Chapter 2
Moi, pendant ce temps, je regardais la place du Panthéon, où les hommes me faisaient l'effet d'être gros comme des rats et les chevaux comme des chats, et je pensais entre moi: «Tonnerre de mille bombardes! que c'est haut!» Les trois cent cinquante pieds que tu dis me faisaient l'effet d'avoir soixante pouces de hauteur. Tout à coup, je vois mon Dumanet, qui chantait toujours en regardant de quel côté la lune se lèverait le soir, et qui va poser son pied dans le vide... Ah! tiens, Dumanet, ça me fait frémir quand j'y pense!...»
Je répliquai:
«Oh! toi, Pitou, quand tu frémis, ça ne compte pas; tu es par nature aussi frémissant qu'une langouste... et même j'ai connu des langoustes qui ne te valaient pas pour la frémissure... Et puis, veux-tu que je te dise la fin de ton histoire? Eh bien, voilà, tu n'as fait ni une ni deux, et comme j'allais tomber en dehors sur la place et m'écraser comme un fromage mou, tu m'as poussé si fort en dedans contre la muraille, que je me suis cogné le nez, qui en a saigné pendant cinq minutes, et que ma tunique s'est déchirée au coude, ce qui m'a fait donner quatre jours de salle de police en rentrant... moyennant quoi tu as sauvé la vie d'un chrétien et d'un ami, mon vieux Pitou. Eh bien! est-ce que tu en as des regrets?»
Pitou répondit:
«Je ne regrette rien, Dumanet: tu es un mauvais coeur de me dire que je regrette d'avoir fait saigner le nez d'un ami et déchiré sa tunique... Ce n'est pas moi qui t'aurais jamais dit ça. Dumanet!... D'ailleurs, ce n'est pas pour toi que j'ai fait ça...
--Et pour qui donc, Pitou?»
Il se gratta la tête d'un air embarrassé.
«Pour moi, Dumanet! pour le fils de la mère Pitou! Est-ce que tu crois que ça aurait été une chose à dire en rentrant à la caserne: «J'ai perdu Dumanet.--Qu'est-ce que tu en as fait?--Je l'ai laissé tomber du haut du Panthéon sur la place.--Tu ne pouvais donc pas le retenir? Tu es donc une moule?...»--Tu comprends, ça m'aurait embêté. Toute ma vie, j'aurais pensé: C'est vrai, je suis une moule, et Dumanet, qui est là-haut en purgatoire, où certainement il doit s'ennuyer sans moi, doit se dire: «C'est la faute de Pitou: si Pitou n'était pas une moule, je ne serais pas là tout seul à tourner mes pouces en l'attendant!» Tu comprends, Dumanet, savoir qu'un ami va tourner ses pouces vingt-quatre heures par jour en vous attendant pendant trente ans et peut-être davantage, ce n'est pas régalant, pas vrai?»
Je dis encore:
«Mon vieux Pitou (je l'appelais vieux, quoiqu'il eût vingt-cinq ans comme moi), mon vieux Pitou, tu es une vieille bête!»
Il répondit tranquillement:
«Je le sais bien, Dumanet.
--Oui, une vieille bête, mais la meilleure des plus vieilles bêtes de tout le 7e de ligne.
--Je le sais bien. Tu me l'as dit assez souvent! Mais ce n'est pas tout ça, Dumanet; il est tard, il faut rentrer.»
Alors moi:
«Oui, mon vieux Pitou, il faut rentrer; mais, comme tu dis, ce n'est pas tout ça. Nous sommes sortis pour nous couvrir de gloire, Pitou, et nous allons rentrer...
--Couverts de pluie,» ajouta Pitou.
En effet, il pleuvait déjà un peu, et le tonnerre commençait à rouler dans les montagnes.
«Et ça te suffit?
--Mais, Dumanet, qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? Est-ce que je peux parer la pluie en faisant le moulinet avec mon briquet?
--Ça, non: je t'obtempère.
--Je ne peux qu'aller me sécher à la caserne.
--Je t'obtempère encore plus.
--Eh bien, dit Pitou, puisque c'est ainsi et que tu m'obtempères deux fois, j'y vas.»
Il y allait, le bon garçon, en prenant son chemin par pointe et marchant d'un pas relevé. Mais je le retins et lui dis:
«Écoute-moi, Pitou.»
Et comme il continuait de marcher:
«Après, tu feras ce que tu voudras.
--Oui, oui, tu dis ça, et après tu me fais faire tout ce que tu veux.»
Cependant il ralentit le pas.
«Tu vois, mon vieux Pitou, nous avons promis de tuer le lion et nous ne l'avons pas tué.
--Pour ça, répliqua Pitou, il aurait fallu d'abord le voir.
--Tu as raison. Pitou, toujours raison. J'ai toujours pensé que tu étais un observateur... Eh bien, Pitou, si nous ne voyons pas le lion, c'est parce qu'il se cache.
--Crois-tu?
--J'en suis sûr. Et s'il se cache, c'est parce qu'il a peur.
--Oh! peur!...
--Oui, peur. Il a entendu dire dans son quartier que Pitou et Dumanet allaient se mettre à sa poursuite: il s'est sauvé.
--Laisse-le faire. Nous n'avons pas besoin de courir après la mauvaise société.
--Enfin, voilà! Mais si l'on raconte chez la mère Mouilletrou que la mauvaise société, comme qui dirait le lion, a couru sur nous et que nous sommes revenus au galop, nous devant et lui derrière, sais-tu que ça ne nous ferait pas honneur?»
Pitou réfléchit et répliqua:
«Mon Dieu! Dumanet, tu m'impatientes. Courir, courir devant, courir derrière, courir dessus, courir dessous, courir à droite, courir à gauche, c'est toujours courir. Manger à midi, manger à trois heures, c'est toujours manger.
--Comme ça, tu veux qu'on se moque du fils de la mère Pitou?»
Il se redressa.
«Qu'il vienne donc un peu, celui qui voudra se moquer du fils Pitou! Qu'il vienne! Et je lui envoie sur le nez la plus belle gifle de tout le 7e de ligne!»
Il était tout à fait en colère.
«Où est-il donc? Fais-le-moi voir un peu, ce malin! Je vais te lui aplatir le nez sur les joues de façon qu'il ne pourra plus prendre une prise de toute sa vie, quand même il vivrait sept cent cinquante ans et vingt-sept jours, comme le vieux Mathusalem, qui la connaissait dans les coins.»
Je dis encore:
«Eh bien, Pitou, en cherchant bien, je ne vois plus qu'un moyen de couper la langue aux bavards. C'est de retourner demain à la recherche du lion.
--Mais puisqu'il s'est sauvé, Dumanet!
--Il s'est sauvé sans se sauver, mon vieux Pitou, comme faisait Abd-el-Kader. Il faisait semblant de se sauver, mais il ne se sauvait pas du tout, le gueux! Il allait et venait d'Oran à Constantine, en passant tout le long d'Alger, voilà tout.
--Et tu dis qu'à moins de ça nous n'en serons pas quittes et que les camarades croiront que nous sommes des...
--Justement, mon vieux Pitou. Est-ce que tu serais homme à souffrir ça?
--Moi, Dumanet? Ah! tonnerre et tremblement! tu ne me connais pas!»
Au contraire, je le connaissais bien. Il ajouta:
«Mais si le lion va et vient, comment le trouverons-nous? Est-ce que nous allons passer toutes les nuits à l'attendre? En hiver, les nuits sont froides.»
Je répondis (et c'était l'idée qui avait poussé un quart d'heure auparavant sous mon képi):
«Ibrahim nous montrera le chemin.»
L'Arabe, qui n'avait rien dit depuis longtemps, répliqua:
«Non!
--Comment, non! tu ne veux pas venir tuer le gueux qui t'a mangé ta Fatma?»
Il poussa un soupir et dit:
«Pauvre Fatma! Elle avait des yeux de gazelle et elle faisait si bien le couscoussou!»
Puis, après réflexion:
«Mais c'est justement parce qu'il a mangé Fatma que j'ai peur qu'il ne me mange, moi aussi, à mon tour.»
Pitou me dit tout bas:
«Ibrahim a peur qu'il n'ait pris goût à la famille.»
Ça, c'était bien possible.
Je tournai, je retournai l'Arabe de tous les côtés, je ne pus jamais le décider. A la fin je lui dis:
«Ibrahim! Et ton bourricot? est-ce que tu vas le laisser là dans la forêt?»
Alors il se roula par terre, arracha son turban, couvrit sa tête de boue et s'écria:
«Ali! Ali! mon pauvre Ali! je ne te reverrai plus! Ali de mes yeux! Ali de mon coeur! Ali miséricordieux! Ali, fils des étoiles! pauvre Ali qui chantait le matin comme le rossignol chante le soir, et dont la voix retentissait dans les montagnes comme celle du muezzin sur le haut de la mosquée quand il invite les fidèles à la prière!»
Tout à coup, il s'interrompit. Nous entendîmes braire au loin. On aurait dit un appel du pauvre âne à son maître. Ibrahim cria:
«Le voilà! le voilà! Je l'entends galoper de ce côté. Venez avec moi!»
J'allais courir avec lui, mais Pitou me retint par la manche.
«Attends un peu, dit-il. Je suis sûr que le bourricot n'est pas seul...»
Il posa l'oreille à terre, se releva doucement, fit signe à l'Arabe, qui s'était arrêté pour le regarder, et nous dit à tous deux dans l'oreille:
«Il y a quelqu'un derrière le bourricot!»
Je répondis:
«Ah! Il y a quelqu'un?...»
Et je m'arrêtai net comme si j'avais vu un mur de trois cents pieds de hauteur sur quarante kilomètres de largeur.
Vous savez... quand on se promène à une demi-lieue de Clermont, qui est une jolie ville (on voit le Puy de Dôme d'en bas), quand il fait nuit et qu'on entend braire et galoper un âne, vous dites: «Voilà qui est bon, l'âne a cassé sa corde et s'est sauvé, et le propriétaire court après... il n'en est que ça...» Vous attendez l'âne au passage pour le ramener au propriétaire, si vous êtes bon enfant, ou pour rire de bon coeur en les entendant galoper l'un derrière l'autre... Ça va bien, vous pouvez rire pendant un heureux quart sans vous faire de mal... Mais si vous êtes en Afrique, dans la forêt, à cinquante lieues d'Alger, si vous savez qu'à l'endroit où vous allumez votre cigarette le lion a passé il n'y a pas une heure, si l'Arabe vous dit qu'il a mangé sa femme, si l'ami Pitou, qui ne s'effraye pas facilement quoiqu'il prenne toujours ses précautions, met l'oreille à terre et vous dit: «J'entends bien braire l'âne, mais j'entends quelqu'un derrière lui.» alors, oh! alors... on a beau être le fusilier Dumanet de la 2e du 3e du fameux 7e de ligne, surnommé par son colonel _le régiment de bronze_, on est taquiné dans le fond des entrailles.
Pendant que je pensais à ça et que j'écoutais braire le bourricot, voilà que tout à coup la pauvre bête ne dit plus rien et continue à courir.
Alors j'entendis les pas lourds de celui qui trottait derrière. Il ne pleuvait plus. Le nuage qui couvrait la lune s'écarta, et Pitou, me serrant fortement le bras, me dit à voix basse en armant son fusil: «Tiens, Dumanet, tu as voulu le voir: le voilà!»
C'était bien lui. Il descendait la côte, à trente pas, mais séparé de nous par un précipice de plus de six cents pieds coupé aussi droit qu'un I dans la montagne. Pour descendre au bas de la côte et remonter jusqu'à nous de l'autre côté, il avait plus d'un quart de lieue à faire, presque une demi-lieue.
Ça, c'était rassurant pour nous, mais pas pour le bourricot, qui ne braillait plus, oh! non, mais qui galopait, galopait, galopait! Je n'aurais jamais cru, foi de Dumanet, qu'un bourricot fut si galopeur que ça!
Quant à l'autre, celui qui courait derrière, il ne galopait pas, lui! Il trottait seulement, à la façon des gros chevaux boulonnais qui traînent les camions hors des gares, et qui ressemblent à des locomotives à quatre pattes. Personne ne voudrait se mettre en travers, de peur d'être brisé d'un coup de poitrail. On entendait ses lourdes pattes tomber deux par deux sur les feuilles sèches. Au clair de lune, on le voyait faire des pas énormes, de six pieds chacun pour le moins.
Je me retournai pendant une seconde et je demandai:
«Ibrahim, est-ce bien ton lion?»
Mais l'Arabe ne répondit pas. Il grimpait dans le chêne, le bon moricaud, et il allait être aux premières loges pour voir comment nous nous tirerions d'affaire, Pitou et moi.»
Voyant ça, je fus indigné et je lui criai:
«Holà! hé! Ibrahim! Est-ce qu'ils sont tous faits comme toi dans le pays des Ouled-Ismaïl?»
Pitou me dit tranquillement:
«Tais-toi donc, Dumanet? Veux-tu avertir l'autre que nous sommes là?»
Quant à l'Arabe, il cria du haut de son arbre:
«Visez bien le gueux! et surtout lâchez de ne pas le manquer et de ne pas attraper mon pauvre bourricot! il m'a coûté cinq douros, le cher ami! cinq douros! cinq douros! cinq douros!»
Je crois qu'il pleurait dans le haut du chêne, mais je n'eus pas le temps d'aller voir.
Je dis à Pitou:
«Du train dont ils vont, le lion et le bourricot, nous allons les voir paraître dans trois minutes.
--A peu près, rétorqua Pitou. Si j'avais ma montre, je te le dirais, mais elle est en réparation chez l'horloger de la rue aux Ours, à Paris.»
Je répondis:
«Ça ne fait rien, Pitou... suffit de savoir que ta montre est en réparation: moi, la mienne est au clou, chez un juif d'Alger...
--Au clou?
--Ou en pension chez le juif, si tu préfères. Absolument comme une jeune personne. Il faudra payer dix francs pour la retirer.
--Dix francs, Dumanet!
--Dix francs, mon vieux Pitou, et il m'a prêté trois francs pour trois mois!
--Oh! dit Pitou indigné.
--Et quand je pense que le grand-père de ce vieux juif a crucifié Notre-Seigneur Jésus-Christ à Jérusalem, ah! tiens, ça me fait encore plus de peine de donner mes dix francs... Mais ne parlons plus de ça. Le camarade va venir. Il devrait déjà être là... A propos, je n'entends plus rien. Est-ce qu'il serait déjà occupé à manger le bourricot, là-bas dans le fond?
--Probable,» répondit Pitou.
Je répliquai:
«Oui, probable, mais pas sûr. Allons voir.
--Ça, dit Pitou, c'est interdit par les règlements. Nous sommes bien sur le plateau: nous voyons clair, nous pouvons viser, restons-y.»
Je commençai:
«Pitou, il n'y a pas d'heure ni de règlement pour les braves. Si le capitaine Chambard était là...»
Mais, avant que je pusse dire ce qu'aurait fait le capitaine Chambard, un rugissement terrible remplit toute la vallée, comme sur la montagne, et me glaça dans la moelle des os...
Oh! mon Dieu, oui, me glaça... ne riez pas, vous autres! Là où le fusilier Dumanet de la 2e du 3e du 7e léger avait froid, mille millions de tonnerres et cent trente-cinq milles bombardes! vous n'auriez pas eu chaud, c'est moi qui vous le dis!
Pitou fit simplement:
«Attention, Dumanet! change ta capsule! mets un genou en terre, appuie-toi bien contre le chêne: dans une minute ça sera fini.»
On aurait cru, sur ma parole, que nous allions nous faire arracher chacun une dent.
Pitou me dit encore:
«Veux-tu tirer le premier?»
Je rétorquai:
«Ça, mon vieux Pitou, je n'osais pas te le demander. Je suis si sûr de mon coup, qu'à trente pas, ai je voyais clair, je parierais de l'attraper dans l'oeil droit.
--Ah! dit Pitou, c'est étonnant.»
Je répliquai:
«Nous sommes tous comme ça dans la famille des Dumanet, du village de Dardenac, tout près de Libourne.
--Eh bien, dans la famille des Pitou, près d'Issoire, on n'est pas comme ça; on n'est sûr de son coup qu'à trois pas.
--C'est un don de nature, ça, mon vieux Pitou.
--Faut croire.»
Tout à coup, un second rugissement se fit entendre près de nous. Au même instant, la lune écarta les nuages, et nous vîmes sur la côte en face le bourricot qui remontait au petit pas, d'un air fatigué, comme un élève de l'école primaire qu'on ramène malgré lui en classe.
Ibrahim, qui le voyait comme nous du haut de son arbre, lui cria:
«Ali! Ali!»
Le pauvre bourricot essaya de braire; mais il n'eut pas plutôt crié «Hi-han! Hi-han!» que sa voix s'arrêta dans son gosier, comme si on lui avait tiré les oreilles pour l'avertir de se taire.
«Pas naturel, ça, dit Pitou. Pas naturel du tout! Quand on a une si belle voix, on aime à se faire entendre.»
Je répondis:
«Faut croire qu'il est modeste... Avec tout ça, je ne vois pas le lion.»
Alors Ibrahim cria du haut de son arbre:
«Je le vois, moi, ce coquin, ce brigand, ce scélérat, ce caffir! Je le vois. Il marche à côté de mon pauvre bourricot, et il l'emmène chez lui pour le manger demain.»
C'était vrai. Le lion marchait à côté du bourricot comme l'ânier à côté de l'âne. On aurait cru qu'il lui parlait à l'oreille et qu'il lui donnait des conseils. La pauvre bête faisait semblant d'écouter et s'en allait doucement au petit trot, remontant la côte.
Je mis le lion en joue et j'allais tirer. Tout à coup Ibrahim cria:
«Ne tire pas; tu vas tuer mon pauvre Ali!»
Et Pitou ajouta:
«Tiens, voilà que l'obscurité revient. Vas-tu tirer au hasard?»
Les nuages recouvraient la lune. Je dis:
«Pitou, j'allais me signaler. Tu m'en empêches; ce n'est pas bien.»
Il me rétorqua:
«Dumanet, tu te signaleras un autre jour. Suffit que nous savons où est le lion et que nous viendrons le chercher demain ou après-demain. N'est-ce pas, Ibrahim?»
Alors l'Arabe, à qui la vue de son bourricot avait rendu l'envie de tuer le lion, descendit de son arbre et nous dit:
«C'est moi qui vous conduirai.
--Quand ça? demanda Pilou.
--Demain, répondit l'Arabe. Demain nous viendrons ensemble dans la forêt. J'appellerai mon pauvre Ali. Il connaît ma voix comme je connais la sienne. S'il est vivant, il me répondra.»
Je demandai en riant:
«Que vas-tu lui dire?»
Il me répliqua:
«Je lui dirai: «Ali, où es-tu? Qui est-ce qui t'a emmené comme un esclave? Où est-il, le brigand?»
--Et il te répondra?
--Oui, par Allah! s'il n'est pas mort.
--Et tu le comprendras?»
Ibrahim me regarda d'un air fier.
«Il n'y a donc pas de bourricots chez vous autres Roumis, puisque vous ne savez pas les comprendre!»
Pitou répondit bonnement:
«Nous en avons, et beaucoup. Justement nous appelons ânes et bourricots, chez nous, ceux qui ne comprennent rien.»
Ibrahim fut si étonné que ses bras en tombaient, comme dit la mère Mouilletrou quand elle voit que sa lessive a mal tourné.
«Ah! cria-t-il en colère, vous n'êtes que des chiens de Roumis, puisque vous insultez les meilleures bêtes de la nature.»
Il était déjà tard, peut-être trois heures du matin, et Pitou commençait à s'ennuyer.
Il me dit tout à coup:
«Partons, Dumanet.»
Moi, pour ne pas le contrarier, je lui rétorquai:
«Partons.»
Et je fis signe à Ibrahim de nous suivre. Comme le pauvre Arabe avait perdu sa femme et son âne et ne possédait plus rien, il ne se fit pas prier. Je lui promis de lui trouver une petite place dans la caserne jusqu'au lendemain.
Quand nous fûmes à cinquante pas de la ville, Pitou s'arrêta tout à coup et me demanda:
«Dis donc, Dumanet, pourquoi donc voulais-tu savoir tout à l'heure si j'avais de l'argent?
--Parce que je n'en avais pas, mon vieux Pitou, et parce que je voulais t'en emprunter si tu en avais.
--Ça, dit Pitou, c'est une raison. Eh bien, j'ai sept francs. Les voici.
--Merci.»
Il ajouta d'un air embarrassé, parce qu'il était toujours embarrassé, mon vieux Pitou, quand il avait rendu service à un ami:
«Qu'est-ce que tu veux faire de tout cet argent?»
Je répondis:
«Pitou, je n'ai pas de secret pour toi. Je veux acheter un pistolet, le charger avec soin, venir avec toi chasser le lion, lui tirer un coup de fusil, lui casser quelque chose et, quand il viendra sur moi, lui brûler la cervelle à bout portant avec mon pistolet. Comprends-tu ça, mon vieux Pitou?»
Il m'embrassa et dit:
«Je ne te comprends pas, Dumanet!... tiens, je t'admire! Il n'y a que toi pour avoir des idées comme ça... toi et le capitaine Chambard...»
Puis, se grattant le front:
«A propos, il faudra bien aller voir le capitaine et lui demander une permission de deux jours pour chasser le lion.
--Oh! il ne peut pas nous refuser ça.
--Certainement, dit Pitou. D'ailleurs, il aura peut-être un bon conseil à nous donner... C'est qu'il a vu bien des choses, le capitaine Chambard! Il la connaît dans les coins, le gaillard!... A quelle heure le trouverons-nous?»
Je répondis simplement:
«A l'heure de l'absinthe du matin.»
Et nous allâmes nous coucher: Pitou et moi dans la caserne, et l'Arabe sur une botte de paille que Pitou alla chercher.
III
LE CAPITAINE CHAMBARD
Avez-vous connu le capitaine Chambard de la 6e du 5e du 7e léger, le plus beau régiment de France,--celui que le vieux Bugeaud, qui s'y connaissait, appela «Fer et Bronze» le soir de la bataille d'Isly?
Vous savez pourquoi?
Si vous ne le savez pas, je vais vous le dire, comme le fusilier Brossapoil, le plus ancien de la compagnie, me l'a raconté lui-même trois jours après mon arrivée au corps. Ça me coûta deux litres de la mère Mouilletrou, la cantinière, femme cupide, qui vendait neuf sous son vin qu'elle achetait quatre sous; mais je ne regrette pas mes deux litres, dont Brossapoil avala les trois quarts, ni mes dix-huit sous, qu'il me laissa payer tout seul.
La science, voyez-vous, la science, ça ne peut jamais se payer trop cher.
«Donc, ce jour-là (celui de la bataille d'Isly), plus de trente mille Marocains à cheval vinrent se jeter au galop sur le 7e de ligne. Une vraie fantasia, quoi! Chacun tirait son coup de fusil ou de pistolet sur notre carré sans viser, faisait demi-tour et se sauvait à un quart de lieue, de peur d'être embroché par nos baïonnettes. Nous, sur trois rangs, sans nous inquiéter de rien, le premier faisant feu à trente pas, à coup sûr, le second tenant la baïonnette au nez des chevaux, le troisième chargeant les fusils et les passant aux camarades du premier rang, nous en abattîmes plusieurs centaines.
«Quand cet exercice eut duré une heure ou deux, nos cavaliers à nous, s'ennuyant de ne rien faire, prirent le galop à leur tour... Enfin, vous savez le reste. Les Marocains s'en allèrent plus vite qu'ils n'étaient venus. On prit leurs tentes, leurs bagages et le parapluie du fils de l'empereur du Maroc. On l'a montré aux Parisiens, et on l'appelait parasol, pour leur faire croire qu'il ne pleut jamais dans ce pays de moricauds; mais tu vois bien toi-même qu'il y pleut tout comme ailleurs et même davantage, quand il plaît à Dieu.
«Le soir, le vieux Bugeaud (un que je regretterai toujours) passa dans les tentes et nous dit: «Mes enfants, vos camarades ont fait leur devoir, et très bien, comme c'est leur habitude: mais vous... ah! vous...» nous attendions, inquiets de ce qu'il allait dire, «... je suis tout à fait content de vous. Je vous ai regardés opérer, pas un n'a bronché. C'est plaisir de conduire des gaillards de cette espèce. Vos anciens de l'armée d'Égypte n'ont pas fait mieux, eux qui faisaient si bien. Tous fer et bronze! Je vais l'écrire en France. Vos pères seront contents, et vos mères aussi. Le maire le fera afficher à la porte de la mairie, et le curé en parlera au prône.»
Il se fit donner un verre de vin, l'éleva en l'air et le vida en disant:
«Je bois à votre santé, camarades, à la santé du brave 7e léger, du régiment de _Fer et Bronze_!»
«Et depuis ce temps-là le nom nous en est resté. Tâchez de le garder, tas de blancs-becs!
«--Mais le capitaine Chambard, est-ce qu'il en était?
«--S'il en était? le gaillard! mais c'est là qu'il fit ses premières armes! Il sortait de Saint-Cyr et venait d'arriver depuis six semaines au régiment. Grand, mince, maigre, avec un petit air riant qui faisait plaisir à voir; bon enfant tout à fait, pas punisseur du tout, pas assez même au commencement, parce qu'il faut se faire craindre des mauvais sujets et des coureurs de bordées, qui sans ça vous mangeraient dans la main et finiraient par taper sur le ventre au colonel. Mais le premier qui voulut s'émanciper n'y est jamais revenu; son affaire fut faite en dix secondes.
«Un fameux homme, le capitaine Chambard, en ce temps-là sous-lieutenant, et qui sera général quand il voudra, ou quand les ronds-de-cuir de Paris auront du bon sens.
«On l'avait mis ce jour-là--le jour d'Isly--tout à fait au coin, à droite et en tête du régiment.
«C'est lui qui devait recevoir le premier choc des moricauds. Comme il n'avait qu'un soupçon de barbe au coin de la lèvre, les voisins le regardaient en riant un peu. Ils avaient l'air de penser: «Comment ce blanc-bec va-t-il se tirer de là?» Lui riait aussi de cet air bon enfant qui donne confiance à tout le monde. Pourtant il ne parlait pas et faisait sa cigarette en regardant la plaine.
«Tout à coup en entend galoper une dizaine d'officiers. C'était le vieux et son état-major.