Part 3
Eh bien, ce roi des animaux, cet effroi du désert, ce monstre furieux, le voilà! Voici l'antichambre de son palais; cette place ouverte au dehors, moyen terme entre un salon, un comptoir et une exposition de tableaux. Ce héraut, sa branche de saule à la main, vous invite... Sa Majesté donne audience, Sa Majesté est à voir pour de l'argent. Soulevez le rideau, vous êtes dans la présence immédiate de Sa Majesté. Ne vous donnez pas la peine de pâlir: le roi vous recevra bien. Mais soyez prudent; ne vous heurtez pas à ce vase! Qu'est-ce que c'est? Une malle de voyage?--Pardonnez-moi, c'est un écrin plein de serpents, pauvres gigantesques serpents! Par ici, attention, cette lampe coule. Passez sur ce seau, vivier du pélican et bain de l'ours blanc. Nous y sommes. Ici, sur cette voiture, dans cette cage rouge, six pieds de haut, six pieds de profondeur, il est là. Oui, c'est bien lui. Je vous jure que c'est lui. Ses pattes passent à travers les barreaux; ce sont ses griffes de lion. Il ronge sa queue, à droite, dans le coin de sa demeure. Il a sommeil, il ronfle. Pourrions-nous le faire lever? Néron, Néron!--Il est défendu de toucher aux animaux, surtout avec des cannes. Sentez-vous l'humiliation de cette annonce? Là est toute son absence de défense. Cela lui _ferait mal._ Avez-vous encore vos illusions? Le lion a-t-il encore son prestige? Avez-vous encore peur de ce bouledogue? Croyez-vous encore à l'esquisse de tout à l'heure? Ne dites-vous pas:
Laissez-le venir s'il peut?
Roi détrôné! géant abattu! Voyez, il est prudent dans tous ses mouvements; il prend garde à lui, pour ne pas heurter sa tête, blesser son museau, souiller sa queue. Quelle différence y a-t-il entre lui et telle et telle bête? quelle avec cette vile hyène qui fouille les cimetières? quelle avec ce tigre tacheté, serpent à quatre pattes qui attaque par derrière? En quoi diffère-t-il de ce loup, qu'un cosaque accable de coups de fouet? de cet affreux mandril, comique de la compagnie? de tous ces dégoûtants singes dont tant d'hommes s'amusent? Tous ils sont enfermés, le prince comme le laquais, le prince plus que tous les autres. Ne croyez pas que vous le voyiez dans sa grandeur naturelle? Cette cage le rend plus petit; son visage est vieilli; ses yeux sont mornes et éteints; il est hébété: c'est un lion éreinté. Aurait-il encore des griffes? C'est un hérisson dans une bouteille: on ne sait pas comment il y est entré. C'est un soldat malade, un grenadier avec son fusil et ses armes, son bonnet d'ours et ses moustaches (un foudre de guerre), dans une guérite; c'est Samson les cheveux coupés; c'est Napoléon à Sainte-Hélène.
Lorsque vous êtes au milieu de cette tente, que voyez-vous? Des rideaux, des barreaux de fer, des supports de voilure et d'animaux sauvages. Lorsque vous jetez un regard sur ces créatures humiliées, ne croyez pas que vous voyiez des lions, des tigres, des aigles, des hyènes, des ours. Les enfants du désert mépriseraient et renieraient leurs frères, s'ils les voyaient. Cache le crayon de mine de plomb, ferme ton portefeuille, artiste! ne fais pas d'esquisses ici. Tu n'as pas devant toi d'animaux sauvages, tu n'en vois que les restes déchus! Ton dessin serait comme un portrait fait sur un cadavre: tu peux aussi bien prendre un petit-maître de notre âge comme modèle d'un de ses ancêtres germains, ou peindre une momie et dire: «Voilà un Egyptien!» À peine peux-tu voir ou calculer leurs formes, leurs contours, leurs proportions, sous les ombres de ces cages carrées. Que pourrais-tu deviner de ce qui leur est propre dans leur attitude? Ils sont ici comme des plantes dans une cave, ils s'étiolent et sont tombés dans une vraie et lugubre léthargie. Ils meurent depuis des mois; la lumière leur fait mal; ils ont un air stupide et semblent abrutis. Dans la nature, ils sont beaucoup moins bêtes.
--Silence, dis-tu! voici le propriétaire. Écoute comme ils rugissent! Ils vont recevoir de la nourriture. Ils meurent depuis des mois. Le souper des animaux féroces! Douloureuse ironie! Le souper! Le geôlier leur départira la portion qui leur revient, à ces prisonniers d'État.--Oui, mais il les agacera et tu les verras une fois dans toute leur force. Malheur à nous, si cela était! Non, ce n'est qu'une représentation. Ils sont rabaissés au rôle d'acteurs! Leur rage est celle d'un héros d'opéra ou d'un père irrité de vaudeville. C'est une rage de commande. C'est une imitation, ce bruit des fers, lorsque le prisonnier se lève pour prendre sa nourriture, son pain et son eau. Aussi, dans le rugissement du lion, dans le hurlement des loups et le rire de l'hyène, il y a du _pectus quod disertos facit._ Ne croyez pas qu'ils daigneraient prodiguer leur terrible éloquence devant ce laquais qui doit bien finir par leur donner le morceau d'abord refusé.
Leur souper! Oh! s'ils pouvaient, comme ils en appelleraient de ce pain donné par grâce et étroitement mesuré, à leur souper dans le désert! Timides mortels, qui cuisez votre pain et votre viande pour pouvoir les digérer, si vous étiez invités à voir ce banquet et à être témoins de la manière dont ils arrachent les muscles fumants des grands os, et s'élancent avec toute l'énergie et tout l'aplomb de leurs mouvements, hurlant de plaisir, non parce qu'ils mangent, mais parce qu'ils tuent! Comme vos cheveux se dresseraient sur votre tête, comme ils se dresseraient sur la tête du boucher, du distributeur et de tous les invités!
Ce qu'il y a de plus insupportable dans une ménagerie, c'est l'explicateur. Vous riez de son français vulgaire et de son hollandais encore plus misérable, de ses phrases qui reviennent éternellement les mêmes; pour moi, je ne saurais rire, il me vexe et m'agace.
Sire! ce n'est pas bien, Sur le lion mourant vous lâchez votre chien.
Fi! il nomme le tigre _monsieur_ et la lionne _madame._ Il raconte des gentillesses sur leur compte; ils sont les dupes de son esprit appris par cœur. Oh! s'ils pouvaient, comme ils se vengeraient du mauvais plaisant! comme monsieur le mettrait en quatre et comme madame l'anéantirait! Il le mériterait. Il traite les animaux comme des choses. Il obtient un stupide sourire de l'un, un pourboire de l'autre. Il vous enlève le bel emblème de l'amour maternel que vous voyiez dans le pélican, et préfère se faire un bonnet de nuit de sa mâchoire inférieure. Misérable farceur, calomniateur impuni, qui se raille de ceux qui valent mieux que lui! Avec une paire de moustaches et un bâton, il se promène au milieu d'eux et joue le héros parmi les captifs.
Ah! quelle chose affreuse, quand vous recevez la visite d'un cousin éloigné ou d'un ami à demi oublié qui vous presse amicalement de lui faire visiter le muséum de Leyde, et, tandis que vous préféreriez contempler les beautés du _Rapenburg_ et de la _Breestraat_[1], par une belle matinée, vous voilà forcé de traîner votre ami d'une salle dans l'autre, sans rien voir autre chose que de l'histoire naturelle, sans vous asseoir nulle part; ajoutez qu'il y fait froid comme dans une cave: mais s'il s'agit de voir des bêtes étrangères, j'aime mieux les voir là qu'ici. J'aime mieux un muséum qu'une ménagerie. Il est vrai que le charnier que vous devez d'abord traverser vous enlève une grande partie de l'illusion: l'anatomie, comme toute analyse, nuit à la poésie; mais les animaux empaillés ne sont pas humiliés. Ici, ils ne ronflent pas, ils ne dorment pas, ils ne meurent pas; ici, ils sont morts. Ici, pas de surdité, pas de lenteur, pas de paresse; ici, le froid et l'insensibilité! C'est ici leur autre monde. Vous voyez leurs ombres, leurs contours, leurs εἴδωκα! La taxidermie et l'adresse de l'artiste ont pu faire défaut, dans une certaine mesure, à la fidèle reproduction de leur enveloppe matérielle et de leurs attitudes; mais l'âme (vous croyez, n'est-ce pas, que les animaux ont une âme?) n'est pas ici étouffée et mutilée. Ce n'est pas une spéculation vile et intéressée, c'est la grave science qui les a rassemblés. Ils ne sont pas ici pour être regardés, ils y sont pour votre instruction. Leurs noms y sont inscrits en respectueux latin. On marche silencieusement entre leurs rangs avec le respect qu'on a pour les morts.
Mais une ménagerie!
O seigneurs de la création! je ne sais si dans le XIXe siècle de notre ère, et si loin du paradis, vous méritez encore ce nom, mais vous l'entendez si volontiers et vous en êtes si fiers! O vous, seigneurs de la création! faites-vous valoir dans le règne animal; faites-vous valoir vis-à-vis de tout ce qui a griffes, dents, sabots et cornes. Régnez, contraignez, ordonnez, domptez, disposez à votre gré: posez votre tour de guerre sur le dos de l'éléphant; posez votre fardeau sur la nuque du buffle; enfoncez vos dents dans l'oreille de l'onagre; lancez votre plomb dans le front du tigre et faites de sa fourrure une chabraque pour vos chevaux; vainquez le monde comme César, et attelez, comme César, quatre lions à votre char de triomphe. C'est bien, mais n'abusez pas de votre force. N'insultez pas, ne torturez pas, n'abaissez pas, n'étouffez pas! Pas de prison, pas de cellule, pas d'échafaud, pas de pilori, pas de cage tournante, pas de ménagerie! C'est un jeu, et un jeu affreusement cruel. S'il vous faut un jeu, faites du Colysée en ruine un champ de combat, et ayez du moins la générosité de ne faire entrer dans la lutte que vos semblables. Amusez-vous (si vous n'avez pas encore assez d'amusements barbares) de leur force, de leur courage, de leur fin héroïque, mais non de leur esclavage, de leur déshonneur, de leur nostalgie, de leur mort par consomption.
[Footnote 1: Voir _Scènes de la Vie hollandaise_, p. 147.]
IV
Un homme désagréable dans le bois de Harlem.
Une incroyable quantité de gens ont des relations de famille, des amis ou des connaissances à Amsterdam. C'est un phénomène que j'attribue uniquement au grand nombre d'habitants de la capitale. J'y avais encore, il y a une couple d'années, un cousin éloigné. Où est-il maintenant? Je n'en sais rien. Je crois qu'il est parti pour les Indes. Peut-être l'un ou l'autre de mes lecteurs lui a-t-il donné des lettres. Dans ce cas, il a eu un messager exact, mais peu amical, comme il résultera probablement du contenu de ces quelques pages. En effet, je connais beaucoup de gens qui font grand cas de leurs cousins d'Amsterdam, surtout quand ils sont lecteurs de la société _Félix_ [1], ou qu'ils tiennent voiture; mais je me suis souvent étonné de ma froideur excessive vis-à-vis de la personne de mon cousin Robert Nurks; et rien n'était plus terrible pour moi que quand il m'envoyait, le samedi après midi, par la diligence, une pierre accompagnée d'une lettre, par laquelle il m'annonçait (pourvu que le temps restât beau et qu'il ne lui survint pas d'obstacle, ce qui n'arrivait jamais) qu'il viendrait passer avec moi la journée du dimanche dans le bois de Harlem; non pas que j'eusse quelque chose contre ledit bois, mais j'avais quelque chose contre mondit cousin.
Et cependant c'était un excellent, honnête et loyal jeune homme, habile dans ses affaires, de mœurs irréprochables, pieux et même au fond doué d'un bon cœur; mais il y avait en sa personne un je ne sais quoi qui faisait que je n'étais pas à mon aise avec lui; quelque chose d'importun, d'impertinent, quelque chose en un mot de parfaitement désagréable.
J'aurais, par exemple, acheté un chapeau neuf, dont la façon n'ait rien d'excentrique (pas un chapeau national, par conséquent), une forme ni trop haute ni trop plate, aux bords ni trop larges ni trop étroits; un chapeau bon à ôter devant un galant homme, et à garder sur la tête devant un fou; comme toute, un chapeau dont il n'y a rien à dire. Cependant je pouvais être certain que mon aimable cousin Nurks, la première fois qu'il me rencontrerait coiffé de ce chapeau, me dirait, avec le plus odieux sourire du monde et avec une sorte de surprise mécontente: «Quel chapeau de fou avez-vous là?» Maintenant, il est incroyablement difficile (bien que j'avoue volontiers que l'un se comporte plus habilement que l'autre et que je ne suis pas un des plus intrépides), il est impossible, dis-je, sous le coup d'une telle déclaration critique, de continuer de faire une figure passable sous son chapeau. Le prendre au sérieux pour votre chapeau, ce serait trop fou. Laisser passer la remarque avec un _Hein, vous trouvez?_ trahit une complète absence de sang-froid. Répliquer avec aigreur, en attaquant le propre chapeau du critique, c'est par trop enfant. Et quoique, dans la circonstance, le meilleur parti soit de plaisanter, et qu'il soit un trésor de gentillesses toujours ouvert, il est cependant à remarquer combien, dans ce moment-là, on en trouve difficilement de toutes prêtes sous la main. Dès que le critique des chapeaux s'est aperçu qu'il a causé même un léger embarras, il goûte une joie diabolique.
Si de ce petit exemple de mon chapeau,--c'est chose étonnante, pour le dire en passant, combien souvent les chapeaux servent d'exemple,--vous n'avez pas une idée nette de mon cousin Nurks, tout le récit que je vais écrire sera fait en pure perte pour vous, lecteur, et je prendrai la liberté, pour votre punition, de vous tenir pour le portrait et le pendant de ce même Robert Nurks. On se tromperait cependant si on se représentait ce digne jeune homme d'Amsterdam, comme un être malheureux, mécontent ou distillant de la bile noire. Il n'était que bizarre, et cela autant par habitude que par une jalousie que lui-même peut-être ne connaissait pas. Nullement morose, il était toujours dans une disposition d'esprit joyeuse et aimait la gaieté; mais il paraissait trouver plaisir à reprocher à ses amis leurs petits griefs, et non-seulement à ses amis, mais en général aux hommes les plus innocents du monde. Une éducation au-dessus de sa condition lui avait donné, je crois, cette grossière présomption, et des parents inintelligents l'avaient accoutumé trop tôt à entendre avec acclamation le jugement qu'il portait, étant encore très-jeune, sur quiconque visitait leur maison. De là l'absence, en lui, de cette timidité modeste et retenue qui fait craindre de blesser autant que d'être blessé: rien de cette humanité qui fait dire, malgré toute l'autorité des proverbes, que _Ingenuas didicisse féliciter artes, etc._ Mieux vaut être reçu de sa mère que de la littérature classique. D'ailleurs, il savait très-peu de latin.
Si Robert Nurks savait que vous étiez à demi amoureux, il trouvait l'occasion d'amener l'entretien sur l'objet de votre discrète sympathie, avec accompagnement d'épithètes qui vous déchiraient le cœur: laide, stupide, insignifiante, folle, ou autres. S'il connaissait mon auteur favori, il en relevait, devant la société, les plus vilains passages en ajoutant: «Ici, une citation omise, comme dit si bien Hildebrand.» Si vous osiez risquer une vieille anecdote qui vous avait fait beaucoup de plaisir jadis, pour laquelle vous aviez quelque sympathie et dont vous vous promettiez cette fois encore quelque effet, parce que tous faisaient comme s'ils ne la connaissaient pas, il en gâtait l'impression, juste en commettant la gentillesse d'effiler l'histoire avant vous, en parlant de l'almanach d'Enkluirzen de l'année précédente, et en disant que toutes les anecdotes sont insipides, et que celle-là, particulièrement, il l'avait entendue une centaine de fois. Bref, il connaissait tous les côtés faibles de votre famille, de votre cœur, de votre âme, de vos amours, de vos études, de votre réputation, de votre corps et de votre garde-robe, et avait le plaisir de les toucher tour à tour, péniblement pour vous. Et je ne sais quelle influence pressante et magnétique il faisait peser sur vous, mais vous étiez toujours désarmé.
* * * * *
Il y a trois ans environ,--je dois être ménager avec les années, car je suis encore si jeune,--que mon cousin Nurks m'envoya de nouveau, le 14 juillet, une pierre qui me retomba lourdement sur le cœur. Il devait venir me voir, après le service du matin, et repartir le soir à huit heures par la diligence. Il sacrifierait les heures intermédiaires à l'amitié et au plaisir. Sur ces entrefaites, j'avais arrêté avec un autre ami un autre plan et un autre plaisir. J'avais un camarade de Leyde, logé chez moi, avec lequel je devais aller dîner à Zomerzorg, puis aller promener de Velzerend à Velsen, pour le lendemain matin aller botaniser un peu à Blezap; tous deux nous étions grands amateurs de botanique. J'espère qu'aucun de mes lecteurs ne me méprisera, nonobstant cette coutume de beaucoup de gens qui doutent de la valeur et de la durée des plaisirs qu'ils ne sont pas en état de juger. Mon cousin Nurks appartenait à cette classe de gens.
Le plan que je viens d'indiquer avait été fait avec un grand enthousiasme et une approbation réciproque. C'était comme si nos âmes s'étaient confondues. Je promis à mon étudiant en médecine, dont j'ai promis de taire le nom parce que j'ai peur des horreurs que disent les critiques des journaux, et, pour ma commodité, je le nommerai Boerhave,--je promis à mon étudiant, outre les ombrages de Blezap, des exemplaires en fleurs de l'aristoloche-clématite, sur le chemin entre Velzerend et Zomerzorg, et comme il faisait aussi une collection de coquilles, il fut littéralement dans le ravissement lorsque je lui assurai que, sur la hauteur des Trappistes bleus, les laques des arbres fourmillaient sous vos pas comme si ce n'était rien. Mais la pierre d'Amsterdam brisa toutes ces félicités, et tout le plan dut être ajourné, dans la pensée effrayante pour nous de passer toute la journée au bois; car un Amsterdamois comme il faut va toujours au bois.
Le sacrifice nous sembla pénible, et je soupçonnai le beau Boerhave (qui ne sentait pas autant que moi le lien du sang et qui de plus devait avoir une confiance sans bornes dans la science qu'il exerçait) du désir secret que mon aimable Nurks, dont il ne se proposait rien de bon, à demi par instinct, à demi par le mal que je lui en avais dit, autant que par une petite indisposition entre le samedi soir et le dimanche matin, qui le déciderait à écrire une petite lettre par la première barque, etc.; et je lui souhaitai une charmante société de campagne, avec un bon dîner au Beerenbyt, en compagnie de trois membres de la Monnaie et sept de la Doctrine, où l'on s'évertuerait à élever au ciel réciproquement les deux sociétés, au grand embarras du onzième personnage qui était membre des deux sociétés et qui voulait donner raison aux doctrinaires parce qu'ils avaient la majorité, mais ils n'attaquaient pas les monnayeurs parce que ceux-ci étaient les plus grands messieurs. Dans une telle société, mon ami Nurks, qui en général partageait tout à fait l'avis du onzième, avait l'occasion de soulager son cœur sur le _gros et ennuyeux pareil_, un oncle d'un des convives, qui lisait toujours le journal de Harlem comme il voulait l'entendre, et un _insupportable long vieillard_, cousin germain d'une autre des personnes présentes, qui faisaient toujours la poule, quand il avait commencé à jouer le carambolage. Et cependant il était destiné à passer la journée du 15 juillet dans le bois de Harlem.
* * * * *
--Ah! comment va Robert? lui criai-je, lorsqu'il entra. Mon ami, l'étudiant Boerhave, cousin.
Était-ce hypocrisie que de le recevoir ainsi? Je crois que non. Lorsqu'il fallut vraiment renoncer au plan de Zomerzorg et de Blezap, je pris la chose par le meilleur côté; et puis il y avait si longtemps que je ne l'avais vu!
--Très-bien, mon garçon. Monsieur, votre serviteur Dieu! comme cette porte d'Amsterdam m'a paru éloignée!
--Monsieur doit être habitué aux longues distances, dit Boerhave, pour montrer ses connaissances topographiques au sujet d'Amsterdam.
--Oui, il en est ainsi, dit Nurks en appuyant avec une force particulière sur le mot _est_; mais c'est justement pour cela que ce que je dis fait honneur à la ville de Harlem.
Nurks jeta un regard dans la glace et redressa son col tombé par la chaleur; il faisait très-chaud ce jour-là, surtout dans les diligences; il avait été mis de mauvaise humeur par ce temps, et son col avait été frappé de défaillance.
--De belles choses! j'aime cette façon, mais je n'aime pas ces bords ronds.
Boerhave et l'humble habitant de la petite ville étaient beaux avec elle; il s'imaginait n'avoir rien vu.
--Ne savez-vous pas encore fumer, Hildebrand?
Je courus au porte-cigares et le lui offris.
--Avez-vous encore de ces cigares de paille? dit-il en mordant la pointe de celui qu'il avait pris, avec le visage le plus incrédule du monde.
Et il reprit son premier sujet, dont il n'avait pas encore assez.
--Je trouve, messieurs, que cela va si mal de ne pas savoir fumer! On est toujours ne sachant que faire de ses doigts. Je connais un individu qui ne fume pas, et c'est bien le plus misérable gaillard du monde.
Je compris que j'avais bien de la chance, au décès de ce monsieur, de succéder à son haut rang dans l'estime de mon cousin.
Vint ensuite un entretien qui porta principalement sur des informations relatives à nos connaissances réciproques, dans lequel ne survint rien de désagréable, sinon qu'il demanda des nouvelles d'un ami qu'il connaissait très-bien, mais sa mémoire lui rappelait un souvenir: «Est-ce lui dont le frère a eu cette sale affaire avec la police?» Sur quoi Boerhave eut le loisir de concevoir tous les soupçons possibles sur la famille. Je ne sais pas s'il le fit; mais peu après il nous quitta un instant pour écrire un petit billet; Nurks profita de cette occasion pour me faire l'observation suivante:
--Votre ami ressemble d'une manière frappante à ce juif qui se tient toujours au coin de la rue du Poivre et du Fossé-des-Seigneurs.
Et comme j'ouvrais de grands yeux:
--Ah! vous savez bien, ce vilain gaillard, juste comme s'il avait reçu un coup de pied de cheval sur la figure.
Boerhave rentra en ce moment, et je ne pus juger de sa ressemblance avec le juif du coin de la rue du Poivre et du Fossé-des-Seigneurs, attendu que les figures respectives des différents juifs d'Amsterdam ne m'étaient pas présentes à l'esprit; mais de lire quelque chose sur la figure de mon ami, qui fit penser qu'il avait pu se trouver en désagréable contact avec le quadrupède que Nurks venait de nommer, cela me parut tout à fait impossible.
Nous prîmes du café et du pain, deux articles qui eurent l'honneur d'obtenir la complète approbation de mon cousin. Il assura bien que le premier nuirait pris sans lait comme le médecin le faisait, et il assura de plus qu'on pouvait toujours le voir au teint de quelqu'un, que _le teint en devenait vilain_; mais lorsque Boerhave déclara qu'il était médecin, et qu'en cette qualité il n'avait jamais entendu parler de cela, il changea de batterie et commença à parler à mon ami du grand nombre de jeunes docteurs qu'il y avait à Amsterdam, sans pain, qui demeuraient dans de pauvres chambres, et devant subir toutes les humiliations pour obtenir une boîte, et nombre d'autres remarques très-propres à encourager un candidat en médecine dans ses études, tandis qu'il les couronnait par la solennelle déclaration qu'il n'y avait pas un médecin au monde auquel lui, Robert Nurks, confierait son chat.