Part 4
Le paisible angélus de quelque vieux clocher Tinterait seul mon glas aux paroisses prochaines. Dans les sentiers bretons pleureraient les grands chênes. Le laboureur tardif qui s’en vient en chantant Vers sa maison de chaume où le sommeil l’attend, Se signerait la bouche, en fermant la barrière, Et, sans savoir mon nom, m’enverrait sa prière.
La paix du soir invite à de vastes oublis. En Mai, l’espace ondule, et, derrière ses plis, On entend, on voit presque errer la grande chose; La pierre du tombeau n’est plus la porte close; Tout rassure. Et la nuit, l’auguste nuit d’été Verse à la lèvre humaine un goût d’éternité. L’œil qu’on ferme ici-bas là haut s’éveille étoile; Le silence a chanté, l’inconnu se dévoile, Comme un seuil lumineux, le ciel semble s’ouvrir... C’est par un soir de Mai que je voudrais mourir.
Le long de ma route
A madame Gaston Deschamps.
Le long de ma route incertaine, Quand je me retourne, je vois, Comme un horizon de grands bois, S’enfuir ma jeunesse lointaine, Verte encor d’un vert d’autrefois!
Elle fuit dans une ombre douce... Oh! l’exquise odeur de printemps! Lorsque je fais halte, j’entends S’égoutter, claire, dans la mousse, La source d’or de mes vingt ans!
Quand j’aurai terminé ma course, Quand je verrai monter d’ailleurs L’aube des jours qu’on dit meilleurs, Agenouillé sur cette source, J’y puiserai mes anciens pleurs.
Et je reboirai goutte à goutte, Longuement je savourerai Ce pleur que mes yeux ont pleuré Au temps où tu fleurissais toute, Ma jeunesse, printemps sacré.
Le chant de ma mère
Le chant que me chantait naguère Ma mère douce, au long des nuits, A dû mourir avec ma mère... Nul ne me l’a chanté depuis.
Et c’est en vain qu’au seuil des portes Obstinément je l’ai quêté. O ma mère, tes lèvres mortes Dans la tombe l’ont emporté.
En vain, sous les lampes huileuses, J’ai fait, dans l’âtre des maisons, Sourdre au cœur des vieilles fileuses L’eau vive des vieilles chansons.
La berceuse qui me fut chère, Le doux chant naguère entendu, Le chant que me chantait ma mère Avec ma mère s’est perdu.
Mais aux heures, aux heures chastes Où les nocturnes ciels d’été Nous haussent sur leurs ailes vastes A des songes d’éternité.
Je vois soudain, dans ma mémoire, Champ du repos peuplé d’aïeux, Circuler la grande ombre noire D’un laboureur mystérieux.
Sa charrue étrange et sacrée Ouvre au loin des sillons mouvants Et fait, de la terre éventrée, Jaillir des morts restés vivants.
Muet, sur les fosses rouvertes, Je l’entends aller et venir Ce grand faiseur de découvertes Qui se nomme le Souvenir.
Et, hors des glèbes retournées, Se lèvent d’antiques moissons Où court, dédaigneux des années, Le pied nu des jeunes chansons.
Et le chant, le chant dont ma mère Berça mon somme au temps jadis Exhale en moi l’odeur légère D’un fin bleuet du paradis.
Les troupeaux de l’air
Comme des vaches au poil roux Qui, le pas lent et les yeux doux, Vont à de lointains pâturages, Dans le ciel pur, lavé d’hier, Humide encor des grands orages, Les nuages passent dans l’air.
Quelqu’un est là-haut qui les garde, Et la Bretagne les regarde Défiler paresseusement. C’est la vieille qui, près de l’âtre, Sur son rouet va s’endormant Au bruit de la chanson d’un pâtre.
Passez, passez, troupeaux de l’air, Nuages qui paissez la mer! Et que la Bretagne sommeille! Que toujours vienne voltiger, Autour de sa pieuse oreille, La chanson du divin berger.
Qu’elle dorme, la bonne vieille! Que jamais elle ne s’éveille! Qu’elle rêve (le rêve est doux), Tandis que dans le souple espace, Comme des vaches au poil roux, Le troupeau des nuages passe.
Qu’elle rêve!... Tout en dormant Ses yeux mi-clos, au firmament, Suivent les lentes vaches rousses, Et de longs pleurs délicieux, Les pleurs naïfs des races douces Tombent en perles de ses yeux.
Berceuse d’Armorique
Plac’had ann ôd a gan eur gân Hac a zo trist, hac a zo splân.
Dors, petit enfant, dans ton lit bien clos; Dieu prenne en pitié les bons matelots!
--Chante ta chanson, chante, bonne vieille! La lune se lève et la mer s’éveille.
Quand tu seras mousse, hélas! c’est le vent Qui te bercera dans ton lit mouvant.
--Chante ta chanson, chante, bonne vieille! La lune se lève et la mer s’éveille.
Déjà dans ton âme a chanté la mer Son chant doux aux fils, aux mères amer.
--Chante ta chanson, chante, bonne vieille! La lune se lève et la mer s’éveille.
Au Pays du Froid[8] ton père a sombré. Tu naissais alors, je n’ai pas pleuré.
--Chante ta chanson, chante, bonne vieille! La lune se lève et la mer s’éveille.
Au Pays du Froid, la houle des fiords Chante sa berceuse en berçant les morts.
--Chante ta chanson, chante, bonne vieille! La lune se lève et la mer s’éveille.
Dors, petit enfant, dans ton lit bien doux, Car tu t’en iras comme ils s’en vont tous.
--Chante ta chanson, chante, bonne vieille! La lune se lève et la mer s’éveille.
Tes yeux ont déjà la couleur des flots. Dieu prenne en pitié les bons matelots!
--Chante ta chanson, chante, bonne vieille! La lune se lève et la mer s’éveille.
Car c’est pour les flots que nous enfantons; Tous meurent marins, qui sont nés Bretons.
[8] _Brô ar riou_; on désigne souvent ainsi l’Islande ou Terre-Neuve.
La Chanson de ma nourrice
Il me souvient d’une ballade Que ma nourrice à faible voix Me chantait, quand j’étais malade. Autrefois.
«C’étaient deux marins du même âge Qui s’étaient connus tout petits, Et qui s’aimaient. Un soir, tous deux étaient partis Pour on ne sait plus quel voyage. Ils étaient partis, tous les deux, Tous deux braves marins, tous deux bons capitaines, Pour on ne sait plus trop quelles plages lointaines, Et, depuis, on n’a pas entendu parler d’eux.»
Nourrice, j’en ai bien vu d’autres Qui s’aimaient et qui sont partis, S’étant connus, comme les vôtres, Tout petits.
«On chuchotait, mais sans y croire, Sur le quai, la nuit du départ, Qu’ils avaient entrepris d’aborder quelque part Dans un pays nommé la Gloire. Par exemple, on disait encor Qu’un long pavillon vert flottait à leur grand’hune. Et qu’on pouvait du port y lire au clair de lune Le nom de l’Espérance écrit en lettres d’or.»
Ce pavillon vert qu’on arbore Au départ, et qui claque au vent, N’est, hélas! qu’un haillon sonore, Trop souvent.
«Combien ont fait le tour du monde, Qui sains et saufs sont revenus! Mais ces deux-là sont morts, sous des cieux inconnus, Dans l’oubli de la mer profonde. Ils sont morts, ils sont morts tous deux. Tous deux braves amis, tous deux bons capitaines, Sans avoir abordé dans les plages lointaines, Et les poissons d’argent n’ont rien épargné d’eux.»
Oh! la triste, triste ballade, Que ma nourrice à faible voix Me chantait, quand j’étais malade, Autrefois!
La Chanson de la mal mariée
En jupon de rouge futaine, Autrefois, quand j’allais aux prés, Je mirais des galons dorés Dans l’eau verte de la fontaine.
Maintenant, l’eau verte se rit De mes haillons de laine rousse, Et j’entends, j’entends sous la mousse Se gausser un méchant esprit.
Lorsque les conscrits de la reine, Autrefois, rentraient au pays, Disaient-ils pas, tout ébahis: «Tudieu! c’est notre souveraine!»
Et c’est moi, Fanchon, qui passais, Royale, sur ma jument grise; Je me fâchais de n’être prise Que pour la Reine des Français!
Et maintenant, la tête basse, Les mendiants, tortus, boiteux, Plaignent Fanchon, quand devant eux L’ombre de ma misère passe.
Je rêvais d’un beau clerc vainqueur, A la longue et fine parole Qui, telle qu’une banderole, Eût enlacé vingt fois mon cœur.
L’homme à qui je songeais en songe Est venu, m’a prise, et voici Que, dans la lande du souci, Mon cœur paît au bout d’une longe.
Filles, mes sœurs, pleurez mon deuil. Au foyer clair de la famille, Il n’est que d’être jeune fille! Femme, on grelotte sur le seuil.
Le vent d’hymen souffle à vos portes, Et vous dites, le rire aux yeux: «C’est de l’or qui tombe des cieux.» Hélas! ce sont des feuilles mortes.
Filles, mes sœurs, tout ment, tout ment A la fille qui se marie. C’est le jardin de duperie Où ne fleurit que le tourment.
Priez Dieu qu’il vous garde sages! Mais, hélas! vous ne m’en croirez Que lorsque vos galons dorés Pendront, flétris, à vos corsages.
Comme moi, vous irez alors Pleurant votre jeunesse en route. Vous serez la chèvre qui broute L’herbe mauvaise du remords.
Vaines attentes
I
La pluie au vent de mer s’égoutte Dans la barbe verte des pins; Et des femmes suivent la route, Qui vont au bourg pétrir leurs pains.
Sous la mouvante capeline, Leur face rosée, au ton clair, Sent bon la bonne odeur saline, L’odeur de flot qui dort dans l’air.
Et ce sont des filles de grève Qui vont entre elles devisant De l’homme qui les hante en rêve, Toujours aimé,--toujours absent!
II
Ils sont là-bas, dans les eaux mornes, Les fiancés et les époux; Autour d’eux est la mer sans bornes, Et sur eux le firmament roux.
De longs voiles tissés de brume Pendent du haut du ciel muet... En Bretagne un foyer s’allume, Et voici le chant du rouet...
Eux aussi, de leurs voix bourrues, Chantent!... Nul écho ne répond... Un mousse éventre des morues Qui gisent à plat sur le pont.
Et l’on voit couler sur les planches, On voit jaillir par les sabords, Tout constellé d’écailles blanches, Le sang rouge des poissons morts.
III
Doucement, doucement bercées Par le chant si câlin des flots, Les épouses, les fiancées Dorment au fond des grands lits clos.
Chacune d’elles, mère, femme, Fille vierge en désir d’amour, A bien prié sa Notre-Dame D’Espérance et de Bon-Retour.
Et toutes elles font ce rêve D’un pas lointain, d’un pas connu, Qui par l’étroit sentier de grève Jusqu’à leurs portes est venu.
Les clefs tournent dans les serrures. --«Voici venir qui j’attendais!...» Des hommes aux larges carrures Entrent... Ce sont les Islandais!
A des visages noirs de hâle Pendent des barbes de glaçons. On entend la flamme qui râle Sur le cadavre des tisons.
Les Bretonnes ensommeillées Étreignent les gars à plein corps! Dieu! qu’ils ont les lèvres mouillées! Sont-ils vivants?... S’ils étaient morts!...
La Chanson de l’amour
Depuis des ans, nuit et jour, J’attends un inconnu. Cet inconnu, c’est l’amour; Il est enfin venu!
Au seuil quand il a frappé, J’avais un tel émoi Qu’il a cru s’être trompé: --«Belle, pardonnez-moi.»
Il avait des yeux plus doux Que la lune au printemps. J’ai dit: «Sire, entrez chez nous, Si c’est vous que j’attends!»
--«Noire est la nuit comme un four! Il neige sur les monts. Ouvrez-moi, je suis l’amour, Ohé! la belle, aimons!»
«Pour vous trouver, nuit et jour, La belle, j’ai marché, --«Jour et nuit, Sire l’amour, Moi, je vous ai cherché.»
«Entre, amour, passant divin!» Et l’amour est entré. Depuis, on le cherche en vain, Nul ne l’a rencontré.
L’amour m’a juré sa foi De ne me plus quitter; L’amour est entré chez moi, Et c’est pour y rester.
Extrait d’un vieux livre
En marge d’un vieux paroissien, J’ai lu ce sône très ancien:
--Ma fille, avez-vous peine amère, Peine de cœur, peine d’esprit? Votre lèvre plus ne sourit. --Plus je ne pleurerai, ma mère!
Mère, coupez mes cheveux blonds; Ils sont trop lourds, ils sont trop longs.
En vérité, j’ai peine amère, Peine d’esprit, peine de cœur. C’est d’avoir cru dans un moqueur... Coupez mes cheveux blonds, ma mère.
Coupez mes longs cheveux dorés, Puis, d’un ruban vous les nouerez.
Nouez-les d’un ruban de moire A ma quenouille de roseau; Et filez-en tout un fuseau Pour les âmes du purgatoire.
Mais les plus soyeux, les plus doux, Ne les donnez qu’à Jean le Roux.
Il en est d’aussi clairs que l’ambre; Vous les irez porter, le soir, Le soir des morts dans le mois noir, A Jean le Roux, de Plouzélambre.
Et, s’il s’étonne, dites-lui Que c’est du lin exprès roui.
Du lin exprès filé, pour être Le signet du livre latin Qu’il relira soir et matin, Quand il sera devenu prêtre:
Ainsi, plus tard, mes cheveux d’or En ses doigts frémiront encor.
Ce sera comme une caresse Qui jusqu’à ma tombe viendra. Mon âme se rappellera Le temps où je fus sa maîtresse.
La fille est morte, ce disant. Aimez qui vous aime, passant!
Si quelqu’un feuillette ce livre, Que celui-là plaigne en son cœur, Non la morte, mais le moqueur Qui tant pleura de lui survivre.
Il n’est pire mal à souffrir Qu’aimer l’amour qu’on fit mourir.
Les yeux de ma mie
J’aime ma mie. Elle a des yeux Qui sont comme les soirs de brume. Une étoile douce s’allume Tout au fond, tout au fond des cieux.
Ma mie est blonde Comme les blés. Trois marins s’en sont allés Sur la mer profonde!
J’aime ma mie. En ses yeux clairs On voit scintiller des étoiles, Et de blanches, de tristes voiles Errer, lentes, au gré des mers.
Ma mie est blonde Comme les blés. Trois marins s’en sont allés Quérir un nouveau monde.
J’aime ma mie! En ses yeux doux Mon cœur sombre, mon cœur se noie... Mourir ainsi c’est une joie Que mon cœur vous souhaite à tous!
Ma mie est blonde Comme les blés. Trois marins s’en sont allés Pour jamais sous l’onde.
In memoriam libri
A Charles Le Goffic.
Grise, comme notre horizon, Comme lui, douce et monotone, Tu nous as chanté la chanson De l’Amour, de l’Amour Bretonne.
On croit ouïr un air perdu Que, par un soir plein de mystère, Fredonne sur le Ménez-Du Quelque pâtre du Finistère.
Calmes et tristes sont tes vers. Il y passe de fins visages, Entrevus à peine à travers La brume de nos paysages.
Je songe aux filles de chez nous Qui balancent leur taille svelte. On voit bleuir dans leurs yeux doux Le ciel profond de l’âme celte.
* * * * *
Dieu fasse que longtemps encor Le sône d’amour se prolonge, Parmi les hommes du Trégor Restés fidèles à leur songe!
Et qu’en nous, les faiseurs de vers, Un peu de cette âme persiste Qui donne à la chanson des «clercs» Son charme sobre, large et triste!
Chant de mer
A la mémoire d’un frère.
La mer qui chante a la voix douce. Hou... hou!... Chant de mer, chant d’amour! Ohé! les gars, à qui le tour? «Viens, petit Breton, fais-toi mousse!»
«Je suis Celle qui vit encor Au palais bleu de la légende. C’est moi la reine qui commande Sur Ker-Is et sur Occismor.
«Petit Breton, descends aux grèves! Les beaux pays que tu verras, Quand je t’aurai pris en mes bras!... Je mène au jardin des grands rêves.
«C’est la vérité que je dis. Petit Breton, écoute, écoute! Du paradis je sais la route, C’est moi qui mène en paradis!»
Et petit Breton se fait mousse, Petit Breton court bord sur bord. Hou! Hou! Chant de mer, chant de mort!... La mer qui chante a la voix douce.
Les conteuses
Les conteuses, par les sentiers, sous les nuits noires, Descendent vers les bourgs, leurs fuseaux dans les doigts. Là sont les âtres clairs, et le cidre, et les noix, Et le peuple attentif des écouteurs d’histoires.
Elles disent: Salut!... Et, lointaines, leurs voix Semblent sortir du seuil plaintif des purgatoires. Le souffle du passé gémit dans leurs mémoires Comme les vents d’automne au cœur dolent des bois.
Vieilles aux yeux fanés, pèlerines du rêve, Vous m’avez par la main conduit vers l’«autre grève»; Le navire enchanté nous a pris à son bord.
J’ai refait avec vous vos sombres traversées, Et vu se coucher, pâle, au fond de mes pensées, L’astre apaisant et pur des pays de la mort.
Le miroir épave
Un nom de femme, un nom chantant, un nom d’_ailleurs_ Se lit sur la bordure, incrusté dans l’ébène. Celui qui le sculpta, novice ou capitaine, Roule, plein de silence, en proie aux flots hurleurs.
La glace énigmatique a d’étranges pâleurs. Si le vent amolli souffle à plus tiède haleine, Elle brille, dit-on, d’une clarté soudaine Et, sur le verre triste, il ruisselle des pleurs.
Elle fut recueillie en mer par un pilote. Une image sinistre est en elle, qui flotte, Comme le spectre noir d’un grand vaisseau sombré;
Et l’on vous contera qu’un soir une îlienne Vit, en penchant son front sur le miroir sacré, Une face y surgir qui n’était point la sienne.
Jean l’Arc’hantec
I
Jean l’Arc’hantec, le matelot A mis sa barque neuve à flot, A mis à flot sa barque neuve, Et c’est pourquoi sa femme est veuve. Jeanne Hélari ne peut dormir Avec le vent qui vient gémir, Qui vient gémir contre sa porte; Et pleurer sur la barque morte. Avec la barque, au gré du flot, S’en est allé le matelot; S’en est allé dans l’eau profonde Le matelot à barbe blonde Qu’entre vingt autres, pour mari, Avait élu Jeanne Hélari.
II
Maudite soit la mer barbare!... Le cœur brisé d’un coup de barre, Jean l’Arc’hantec est sur le pont, Qui saigne un sang large et profond; Sang de marin, qui longtemps coule, Comme la vague par grand’houle! Jean l’Arc’hantec, le cœur ouvert, Mêle son sang rouge au flot vert. La brise ronfle, et, l’aile basse, Dans la tourmente un courlis passe. --«Courlis blanc, messager de mort, Va voir si Jeanne Hélari dort, Et si Jeanne Hélari repose, Et si la porte reste close. Frappe à la vitre de ton bec Et dis: Je suis Jean l’Arc’hantec. Et lorsqu’on t’ouvrira la porte, Dis que la mer est la plus forte, Que le plus brave, le plus fier, Est toujours vaincu par la mer.» Or, relevant son aile basse, Contre la brise, dans l’espace, Le courlis blanc s’est envolé, Le courlis blanc s’en est allé, Contre la mer, la mer sauvage, S’en est allé jusqu’au rivage.
III
Comme un nid chaud, parmi les houx, Voici le toit de chaume roux! Aux lucarnes de la chaumière, Scintille encor de la lumière. Droit aux lucarnes va l’oiseau, Songeant: «Jeanne est à son fuseau, Qui file de la toile neuve, Et qui ne sait pas qu’elle est veuve; Qui ne sait pas que sous le flot Dort son mari, le matelot; Qu’il dort sous l’eau silencieuse, Le pêcheur à barbe soyeuse; Jeanne Hélari ne le sait pas Que Jean l’Arc’hantec dort là-bas, Et que les fileuses des ondes Filent un linceul d’algues blondes Qui, mieux que chanvre ou lin lissé, Bercera Jean le trépassé. Moi j’ai son âme et te l’apporte, Jeanne Hélari, rouvre ta porte. Jeanne Hélari, si tu m’entends, Rouvre ta porte à deux battants! Celui qui frappe à ta fenêtre Aux morts de la mer sert de prêtre, Et ramène vers leurs foyers L’âme plaintive des noyés!...»
IV
La longue, la triste veillée!... Au bord de l’âtre agenouillée, Jeanne Hélari, les bras ballants, Sent bondir son fruit dans ses flancs. Le blanc courlis, par la fenêtre, A vu Jean l’Arc’hantec renaître... Plus que la mer, plus que la mort Le ventre de la femme est fort. Courlis blanc, retourne au rivage; Dis au noyé du flot sauvage Qu’au doux sein de Jeanne Hélari Son âme morte a refleuri!... Cloches qu’on hait, cloches qu’on aime, Sonnez le glas et le baptême! Et toi, remets, gai charpentier, Remets barque neuve en chantier!
Cimetière intime
A M. Pierre Loti.
J’entends des portes se fermer, Lugubres, sur des gens qui sortent... Ils se sont lassés de m’aimer; Les vents passent et les emportent.
Voici que je vais rester seul! Je serai comme un cimetière Où, de-ci de-là, sur la pierre, Claquera le pan d’un linceul.
Sur les têtes inanimées De mes mortes et de mes morts Pleureront en vain mes remords De les avoir trop mal aimées.
Plus tard, hélas! désert, vieilli, Abandonné de mes morts mêmes, Je n’aurai pour amis suprêmes Que les maigres lichens d’oubli.
Je vis pourtant, et ma tristesse, Quand je me suis couché le soir, Prie au chevet de mon lit noir, Comme une pâle et grave hôtesse.
La Chanson des vieux lits
Lits bretons, frères des armoires, Lits de Trégor, lits de Kerné, Où, dans les encognures noires, Pend un bouquet de buis fané,
C’est ici votre chanson vieille, La berceuse qu’au long des nuits M’a si souvent dite à l’oreille L’âme des vieux bouquets de buis.
Elle disait: Je t’ai vu naître, J’ai vu tes yeux d’enfant s’ouvrir; Je sais aussi quel fut l’ancêtre Que tu sens en toi refleurir.
C’était un pêcheur, un barbare, Un cœur de cire, un corps de fer. Le vent s’asseyait à la barre; L’homme causait avec la mer.
Et de la mer, de la mer douce, Son pauvre cœur s’éprit si fort Qu’un soir de pêche on vit le mousse Sans le patron rentrer au port...
C’est ici votre chanson vieille, Lits de Trégor, lits de Kerné, La berceuse, qu’à mon oreille, Chante l’âme du buis fané.
La Chanson de la légende
Ann hini goz ê ma dous Ann hini goz ê zui[9].
[9] C’est la Vieille qui est ma «douce», C’est la Vieille, à coup sûr!
A Charles Seignobos.
Au temps que j’étais petit pâtre, Pâtre de moutons, au Kerdu, Je m’oubliais parfois dans l’âtre A veiller plus tard qu’il n’est dû.
Un soir, la nuit déjà bien sombre, Brusquement la porte s’ouvrit; Sur le seuil apparut une ombre, Et je songeai: «C’est un esprit!»
Mais, comme on avait dit les «grâces», Je m’enhardis à murmurer: «Qui que tu sois, Ame qui passes, De profundis! tu peux entrer.»
L’Ame entra... C’était une vieille, Comme on en voit par les chemins, Lasses de corps, dures d’oreille, Avec un bâton dans les mains.
De leurs crocs aigus, les vents aigres Avaient dû la mordre longtemps, Car ses vieux os étaient plus maigres Que des carcasses de cent ans.
Elle vint s’accroupir, toussante, Sur le foyer de pierre, et là, D’une voix, grise et comme absente, Étrangement elle parla:
* * * * *
«Je suis le cœur, le cœur qui saigne, A toutes les ronces épars... Je fus reine, hélas! mais mon règne N’est plus de ce monde,--et je pars!
«Petit, j’ai pour nom la Légende. Tu m’as vue errer bien des fois, Parmi les ajoncs de la lande, Un fuseau d’or clair dans les doigts.
«J’ai filé les plus doux mensonges Où l’univers se soit bercé. Mais le fil d’or, le fil des songes A ma quenouille s’est cassé.
«Écoute, petit, je suis vieille Comme les temps, comme les dieux. C’est ce soir ma dernière veille. Demain, tu me clorras les yeux.
«Demain, je saurai qu’il existe, Le paradis que j’ai chanté, Pour égayer l’enfance triste De la naissante humanité...
«Des bergers, des chanteurs de sônes Mèneront avec toi mon deuil; Et trois ou quatre coiffes jaunes[10] Suivront peut-être le cercueil.