La chasse au météore

Part 6

Chapter 63,726 wordsPublic domain

--Si j'ai entendu! s'écria son maître.

--Eh bien?.. répéta la vieille servante en forçant sa voix.

--Francis pense donc toujours à ce mariage? dit enfin Mr Forsyth.

--S'il y pense! affirma Mitz, mais comme il pense à respirer, le cher petit! Comme nous y pensons tous, comme vous y pensez vous-même, j'aime à le croire!

--Quoi! mon neveu est toujours décidé à épouser la fille de ce docteur Hudelson?

--Miss Jenny, s'il vous plaît, Monsieur! _Je vous en donne mon billet_, Monsieur, qu'il l'est, décidé! _Pardine_, il faudrait qu'il ait _perdu la boussole_ pour ne pas l'être, décidé! Comment trouverait-il une fiancée plus gentille, une _jeunesse_ plus charmante?..

--En admettant, interrompit Mr Forsyth, que la fille de l'homme qui... de l'homme que... de l'homme, enfin, dont je ne puis prononcer le nom sans qu'il m'étouffe, puisse être charmante.

--C'est trop fort! s'écria Mitz, qui dénoua son tablier comme si elle allait le rendre.

--Voyons... Mitz... voyons, murmura son maître quelque peu inquiet d'une attitude si menaçante.

La vieille servante brandit son tablier, dont le cordon pendait jusqu'à terre.

--C'est tout vu, déclara-t-elle. Après cinquante années de service, je m'en irai plutôt pourrir dans mon coin comme un chien galeux, mais je ne resterai pas chez un homme qui _déchire son propre sang_. Je ne suis qu'une pauvre servante, mais j'ai du cœur, Monsieur... moi!

--Ah ça, Mitz, répliqua Mr Dean Forsyth piqué au vif, tu ignores donc ce qu'il m'a fait, cet Hudelson?

--Qu'est-ce qu'il vous a donc tant fait?

--Il m'a volé!

--Volé?

--Oui volé, abominablement volé!..

--Et que vous a-t-il volé?.. votre montre?.. votre bourse?.. votre mouchoir?..

--Mon bolide!

--Ah! encore votre _beau lide!_ s'écria la vieille servante, en ricanant de la façon la plus ironique et la plus désagréable pour Mr Forsyth. Il y a longtemps qu'on n'en avait parlé, de votre fameux _met dehors!_ _C'est-y Dieu possible_ de se mettre dans des états pareils pour une _machine qui se promène!_.. Votre _beau lide_, est-ce qu'il était à vous plus qu'à Mr Hudelson? Avez-vous mis votre nom dessus? Est-ce qu'il n'appartient pas à tout le monde, à n'importe qui, à moi, à mon chien, si j'en avais un... mais, grâce au ciel, je n'en ai pas!.. Est-ce que vous l'auriez acheté de votre poche, ou bien est-ce qu'il vous serait venu par héritage?..

--Mitz!.. cria Mr Forsyth qui ne se possédait plus.

--Il n'y a pas de Mitz! affirma la vieille servante dont l'exaspération débordait. Pardine, il faut être _bête comme Saturne_ pour se brouiller avec un vieil ami à propos d'un sale caillou qu'on ne reverra jamais plus.

--Tais-toi! tais-toi! protesta l'astronome touché au cœur.

--Non, Monsieur, non je ne me tairai pas, et vous pouvez appeler votre bêta _d'ami Krone_ à votre aide...

--Bêta d'Omicron!

--Oui bêta, et il ne me fera pas taire... pas plus que notre Président lui-même ne pourrait imposer silence à l'archange qui viendrait de la part du Tout-Puissant annoncer la fin du monde!»

Mr Dean Forsyth fut-il absolument interloqué en entendant cette terrible phrase, son larynx s'était-il rétréci au point de ne plus donner passage à la parole, sa glotte paralysée ne pouvait-elle plus émettre un son? Ce qui est certain, c'est qu'il ne parvint pas à répondre. Eût-il même voulu, au paroxysme de la colère, flanquer à la porte sa fidèle mais acariâtre Mitz, qu'il lui aurait été impossible de prononcer le traditionnel: «Sortez!.. sortez à l'instant, et que je ne vous revoie plus!»

Mitz, d'ailleurs, ne lui eût point obéi. Ce n'est pas après cinquante ans de service qu'une servante se sépare, à propos d'un malencontreux météore, du maître qu'elle a vu venir au monde.

Cependant il était temps que cette scène prît fin. Mr Dean Forsyth, comprenant qu'il n'aurait pas le dessus, cherchait à battre en retraite sans que ce mouvement ressemblât trop à une fuite.

Ce fut le soleil qui lui vint en aide. Le temps s'éclaircit soudain, un vif rayon pénétra à travers les vitres de la fenêtre qui s'ouvrait sur le jardin.

A ce moment, sans nul doute, le docteur Hudelson était sur son donjon, telle est la pensée qui vint aussitôt à Mr Dean Forsyth. Il voyait son rival, profitant de cette éclaircie, l'œil à l'oculaire de son télescope et parcourant les hautes zones de l'espace!..

Il n'y put tenir. Ce rayon de soleil faisait sur lui le même effet que sur un ballon rempli de gaz. Il le gonflait, il accroissait sa force ascensionnelle, l'obligeait à s'élever dans l'atmosphère.

Mr Dean Forsyth, jetant, comme du lest,--ceci pour achever la comparaison--toute la colère amassée en lui, se dirigea vers la porte.

Malheureusement, Mitz était devant, et ne semblait point disposée à lui livrer passage. Serait-il donc dans la nécessité de la prendre par le bras, d'engager une lutte avec elle, de recourir à l'assistance d'Omicron?..

Il ne fut pas obligé d'en arriver à cette extrémité. A n'en pas douter, la vieille servante était très éprouvée par l'effort qu'elle venait de faire. Bien qu'elle eût assez l'habitude de morigéner son maître, jamais jusqu'alors elle n'y avait mis une telle impétuosité.

Fut-ce l'effort physique nécessité par cette violence, fut-ce la gravité du sujet de la discussion, sujet des plus palpitants puisqu'il s'agissait du bonheur futur de son cher «fieu», toujours est-il que Mitz se sentit tout à coup défaillir et s'écroula lourdement sur une chaise.

Mr Dean Forsyth, il faut le dire à sa louange, en délaissa soleil, ciel bleu et météore. Il s'approcha de sa vieille servante et s'enquit avec sollicitude de ce qu'elle éprouvait.

«Je ne sais pas, Monsieur. J'ai comme qui dirait _l'estomac retourné_.

--L'estomac retourné? répéta Mr Dean Forsyth, ahuri par cette maladie en vérité assez singulière.

--Oui, Monsieur, affirma Mitz d'une voix dolente. C'est _un nœud que j'ai au cœur_.

--Hum!.. fit Mr Dean Forsyth dont cette deuxième explication n'atténuait pas la perplexité.

A tout hasard, il allait donner à la malade les soins les plus usuels en pareille circonstance: relâchement du corsage, vinaigre sur le front et les tempes, verre d'eau sucrée...

Il n'en eut pas le temps.

La voix d'Omicron retentit au sommet de la tour:

--Le bolide, Monsieur! criait Omicron. Le bolide!

Mr Dean Forsyth oublia le reste de l'univers et se précipita dans l'escalier.

Il n'avait pas disparu, que Mitz avait retrouvé la plénitude de ses forces et s'était élancée à la suite de son maître. Tandis que celui-ci s'élevait rapidement, sautant trois par trois les marches en spirale, la voix de sa servante le poursuivait, vengeresse:

--Mr Forsyth, disait Mitz, rappelez-vous bien que le mariage de Francis Gordon et de Jenny Hudelson se fera, et qu'il se fera exactement à la date convenue. Il se fera, Mr Forsyth, ou--et cette alternative ne manquait pas de saveur dans la bouche de l'estimable Mitz--ou _j'y perdrai mon latin_.»

Mr Dean Forsyth ne répondit pas, n'entendit pas. En bonds précipités, Mr Dean Forsyth montait l'escalier de la tour.

VIII

DANS LEQUEL DES POLÉMIQUES DE PRESSE AGGRAVENT LA SITUATION, ET QUI SE TERMINE PAR UNE CONSTATATION AUSSI CERTAINE QU'INATTENDUE.

«C'est lui, Omicron, c'est bien lui! s'écria Mr Dean Forsyth, dès qu'il eut appliqué son œil à l'oculaire du télescope.

--Lui-même, déclara Omicron, qui ajouta: Fasse le ciel que le docteur Hudelson ne soit pas en ce moment sur son donjon!

--Ou s'il y est, dit Mr Forsyth, qu'il ne puisse pas retrouver le bolide!

--Notre bolide, précisa Omicron.

--Mon bolide!» rectifia Dean Forsyth.

Ils se trompaient tous les deux. La lunette du docteur Hudelson était, à ce moment même, braquée vers le Sud-Est, région du ciel alors parcourue par le météore. Elle l'avait saisi comme il apparaissait, et, pas plus que la tour, le donjon ne le perdit de vue jusqu'à l'instant où il disparut dans les brumes du Sud.

D'ailleurs, les astronomes de Whaston ne furent pas les seuls à signaler le bolide. L'observatoire de Pittsburg l'aperçut également, ce qui faisait trois observations successives, en y comprenant celle de l'observatoire de Boston.

Ce retour du météore était un fait du plus haut intérêt--si tant est toutefois que le météore lui-même offrît un réel intérêt! Puisqu'il restait en vue du monde sublunaire, c'est qu'il suivait décidément une orbite fermée. Ce n'était pas une de ces étoiles filantes qui disparaissent après avoir effleuré les dernières couches atmosphériques, un de ces astéroïdes qui se montrent une fois et vont se perdre à travers l'espace, un de ces aérolithes dont la chute ne tarde pas à suivre l'apparition. Non, il revenait, ce météore, il circulait autour de la terre comme un second satellite. Il méritait donc que l'on s'occupât de lui, et c'est pourquoi il convient d'excuser l'âpreté que mettaient Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson à se le disputer.

Le météore obéissant à des lois constantes, rien ne s'opposait à ce que l'on calculât ses éléments. On s'y employait un peu partout, mais nulle part, cela va sans dire, avec la même activité qu'à Whaston. Toutefois, pour que le problème fût intégralement résolu, plusieurs bonnes observations seraient encore nécessaires.

Le premier point qui fut déterminé, quarante-huit heures plus tard, par des mathématiciens qui ne s'appelaient ni Dean Forsyth, ni Hudelson, ce fut la trajectoire du bolide.

Cette trajectoire se développait rigoureusement du Nord au Sud. La faible déviation de 3° 31' signalée par Mr Dean Forsyth dans sa lettre à l'observatoire de Pittsburg n'était qu'apparente et résultait de la rotation du globe terrestre.

Quatre cents kilomètres séparaient le bolide de la surface de la terre, et sa prodigieuse vitesse n'était pas inférieure à six mille neuf cent soixante-sept mètres par seconde. Il accomplissait donc sa révolution autour du globe en une heure quarante et une minutes quarante et une secondes quatre-vingt-treize centièmes, d'où l'on pouvait conclure, d'après les gens de l'art, qu'il ne repasserait plus au zénith de Whaston avant qu'il se fût écoulé cent quatre ans, cent soixante-seize jours et vingt-deux heures.

Heureuse constatation de nature à rassurer les habitants de la ville qui redoutaient si fort la chute du malencontreux astéroïde! S'il tombait, ce ne serait toujours pas sur eux.

«Mais quelle apparence qu'il tombe? demandait le _Whaston Morning_. Il n'y a pas lieu d'admettre la rencontre d'un obstacle sur sa route, ni qu'il puisse être arrêté dans son mouvement de translation.»

C'était l'évidence même.

«Assurément, fit observer le _Whaston Evening_, il y a de ces aérolithes qui sont tombés, qui tombent encore. Mais ceux-là, le plus généralement de petites dimensions, divaguent dans l'espace, et ne tombent que si l'attraction terrestre les saisit au passage.»

Cette explication était juste et il ne semblait pas qu'elle pût s'appliquer au bolide en question, d'une marche si régulière, et dont la chute ne devait pas être plus à craindre que celle de la lune.

Ceci bien établi, il restait encore plusieurs points à élucider, avant que l'on pût se prétendre complètement renseigné sur le compte de cet astéroïde, devenu en somme un second satellite de la terre.

Quel était son volume? Quelle était sa masse, sa nature?

A la première question, le _Whaston Standard_ répondit en ces termes:

«D'après la hauteur et la dimension apparente du bolide, son diamètre doit être supérieur à cinq cents mètres, tel est du moins ce que les observations ont permis d'établir jusqu'ici. Mais il n'a pas encore été possible de déterminer sa nature. Ce qui le rend visible, à la condition, bien entendu, que l'on dispose d'instruments assez puissants, c'est qu'il brille d'un très vif éclat, dû vraisemblablement au frottement de l'atmosphère, bien que la densité de l'air soit très faible à une telle altitude. Maintenant, ce météore n'est-il qu'un amas de matières gazeuses? Ne se compose-t-il pas au contraire d'un noyau solide entouré d'une chevelure lumineuse? Quelles sont, dans ce cas, la grosseur et la nature de ce noyau? C'est ce qu'on ne sait pas, ce qu'on ne saura peut-être jamais.

«En résumé, ni comme volume, ni comme vitesse de translation, ce bolide n'a rien de bien extraordinaire. Sa seule particularité est qu'il décrit une orbite fermée. Depuis combien de temps évolue-t-il ainsi autour de notre globe? Les astronomes patentés seraient incapables de nous le dire, puisqu'ils ne l'auraient jamais tenu au bout de leurs télescopes officiels sans nos deux compatriotes, Mr Dean Forsyth et le docteur Sydney Hudelson, à qui était réservée la gloire de cette magnifique découverte.»

En tout cela, ainsi que le faisait judicieusement remarquer le _Whaston Standard_, il n'y avait rien d'extraordinaire, si ce n'est l'éloquence de son rédacteur. Aussi le monde savant ne s'occupa-t-il que dans la mesure habituelle de ce qui passionnait si fort cet estimable journal, et le monde ignorant n'y prit-il qu'un faible intérêt.

Seuls, les habitants de Whaston s'attachèrent à connaître tout ce qui concernait le météore, dont la découverte était due à deux honorables personnages de la ville.

D'ailleurs, peut-être, comme les autres créatures sublunaires, eussent-ils fini par songer avec indifférence à cet incident cosmique, que le _Punch_ s'entêtait à appeler «comique», si les journaux, par des allusions de plus en plus claires, n'avaient fait connaître la rivalité de Mr Dean Forsyth et du docteur Hudelson. Ceci donna de l'aliment aux cancans. Tout le monde saisit avec empressement cette occasion de se disputer, et la ville tout doucement commença à se partager en deux camps.

En attendant, la date du mariage approchait. Mrs Hudelson, Jenny et Loo, d'une part, Francis Gordon et Mitz, de l'autre, vivaient dans une inquiétude croissante. Ils en étaient toujours à craindre un éclat provoqué par la rencontre des deux rivaux, de même que la rencontre de deux nuages chargés de potentiels contraires fait jaillir l'étincelle et tonner la foudre. On savait que Mr Dean Forsyth ne décolérait pas et que la fureur de Mr Hudelson cherchait toutes les occasions de se manifester.

Le ciel était généralement beau, l'atmosphère pure, les horizons de Whaston très dégagés. Les deux astronomes pouvaient donc multiplier leurs observations. Les occasions ne leur manquaient pas, puisque le bolide reparaissait au-dessus de l'horizon plus de quatorze fois par vingt-quatre heures, et qu'ils connaissaient maintenant, grâce aux déterminations des observatoires, le point précis vers lequel, à chaque passage, leurs objectifs devaient être dirigés.

Sans doute, la commodité de ces observations était inégale comme la hauteur du bolide au-dessus de l'horizon. Mais les passages de celui-ci étaient si nombreux que cet inconvénient perdait beaucoup de son importance. S'il ne revenait plus au zénith mathématique de Whaston, où, par un hasard miraculeux, on l'avait aperçu une première fois, il le frôlait chaque jour de si près que c'était pratiquement la même chose.

En fait, les deux passionnés astronomes pouvaient s'enivrer librement de la contemplation du météore sillonnant l'espace au-dessus de leur tête et splendidement orné d'une brillante auréole!

Ils le dévoraient du regard. Ils le caressaient des yeux. Chacun l'appelait de son propre nom, le bolide Forsyth, le bolide Hudelson. C'était leur enfant, la chair de leur chair. Il leur appartenait comme le fils à ses parents, plus encore, comme la créature à son créateur. Sa vue ne cessait de les surexciter. Leurs observations, les hypothèses qu'ils déduisaient de sa marche, de sa forme apparente, ils les adressaient, celui-ci à l'observatoire de Cincinnati, celui-là à l'observatoire de Pittsburg, et sans jamais oublier de réclamer la priorité de la découverte.

Bientôt, cette lutte encore pacifique ne satisfit plus leur animosité. Non contents d'avoir rompu les relations diplomatiques, en cessant tous rapports personnels, il leur fallut la bataille franche et la guerre officiellement déclarée.

Un jour, il parut dans le _Whaston Standard_ une note passablement agressive contre le docteur Hudelson, note qui fut attribuée à Mr Dean Forsyth. Elle disait que certaines gens ont vraiment de trop bons yeux quand ils regardent à travers les lunettes d'un autre, et qu'ils aperçoivent trop facilement ce qui a été aperçu déjà.

En réponse à cette note, il fut dit dès le lendemain dans le _Whaston Evening_ qu'en fait de lunettes, il en est qui sont sans doute mal essuyées, et dont l'objectif est semé de petites taches qu'il n'est pas bien adroit de prendre pour des météores.

En même temps, le _Punch_ publiait la très ressemblante caricature des deux rivaux, munis d'ailes gigantesques et luttant de vitesse pour attraper leur bolide, figuré par une tête de zèbre qui leur tirait la langue.

Cependant, bien que par suite de ces articles, de ces allusions vexatoires, la brouille des deux adversaires tendît à s'aggraver de jour en jour, ceux-ci n'avaient pas encore eu l'occasion d'intervenir dans la question du mariage. S'ils n'en parlaient pas, du moins laissaient-ils aller les choses, et rien n'autorisait à admettre que Francis Gordon et Jenny Hudelson ne fussent pas liés à la date convenue

Avec un lien d'or Qui ne finit qu'à la mort,

ainsi que le dit une vieille chanson de Bretagne.

Aucun incident ne survint pendant les derniers jours du mois d'avril. Toutefois, si la situation ne s'aggrava pas, aucune amélioration ne lui fut apportée. Pendant les repas, chez Mr Hudelson, on ne faisait pas la plus petite allusion au météore, et miss Loo, muette par ordre maternel, enrageait de ne pouvoir le traiter comme il le méritait. Rien qu'à la voir couper sa côtelette, on comprenait que la fillette pensait au bolide et eût voulu le réduire en si minces bouchées qu'on n'en pût retrouver la trace. Quant à Jenny, elle ne cherchait pas à dissimuler sa tristesse dont le docteur ne voulait pas s'apercevoir. Peut-être en réalité ne la remarquait-il pas, tant l'absorbaient ses préoccupations astronomiques.

Bien entendu, Francis Gordon ne paraissait point à ces repas. Tout ce qu'il se permettait, c'était sa visite quotidienne, quand le docteur Hudelson avait réintégré son donjon.

Dans la maison d'Elisabeth street, les repas n'étaient pas plus gais. Mr Dean Forsyth ne parlait guère, et, lorsqu'il s'adressait à la vieille Mitz, celle-ci ne répondait que par un oui ou un non, aussi secs que le temps l'était alors.

Une seule fois, le 28 avril, Mr Dean Forsyth, au moment où il se levait de table, après le déjeuner, dit à son neveu:

«Est-ce que tu vas toujours chez les Hudelson?

--Certainement, mon oncle, répondit Francis d'une voix ferme.

--Et pourquoi n'irait-il pas chez les Hudelson? demanda Mitz d'un ton déjà hargneux.

--Ce n'est pas à vous que je parle, Mitz! grommela Mr Forsyth.

--Mais c'est moi qui vous réponds, Monsieur. Un chien _parle_ bien à un évêque!

Mr Forsyth haussa les épaules et se retourna vers Francis.

--Je vous ai répondu aussi, mon oncle, dit celui-ci. Oui, j'y vais chaque jour.

--Après ce que ce docteur m'a fait! s'écria Mr Dean Forsyth.

--Et que vous a-t-il fait?

--Il s'est permis de découvrir...

--Ce que vous découvriez vous-même, ce que tout le monde avait le droit de découvrir... Car enfin, de quoi s'agit-il? d'un bolide comme il en passe des milliers en vue de Whaston.

--Tu perds ton temps, mon fieu, intervint Mitz en ricanant. Tu vois bien que ton oncle est tout _éberlu_ avec son caillou, _dont il n'y a pas à en faire plus de cas_ que de la borne qui est au coin de notre maison.

Ainsi s'exprima Mitz dans son langage spécial. Et Mr Dean Forsyth, que cette réplique eut le don d'exaspérer, de signifier, en homme qui ne se possède plus:

--Eh bien! moi, Francis, je te défends de remettre le pied chez le docteur.

--Je regrette de vous désobéir, mon oncle, déclara Francis Gordon, en gardant son calme avec effort, tant le révoltait une telle prétention, mais j'irai.

--Oui, il ira, s'écria la vieille Mitz, quand même vous nous hacheriez tous en morceaux.

Mr Forsyth dédaigna cette affirmation hasardeuse.

--Tu persistes donc dans tes projets? demanda-t-il à son neveu.

--Oui, mon oncle, affirma celui-ci.

--Et tu entends toujours épouser la fille de ce voleur?

--Oui, et rien au monde ne m'en empêchera!

--C'est ce que nous verrons!»

Et, sur ces paroles, les premières qui indiquassent la résolution de s'opposer au mariage, Mr Dean Forsyth, quittant la salle, prit l'escalier de la tour, dont il referma la porte avec fracas.

Que Francis Gordon fût bien décidé à retourner comme d'habitude dans la famille Hudelson, cela ne faisait pas question. Mais, si, à l'exemple de Mr Dean Forsyth, le docteur allait lui interdire sa porte? Ne pouvait-on tout craindre de ces deux ennemis aveuglés par une jalousie réciproque, une haine d'inventeurs, la pire de toutes les haines?

Ce jour-là, que de peine Francis Gordon eut à cacher sa tristesse, quand il se retrouva en présence de Mrs Hudelson et de ses deux filles. Il ne voulut rien dire de la scène qu'il venait de subir. A quoi bon accroître les inquiétudes de la famille, puisqu'il était résolu à ne pas tenir compte des injonctions de son oncle, en admettant qu'elles fussent maintenues par leur auteur?

Pouvait-il entrer, en effet, dans l'esprit d'un être raisonnable que l'union des deux fiancés pût être empêchée ou même simplement retardée à propos d'un bolide? A supposer même que Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson ne voulussent point se trouver l'un en face de l'autre pendant la cérémonie, eh bien! on se passerait d'eux. Après tout, leur présence n'était pas indispensable. L'essentiel, c'était que leur consentement ne fût pas refusé... au moins par le docteur, car, si Francis Gordon n'était que le neveu de son oncle, Jenny, elle, était bien la fille de son père et n'aurait pu se marier contre sa volonté. Si, ensuite, les deux enragés voulaient se dévorer réciproquement, le révérend O'Garth n'en aurait pas moins accompli l'œuvre matrimoniale dans l'église de Saint-Andrew.

Comme pour justifier ces raisonnements optimistes, quelques jours encore s'écoulèrent sans apporter aucun changement dans la situation. Le temps ne cessait d'être au beau, et jamais le ciel de Whaston n'avait été si serein. Sauf quelques brumes matinales et vespérales qui se dissipaient après le lever et le coucher du soleil, pas une vapeur ne troublait la pureté de l'atmosphère, au milieu de laquelle le bolide accomplissait sa course régulière.

Faut-il répéter que MM. Forsyth et Hudelson continuaient à le dévorer des yeux, qu'ils tendaient les bras comme pour le happer, qu'ils l'aspiraient à pleins poumons! Certes, mieux eût valu que le météore se dérobât à leurs regards derrière une épaisse couche de nuages, sa vue ne pouvant que les exalter davantage. Aussi Mitz, avant de gagner son lit, brandissait-elle chaque soir son poing vers le ciel. Vaine menace. Le météore traçait toujours sa courbe lumineuse sur un firmament constellé d'étoiles.

Ce qui tendait à aggraver les choses, c'était l'intervention, tous les jours plus nette, du public dans cette discorde privée. Les journaux, les uns avec vivacité, les autres avec violence, prenaient parti pour Dean Forsyth ou pour Hudelson. Aucun n'était indifférent. Bien que la question de priorité ne dût pas, en bonne justice, se poser, personne ne voulait en démordre. Du haut de la tour et du donjon, la querelle descendait jusque dans les bureaux de rédaction, et il était à prévoir des complications graves. On annonçait déjà que des meetings allaient se réunir dans lesquels l'affaire serait discutée. Avec quelle intempérance de langage, on s'en doute, étant donné l'impétueux caractère des citoyens de la libre Amérique.