La Cendre: Roman

Part 4

Chapter 43,759 wordsPublic domain

A partir du moment où elle avait entrepris ce récit imaginaire des derniers jours, Mareuil avait éprouvé un triomphal sentiment de délivrance, car sa grande crainte c'était qu'elle ne dît la vérité, qu'elle ne s'en excusât par des prétextes invérifiables--et tout, alors, à recommencer, toute la bataille perdue, tous ces travaux de siège à refaire, à rétablir!

Mais non, elle avait menti, bien menti, et elle ne cessait pas de mentir. Il l'écoutait avec volupté, avec la sensation que c'était en mensonge ce qu'elle lui chantait là, comme certaines mélodies sont en clef de _sol_ ou en _do_ dièze d'un bout à l'autre; que c'était du mensonge tout cela, du vrai, de l'authentique--une molécule, une parcelle de cet immense mensonge qu'elle lui débitait depuis un an; et il aurait désiré qu'elle continuât longtemps, longtemps,--encore, encore un peu de mensonge ...

Pourtant, elle s'arrêta:

--Voilà!... Es-tu content?... Tu permets?... Je meurs de soif ... Toujours de notre Porto?

Elle s'était approchée d'un guéridon et se versait un petit verre du vin jaune, se montrant de dos à Mareuil, qui l'examinait d'un air de curiosité nouvelle, comme une personne bizarre et inconnue, inspectant son chapeau à ailes noires, l'ondulation des cheveux de sa nuque, sa taille souple et gracieuse sous la longue jaquette de loutre, sa jupe traînante en laine beige, toutes les parties composant cet être si charmant, qui avait menti, qui venait, à l'instant, de mentir plus vilement que jamais.

Elle se retourna avec prestesse, comme si elle avait senti ce regard près de la poignarder, et ses yeux fouillèrent dans ceux de Mareuil, ses yeux sur la défensive et sévères qui semblaient demander:

--Qu'est-ce que tu as à me regarder ainsi?

Mais Mareuil promptement avait changé son regard et, d'un ton admiratif, il la cajolait:

--Comme tu es jolie, ma petite Jack!... Comme tu es jolie, aujourd'hui!

Elle revint s'asseoir sur le divan, le verre à la main, la voilette relevée, afin de boire plus commodément, tandis qu'il l'embrassait, offrant parfois la joue pour recueillir un baiser léger et distrait.

--Mon Gil, enlève-moi ça, veux-tu? fit-elle en lui remettant son verre vide ... Et maintenant, soyons sérieux!... Explique-moi l'histoire de la machine ... J'y tiens absolument ... tu as promis, tu ne peux pas me refuser ...

Mareuil quitta le divan et arpentant la chambre:

--Eh bien!... Je vais te le dire!...

Le moment était venu. Il n'y avait pas à reculer. Il fallait parler--n'importe comment, mais parler, parler vite. Il le fallait!

--Je vais te dire ...

--Voyons! Ne marche donc pas comme ça! grogna-t-elle. C'est agaçant! Assieds-toi!

Il s'adossa à la cheminée et, au hasard, d'une voix de révolte quoiqu'un peu tremblante, son élan pris, il répliqua:

--Je marcherai si cela me plaît!... si cela me plaît, tu entends?

Elle bredouilla: «C'est bien!... C'est bien!... Ne t'assieds pas!»--les traits figés de stupeur et d'effroi, tout interloquée par cette rébellion subite.

Certes, en venant au rendez-vous, elle s'attendait à une dispute insolite, elle pressentait des risques obscurs et indéfinis. Mais qu'au milieu de ces caresses, de ces paroles d'amour, elle fût arrivée si droit sur elle «la machine», si brutalement, si farouchement, elle en restait abasourdie, l'audacieuse Jack, consternée, n'osant plus un mot, un geste, comme auprès d'un engin qui eût éclaté et qui n'avait pas fini peut-être, qui peut-être allait recommencer.

Mareuil poursuivait à petites phrases rancunières et timides encore dans leur dureté:

--Je n'ai pas besoin de ton autorisation. Je m'assiérai si je veux ... Oh! tu me croyais bien nigaud, n'est-ce pas ... bien imbécile?... Tu croyais que cela durerait toujours ... et tu comptais sur mon amour aveugle, sur mon amour idiot ... Ah! bien oui!... Je ne t'aime plus ... Je sais que tu me trompes ...

--Je me trompe, moi?

Il riposta avec une rudesse écrasante:

--Oui, tu me trompes ... Ne nie pas ... Je te déclare que je le sais ...

--Mais avec qui?

--Avec qui? Avec qui?

Mareuil vit passer, comme sous ses yeux, ces messieurs, les quatre messieurs anonymes, indistincts. Puis hardiment, d'un ton ironique et mystificateur:

--Avec qui? Ha! Ha! Tu voudrais bien que je te le dise avec qui? Voilà! C'est que je ne sais pas! Non, pas du tout ... Je le sais si peu, tiens, que si demain je voulais rendre visite à cet individu, ou bien me poster devant chez lui, jusqu'à ce qu'il sorte ...

Mme Hardouin eut, malgré elle, un geste implorant qui encouragea Mareuil:

--Mais ne t'effraie donc pas!... Puisque je te dis que je ne le connais pas ... Je ne me doute de rien ... Je ne sais rien ... Et quand il y a quinze jours tu es revenue à Paris, figure-toi que je te croyais encore à Gizé, moi, à organiser des petites sauteries, tu te rappelles ... les petites sauteries au piano!... Hein! suis-je bête!... Non, vois-tu, je ne sais rien, rien du tout ... Et quand je te dis que tu me trompes, eh bien, je te le dis comme cela, au jugé, sans savoir!!!

Jacqueline ne protesta plus, battue par ces gouailleries, en déroute, trop lasse pour tenter la chance d'un mensonge suprême.

Elle marchait à travers la pièce, de son pas onduleux et glissant, pareille à une jeune chatte attristée et captive, se croisant dans sa promenade avec Mareuil, fuyant son regard lorsqu'il approchait, s'asseyant, se relevant, s'appuyant, au passage, sur les chaises, les meubles--sa longue traîne d'étoffe claire traînant derrière elle.

Des images pénibles et des idées contraires s'entre-heurtaient confusément dans sa petite âme futile et apeurée. Le pauvre garçon! Quel ennui, pourtant, qu'il eût appris! Mais qui lui avait révélé l'histoire? D'ailleurs, c'était fatal ... Et puis, juste aujourd'hui qu'elle avait rendez-vous à trois heures avec sa couturière! Qu'allait-il faire? Ne valait-il pas mieux en terminer, se soustraire une bonne fois à ses rages, à ses grossièretés?...

Et elle déplorait que cela s'arrangeât si mal, que cela tombât un si mauvais jour, contemplant à la dérobée Mareuil, qui répétait à mi-voix: «Non, je ne sais rien ... absolument rien!...»--Mareuil, très contrarié d'avoir livré trop vite son mince secret, sa seule arme, cherchant à ajouter quelque chose qui ne fût pas des injures, des plaintes vaines, et tout étonné de se trouver tellement mou, à court d'éloquence, dans cette circonstance extraordinaire.

«Si Brévannes m'entendait!» songea-t-il; et réprimant un sourire, il reprit gravement:

--Ecoute!... Ecoute, il me serait facile de te dire des paroles désagréables, n'est-ce pas?... de te dire ton fait, de te dire mon dégoût ... Mais à quoi bon? Tu devines ce que je peux penser de toi ... Cela suffit ... Disons-nous adieu!

Mme Hardouin, par courtoisie, et un peu émue aussi, questionna:

--Pour toujours?

--Pour toujours?

Elle se jeta à son cou, se colla contre lui, vraiment saisie par le repentir, et à ce moment, elle eût volontiers accompli des actions héroïques ou folles, pour réparer l'offense, apaiser son chagrin, le rendre heureux enfin.

Elle l'embrassait, avec tout l'art de tendresse qu'elle avait quand elle aimait, de baisers longuement et finement donnés, où il semblait qu'elle laissât un peu de ses lèvres et d'elle-même.

Elle ne jugeait pas que ce fût assez, et très bas encore:

--Mon Gil ... Pardon!... Pardon!... Je t'assure, si tu veux, quand tu voudras, je reviendrai sans déplaisir ...

Il répliqua d'une voix étranglée:

--Non, non, je te remercie ... Ce serait inutile, ce serait sans intérêt, maintenant ... Adieu!

Ils se serrèrent les mains. Elle sortit. Il regardait la porte, ce morceau de bois, cette épaisseur qui, soudain, s'était mise entre elle et lui. Le battant se rouvrit. Elle revenait:

--Je ne peux pas partir ainsi!

Elle l'étreignait de nouveau, et il perdait dans ces baisers son énergie de résistance, bégayant:

--C'est mal, ce que tu as fait ... C'est mal, ma petite Jack!

Mme Hardouin s'était agenouillée près du divan et séchait les yeux de Mareuil avec son diaphane petit mouchoir de batiste, tentait même d'atténuer ses regrets, retrouvant, tout à coup, ce génie de pitié, ce besoin féminin de consoler que les plus mauvaises portent en elles.

--Ne pleure pas, mon Gil!... Je ne le mérite pas ... Aucune femme ne le mérite ... Elles sont toutes comme ça ...

--Je t'en prie, disait Mareuil ... Va-t'en!... Il faut que tu t'en ailles!

Trois heures sonnaient à une étroite pendule d'or placée sur la cheminée. Mme Hardouin dressa la tête de ce côté. Mareuil réitérait sa prière. Elle se releva:

--Adieu, mon chéri ... Et à toi, si tu veux, quand tu voudras!... Adieu!

La porte claqua au loin. C'était fini.

Mareuil alluma une cigarette et descendit sans se presser. Il se sentait un peu ahuri et tamponnait machinalement ses paupières brûlantes.

Sous la voûte, Mme Honoré la concierge courut après lui:

--Est-ce que Monsieur vient demain? Dois-je préparer du feu?

Il n'eut pas l'humilité de dire non, et d'un ton sec il répondit:

--Je ne sais pas, préparez toujours!

Puis il s'en alla rapidement, car Mme Honoré fixait, avec une persistance curieuse, ses yeux gonflés d'avoir pleuré.

IV

Le soir même, chez les Brévannes, il y avait dîner intime, toute la bande conviée.

Dès son arrivée, Mareuil prit Brévannes à part et lui conta l'entrevue de l'après-midi.

Le journaliste souriait, approuvait par instants:

--Bravo! Très bien!

Il conclut:

--Eh bien, tout cela me semble parfait ... Je suppose que maintenant vous allez vous tenir tranquille ...

Henriette, que ce colloque intriguait et qui avait entendu les derniers mots, jugea bon d'intervenir:

--Quoi donc?... Qu'est-ce qui est parfait?

Et s'adressant à Mareuil, avec un air de compassion:

--Encore des ennuis, mon pauvre Soif-d'Amour?

Elle se tut, ayant remarqué que Brévannes la guettait d'un œil courroucé.

--Ma jeune enfant, lui dit-il, je vous dispense, à l'avenir, d'appeler Mareuil de ce nom ridicule ... Un jour il se fâchera, et je vous jure bien que ce n'est pas moi qui lui donnerai tort!...

Henriette, interdite par cette réprimande, si contraire aux usages constants de la maison, essaya, par contenance, de la puérilité:

--Est-ce qu'on m'avait dit, à moi?... Faut pas me gronder, moi!

La tentative échoua misérablement.

--Voyons, tu sais bien que j'ai horreur de ces manières-là, bougonna Brévannes ... Occupe-toi donc plutôt du dîner!...

Les autres s'étaient à peine dérangés durant cette courte altercation. Labernerie, qui avait hargneusement levé la tête de dessus son journal, reprit sa lecture. Le Grand-Cob referma l'œil qu'il s'était efforcé d'entr'ouvrir, malgré la somnolence qui lui restait d'une nuit passée, la veille, dans les cabarets des Halles. Charleval paraissait emporté dans des conceptions ... Ce Mareuil, encore! Ses affaires de cœur! Sa dame du monde! Et ils songeaient qu'il était bien gentil, Mareuil, mais tout de même un peu raseur, quelquefois, avec ses histoires de femmes!

* * * * *

Le lendemain matin, Gilbert, qui, sur les exhortations de Brévannes, s'était docilement grisé au dîner, se réveilla presque à l'aube, après un sommeil lourd et sans rêves.

Il glissa à bas de son lit et s'approcha de la fenêtre. L'avenue de Villiers était toute solitaire, toute blanche. On entendait, dans le silence du matin, le bruissement rythmé du balai d'un balayeur qui frôlait les trottoirs. Le ciel était bleu foncé, un ciel profond de premier printemps. Mareuil se dit que la journée serait sans doute belle et tiède, puis aussitôt il pensa: «Je n'ai plus d'amie!»

C'était la même pensée qui l'avait obsédé à son départ de la rue Fortuny, qui l'avait hanté, la soirée précédente, jusque dans le trouble de la griserie, qui revenait dès le réveil: «Plus d'amie!»--et il se répétait ces mots mélancoliques comme pour s'accoutumer à leur sens étrange.

Il aurait voulu avoir été l'amant de Mme Hardouin, mais il y avait bien, bien longtemps--l'avoir été à la manière des hommes grisonnants dont on dit: «Il a été l'amant de Mme Un tel ...»--mais d'un ton historique, d'une voix qui indique des années et des années écoulées depuis.

Il réfléchissait:

«Et il viendra, ce moment-là, comme ils viennent tous, l'un après l'autre, en mystère, à pas de loup ... Comme est venu celui de la rupture, ce moment que j'attendais si fiévreusement depuis un mois et qui est arrivé pourtant, qui est accompli, qui est fini maintenant ... J'ai déjà vu cela en chemin de fer ... Le train n'avançait pas, avait du retard ... Et tout à coup, j'étais en gare, dans la rue, en voiture, chez moi, arrivé, installé, sans comprendre comment ... Est-ce curieux, ces jours, ces heures, ces minutes, ce temps qui passe dans l'ombre, en silence!...»

On lui apportait son thé. Il mangea d'assez bon appétit. Puis il fit sa toilette, s'attardant en des flâneries calculées, s'arrêtant pour rêvasser, parcourir un article de journal, choisir un vêtement, une cravate; et, comme il lui restait une heure à employer avant le déjeuner, il voulut relire d'anciennes lettres de Jack.

Il les retira d'un tiroir où elles étaient serrées, empilées au point que la serrure fermait avec peine; et il les jeta par poignées sur sa table. Il contemplait tous ces papiers blancs, gris et mauves, épais comme du carton ou ténus et plissés comme de la dentelle, d'où montait une vapeur douce de parfum mourant, de roses desséchées.

«Y en a-t-il, des saletés, là-dedans, et des canailleries!»

Il commença à lire, au hasard, élucidant les pensées que cachaient ces mots enchevêtrés, cette encre noire ou violette, ces lignes crayonnées en hâte,--comparant, confrontant, fouillant activement, dans ce tas de mensonges, comme un chiffonnier picorant dans un monceau d'ordures; et quand il avait découvert la preuve d'une imposture, établi l'évidence d'une contradiction, il ressentait une joie sauvage, une satisfaction méprisante. Il quittait sa chaise, marchait quelques instants, la tête basse, puis venait se remettre à sa lecture.

On frappa à la porte.

--Monsieur est servi.

Il repoussa les papiers dans le tiroir, les refoula à coups de poing, et descendit déjeuner.

Mais lorsqu'il fut remonté dans son atelier et qu'il vit, presque devant lui, la grande étendue de temps, blanche et vide, qui se déroulait jusqu'au dîner, il ne put se défendre d'un intime mouvement de détresse:

«Qu'est-ce que je vais faire d'ici là? Qu'est-ce que je vais faire?»

Pas de lettre à attendre! Pas de lettre à écrire! Il aurait souhaité d'être encore plus jeune de deux jours, au temps maudit où il s'inquiétait, où il souffrait, mais où il luttait, au moins, où il se démenait, où il faisait quelque chose. Et il éprouvait ce terrible frisson de regret et d'ennui qui tourmente souvent les vieux officiers démissionnaires quand sonne dans leur oisiveté l'heure connue du rapport, de la botte ou de la manœuvre.

Il s'allongea dans un fauteuil, fumant coup sur coup, et pour s'étourdir, des cigarettes qui allaient s'éparpiller en petits tas jaunâtres, à demi brûlées, sur le dallage noir de la cheminée.

«Oui, je n'ai pas le choix; il s'agit de changer ma vie, d'inventer une distraction, de m'organiser autrement ...»

Mais, à peine les combinaisons formées, elles s'écroulaient, et, sur leurs décombres, sur leurs chiffres en ruines, voletait l'image de Jack--de Mme Hardouin s'acheminant vers le logis d'un monsieur à vague moustache, ou montant son escalier, tout aimable, prête à s'offrir.

Mareuil se leva, dégoûté:

--Eh bien, cela va être gai! murmura-t-il. Cela va être frais, si c'est tous les jours ainsi!

Il saisit une large feuille de papier dans un cartonnier placé près de la fenêtre, et, s'asseyant en bonne lumière, il se mit à dessiner une tête de femme, au caprice du crayon, sans autre idée nette que de s'occuper, de fuir ce néant du rien-à-faire.

Mais, soudain, d'un geste furieux, il brisa contre le papier la pointe de son crayon qui vint frapper la vitre avec un bruit argentin.

Non! Il en avait assez, à la fin, de tracer des petites lignes, d'écraser du noir sur du blanc, de s'appliquer aux reliefs, de tenir compte de la perspective, de s'acharner à ce nez, à cette bouche, à ces yeux de femme--à ces attraits en mine de plomb, qui n'étaient rien, rien du tout, il le savait bien, lui Mareuil, auprès d'un vrai visage de femme tendu de peau vivante et parfumée.

Alors, il ouvrit un journal, et, du regard, courut à la recherche d'un écho, d'une annonce qui lui fournirait le moyen de terminer cette infernale après-midi.

Il lut que, ce jour-là, avait lieu la dernière réunion du Concours Hippique; et en même temps, il revit l'entassement de dames élégantes parmi les uniformes clairs et les fanfares de chasse, toute la brillante assemblée qui devait s'agiter, sous le soleil printanier, dans la grande nef sonore.

«C'est cela!... Je vais y aller», pensa-t-il.

Puis en rangeant ses objets de dessin, il s'avoua: «Si je trouvais là-bas, ce qu'il me faut!... C'est peu probable ... Mais qu'est-ce que je risque?... Et, dès le lendemain ... hé! ce ne serait pas ordinaire!»

Il s'habilla avec soin, comme autrefois aux jours des rendez-vous, et, vers quatre heures, il franchissait le tourniquet du Palais de l'Industrie.

* * * * *

Il hésitait de quel côté il monterait, quand une voix railleuse le héla:

--Comment? Vous ici?

Il se retourna et aperçut, face à la porte, le Grand Cob, les jambes écartées, les mains balançant, derrière le dos, un parapluie--l'œil inspecteur et aigu du boulevardier auquel rien d'un défilé parisien n'échappera:

--Vous ici? répéta le Grand Cob, en dégageant mollement une de ses mains gantées de rouge, et la tendant à Mareuil ... Mais je croyais que vous ne vous montriez jamais dans ces endroits, que l'on ne vous rencontrait nulle part ... Cela ne va donc plus?

Et de la pomme de son parapluie, il se cognait le thorax à gauche, à la place où il supposait qu'on avait ce qu'on appelle un cœur.

Mareuil rectifia:

--Dites que cela va mieux ...

Puis, pour couper court aux questions:

--Faisons-nous un tour?

--Comment donc! déclara le Grand Cob flatté de voir Gilbert se départir de sa froideur coutumière ... Tenez, je vais vous mener à la Butte ... Nous avons aujourd'hui quelques numéros de luxe.

Et, prenant le bras de Mareuil, il l'entraîna vers la tribune réservée aux demoiselles.

Elles étaient reléguées là, non par la pudibonderie des règlements, mais de leur plein gré, pour la commodité des causeries libres et des affaires à traiter, comme en une sorte de Bourse d'amour--toutes les courtisanes de Paris, les illustres et les obscures, celles qui ne vivaient que de leur beauté, celles qui avaient réussi par la gaieté seule, la bonne humeur, et d'autres, petites femmes de petits théâtres, dont on ne savait si c'était au lit ou à la scène qu'elles avaient gagné leur clientèle et leurs falbalas pimpants. Elles se serraient dans les étroites rangées de gradins, la plupart tournant le dos à l'immense rectangle jaune de la piste, tandis que, juchés sur un degré supérieur, ou du haut du couloir longeant le mur de la tribune, des hommes leur parlaient, penchés sur elles comme pour les humer--des hommes souriant d'un sourire camarade ou lubrique, des hommes de toute catégorie: vieillards au regard indécis et glouton, officiers à la taille pincée, aux cuisses disparues en des culottes éclatantes et boursouflées, clubmen réputés, portant à leurs vastes cravates des épingles sauvages, marques de leurs goûts hippiques et formées de deux longues dents de cheval accolées.

Mais au passage de Mareuil et de Gendrey, les conversations particulières cessaient. Les têtes pâles ou peintes de ces dames, leurs chapeaux fleuris frémissaient, ainsi qu'un parterre sous une brise; et elles se poussaient du coude, murmurant: «Le Grand Cob! le Grand Cob!»

Gendrey semblait insensible à ces signes de déférence. Depuis longtemps, il ne saluait même plus ses féales, se contentant de leur grimacer de l'œil, de la bouche, du nez, des bonjours familiers et paternels, comme en a pour les employés de son ministère un vieil huissier inamovible, au courant du personnel et des traditions.

Il nommait maintenant les femmes à Mareuil, joignant à sa nomenclature des commentaires sur les mœurs du lieu, tirant, à mesure, la philosophie de ce qu'ils voyaient:

--Voilà Thérèse Nivolas ... Suzette de Luz ... Claire de Kerjeu ... Réussie, cette blonde, hein?... Ninette Rabastens ... Paula Mériel ... Et cette petite, basse sur jambes, à droite, en rouge, avec une figure de garçon ... C'est Angèle de Cérans ... Cela a débuté, il n'y a pas six mois, et cela a déjà hôtel avenue d'Iéna, victoria, cheval de selle ... Et ce n'est pas fini! Elle ira loin, cette enfant, c'est moi qui vous le dis!...

Il avait des inclinaisons du buste, des façons de se rejeter en arrière, de dessiner de la main, dans le vide, des tailles, des poitrines, des croupes, comme un maquignon désintéressé promenant un amateur à travers la foire aux chevaux. On se doutait qu'il eût aimé faire reconnaître à Mareuil la délicatesse des attaches, la solidité des chairs, l'élasticité des muscles, lui faire toucher, palper ces membres bien pris et sans tares dont il répondait.

Il continua:

--C'est le dernier jour. On n'a que le temps, vous comprenez. Pendant toute la semaine, on a préparé les villégiatures, les petits collages d'été ... Aujourd'hui, ce n'est plus l'heure de débattre ... Il faut prendre ses arrangements, conclure ... La saison marche. Nous n'avons plus avant juillet que les courses, pour rencontres sérieuses. Mais là, les hommes jouent. Ils sont inabordables. Ils sont comme fous ... Ils ne se connaissent plus ... Ah! elles le savent bien, les petites ... Ainsi, regardez Claire de Kerjeu ... un caractère impossible ... On l'a baptisée la Fée-Colère ... Eh bien, voyez-la donc en ce moment avec le jeune Châtel, le fils du grand épicier ... A-t-elle l'air assez bonne fille, assez bon enfant!...

Mareuil ne l'écoutait plus. Instinctivement et comme attiré, il s'était rapproché d'une jeune femme vêtue d'une correcte robe de drap bleu sombre et à qui des cheveux bouffant en éventail, au-dessus du front large et haut, donnaient un certain aspect de ressemblance avec Mme Hardouin.

La jeune personne paraissait très excitée, et Mareuil entendit une grosse voix enrouée qui sortait de sa bouche, sinueuse comme celle de Jack, et qui disait:

--Alors, ma chère, figure-toi que cette espèce de sale voyou ...

Mareuil se recula, navré de la déception, sans la moindre curiosité au sujet de ce que s'était permis l'espèce de sale voyou mentionné.

--Au revoir, je vais jeter un coup d'œil dans les autres tribunes, fit-il en serrant la main de Gendrey.

Le Grand Cob parut choqué de ce départ comme d'un insuccès personnel.

--Bon! Bon! Ainsi il n'y a rien ici qui vous plaise? Peste, mon petit, vous êtes difficile!... Allez donc voir dans le bâtiment à côté. C'est bien mieux ... Ah! c'est joli! C'est tout neuf! Elles sont là quatre ou cinq avec une réputation de beauté qu'on leur continue depuis vingt-cinq ans comme une rente viagère ... La belle madame Fourneau, la belle madame de Bleize, n'est-ce pas? On en parlait déjà quand j'étais haut comme cela ... Est-ce que ce sont toujours les mêmes?...

Mareuil lui serra de nouveau la main et s'esquiva, ne voulant pas engager une discussion sociale sur ces rivalités de classes, ni relever tout ce qu'avaient d'injustes et de superficiel les appréciations du Grand Cob.

Il se fraya péniblement sa route à travers la foule qui, chaque minute, devenait plus dense, plus résistante, n'avançait que par brèves secousses, suivies de long moments d'arrêt.

Il se réjouissait secrètement de l'indifférence avec laquelle il avait examiné toutes les charmantes amies du Grand Cob.