pattes n'arrivent pas avant lui.»
Ce qu'il y avait de pire dans notre affaire, c'est que nous voyions bien les lions faire au grand trot un détour pour nous rejoindre, mais nous ne voyions pas les camarades qui venaient du fond de la vallée par le chemin opposé, et surtout nous avions peur de n'en être pas vus. Aller à eux, pas possible! La lionne une fois lâchée nous aurait sauté dans le dos.
Heureusement, pendant qu'elle rugissait de colère, de fureur et aussi parce qu'elle n'était pas à son aise, la pauvre bête! voilà Paindavoine qui souffle de plus en plus fort, comme pour aller au pas de course, et les camarades qui le suivent en criant:
«Pitou! Pitou! Dumanet! Dumanet!»
Ma foi, il n'était que temps, car la lionne, à force de se démener, allait nous jeter par terre, et toute sa famille se précipitait pour l'aider à nous ramasser.
À la fin, je veux dire au bout de trois minutes qui nous parurent plus longues que des heures, Pitou, qui se penchait en arrière pour voir plus tôt les képis du 7e me crie:
«Les voilà! les voilà! vive la ligne! À nous Paindavoine! à nous!»
Et, en même temps, la lionne, qui entendait le clairon comme nous et qui savait ce que ça voulait dire, pousse un rugissement épouvantable, fait un bond de trois pieds de haut, qui nous jette tous les deux par terre les quatre fers en l'air, saute à bas du rocher dans le chemin et part au triple galop, pour rejoindre son beau-père, ses beaux-frères, sa soeur et toute sa famille, qui venaient au-devant d'elle.
En deux secondes elle avait disparu, en emportant notre épervier dont elle n'avait pas pu se débarrasser.
XI
UN MOUVEMENT TOURNANT
Cette fois, nous étions plus à l'aise; je dis à Pitou:
«Mon vieux, prête-moi ton mouchoir pour m'essayer le front: je suis tout en nage.»
Lui, c'était tout le contraire. Il était couvert de poussière, étant tombé tout à plat sur le rocher, qu'on n'avait pas balayé depuis l'an Ier de la création du monde. Adam l'avait laissé tel qu'il l'avait trouvé, et ses petits-fils aussi.
Pitou me dit à son tour:
«Eh bien, est-ce que tu regrettes toujours que nous ayons averti le capitaine Chambard?... C'est pourtant lui qui vient de nous tirer d'affaire, rien qu'en faisant sonner la charge à Paindavoine.»
Je répliquai, car je n'aime pas avoir tort:
«Es-tu bien sûr que c'est le capitaine Chambard qui vient nous aider si à propos?»
Comme il allait répondre, voilà que le capitaine parut lui-même au détour du chemin, à trente pas de nous, et qu'il nous dit de son air bon enfant:
«Ah! ah! mes gaillards, vous avez voulu nous jouer un tour; mais qui est-ce qui a manqué de s'y faire prendre et de servir au déjeuner des lions?... C'est bon, c'est bon; ne vous excusez pas; nous nous expliquerons plus tard. Où est le gibier?»
Je lui montrai les lions, qui venaient à nous au grand trot, par la route tracée en forme de V, le long du précipice. En tête courait la lionne toujours vêtue de l'épervier d'Ibrahim, dont elle n'avait pu se dépêtrer malgré tous ses efforts.
Ils étaient encore à trois cents pas de nous. Mais cette fois nous étions en nombre pour les recevoir, car le capitaine Chambard avait, eu soin d'amener toute la compagnie, avec une provision de cartouches, et voici comment, ainsi que je l'ai appris plus tard.
Ibrahim, le traître Arbi qui nous avait amenés là pour rattraper son âne et qui ensuite nous avait si vilainement lâchés quand il se vit hors de danger, était de la tribu des Ouled-ben-Ismaïl, qui sont si connus dans tout l'univers, que les Parisiens ne le sont pas davantage. Avec ça, mauvais voisins, toujours en querelle avec quiconque, pour des enlèvements de chevaux, de moutons, de boeufs, de filles, de bestiaux de toute espèce, et pas du tout payeurs d'impôts, excepté le pistolet sur la gorge ou le sabre levé sur la tête.
Justement, une dizaine de jours auparavant, ils avaient préparé un bon coup contre les Beni-Okbah, leurs voisins et nos amis, et ils étaient venus camper à cinq lieues de là pour les surprendre. Ibrahim était un de leurs espions, chargés de savoir si nous étions sur nos gardes et les Beni-Okbah aussi. C'est en faisant cet honnête métier qu'il était venu sans le savoir, avec sa femme, la pauvre Fatma, dans le campement des lions. La femme y resta et fut dévorée; Ali, le bourricot, eut bien peur, mais enfin nous lui sauvâmes la vie, Pitou et moi, comme on l'a vu; et le coquin d'Ibrahim se sauva aussi en emmenant le bourricot et se moquant de nous!
Mais voyez comme le bon Dieu arrange toutes les choses!
Au moment où les Ouled-ben-Ismaïl se préparaient à faire leur coup sur les Beni-Okbah, voilà qu'un matin ils s'aperçurent que six vaches leur manquaient. Ils crurent tout d'abord que les Beni-Okbah avertis avaient pris l'avance et venaient voler leurs troupeaux; mais, en suivant la trace des pauvres bêtes et celle du sang versé, ils finirent par reconnaître que les lions n'étaient pas loin et qu'ils étaient au moins une demi-douzaine.
Que faire? se sauver? Pas facile, quand on traîne derrière soi des femmes, des enfants, des vieillards et des troupeaux de moutons. C'est pour le coup qu'ils regrettèrent bien d'avoir eu l'idée de faire une razzia chez les Beni-Okbah. Enfin l'un d'eux, qui était jeune mais qui n'était pas bête, proposa de s'adresser aux Roumis et surtout au capitaine Chambard, homme fameux et bon enfant, celui-là, qui ferait une battue avec ses hommes et mettrait tous les lions du pays en chair à pâté. On l'écouta et l'on envoya deux députés au capitaine Chambard.
Lui, voyant leur bonne volonté, les renvoya sur-le-champ, en leur disant que le lieutenant Caron, avec une moitié de la compagnie, allait les suivre par un sentier détourné, celui qu'ils avaient pris pour venir, et que lui, Chambard, avec l'autre moitié, nous rejoindrait, Pitou et moi, en suivant la grande route et allant au-devant des lions. Nous les prendrions par devant, et Caron par derrière. C'est ce qu'on appelle un mouvement tournant; c'est connu des plus fameux guerriers.
XII
AU DOIGT MOUILLÉ
Et maintenant voulez-vous savoir comment finit la bataille entre les lions et la 3e du 4e du 7e léger?
Comme si le grand Napoléon lui-même avait réglé tous les détails. Nous voyant avancer à rangs serrés, avec le clairon Paindavoine, qui chantait dans son instrument:
As-tu vu La casquette, La casquette, As-tu vu La casquette au pèr' Bugeaud?
Les lions s'arrêtèrent pour causer entre eux, et même ils eurent envie de se sauver; mais, comme ils nous tournaient le dos, ils virent de l'autre côté le lieutenant Caron, qui s'avançait avec les camarades. À gauche, ils avaient un précipice de quatre cents pieds de profondeur; à droite, un mur de cent pieds de haut, taillé à pic dans la montagne. Alors, comme des braves, ne pouvant pas s'échapper, ne voulant pas se rendre, ils se jetèrent sur nous. On les reçut avec des balles d'abord et ensuite à la pointe des baïonnettes.
Ils furent tous tués, par l'industrie du capitaine Chambard, qui avait su les envelopper dans son mouvement tournant.
Il en devint chef de bataillon et commandant du bureau arabe de B... Ça lui était bien dû, car, outre qu'il avait débarrassé le pays d'un vilain gibier, il avait fait, par la même occasion, amitié avec les Ouled-ben-Ismaïl, qui se réconcilièrent avec les Beni-Okbah et avec nous, aimant mieux, comme ils disaient, payer l'impôt aux Roumis qu'aux bêtes féroces.
Quant à Pitou, qui avait tué le lion, il lui fit donner un bon fusil à deux coups, que les Ouled-ben-Ismaïl payèrent de leur poche, ça va sans dire, et encore trop heureux d'être débarrassés à ce prix de leur ennemi.
Pitou ne voulait pas. Il disait:
«C'est Dumanet qui a tiré le premier; c'est lui qui l'a blessé.»
Je répondis:
«Oui, mais c'est toi qui l'as tué.»
Le capitaine Chambard cria:
«Est-ce que ça va durer longtemps, mille bombardes? Tirez au doigt mouillé à qui l'aura.»
Le sort tomba sur Pitou.
Six semaines après, nous reçûmes tous deux notre congé et nous revînmes en France.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
I.--À la cantine. II.--Ibrahim. III.--Le capitaine Chambard. IV.--La permission. V.--Hardi projet. VI.--Pitou et Dumanet délibèrent. VII.--La lionne. VIII.--Ali, ravisseur d'enfants. IX.--Un coup d'épervier. X.--Il n'était que temps! XI.--Un mouvement tournant. XII.--Au doigt mouillé.
SOCIÉTÉ ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE Jules BARDOUX. Directeur.