La chasse au météore

Part 14

Chapter 143,761 wordsPublic domain

Un personnage que ce dénouement n'eût pas satisfait, c'était M. Ewald de Schnack, le délégué du Groënland à la Commission Internationale, lequel se trouvait présentement au nombre des passagers du _Mozik_. Son pays allait tout simplement devenir l'État le plus riche du monde. Pour loger tant de trillions, les coffres du Gouvernement ne seraient, ni assez grands, ni assez nombreux. Heureuse nation, où n'existerait plus aucun impôt d'aucune sorte et où serait supprimée l'indigence! Étant donnée la sagesse de la race scandinave, nul doute que cette énorme masse d'or ne serait écoulée qu'avec une extrême prudence. Il y avait donc lieu d'espérer que le marché monétaire ne subirait pas un trop grand trouble du fait de cette pluie dont Jupiter inonda la belle Danaé, s'il faut en croire les récits mythologiques.

M. de Schnack allait être le héros du bord. Les personnalités de Mr Dean Forsyth et du docteur Hudelson s'effaçaient devant celle du représentant du Groënland, et c'était dans une haine commune que les deux rivaux se rencontraient envers ce représentant d'un État qui ne leur laissait aucune part--fût-ce seulement une part de vanité--dans leur immortelle découverte.

La traversée de Charleston à la capitale groënlandaise peut être estimée à trois mille trois cents milles, soit plus de six mille kilomètres. Elle devait durer une quinzaine de jours, y compris une relâche à Boston, où le _Mozik_ se réapprovisionnerait de charbon. Quant aux vivres, il en emportait pour plusieurs mois, ainsi que les autres navires ayant même destination, car, par suite de l'affluence des curieux, il eût été impossible d'assurer leur existence à Upernivik.

Le _Mozik_ remonta d'abord vers le Nord, en vue de la côte orientale des États-Unis. Mais, le lendemain du départ, le cap Hatteras, extrême pointe de la Caroline du Nord, laissé en arrière, il mit le cap plus au large.

Au mois de juillet, le ciel est généralement beau dans ces parages de l'Atlantique, et, tant que la brise soufflait de l'Ouest, le steamer couvert par la côte, glissait sur une mer calme. Parfois, malheureusement, le vent venait du large, et alors roulis et tangage produisaient leurs effets accoutumés.

Si M. de Schnack avait un cœur solide de trillionnaire, il n'en était pas ainsi de Mr Dean Forsyth et du docteur Hudelson.

C'était leur début en navigation, et ils payaient largement leur tribut au dieu Neptune. Mais pas un instant ils n'en venaient à regretter de s'être lancés dans une semblable aventure.

Il est inutile de dire si ces indispositions, qui les réduisaient à l'impuissance, étaient mises à profit par les deux fiancés. Eux ne donnaient point prise au mal de mer. Aussi rattrapaient-ils le temps perdu, pendant que père et oncle geignaient lamentablement sous les coups écœurants de la perfide Amphitrite. Ils ne se quittaient que pour prodiguer leurs soins aux deux malades. Toutefois, ce n'est pas sans quelque raffinement de malice qu'ils s'étaient réparti le travail. Tandis que Jenny offrait ses consolations à Mr Dean Forsyth, c'est du docteur Hudelson que Francis Gordon relevait le courage chancelant.

Lorsque la houle était moins forte, Jenny et lui conduisaient hors de leurs cabines les deux malheureux astronomes, ils les amenaient au grand air sur le spardeck, ils les asseyaient chacun sur un fauteuil canné, pas très loin l'un de l'autre, en ayant soin de diminuer graduellement cette distance.

«Comment allez-vous? disait Jenny en ramenant une couverture sur les jambes de Mr Forsyth.

--J'ai bien mal!» soupirait le malade sans même savoir qui lui parlait.

Et, en accotant le docteur contre des coussins bien disposés:

«Comment cela va-t-il, Mr Hudelson?» répétait Francis d'un ton affable, comme s'il n'eût jamais été congédié de la maison de Moriss street.

Les deux rivaux restaient là quelques heures, n'ayant qu'une vague conscience de leur voisinage. Pour leur rendre un peu de vie, il fallait que M. de Schnack vînt à passer près d'eux, solide sur ses jambes, sûr de lui comme un gabier qui se rit de la houle, la tête haute de l'homme qui n'a que des rêves d'or, qui voit tout en or. Un mourant éclair passait alors dans les yeux de Mr Forsyth et de Mr Hudelson, qui trouvaient la force de bégayer pour eux-mêmes de haineuses invectives.

«Ce détrousseur de bolides!» murmurait Mr Forsyth.

«Ce voleur de météores!» murmurait Mr Hudelson.

M. de Schnack n'y prenait pas garde; il ne consentait même pas à remarquer leur présence à bord. Il allait et venait dédaigneusement avec l'aplomb d'un homme qui va trouver dans son pays plus d'argent qu'il n'en faudrait pour rembourser cent fois la dette publique du monde entier.

Cependant, la navigation se poursuivait dans des conditions assez heureuses en somme. Il était à croire que d'autres navires, partis des ports de la côte est, remontaient au Nord, en se dirigeant vers le détroit de Davis, et que d'autres encore, ayant même destination, traversaient en ce moment l'Atlantique.

Le _Mozik_ passa au large de New-York sans s'arrêter, et, cap au Nord-Est, continua sa route vers Boston. Dans la matinée du 30 juillet il vint relâcher devant cette capitale de l'État de Massachusetts. Une journée serait suffisante pour remplir ses soutes, car ce n'est pas au Groënland qu'il aurait pu renouveler son combustible.

Si la traversée n'avait pas été mauvaise, la plupart des passagers cependant venaient d'être éprouvés par le mal de mer. Cinq ou six d'entre eux estimèrent que cela suffisait, et, renonçant au voyage, débarquèrent à Boston. Assurément, ce n'étaient ni Mr Dean Forsyth, ni le docteur Hudelson. Dussent-ils, sous les coups de roulis et de tangage, en arriver à leur dernier souffle, du moins le rendraient-ils en face du météore, objet de leurs vœux passionnés.

Le débarquement de ces quelques passagers moins endurants laissa libres plusieurs des cabines du _Mozik_. Elles ne manquèrent pas d'amateurs qui en profitèrent pour prendre passage à Boston.

Parmi ceux-ci, on aurait pu remarquer un gentleman de belle allure, qui s'était présenté des premiers pour s'assurer l'une des cabines vacantes. Ce gentleman n'était autre que Mr Seth Stanfort, l'époux de Mrs Arcadia Walker, marié, puis divorcé, dans les conditions que l'on sait, par devant le juge Proth de Whaston.

Après la séparation, qui remontait déjà à plus de deux mois, Mr Seth Stanfort était rentré à Boston. Toujours possédé du goût des voyages, et la note de J. B. K. Lowenthal le forçant à renoncer à celui du Japon, il avait visité les principales villes du Canada: Québec, Toronto, Montréal, Ottawa. Cherchait-il à oublier son ancienne femme? Cela semblait peu probable. Les deux époux s'étaient plu d'abord, ils s'étaient déplu ensuite. Un divorce, aussi original que leur mariage, les avait séparés l'un de l'autre. Tout était dit. Ils ne se reverraient jamais sans doute, ou, s'ils se revoyaient, peut-être ne se reconnaîtraient-ils pas.

Mr Seth Stanfort venait d'arriver à Toronto, la capitale actuelle du Dominion, lorsqu'il eut connaissance de la sensationnelle communication de J. B. K. Lowenthal. Quand bien même la chute aurait dû s'effectuer à quelques milliers de lieues, dans les régions les plus reculées de l'Asie ou de l'Afrique, il aurait fait l'impossible pour s'y rendre. Ce n'est point que ce phénomène météorique l'intéressât autrement, mais assister à un spectacle qui ne compterait qu'un nombre relativement restreint de spectateurs, voir ce que des millions d'êtres humains ne verraient pas, cela était bien pour tenter un aventureux gentleman, grand amateur de déplacements, et auquel sa fortune permettait les plus fantaisistes voyages.

Or, il ne s'agissait pas de partir pour les antipodes. Le théâtre de cette féerie astronomique se trouvait à la porte du Canada.

Mr Seth Stanfort prit donc le premier train qui partait pour Québec, puis, de là, celui qui courait vers Boston à travers les plaines du Dominion et de la Nouvelle-Angleterre.

Quarante-huit heures après l'embarquement de ce gentleman, le _Mozik_, sans perdre la terre de vue, passa au large de Portsmouth, puis de Portland, à portée des sémaphores. Peut-être étaient-ils en mesure de donner des nouvelles du bolide, que l'on pouvait maintenant apercevoir à l'œil nu lorsque le ciel se dégageait.

Les sémaphores restèrent muets et celui d'Halifax ne fut pas plus loquace, lorsque le steamer se trouva par le travers de ce grand port de la Nouvelle-Écosse.

Combien les voyageurs durent regretter que la baie de Fundy, entre la Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswich, n'offrît pas d'issue vers l'Est ni vers le Nord! Ils n'auraient pas eu à supporter la houle violente qui les assaillit jusqu'à l'île du Cap Breton. Innombrables étaient les malades, parmi lesquels, malgré les soins de Jenny et de Francis, Mr Forsyth et Mr Hudelson continuaient à se faire remarquer.

Le commandant du _Mozik_ eut pitié de ses passagers si mal en point. Il s'engagea dans le golfe du Saint-Laurent, pour regagner la haute mer par le détroit de Belle-Ile, à l'abri du littoral de Terre-Neuve. Il alla ensuite chercher la côte occidentale du Groënland, en traversant le détroit de Davis dans toute sa largeur. On eut dès lors une navigation plus calme.

Le cap Confort fut signalé dans la matinée du 7 août. La terre groënlandaise se termine un peu plus dans l'Est, au cap Farewel, contre lequel viennent se briser les lames de l'océan Atlantique septentrional. Et avec quelle furie, ils ne le savent que trop les courageux pêcheurs du banc de Terre-Neuve et de l'Islande!

Par bonheur, il n'était point question de remonter le long de la côte est du Groënland. Cette côte est à peu près inabordable. Elle n'offre aucun port de relâche aux bâtiments et les houles de la haute mer la battent de plein fouet. Au contraire, dans le détroit de Davis, les abris ne manquent pas. Soit au fond des fjords, soit derrière les îles, on peut aisément trouver un refuge, et, sauf lorsque les vents du Sud donnent directement, la navigation s'effectue dans des conditions favorables.

La traversée se continua, en effet, sans que les passagers eussent trop à se plaindre.

Cette partie de la côte groënlandaise, depuis le cap Farewel jusqu'à l'île Disko, est généralement bordée par des falaises de roches primitives, d'une altitude considérable, qui arrêtent les vents du large. Même pendant la période hivernale, ce littoral est moins obstrué par les glaces que les courants du pôle amènent de l'océan Boréal.

Ce fut dans ces conditions que le _Mozik_ battit de sa rapide hélice les eaux de la baie Gilbert. Il vint relâcher quelques heures à Godthaab où le cuisinier du bord put se procurer du poisson frais en grande quantité. N'est-ce pas, en effet, de la mer que les peuplades groënlandaises tirent leur principale nourriture? Puis il passa successivement à l'ouvert des ports de Holsteinborg et de Christianshaab. Ces bourgades, dont la seconde se dissimule au fond de la baie Disko, sont tellement enfermées dans leurs murailles de roches qu'on ne peut en soupçonner l'existence. Elles constituent d'utiles retraites pour les nombreux pêcheurs qui sillonnent le détroit de Davis et y pourchassent baleines, narvals, morses et phoques, en s'élevant parfois jusqu'aux dernières limites de la mer de Baffin.

L'île Disko, que le steamer atteignit dès les premières heures du 9 août, est la plus importante de toutes celles dont le chapelet s'égrène le long du littoral groënlandais. Cette île aux falaises basaltiques possède un chef-lieu, Godhavn, bâti sur sa côte méridionale. Cette station se compose, non de maisons en pierre, mais de maisons en bois, avec des murs de poutres à peine équarries enduites d'une épaisse couche de goudron qui s'oppose à la pénétration de l'air. Francis Gordon et Seth Stanfort, en leur qualité de passagers que n'hypnotisait pas le météore, furent vivement impressionnés par cette bourgade noirâtre que relevait çà et là la teinte rouge des toitures et des fenêtres. Que devait être la vie pendant les hivers de ce climat? On les eût bien étonnés en leur assurant qu'elle était à peu près celle des familles de Stockholm ou de Copenhague. Certaines maisons, bien que peu meublées, n'y sont point dépourvues de confortable. Elles ont salon, salle à manger, bibliothèque même, car la «haute société», si l'on peut s'exprimer de la sorte, danoise d'origine, n'est pas dépourvue de lettres. L'autorité y est représentée par un délégué du gouvernement dont le siège est à Upernivik.

C'est dans le port de cette ville que le _Mozik_, après avoir laissé en arrière l'île Disko, vint mouiller le 10 août vers six heures du soir.

XVII

DANS LEQUEL LE MERVEILLEUX BOLIDE ET UN PASSAGER DU «MOZIK» RENCONTRENT, CELUI-CI, UN PASSAGER DE «L'OREGON», ET CELUI-LA, LE GLOBE TERRESTRE.

Groënland signifie «Terre Verte». «Terre Blanche» eût mieux convenu à ce pays couvert de neiges. Il n'a pu être ainsi baptisé que par une agréable ironie de son parrain, un certain Erik le Rouge, marin du Xe siècle, qui probablement n'était pas plus rouge que le Groënland n'est vert. Peut-être, après tout, ce Scandinave espérait-il décider ses compatriotes à venir coloniser cette verte région hyperboréenne. Il n'y a guère réussi. Les colons ne se sont point laissé tenter par ce nom enchanteur, et, actuellement, en y comprenant les indigènes, la population groënlandaise ne dépasse pas dix mille habitants.

Si jamais pays ne fut point fait pour recevoir un bolide valant cinq mille sept cent quatre-vingt-huit milliards, c'est bien celui-ci, il faut l'avouer. Cette réflexion, plus d'un dut se la permettre, dans cette foule de passagers que la curiosité amenait à Upernivik. Ne lui aurait-il pas été aussi facile, à ce bolide, de tomber quelques centaines de lieues plus au Sud, à la surface des larges plaines du Dominion ou de l'Union, où il eût été si aisé de le retrouver?.. Non, c'était une contrée des plus impraticables et des plus inhospitalières qui allait être le théâtre de cet événement mémorable!

A vrai dire, il y avait des précédents à invoquer. Des bolides ne sont-ils pas déjà tombés au Groënland? Dans l'île Disko, Nordenskiold n'a-t-il pas trouvé trois blocs de fer, pesant chacun vingt-quatre tonnes, très probablement des météorites, qui figurent actuellement dans le musée de Stockholm?

Très heureusement, si J. B. K. Lowenthal n'avait pas fait erreur, le bolide devait choir sur une région assez abordable, et au cours de ce mois d'août qui relève la température au-dessus de la glace. A cette époque de l'année, le sol peut justifier, par endroits, l'ironique qualification de terre verte donnée à ce morceau du Nouveau Continent. Dans les jardins poussent quelques légumes et certaines graminées, alors que, vers l'intérieur, le botaniste ne récolterait que mousses et lichens. Sur le littoral, des pâturages apparaissent après la fonte des glaces, ce qui permet d'entretenir un peu de bétail. Certes, on n'y compterait par centaines, ni les bœufs, ni les vaches, mais il s'y rencontre des poules et des chèvres d'une endurance toute rustique, sans oublier les rennes et la nombreuse population des chiens.

Par exemple, après deux ou trois mois d'été, tout au plus, l'hiver revient avec ses interminables nuits, ses rudes courants atmosphériques partis des régions polaires et ses épouvantables blizzards. Sur la carapace qui recouvre le sol, voltige une sorte de poussière grise, dite poussière de glace, cette cryokonite pleine de plantes microscopiques dont Nordenskiold recueillit les premiers échantillons.

Mais, de ce que le météore ne dût pas tomber à l'intérieur de la grande terre, il ne s'ensuivait pas que la possession en fût assurée au Groënland.

Upernivik ne se trouve pas seulement au bord de la mer, c'est la mer qui l'entoure de toutes parts. C'est une île au milieu d'un nombreux archipel d'îlots semés le long du littoral, et cette île, qui n'a pas dix lieues de tour, offrait, on en conviendra, une cible bien étroite au boulet aérien. S'il ne l'atteignait pas avec une justesse mathématique, il passait à côté du but, et les eaux de la mer de Baffin se refermeraient sur lui. Or, la mer est profonde en ces parages hyperboréens, et c'est à mille ou deux mille mètres que la sonde en atteint le fond. Allez donc repêcher dans cet abîme une masse pesant près de neuf cent mille tonnes.

Une telle éventualité ne laissait pas de préoccuper vivement M. de Schnack qui avait plus d'une fois confié ses inquiétudes à Seth Stanfort, avec lequel il s'était lié au cours de la traversée. Mais, contre ce danger, il n'y avait rien à faire, et l'on ne pouvait que s'en remettre aux calculs du savant J. B. K. Lowenthal.

Ce malheur, que redoutait M. de Schnack, Francis Gordon et Jenny Hudelson l'eussent au contraire considéré comme la plus heureuse des solutions. Le bolide disparu, ceux dont leur bonheur dépendait n'auraient plus rien à revendiquer, pas même l'honneur de lui donner leur nom. Ce serait un grand pas vers la réconciliation tant désirée.

Cette manière de voir des deux jeunes gens, il est douteux qu'elle fût partagée par les nombreux passagers du _Mozik_ et de la dizaine d'autres bâtiments de toutes nations, alors mouillés devant Upernivik. Ceux-là tenaient à voir quelque chose, puisqu'ils étaient venus pour ça.

Ce n'est pas, en tous cas, la nuit qui s'opposerait à ce que leur désir fût satisfait. Pendant quatre-vingts jours, dont moitié avant et moitié après le solstice d'été, le soleil ne se lève ni ne se couche, à cette latitude. On aurait donc les plus grandes chances d'y voir clair pour rendre visite au météore, si, conformément aux affirmations de J. B. K. Lowenthal, le sort l'amenait aux environs de la station.

Dès le lendemain de l'arrivée, une foule composée d'éléments très divers se répandit autour des quelques maisonnettes en bois d'Upernivik, dont la principale arbore le pavillon blanc à croix rouge du Groënland. Jamais Groënlandais et Groënlandaises n'avaient vu tant de monde affluer sur leurs lointains rivages.

Des types assez curieux, ces Groënlandais, principalement sur la côte occidentale. Petits ou de moyenne taille, trapus, vigoureux, courts de jambes, mains et attaches fines, carnation d'un blanc jaunâtre, figure large et aplatie, presque sans nez, yeux bruns et légèrement bridés, chevelure noire et rude qui leur retombe sur la face, ils ressemblent quelque peu à leurs phoques, dont ils ont la physionomie douce, et aussi la confortable couche de graisse qui les défend contre le froid. Les vêtements sont les mêmes pour les deux sexes: bottes, pantalons, «amaout» ou capuche; toutefois les femmes, gracieuses et rieuses dans la jeunesse, relèvent leurs cheveux en cimier, s'affublent d'étoffes modernes, s'ornent de rubans multicolores. La mode du tatouage, jadis très en faveur, a disparu sous l'influence des missionnaires, mais ces peuplades ont conservé un goût passionné pour le chant et la danse, qui sont leurs uniques distractions. Pour boisson elles ont de l'eau; pour nourriture, la chair des phoques et de chiens comestibles, du poisson et des baies d'algues. Triste vie, en somme, que celle des Groënlandais.

L'arrivée d'un tel nombre d'étrangers à l'île d'Upernivik causa une grande surprise aux quelques centaines d'indigènes qui habitent l'île, et lorsqu'ils apprirent la cause de cette affluence, leur surprise ne diminua pas, au contraire. Ils n'en étaient plus, ces pauvres gens, à ignorer la valeur de l'or. Mais l'aubaine ne serait pas pour eux. Si les milliards s'abattaient sur leur sol, ils n'iraient point remplir leurs poches, bien que les poches ne manquent point au vêtement groënlandais, qui n'est pas celui des Polynésiens, et pour cause. Ils iraient, ces milliards, s'engouffrer dans les coffres de l'État, d'où, selon l'usage, on ne les verrait plus jamais sortir. Cependant, ils ne devaient pas se désintéresser de l'«affaire». Qui sait s'il n'en résulterait tout de même pas quelque bien-être pour les pauvres citoyens du Groënland?

Quoi qu'il en soit, il commençait à être temps qu'il se produisît, le dénouement de cette «affaire».

Si d'autres steamers arrivaient encore, le port d'Upernivik ne suffirait plus à les contenir. D'autre part, le mois d'août s'avançait, et les bâtiments ne pouvaient s'attarder bien longtemps sous une latitude si élevée. Septembre, c'est l'hiver, puisqu'il ramène les glaces des détroits et des canaux du Nord, et la mer de Baffin ne tarde pas à devenir impraticable. Il faut fuir, il faut s'éloigner de ces parages, il faut laisser en arrière le cap Farewel, sous peine d'être pris dans les embâcles pour les sept ou huit mois des rudes hivers de l'océan Arctique.

Pendant les heures de l'attente, les intrépides touristes faisaient de longues promenades à travers l'île. Son sol rocheux, presque plat, rehaussé seulement de quelques tumescences dans sa partie médiane, se prête à la marche. Çà et là s'étendent des plaines où, au-dessus d'un tapis de mousses et d'herbes plus jaunes que vertes, s'élèvent des arbustes qui ne deviendront jamais des arbres, quelques-uns de ces bouleaux rabougris qui poussent encore au-dessus du soixante-douzième parallèle.

Le ciel était généralement brumeux, et le plus souvent de gros nuages bas le traversaient sous le souffle des brises de l'Est. La température ne dépassait pas dix degrés au-dessus de zéro. Aussi les passagers étaient-ils heureux de retrouver à bord de leurs navires un confort que le village n'aurait pu leur offrir et une nourriture qu'ils n'eussent trouvée ni à Godhavn, ni en aucune autre station du littoral.

Cinq jours s'étaient écoulés depuis l'arrivée du _Mozik_ lorsque, dans la matinée du 16 août, un dernier bâtiment fut signalé au large d'Upernivik. C'était un steamer, qui se glissait à travers les îles et îlots de l'archipel pour venir prendre son mouillage. A la corne de sa brigantine flottait le pavillon aux cinquante et une étoiles des États-Unis d'Amérique.

A n'en pas douter, ce steamer amenait un nouveau lot de curieux sur le théâtre du grand fait météorologique, des retardataires, qui, d'ailleurs, n'arriveraient point en retard, puisque le globe d'or gravitait encore dans l'atmosphère.

Vers onze heures du matin, le steamer _Oregon_ laissait tomber son ancre au milieu de la flottille. Un canot s'en détachait aussitôt et mettait à terre un des passagers sans doute plus pressé que ses compagnons de voyage.

Ainsi que le bruit s'en répandit sur-le-champ, c'était un des astronomes de l'observatoire de Boston, un certain M. Wharf, qui se rendit chez le chef du gouvernement. Celui-ci prévint sans tarder M. de Schnack, et le délégué se rendit à la maisonnette au toit de laquelle se déployait le drapeau national.

L'anxiété fut grande. Le bolide allait-il, par hasard, fausser compagnie à tout le monde, et «filer à l'anglaise» vers d'autres parages célestes, selon le vœu de Francis Gordon?

On fut bientôt rassuré à cet égard. Le calcul avait conduit J. B. K. Lowenthal à des conclusions exactes, et c'est uniquement pour assister à la chute du bolide, à titre de représentant de son chef hiérarchique, que M. Wharf avait entrepris ce long voyage.

On était au 16 août. Il s'en fallait donc encore de trois fois vingt-quatre heures que le bolide reposât sur la terre groënlandaise.

«A moins qu'il ne s'en aille par le fond!..» murmurait Francis Gordon, seul, d'ailleurs, à concevoir cette pensée, et à formuler cette espérance.

Mais que l'affaire dût ou non, avoir ce dénouement, on ne le saurait que dans trois jours. Trois jours, ce n'est guère et c'est quelquefois beaucoup, tout particulièrement au Groënland, où il serait osé de prétendre que les plaisirs pèchent par leur abondance. On s'ennuyait donc, et de contagieux bâillements désarticulaient les maxillaires de ces touristes désœuvrés.