Part 18
Mais vous êtes stupéfait quand vous parcourez cette île dans sa longueur et dans sa largeur, et que vous entrez dans les maisons, de ne pas voir des femmes. Rien d'étonnant: elles sont complètement misanthropes et fuient à la vue d'un étranger. Si vous parvenez à en voir une, vous remarquerez qu'elles sont de deux pieds environ plus petites que les hommes, et que rarement elles excellent en beauté; elles portent pour coiffure des chaperons blancs, d'où leurs cheveux tombent en deux grossières et disgracieuses mèches, tout unies et sans frisure, le long de leur visage. Leur jaquette et leur robe sont d'étoffe grossière, et sur la poitrine elles fixent avec des épingles un linge blanc aussi brodé à la mode de Marken. Cette jaquette est le plus souvent de plusieurs couleurs, si bien que le derrière et le devant forment une étrange bigarrure; ainsi les femmes de cette contrée vous présentent une poitrine rouge et un dos vert, ou réciproquement. Les enfants n'ont pour tout jouet qu'une mouette de mer assez mal imitée, qu'ils portent au cou suspendue à un anneau de fer. Quant à leur air extérieur, il ne faut pas en juger par les échantillons que vous en avez vus aux dernières Kermesses; alors vous devriez vous figurer, à votre extrême étonnement, une masse informe de quelques centaines de livres de chair humaine, sous le nom d'un nourrisson de trois mois. Du reste, la nature vous montre ce qu'elle peut à Marken, et la qualité nourricière du lait des mères est supérieure; c'est pourquoi je conseillerais à toutes les ménagères de Monnikendam qui ont des servantes de Marken, de s'y munir aussi de nourrices.
Au milieu de ces antiquailles et de cette race du dix-septième âge du monde, le prédicateur, le maître d'école et le chirurgien font la plus plaisante figure, pygmées par malheur égarés au milieu de ces géants, et dont l'habillement, à la façon de nos jours, tranche étrangement avec celui des enfants du pays qui sont tous orthodoxes et sains.
VIII
LE CHASSEUR ET LE POLSDRAGER[1].
--Bonjour! dit le chasseur, et il appuie sa tête couverte d'un bonnet vert au coin de la porte de la demeure où le paysan et la paysanne, avec huit à neuf enfants, deux domestiques et une servante, prenaient leur repas du matin.
--Bonjour, Henri! s'écrie le paysan, tandis que les miettes de pain de seigle qui, à l'occasion de son salut, tombent de sa bouche pleine, sont happées par le chien de chasse;--allumez-vous?
--Oui, dit le chasseur en s'asseyant sur la demi-porte de l'écurie, et tirant une petite pipe de sa casquette, tandis qu'il tient entre les jambes son fusil dont la paysanne ne pouvait détacher les yeux.
--Il est en repos, la mère.
--Oui, Henri, c'est bon à dire, mais on en a tout de même peur.
--En avez-vous déjà pris, Henri? demanda le paysan.
--Deux, oncle Krelis; je les ai laissés chez Simon.
--Bah! remarqua la femme, je pense qu'Henri en a joliment eu des perdreaux...
--Je voudrais bien les voir tous ensemble, dit le chasseur.
Les chasseurs ont toujours un vif désir de voir une vallée de Josephat pleine du gibier tiré par eux.
--Les voyez-vous encore? demanda-t-il.
--Je ne les découvre plus bien, dit Krelis, mais voici Pierre qui les voit bien.
--Hier soir, dit Pierre, garçon bien découplé, l'ainé des enfants de l'oncle Krelis, en regardant d'un œil de désir la carnassière et le fusil; hier soir, il en est passé un tout près, ici, devant la porte. Et un gros, savez-vous!
--Le garçon peut-il courir avec moi? demanda Henri à l'oncle Krelis.
--Oui, répondit celui-ci; cela ira bien.
Pierre faillit s'étrangler en avalant sa dernière croûte de pain de seigle avec du fromage. On tira de la grange une longue perche, et le chasseur et le _polsdrager_ furent improvisés.
Telle est en effet l'histoire de la naissance du _polsdrager_; mais jamais il n'y eut créature au monde plus reconnaissante de son existence; jamais esclave favori ne fut attaché à son maître plus fidèlement que le _polsdrager_ au chasseur. Il ne quitte pas son côté. Il saute avant le chasseur par-dessus tous les fossés et gravit derrière lui cent digues; il arpente avec lui le terrain de chasse en décrivant de fatigants zigzags; il tombe en arrêt comme le chien et apporte comme lui. Quand le chasseur parle, il est suspendu à ses lèvres; animé de la foi la plus illimitée. Et ce n'est pas a de petites épreuves qu'il est soumis. Il n'y a pas de plus grands menteurs que les patineurs et les chasseurs. Mais quelque merveilleuses histoires que ces derniers puissent servir: six lièvres tués d'un coup, deux bécassines aussi d'un coup, mais dans l'obscurité; des lièvres qui ont couru sur une patte à perte de vue, d'autres qui se sont jetés contre le chien, les yeux enlevés par le coup de feu; des perdreaux qui tournoyaient, s'abattaient, s'envolaient de nouveau, tournoyaient encore et tombaient enfin une dernière fois; des aigles qui s'étaient abattus sur le chien, des butors qui s'étaient envolés avec la baguette du fusil; le _polsdrager_ ne révoque en doute aucun de ces grands événements; le chasseur est en général son oracle, son idole; il ne lui vient pas dans l'idée qu'il puisse y avoir quelque enjolivement, quelque exagération dans les récits de l'homme; et en particulier, il tient le chasseur avec lequel il chasse pour le plus grand des Nemrods. Et même, si quelque chose doit être amplifié, il est le premier à en épargner la peine au chasseur. Quand il lui raconte toutes les histoires dont il se souvient, encore une fois et qu'il se les fait communiquer. Si le coup du chasseur porte, le _polsdrager_, bien qu'il n'ait vu qu'un peu de feu et de fumée, a vu le lièvre faire trois fois la culbute sur la tête; si l'animal n'est pas atteint, le _polsdrager_ affirme qu'il a vu des flocons de poils emportés par le vent. Cela arrive-t-il une seule fois? cela, n'arrive _jamais_, affirment chasseurs et _polsdragers_, mais cependant cela pourrait être; après une chasse malheureuse, quand il y a de la neige dans l'air; vers la fin ... quand on doit emporter un lièvre ... qui gît sur la limite d'une chasse privée--qui doit être tiré au gîte bien qu'on ait pris exprès une perche et un _polsdrager_ pour le faire lever... Pouf! les cochléaries ne sont pas levés sur l'herbe... le lièvre se débat blessé.
--Juste quand il se levait, dit le chasseur:
--Vous avez été vite tout près, dit le _polsdrager._
--Un autre l'eût tiré au gîte! dit le chasseur.
--Le feuillage y est aussi pour quelque chose, dit le _polsdrager_; il ne se serait pas renversé ainsi au-dessus de la digue, s'il eût été touché.
Le _polsdrager_ parle ainsi, non par politesse ou par lâcheté, mais avec une pleine conviction.
--Un beau lièvre, dit le chasseur en achevant le pauvre diable par un coup sur la nuque, un beau bouquin.
--Un beau bouquin, répondit comme un écho le _polsdrager._
--J'ai toujours dit qu'il devait s'en lever un sur cette pièce, rappelle le chasseur.
--Cela est vrai aussi, répond le _polsdrager_; bien que le chasseur n'ait rien laissé tomber de pareil de ses lèvres. Vous l'avez vu au chien.
--Non, dit le chasseur qui n'approuve jamais les conjectures de chasse du _polsdrager_, ce n'est pas cela.
--Aviez-vous donc vu ses traces dans la boue de la digue?
--Ce n'est pas cela non plus, dit le chasseur avec une grande sagesse, mais tout à l'heure il s'est levé une hase...
--Était-ce une hase, Henri, que vous avez manquée?
--Manquée? reprit le chasseur avec indignation... Elle avait reçu assez de plomb. Tu la trouveras demain...
Et le lendemain le _polsdrager_ retourne dans la pièce à la recherche du lièvre décédé de ses blessures, et s'il ne le trouve pas ... ce sont des braconniers qui seront venus le prendre avant lui; une bête fauve l'a dévoré; ou quelques-uns de ses semblables, pris de compassion, l'auront, en le trouvant se tordant dans son sang, emporté sur leur dos, jusqu'à la canardière voisine, où, sous la protection du droit qui protège ces lieux, il aura pu rendre l'âme paisiblement au bord d'un ruisseau glacial, bien convaincu qu'il ne lui manquait pas de plomb.
[Footnote 1: Porteur de perche (à franchir les fossés), mais dont le porteur se sert aussi pour faire lever le lièvre.]
IX
LE PÊCHEUR À LA LIGNE DE LEYDE.
Un habitant de Leyde dit une fois à Caron: --Je vous en prie, batelier, écoutez ma prière! Si vous me permettez d'entrer dans votre barque, Oh! que ce soit par une nuit sans lune! Si je puis de votre barque pêcher a la ligne, Vous aurez la moitié de la _waterzoot_[1]. Et je vous montrerai ensuite la terre Où je trouve mes meilleurs vers.
_Almanach des Étudiants_, 1836.
L'écusson de la ville de Leyde représente les clefs de saint Pierre. C'est une impardonnable bévue! C'eût mieux été son filet à poisson. C'est la ville de la pêche. C'est aussi la ville universitaire, aussi la ville des Pharaons égyptiens, aussi la ville des taureaux, mais par-dessus tout la ville des pêcheurs. Approchez de Leyde par la porte de Hoegewoert, la porte des Vaches, la porte Blanche, la porte de Rhynsburg, la porte de Mare, ou telle porte que vous voudrez, partout vous verrez suspendu à la balustrade du pont de la porté un ableret [2]. Promenez-vous dans les chemins qui entourent Leyde, vous ne verrez pas trois arbres sans qu'au troisième ne se trouve un pêcheur a la ligne, enfoncé dans sa cravate, dans sa redingote et dans l'herbe, un cache-nez sur la bouche, de la pâte à poisson devenue sale à sa droite, et à sa gauche trois ou quatre petits poissons agonisants. Visitez Leyde à l'époque des hautes eaux, et vous surprendrez les habitants de la digue des Apothicaires et du Vieux Rempart occupés à attraper devant leurs maisons les perches que les flots y ont amenées. Écoutez à Leyde l'assemblée des Hautes-Puissances, vous les entendrez s'élever de toutes leurs forces contre le dessèchement du lac de Haarlem, sous prétexte que la ville a un antique droit de propriété sur une partie de cette eau poissonneuse.
Lorsque je disais tout à l'heure que la ville de Leyde devrait porter un filet, je citais un emblème convenable, mais non le plus convenable. Je parlais de filet pour en rester à saint Pierre: mais si vous me demandez ce que les armoiries de Leyde devraient être, je dirai: Une paire de lignes croisées, et une couple d'hameçons en sautoir. Il est rare qu'on pêche à Leyde pour le poisson; c'est pour pêcher, et la jouissance la plus lente de ce bonheur est la meilleure. Ce n'est pas d'un coup de seine, ni avec un tramail qu'on lève deux fois par jour, ou avec des lignes dormantes qui font leur office pendant que vous dormez, pour amener tout un peuple écailleux des eaux; tout cela n'est pas le fait d'un vrai Leydois. Le bonheur de voir le bouton, le tremblement et le plongeon de la plume, les tentatives d'une ennuyeuse petite anguille, l'ébranlement d'un poteau pourri dans ce coin imperceptible, lui suffit. Le poisson blanc vulgaire est pour lui le bienvenu aussi bien que la tanche et la perche. Ce poisson est même cher aux habitants de Leyde. Tout ce qui mord à l'hameçon, et les ouïes sanglantes et les yeux hors de la tête, peut être arraché de cet hameçon, voilà ce qui le rend également heureux.--Un pêcheur à la ligne ne peut être un bon homme, dit lord Byron; mais le Leydois a une consolation:--C'est un méchant homme qui a dit cela! me semble-t-il l'entendre répondre.
Parlons des Anglais! Ils pêchent avec des mouches peintes, pour commettre à chaque prise une double cruauté. Que diraient-ils de la cruauté avec laquelle un Leydois prépare son amorce? Please, sir, me suivre dans ce voisinage à l'écart; cela s'appelle le camp. Regardez! Que voyez-vous?--Je vois une femme avec les cheveux ébouriffés hors du bonnet, et qui cuit de petits gâteaux ronds.--Très-bien; ils sont composés d'eau, de farine et d'un peu d'huile. C'est pour les gens pour qui un pain d'un liard est trop cher. C'est la femme du pêcheur à la ligne de Leyde. Ne voyez-vous pas son mari?--Yes, ce _fallow_ avec un bonnet de nuit et une veste de duffet!--Lui-même. C'est le pêcheur à la ligne de Leyde en personne. Un caractère qui ne se trouve que dans cette ville. L'homme de l'aile gauche de la ligne des pêcheurs de Leyde. Le ver le plus condamnable chez lequel se manifeste la passion de la pêche à la ligne. Que fait-il? Il enfile quelque chose dans une corde, quelque chose qu'il tire d'un pot rouge, une chose longue et graisseuse.--C'est cela, ce sont des vers de terre, _Sir!_ rien que des vers de terre, des vers de terre de la vraie sorte, avec des couronnes jaunes autour de la tête. Dans ce pot, il y en a plus de cent, et ils sont rangés, dans un cordon passablement gros, la tête en dedans, la queue en dehors.
Tout à l'heure vous le verrez faire de cette guirlande de vers une sorte de nœud qui ressemble assez bien à l'extrémité d'une bayadère en corail rouge. Avec cette frange de vers, on pêche; on pêche à la ligne, et celui qui se donne ce singulier passe-temps, s'appelle le _Penëraar_ [3]. Horrible, horrible, mort horrible!--Pas du tout, dira cet homme, si vous le comprenez, pas du tout, car avec vos amorces de parade, les anguilles ne reçoivent pas le crochet dans la mâchoire. Vous voyez bien qu'on peut prendre toutes les choses de deux façons.--Le plat langage leydois est très-laid et celui du _Penëraar_ est le plus plat.
Lorsqu'il n'y a pas de lune, le _Penëraar_ sort à la tombée de la nuit, avec une lanterne sous le bras, et sa courte ligne de laquelle pend le joli chapelet de vers que nous avons décrit, à la main, la veste de duffel au dos, les sabots aux pieds, une pipe dans sa casquette. Dans sa poche repose une grande bouteille de genièvre, et dans sa tabatière il conserve un petit billet par lequel le commissaire de police de Leyde atteste que le _Penëraar_ en question n'est pas un vaurien, et ne volera pas de bois quand même il viendrait avec sa petite barque près d'une scierie. Ainsi il s'en va dans un cabaret ou l'autre où, selon le rendez-vous promis, il trouve un autre _Penëraar_, et après avoir pris pour trois petits cents de genièvre, les collègues se rendent à leur barque commune, petit bâtiment plat qu'ils conduisent avec des rames et avec un morceau de linge éraillé, sous le titre usurpé de voile, et fixé au bout d'un bâton. Dès qu'on a trouvé un bon mouillage, la voile est serrée, l'ancre jetée, une natte de jonc placée contre le vent et la pêche commence. L'art de pêcher à la ligne consiste à mouvoir doucement de bas en haut et de haut en bas la ligne de façon à ce que l'attrayant bouquet de vers soit dans un mouvement continuel,--et chaque fois, lorsque la pointe sensible du doigt du _Penëraar_, non quand son _cœur_, lui dit que le poisson a mordu, il retire la ligne, et l'anguille frétille dans la barque. Et dès qu'une place est épuisée, la voile est déployée, et on en recherche une nouvelle. Ainsi les _Penëraars_ voyagent sur le Rhin, sur la Zyl, sur le canal de Leyde et sur la mer de Haarlem, ils vont même parfois jusque tout près delà capitale; et ils passent nuit sur nuit à pêcher.
--Que ce morceau de pain qu'ils gagnent est amer! Merci de votre pitié, madame: mais ne croyez pas que ces gens fassent cela pour du pain. Votre noble cœur présume qu'ils sacrifient ici le repos et les aises de la nuit pour leur femme et leurs enfants. Il y a à bord un petit pot à feu, du sel et une pelle pour faire des _koeken._ L'anguille est sur-le-champ dépouillée de sa peau, coupée et rôtie, et mangée par la paire d'amis avec un copieux arrosement de schiedam, tandis que la femme cuit de son côté les petits gâteaux à l'huile et souffre elle-même de la faim avec ses enfants. C'est pourquoi quand ces Ulysses au petit pied reviennent de leur longue tournée visiter leurs dieux domestiques, ils sont ordinairement accueillis par leur fidèle Pénélope avec l'apostrophe de _Fainéant_, petit nom d'amour que ces tendres femmes ont imaginé pour leurs époux.
--_Fainéant_, disent leurs lèvres de rose, _fainéant_, tu reviens encore de ta barque où on fait si bonne chère? (_smulschoit._)
Car le bâtiment du Penëraar porte ce nom dans le cercle de famille.
[Footnote 1: Étuvée de poissons de diverses espèces et principalement d'anguilles.]
[Footnote 2: Sorte de filet carré pour pêcher dans les rivières.]
[Footnote 3: De _peuren_, pécher a la ligne.]
X
LA PAYSANNE DE LA HOLLANDE DU NORD.
C'est une femme alerte que Gertrude Riek, svelte, forte et bien faite. Son visage brille d'une fraîche rougeur et de ce teint blanc plein d'éclat qui est particulier aux femmes de la Frise occidentale, et qui, lorsqu'elles sont en toilette du dimanche, contraste avec le collier de corail rouge de sang, aux grains gros comme des chiques. Je vous assure qu'elles ne les portent pas pâles, et Gertrude moins que toute autre. Chacun trouve que sa cape lui va bien, avec son front blanc et uni, avec son petit nez droit, sa joue colorée, ses grands yeux bleus, son doux menton rond, son cou svelte et blanc. Le seul défaut de sa beauté, un défaut qui lui est commun avec la plupart des femmes de la Hollande du nord, ce sont ses dents gâtées par l'usage immodéré du pain d'épice et du café faible. Vous demandez la couleur de ses cheveux? Personne ne le sait. Ils sont rasés jusqu'à la racine; il ne vient pas une boucle au jour. La chevelure est confisquée, mais on porte une aiguille d'or sur le front, une de fer d'or (pardonnez la contradiction dans les termes) au-dessus des oreilles, une paire de plaques d'or aux tempes, et une couple d'épingles d'or par-dessus, et l'on n'oserait risquer de soutenir que la cape, la cape jolie, gaie, d'une blancheur parfaite et soigneusement plissée, n'aille pas bien. Mais qu'est-ce donc que ce gros fil entortillé qui sort de dessous les plaques d'or? C'est un brin de cheveux faux, questionneur indiscret! placés là comme une excuse d'avoir fait raser les siens propres, ou plutôt encore, comme une preuve scientifique que la paysanne du nord de la Hollande qui pose des papillottes, frise et brûle, sait très-bien que cette importante partie du corps humain, qui s'appelle la tête, est garnie de cheveux. Toutes les paysannes portent ce petit tour,--c'est-à-dire une petite boucle qui fourre sa tête dans sa queue en cheveux noirs. Le blond est en horreur parmi elles.
Quand vous avez pris connaissance des particularités de sa personne extérieure, livrez-vous à la contemplation de sa valeur intérieure.
La voilà, celle qui, après ses bêtes, est inscrite au premier rang dans l'estime de son bien-aimé mari. Je dis après ses bêtes, car lorsque ses bêtes meurent, l'achat qu'il faut faire pour les remplacer coûte de l'argent; on retrouve une femme pour rien, et même elle apporte peut-être encore une petite dot. Peut-être même n'est-elle pas une excellente faiseuse de fromage,--mais un homme doit risquer quelque chose--et dans les vaches, il n'y a rien. Cela peut tomber bien ou mal au hasard.
La destination de la paysanne du nord de la Hollande est de _faire du fromage, faire du fromage_ et toujours faire du fromage; il faut sans cesse veiller à ce que le lait du matin et du soir soit apporté après le trayage et ne dépasse la porte que sous la forme d'un fromage bon, sain, et ne se fendant pas. Et cela lui donne tous les jours tant de besogne qu'on ne sait comment elle trouve le temps d'avoir des enfants. Cependant elle en a et une grande quantité. Mais aussi, lorsque le premier-né a été regardé pendant deux ou trois jours par les _voisins_ et qu'en présence de ces admirateurs un nombre passablement grand de sucreries (biscuits avec du sucre) ont été mangées, elle quitte de nouveau la chambre d'accouchée et se rend à l'instant à la chambre du fromage.
Si vous voulez voir une propreté qui lasse du bien au cœur, entrez dans la métairie. Ce n'est pas ici la petitesse d'esprit de Zaandam et de Broek dans le Waterland qui court dans des pantoufles et épargne tous les meubles et ustensiles de ménage, frottant, époussetant et rendant luisant ce dont on n'oserait se servir; mais une propreté sans recherche qui lave et entretient, fait briller et reluire au milieu de l'usage le plus divers et le plus incessant. Voyez cette longue file de petits appartements à mi-hauteur d'homme sur presque toute la longueur de la métairie. Les lambris et les jambages des portes sont tous d'une blancheur éclatante, et des ustensiles de cuivre brillant y sont suspendus; le parquet est couvert de sable disposé en figures. Vous pourriez vous y asseoir avec votre meilleur habit. Cependant ces mêmes places sont celles où les bêtes sont pendant l'hiver. De la gouttière qui coule le long, vous verrez toujours dégoutter du lait. Mais voyez maintenant le laboratoire; la chambre aux fromages, presse, les chaudières, les litiges, les têtes où le fromage reçoit son suc et sa forme; tout est propre et ragoûtant à voir. Le bois est rude et le cuivre luisant à force d'être frotté. Et Gertrude même se laisse voir librement à vos yeux avec son gros bras nu dans la cuve où elle a versé la présure--le fromage ne vous en semble pas moins appétissant. C'est tout autre chose qu'une paysanne ou une cuisinière à bord d'un bateau à vapeur. Les petits enfants, voilà la seule chose qui soit sale. Mais ils roulent pendant tout le jour avec de petits chiens dans le chantier et dans le sable. L'intérieur de la maison n'est leur terrain que pour manger et pour dormir, du moins la partie de la maison où le fromage est confectionné. Voilà la paysanne seule. Mais lorsque le lait arrive dans la maison, s'éveillent de leur léger sommeil dans divers coins de la métairie, un matou de Chypre, un chat blanc, un chat noir et un chat roux tacheté; ils s'approchent, encore roides et en bâillant, des seaux, sur le bord desquels ils se dressent sur leurs pattes de derrière, comme les chiens savants à la kermesse sur un tambour, et, animaux brillants de propreté, ils prennent avec leur langue si propre, la part de lait qui leur est assignée, et après cela reprennent leurs doux rêves sur la plaque d'un poêle chaud et sur le linteau de la fenêtre où le soleil luit.
Gertrude a meilleur cœur, est plus économe, est un peu moins entêtée, a moins de préjugés que son mari, auquel elle ne cherche jamais querelle que dans le cas où il n'à pas vendu au plus haut prix les fromages préparés par ses mains empressées. Dans ses jeunes années, elle était peut-être un peu bruyante quand elle s'y mettait; mais avec le temps, on ne put plus lui reprocher ce défaut. Elle avait beaucoup d'adorateurs avec lesquels, selon la coutume du pays, elle célébrait la kermesse tour à tour, sans vouloir fixer son choix et sans que cela pût tirer à conséquence. Son mari l'a un peu gagnée par surprise. Elle déclare avoir en lui un bon homme et dit qu'elle serait bien fâchée qu'il lui manquât. Et vous ne devez pas douter de la vérité de cette déclaration, si vous apprenez qu'en cas du décès éventuel de son André, elle se mariera dans l'année avec son domestique, un jeune homme sur lequel elle n'a jamais jeté les yeux, à peine aussi âgé que son fils aîné, et qu'elle prend non pas parce qu'il lui faut absolument un mari, mais parce que la métairie doit avoir un métayer.
La façon dont André Riek et Gertrude se firent l'amour et se marièrent est un véritable échantillon des mœurs de la Hollande du nord; voici l'histoire écrite pour ainsi dire sous sa dictée: