Chapter 2
-- Quand tu auras vu avec quelle adresse ces sauvages se servent de cet instrument.
Arrivé au camp, Robert donna les trois opossums, et en promit trois autres aux indigènes, s'ils voulaient nous donner un spécimen de leur habileté à manier cette arme; ils acceptèrent.
Nous partîmes donc à leur suite à la recherche d'un but quelconque.
Celui qui paraissait le plus vigoureux des trois sauvages avait à peine fait cent pas qu'il s'arrêta, et nous fit signe de l'imiter. Puis du doigt il nous montra une bande de ces gros perroquets, nommés cacatoès, qui voletaient au sommet d'un arbre haut de plus de quarante pieds. L'homme, prenant le morceau de bois passé à sa ceinture que j'avais déjà remarqué, s'avança doucement jusqu'à vingt mètres de l'arbre environ, lança son instrument, suivant une ligne horizontale, à deux pieds du sol. L'arme parcourut ainsi un espace de quinze à dix-huit mètres; puis soudain, ayant touché la terre, elle se releva par un angle droit, monta jusqu'au sommet de l'arbre, abattit deux cacatoès et, décrivant une parabole, vint retomber aux pieds de l'homme.
J'avoue que mon premier mouvement fut de me frotter les yeux pour savoir si j'étais bien éveillé; ensuite je ramassai le boomerang pour voir s'il ne contenait pas quelque mystérieux mécanisme chargé de régler sa marche, mais rien.
Je n'avais dans les mains qu'un simple morceau de bois, dur et compact, quoique flexible, et légèrement courbé au milieu; sa longueur était de deux pieds cinq pouces (65 centimètres), sa largeur de deux pouces (6 cent.), et son épaisseur de deux centimètres; un des bouts est renflé et arrondi; l'autre, au contraire, est tout à fait plat.
Afin de bien me rendre compte du mouvement du boomerang, je priai l'indigène de le lancer de nouveau, n'importe où, sans but.
L'homme saisit l'arme à pleine main par le gros bout, la partie convexe en dehors, puis, la faisant tourner au-dessus de sa tête, la lança de toute sa force devant lui.
Toutefois, au moment de la laisser échapper, il lui, imprima, avec le poignet, un mouvement rapide de rotation.
Le boomerang partit, et, comme la première fois, après avoir touché terre, remonta en ligne droite, avec une vitesse et une précision surnaturelles, et revint alors vers celui qui l'avait lancé.
Je voulus acheter un boomerang mais les indigènes refusèrent absolument de m'en vendre.
Le soir, en attendant l'heure de faire une seconde nuit de chasse à l'opossum, où j'espérais être plus heureux que la première fois, Robert me raconta l'histoire de Dick.
-- Ce brave garçon, me dit-il, avait plusieurs fois vu les naturels se servir du boomerang; mais il ne pouvait croire qu'avec ce morceau de bois, des «sauvages» fussent capables d'atteindre un but aussi bien que lui avec sa balle. Il les défia donc et fut toujours vaincu.
«Un jour, cependant, un indigène lui dit, que si lui, Dick, voulait aller se placer à dix mètres derrière lui, il lancerait le boomerang en avant, atteindrait un but déterminé, et qu'en revenant, il irait frapper Dick en pleine poitrine.
«Mon vieux bushman rit beaucoup de la prétention du «sauvage» et accepta résolument sa proposition. Debout, à quelques pas, en arrière, les bras croisés sur la poitrine, avec la tranquillité d'un homme sûr de son fait, il attendit... pas longtemps.
«Le sauvage prit d'un coup d'oeil ses mesures, lança son boomerang, et le morceau de bois, après avoir touché le but désigné, revint avec une telle vélocité, un tel bruit sinistre que mon pauvre Dick serait sorti de cette expérience fêlé de tous les côtés et la poitrine brisée, s'il ne se fût vivement et prudemment jeté le nez dans le gazon.
«Il ne demanda pas son reste, mais, jamais il n'a pardonné aux «sauvages» leur adresse au boomerang.
-- Cet instrument possède une force prodigieuse.
-- Oui, mon ami; quand il est lancé par une main habile, on est stupéfié par les effets foudroyants de ce simple morceau de bois qui, sous l'impulsion d'une force initiale minime, accélère de lui-même sa vélocité, brise comme verre la jambe d'un vigoureux cheval, jette son homme sur le carreau, ou, s'élevant perpendiculairement selon l'intention du chasseur, frappe d'estoc et de taille, de ricochet en ricochet, tout ce qui se trouve sur sa route.
-- C'est véritablement étonnant, et je me demande par quel hasard, par quelle intuition, des sauvages d'un degré de civilisation infime ont pu découvrir un instrument à la fois si peu compliqué et d'une telle puissance d'action que toute la science moderne a peine à s'en rendre compte.
Cette nuit-là, la chasse fut plus belle encore que la première, et pour ma part je fus particulièrement favorisé; outre quatre opossums tombés sous mes balles, j'eus la chance d'être témoin d'une scène de famille qui m'eût à elle seule consolé de la bredouille, si tel avait été mon sort.
Selon mon habitude, je m'étais écarté de mes compagnons. Arrêté au pied d'un arbre à la tête brisée, au sommet duquel il me semblait voir remuer quelque chose, je distinguai bientôt toute une famille d'opossums qui quittait sa retraite sans doute pour aller en quête de son repas. La mère s'avançait doucement sur la branche, arrondissant sa queue au-dessus de son dos des quatre pattes, elle se cramponnait aux aspérités de l'écorce; tandis que ses, petits, faisant à peu près le même mouvement, se cramponnaient à leur tour au dos de leur mère et s'accrochaient de leur queue, à la queue secourable qui leur était tendue.
La lune les éclairait en plein, et d'une balle j'aurais pu mettre fin à cette scène intime; mais j'avoue que je ne m'en sentis pas le courage; je fis taire mes instincts de chasseur et laissai cette mère et ses petits continuer tranquillement leur promenade.
Le lendemain, après nous être reposés de nos deux nuits de chasse, nous reprîmes le chemin de Robertville, où je restai encore quelques jours. Mais il fallut enfin se quitter: j'avais hâte, du reste, de revenir en France, et par un beau matin, je repris la route de Sidney, emportant de mon ami Robert, du vieux Dick, qui a voulu absolument me donner, préparée par lui, la peau d'opossum à la queue coupée par sa balle, le meilleur souvenir.
Depuis lors, j'ai fait bien des chasses, plus émouvantes et plus dangereuses que celle de l'Australie; mais, est-ce parce que je la faisais en compagnie d'un bon ami? je me rappelle toujours avec plaisir ma chasse à l'opossum.