La chambre obscure

Part 5

Chapter 53,853 wordsPublic domain

Après toutes ces désolations, nous mîmes à la diligence, à la _Cloche_, le bon, excellent, aimable et amical Robert Nurks. Il passa encore la tête parla portière pour nous crier: «Pas trop d'affaires!» ce que la société de voyage peut, pour de bons motifs, s'appliquer. Il partit. Nous nous promenâmes ensuite hors de la porte, car je nomme toujours de ce nom la barrière, avec tous les Harlemmois qui ont connu la porte. Et lorsqu'en regardant le champ des Lièvres, nous vîmes le soleil descendre d'un rouge sanglant et communiquer sa belle teinte aux petits nuages écumeux, qui, comme de petits voiles légers, flottaient dans l'air, j'osai prédire à Boerhave un beau lundi, et il oublia bien vite, dans la perspective de l'aristoloche-clématite en fleurs et de la laque d'arbre vivante, l'aimable parent dont je lui avais fait faire la connaissance.

1839

[Footnote 1: _Felix meritis_, une des principales sociétés d'Amsterdam.]

[Footnote 2: Formule de politesse.]

[Footnote 3: Société pour le _Bien-être général_, puissante association philanthropique qui étend son réseau sur toute la Hollande.]

V

Humoristes.

L'armée part pur milliers, puissante, la plus grande de celles que le pays d'eau a jamais mises eu campagne, la Kennemer, la Frise, la Zélande et la Hollande réunies. (_Vondel_, Gyselbert van Aemstel.)

(Extrait d'une lettre de Melchior,)

Cher Hildebrand.

J'apprends avec un certain plaisir que vous faites de temps en temps imprimer quelque chose; car nous avons été à l'école ensemble. J'avais toujours pensé alors qu'il y avait quelque chose en vous, mais je ne savais pas ce qui en sortirait. Mon père dit toujours qu'il avait présagé cela, ce que je ne me rappelle pas; mais je sais bien que j'ai eu trois fois une remontrance à propos de vous, parce que mon père prétendait que vous étiez un modèle du bien, et cependant je savais qu'il vous arrivait quelquefois de faire des tours de chat. Songez un peu à la porte qui se fermait d'elle-même du _Veau bigarré_ qui, tous les matins à neuf heures et demie, et chaque après-dînée, à trois heures, était ouverte; que la sonnette se mettait en branle pendant un quart d'heure, et que la prière française était depuis longtemps lue à l'école; mais laissons cela, mon ami; j'entends dire que vous avez quelque chose sous presse, et vous voudrez bien, en m'en donnant une pleine connaissance, me permettre de vous offrir quelques conseils. Je connais des gens qui font cela de préférence, par des critiques, dans les journaux: c'est là que la copie la plus irréprochable et le livre imprimé trouvent les appréciations les plus folles; mais je ne suis pas cette méthode et j'aime mieux vous donner mon conseil d'avance.

Je voudrais d'abord vous demander tout rondement si vous êtes un humoriste. Je le pense à demi, quoique le contraire soit furieusement à l'ordre du jour. Voyez-vous, Hildebrand, si vous étiez un humoriste, cela me causerait un grand et vilain dépit, je dirais presque que mon cœur s'en briserait; si vous êtes un humoriste, Hildebrand, déposez trois _sirivers_, achetez une corde, etc.;--mais vous n'êtes pas un humoriste, mon digne ami; dites que vous ne l'êtes pas.

On fait, à l'heure qu'il est, une si effrayante consommation d'humour, mon ami, que cet article doit être devenu très-cher et que, par suite, il doit être affreusement altéré. Je suis convaincu que dans toute église, y compris le dominé, il y a plus de cent humoristes réunis. On n'entre pas dans un café, on ne voyage pas en diligence, bien plus, on ne peut se mettre dans une voiture supplémentaire, sans y trouver un humoriste. Tout le pays en est empoisonné; humoristes en rimes, humoristes en prose, savants humoristes, humoristes domestiques, hauts humoristes, bas humoristes, humoristes hybrides, humoristes fleuris, humoristes de texte, humoristes du bon mot, humoristes détestant et caressant les femmes, humoristes, sentimentaux, humoristes inégaux, humoristes penseurs, humoristes auteurs de livres, de critiques, de mélanges, de lettres, de préface, de feuille de titre; humoristes qui injurient les grandes gens et déclarent qu'ils n'ont pas un grain de sentiment, parce qu'ils ont un domestique avec des galons à l'habit et une pendule à musique; humoristes qui parlent des mendiants dans les livres et se font transporter à l'hospice Frédéric par la société de bienfaisance; humoristes voyageurs, humoristes sédentaires, humoristes de jardins et de berceaux, dont les femmes sont occupées à autre chose qu'à humoriser, et enfin les simples humoristes, du plat pays, bien qu'ils aient perdu un peu de leur simplesse, à tel point que vous pourriez penser qu'ils sont innocents, mais c'est tout amabilité; je ne parle pas des humoristes éminemment facétieux, très-infaillibles et très-insignifiants. O Hildebrand, il y en a de cent espèces, et je n'en parle pas, car ils sortent de terre, et je ne sais pas bien si, comme il en est des plantes, on fait mieux de les ranger d'après les _parties essentielles_, ou d'après _l'habitus_, ou d'après un _systema naturale_, un _systema artificiale_, ce qui est proprement, quant au style, actuellement la question à la mode sur laquelle, en français, et en latin, en style poli et en style acerbe, vous pouvez lire beaucoup de choses religieuses dites d'un ton suffisant.

Et cependant, je ne puis comprendre comment, avec tant d'humour, il est possible qu'on n'en vienne pas à en donner au monde une meilleure définition! Dieu du ciel! nous nageons, dans l'humour, et personne n'a d'haleine pour dire ce que c'est que cette liqueur. Je commence à croire nous nous y noierons. Dans ce cas, on ne peut assez tôt créer une société de sauvetage pour les humoristes ou une société de suppression, ou au moins de tempérance, sous la devise: _Laissez reposer votre humour_: Jean-Paul prend le sublime par les jambes, le retourne avec une force rapponique et dit: «Voilà l'humour! ce n'est rien autre chose que le sublime, les pieds en l'air[1].» J'ai tout respect dans les œuvres d'art, mais Jean-Paul était parfois un humoriste bien obscur. Bilderdyk dit quelque part, et si ce n'est dans ses livres, je le tiens de sa bouche, que c'est précisément la _neskheid_: mais _hooft_ et _neskheid_ sont, quoi que _Tesfelschade_ y puisse faire, des humoristes tellement vieux, que je crains bien que cette explication de la chose n'éclaire guère la question. Et après tout, qu'a-t-on en général à faire avec cela? Les humoristes existent en grand nombre et se multiplient tous les jours. Un beau matin, nous verrons un haras royal d'humoristes. Qui sait ce qui pourrait en sortir? Au commencement, une révolution humoristique, et, à la fin, un ordre humoristique de choses, avec une vieille maîtresse sur le trône et un cercle de journaliers sentimentaux au ministère. Dans la salle de réunion sont assis les simples et innocents petits enfants; l'armée se composera de lâches, au cœur de pigeon, sous le nom sublime d'âmes compatissantes; l'emploi de juge sera rempli par des hommes qui se prononceront contre toute punition; personne, s'il n'est déjà vieux, ne se mêlera d'écrire, d'être poëte ou savant, et ne sera compté comme l'espoir du pays, à l'exception des humoristes eux-mêmes; chacun d'eux aura un bon oncle ou un innocent cousin; mais, à l'exception de ces chers enfants, les jeunes gens seront envoyés hors du pays connue une mauvaise invention. Plus de noblesse, plus de richesse, plus de domestiques en livrée, plus de foie gras, plus de cages pour les oiseaux et plus de modes pour les dames; mais une importation considérable de paletots de maison, de vieilles pantoufles, de pipes, de cannes de jardin, de livres pour les enfants, de Mère-l'Oie.

Ce que je vous supplie de ne pas faire, Hildebrand, c'est de vous rallier aux humoristes.

[Footnote 1: «L'humour est le romantique comique, le rebours du sublime, ou le fini sur l'infini, l'intelligence est tournée sur l'idée.»]

VI

LE TREKSCHNIT, LA DILIGENCE, LE BATEAU À VAPEUR ET LE CHEMIN DE FER.

On est occupé, dans ma patrie, à établir des chemins de fer. Il a fallu bien du temps avant qu'on y arrive. Les plans reposaient toujours chez nous sur le _trekschnit_; la ligne se brise au moins six fois avant d'arriver à sa destination; enfin, on arrive! Mais ciel! que cela dure longtemps avant que l'on ait ses bagages; avant que la chaufferette, la haridelle et le parapluie soient remis aux mains du brouettier. Quant à moi, je suis un Hollandais de vieille souche; mais j'ai, entre autres vices non patriotiques, une impatience qui n'est rien moins que hollandaise: bien que je puisse me rendre cette justice, et déclarer qu'il n'y a personne au monde qui tire d'embarras, avec plus de calme, une jolie femme et un tricot de coton ou de soie. Quant au reste, c'est tout autre chose. Pour faire tout ce qui doit être fait, j'ai la plus admirable patience; j'ai du respect pour les choses qu'il faut faire lentement: mais ne rien faire m'ennuie terriblement; je ne puis attendre: cela me fait souffrir. La vie est trop courte, et mon sang coule vite. _Festina lentè, recté, sed festina._ Quant aux chemins de fer, en particulier, je les attends depuis des années, non pas que j'y aie quelque intérêt commercial ou financier, mais à cause d'un pari que j'ai fait, et uniquement parce qu'il n'y a encore aucun moyen de transport qui me plaise, excepté pourtant ma propre voiture et des chevaux de poste, dont, pour certaines raisons graves, je ne pouvais que rarement faire usage.

Pour ce qui est du _trekschnit_, j'ai déjà laissé voir mon sentiment. Il est vrai qu'on peut y lire, y jouer aux dominos, aux dames, et, si le batelier a de l'encre à bord et que vous ayez emporté une plume avec vous (car la sienne est toute noire de la tête au pied), vous pouvez même écrire, quoique la petite table se trouve au _roef_, un peu éloignée du siège. Mais avec tout cela, si vous assurez que vous êtes assis à votre aise, je vous tiens, avec votre permission, pour une créature contrefaite, ou pour un petit être pas plus haut que mon genou; et assurément vous n'êtes point un gaillard de cinq pieds sept pouces, comme votre humble serviteur. Puis il y a quelque chose de douloureux dans le mouvement du _trekschnit_ qui rend ennuyeux le livre le plus amusant et vous ralentit dans votre ardeur pour le jeu; mais surtout il y a dans le _trekschnit_ un génie de bavardage d'une misérable espèce. Les conversations qui s'y engagent sont toutes composées des mêmes ingrédients et tombent toutes dans le même ton monotone. Les anecdotes du _trekschnit_ sont parfaitement insupportables; ajoutez-y cette affreuse question souvent répétée: «À quelle distance sommes-nous, batelier?» et l'éternel: «Allons, il faut payer,» quand l'homme vient chercher son argent. Ne condamnez pas légèrement les passagers, si vous arrivez à un tel abaissement d'esprit. Dès que la tombe s'ouvre devant nous, on ne rougit pas d'une seule faiblesse. On sent du plaisir et de l'intérêt à parler du son des cloches, du prix des vivres et de cette grave question: «Vaut-il mieux aller se promener après midi ou faire un petit somme?» On a besoin de raisonner et de barguigner sur des frivolités. Oui, le démon de l'endroit vous domine tellement, qu'il vous réduit souvent presqu'à vous faire additionner la des avantages du _trekschnit._ Vous entendrez toujours somme aussi vos compagnons de voyage prêter l'oreille avec attention au nom de _trekschniten_ et de diligences qui font le trajet en un jour. La triste et pénible impression dont Vous souffrez s'aggrave encore par la lecture du tarif, par la vue d'un bougeoir en cuivre, par le petit crachoir triangulaire en fer-blanc, et le reste du petit mobilier. Puis vous êtes frappe de la gravité prudente avec laquelle le batelier tire d'abord une clef de sa poche, ouvre le petit tiroir de la table, et enfin en tire une longue pipe. Je ne crois pas que personne ait jamais eu une pensée spirituelle dans un _trekschnit._ Au contraire, le _roef_ est l'atmosphère naturelle de tous les préjugés, le lieu où se conservent scrupuleusement toutes les vieilles idées, l'école de tous les laids et vils défauts. Il y a des exemples d'hommes qui, pour avoir été trop en _trekschnit_, sont devenus lâches, rampants, avares, entêtés et importuns.

En général, le _roef_ est consacré aux gens qui en font le personnel ordinaire. Là sont les ouvriers fashionables qui ont un métier qui traîne, comme les tourneurs en ivoire, les horlogers, bonnes gens qui vont recueillir un héritage, la femme avec un petit pain dans le ridicule, l'homme avec une tabatière à musique; de jeunes fabricants de pain d'épice, qui ne veulent pas paraître ce qu'ils sont, avec une sorte de constellation sur la poitrine, consistant en trois boutons de chemise ciselés et une éclatante épingle de cravate, avec une pierre jaune taillée à facettes, beaucoup trop grande pour être authentique; de petits rentiers de cinquante à soixante ans, qui ont le couvercle de pipe en argent, avec des glands en bois de palmier; d'honorables libraires qui ont trôné vingt-cinq ans derrière le même comptoir, et montrent pour preuve une tabatière d'argent avec inscription; des mères avec des enfants endormis, et qui en ont laissé un petit à la maison, lequel à huit ans connaît déjà le français; des ménagères qui disent _urvé_ et _ikh eeft_; des caméristes qui veulent se faire passer pour leurs maîtresses, et qui parlent de notre campagne où un pont doit être construit, et où, à leur grande honte, un garçon jardinier les a reçues avec un baiser; de demi-malades qui vont consulter un _profester_; des demoiselles qui passent pour une pièce de treize sous et demi; des mauvais plaisants qui ont l'esprit de parler des dangers terribles qui caractérisent les voyages en _trekschnit_, et les malheureux qui ne pourront arriver chez eux à moins qu'ils n'arrivent à temps pour l'autre _trekschnit_ de huit heures. Je ne vous parle pas des vers, sorte d'insectes affreux qui prennent leur vol au mois de septembre sur toutes les chaussées qui aboutissent aux villes académiques.

* * * * *

Le personnel de la diligence a un tout autre caractère: en général, il est plus à la hauteur de son siècle. Il a plus d'actualité, mais en même temps il y a plus de différence. En diligence, vous voyagez avec des personnages politiques, avec des étudiants, avec des messieurs qui vont à une audience, avec des inspecteurs d'écoles et des membres des commissions provinciales, avec des hommes de bourse, des marchands de chevaux et des entrepreneurs en large redingote de drap bleu, avec des commis voyageurs au doigt desquels brille un large anneau, le plus souvent une améthiste; ils voyagent dans le dernier compartiment, sont très-familiers avec les conducteurs, connaissent les chevaux par leur nom et comparent les services relatifs des diverses entreprises de poste avec des poëtes qui vont faire une _lecture_; de nobles dames qui regardent comme au-dessous de leur condition de voyager en diligence et se vengent de cette humiliation par leur mine rébarbative; avec des jeunes filles qui sont embarrassées et qui prennent en mal qu'un monsieur étranger soit poli envers elles; avec des tantes bienfaisantes qui sont surveillées jusqu'au lieu de leur destination par une douzaine d'enfants qu'elles ont gâtés depuis des années; avec des capitaines de navires marchands fumant de longs cigares de Curaçao; avec des chasseurs qui font plus d'attention à leur arme qu'à la pointe de vos pieds; avec des personnes fort remuantes qui sont éternellement entre les roues, et vous additionnent combien elles ont vu de pays dans une semaine; avec un monsieur scrupuleux qui, par obéissance, doit occuper le numéro 1; avec un gros monsieur à l'ample poitrine qui veut que tout soit ouvert, et avec un monsieur maigre et allongé qui ouvre le collet de sa redingote, se blottit dans son coin, parle du méchant temps et veut vous laisser étouffer; des individus qui n'aiment à parler que des viandes qu'ils aiment le mieux, et trouvent partout des connaissances; des mécontents qui maugréent contre tout; souvent avec un entant qui paye demi-place ou un chien dont vous avez trop peur, et souvent, très-souvent avec un homme trop peu poli. Tel est, d'ordinaire, le contenu d'une diligence.

De tous ces gens, il y en a beaucoup qu'il faut compter parmi les inconvénients de cette manière de voyage, et je propose de les partager en trois classes, savoir:

Les dormeurs, Les fumeurs, Les bavards.

Les dormeurs sont pour moi au plus bas degré de l'incommodité. Les désagréments qu'ils vous causent sont aux trois quarts négatifs, mais, voyez-vous, ils ronflent parfois, et ils sont insupportables, quand on doit passer devant eux pour entrer ou sortir aux lieux de relais, et enfin ils ne cessent de s'allonger et de prendre leurs aises. Leur postérieur, leurs coudes, leurs genoux, tout s'étale; et j'ai voyagé avec des compagnons de route endormis qui, dans un trajet de moins de quatre heures, avaient doublé de volume. Du reste, il faut bien que je les trouve supportables, attendu que, la plupart du temps, j'ai l'honneur de faire partie de leur classe. Suivent les fumeurs! Il y a bien longtemps de cela, mes amis, que les pipes de Gonda étaient encore comme il faut, les étuis à cigares en fer-blanc et les pipes d'argent encore à la mode; pas un homme bien élevé, pas un commis voyageur, pas un gamin même (race la plus impudente qu'il y ait au monde) n'eût allumé une feuille de tabac sans demander respectueusement: «Cela ne dérange-t-il personne?» ou au moins «Cela ne dérange-t-il pas ces dames?» Bien que l'intérieur des chambres fût consacré à la pipe (qui avait reçu l'épithète de patriotique), en dehors de la maison, on ne fumait qu'avec l'assentiment et l'approbation de toutes les voix, et, si on pouvait l'obtenir, on en faisait usage avec discrétion; on fumait avec une certaine délicatesse, de petits nuages. Cela n'a plus lieu présentement. Je vois les plus civilisés, les plus galants de nos jeunes gentilshommes, les plus timides et les plus craintifs de nos messieurs de la bourgeoisie, les plus maniérés de nos clercs de comptoir, avec gilet et sous-gilet, franchir sans façon le marchepied de la voiture avec une pipe en feu ou un cigare allumé, et, après avoir fumé pendant une dizaine de minutes, demandant à peine: «Cela ne dérange-t-il pas?» et sans attendre la réponse ni se laisser émouvoir par la toux de la plus aimable fille du monde, si elle a le malheur de ne pas être jolie, et continuant à infecter tout le monde. Nos dames--débonnaires comme elles le sont--n'osent jamais dire non... Moi, je maudis ce _non_ dont je me suis chargé et dont je vais me charger encore en racontant le fait ici aux messieurs, mais surtout aux très-jeunes messieurs; j'en connais un qui est terrible. J'ai, un jour, dit _non._ C'était entre Harlem et Leyde; la vérité est que tous les carreaux étaient fermés et que nous devions respirer à douze personnes six cigares et rester en vie; mais comme je fus maltraité par l'homme qui était assis à côté de moi et avait toujours quelque chose à dire tantôt sur mon chapeau, tantôt sur mon parapluie, puis sur mes pieds, sur mon manteau et puis sur rien du tout! vraiment je n'étais pas sûr de ma vie. Aussi lotit le monde est-il mis aujourd'hui sur le pied du tabac à fumer; cet art appartient tout à fait à la vie publique et tout son matériel est devenu aussi portatif que possible; chaque voiture est une ambulance à tabac, toutes les élégantes longueurs de l'art de fumer ont été abrégées; plus de classique et oblongue tabatière en laque de Chine, avec la signature du propriétaire sur la couverture, mais des sacs à tabac faits d'une dégoûtante vessie de porc et suspendue par une petite courroie rouge à la boutonnière. À dire vrai, toutes les poches d'habit sont des sacs à tabac, et, quand vous voyez réunie une société de messieurs comme il faut de divers calibres et de divers mérites, vous pouvez toujours compter que, l'un dans l'autre, ils valent de six à huit _stuivers_, uniquement par les cigares qu'ils portent sur eux. Plus d'élégant porte-cigares, droit ou recourbé, où la fumée est distillée; non, l'affreux petit rouleau tel qu'il sort des sales doigts de l'apprenti marchand de tabac, et tiré d'un petit sac de papier et mis directement dans la bouche; et y a-t-il rien d'équivoque comme la jouissance qu'il vous procure! Ajoutez à cela que de temps en temps il est souillé et manié par les mains du premier venu qui vous emprunte un feu impur. Plus de propres et blanches pipes de Gonda, armées d'un prudent couvercle, mais un tuyau grossier, en forme de serpent, puant, imbibé de saleté; puis les allumettes à la nouvelle mode, qui font sauter un homme en arrière quand elles éclatent et qui dégagent un oxygène qui vous fait tourner le cœur. Oh! quand toutes ces effrayantes images me viennent à l'esprit, quand ma pensée s'épanche dans la pure atmosphère de ma chambre d'étude, où, depuis que le feu a bien brûlé dans l'autre, il n'y a que la proportion de vingt et une parties d'oxygène et soixante-dix-neuf parties d'azote (nouveau calcul); lorsque, dis-je, ma pensée s'enfonce dans toutes ces affreuses idées et que je songe que souvent encore, très-souvent en ma vie, je devais braver l'immersion dans un bain de fumée d'herbes de toute qualité, vraiment mon cœur se serre et je déplore la cruauté de mes semblables, moitié à cause de la faiblesse de mon estomac, moitié à cause de la délicatesse de mon palais, qui ne me permettent pas, comme disaient nos pères, de _sucer du tabac._ Car de même qu'on doit prendre des voleurs avec des voleurs et des menteurs avec des mensonges, il faut aussi, dit-on, fumer pour pouvoir supporter des fumeurs.

J'en viens aux bavards et aux babillards par excellence. Ils sont pires que les fumeurs, parce qu'ils blessent ce qu'il y a de plus noble en vous, la tête et le cœur, ce que ces derniers ne font point, à moins qu'ils ne vous rendent grognon,--mais j'espère toujours que vous êtes un philosophe. Les fumeurs vous rendent malade, les bavards malheureux. Il est vrai, vous n'avez pas besoin de les écouter; mais comment se résigner à passer pour un rustre complet? Vous pouvez faire semblant de dormir, souvent même ils ne vous adressent pas une fois la parole, mais ils n'en parlent que plus haut à votre voisin ou à votre vis-à-vis. Oui, ce sont eux qui, par leur voix criarde, sont parvenus à dominer le bruit des roues les plus bruyantes et des portières les plus jaseuses.

Oh! que dans un pays où les chaussées sont si excellentes, on fasse et on tolère de si mauvaises diligences! Mais ici, je rends hommage à qui de droit, nobles Van Gend et Loos, Veldhorst et Van Koppen, chauds amis de l'humanité! Dans vos voitures, on est assis sur de larges bancs; vos places sont amples, vos coussins et vos dossiers bien bourrés, vos caisses profondes, vos ressorts flexibles, vos roues larges; vos portières bien fermées, vos vitres modestement silencieuses, et vos quatre chevaux toujours au trot régulier. Mais beaucoup de vos collègues nous mettent dans une boîte cahoteuse, étroite, retentissante, sale, humide, qui vous fait tourner la tête; une sorte de grande patraque bruyante sur quatre roues; dans les unes, nous n'avons pas de place pour nos cuisses; dans d'autres, pas d'espace pour nos genoux; de celle-ci nous sortons les pieds gelés, de celle-là la nuque roidie; nous nous rendons malades, nous gagnons mal à la tête, nous croyons devenir fous du bourdonnement qui assiège nos oreilles et de l'ébranlement continuel de nos pieds; et souvent, au bouleversement de nos entrailles, nous nous demandons avec inquiétude lequel serait le plus heureux, d'en sortir mort ou vivant!