La cathédrale de Strasbourg pendant la Révolution. (1789-1802)

Chapter 2

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Mais il était trop tard pour qu'on pût s'arrêter à des considérations de ce genre. Surtout après les tristes journées du 5 et 6 octobre, après la translation forcée de la famille royale dans la capitale, où les députés de la nation s'installèrent à sa suite, il n'y avait rien à espérer désormais pour le maintien des droits historiques qui choquaient l'esprit géométrique de la Constituante. On y était résolu à "ne pas se relâcher sur la rigueur des principes", comme l'écrivait M. Schwendt, et son collègue, M. de Türckheim, l'avait si bien compris, qu'il donna sa démission, sous prétexte de maladie, mais en réalité pour ne pas assister, le coeur brisé, à la chute définitive du vieux régime strasbourgeois qui l'avait vu naître et dont il fut l'un des derniers et plus honorables représentants. Il avait raison; au point où en était la Révolution française, c'était une illusion de croire que quelques articles du traité de Munster ou de la capitulation de 1681 empêcheraient les conséquences logiques des postulats de la raison pure, auxquels l'Assemblée constituante dut ses plus beaux élans civiques, mais aussi ses fautes politiques les plus déplorables.

Bientôt cependant la différence d'attitude s'accentua; les autorités municipales, contenues, dirigées, calmées par l'habile commissaire du roi, Frédéric de Dietrich, que ses goûts, son ambition légitime, ses talents naturels poussaient du côté des novateurs, se résignèrent peu à peu au cataclysme inévitable. Le clergé, au contraire, auquel manquait une influence modératrice pareille, éleva de plus en plus la voix, ce qui n'était pas le moyen de se faire écouter de bonne grâce. Qu'on lise plutôt ce que disait le Grand-Chapitre de la Cathédrale dans un mémoire, imprimé chez Levrault, avant la translation même de la Constituante à Paris. Après avoir rappelé aux législateurs de Versailles que "le respect des propriétés était une des premières lois que l'auguste assemblée a prononcé", et que "privé de ses dîmes, de ses droits seigneuriaux, le Grand-Chapitre serait anéanti", le document déclarait que cette ruine "se ferait amèrement sentir au grand nombre de familles qui doivent leur existence ou leur bien-être à la magnificence des seigneurs qui le composent." Il ajoutait encore qu'il "serait impossible que le culte divin se fît dorénavant avec la magnificence imposante que les étrangers ont toujours admirée." Si de pareils arguments n'étaient pas de nature à faire grande impression sur les jansénistes et les voltairiens de la majorité de l'Assemblée nationale, elle devait ressentir d'autant plus vivement la menace qui se cachait sous les formes polies du mémoire. "Le Prince-Evêque, y lisait-on, et le Grand-Chapitre de la ville de Strasbourg se sont soumis volontairement au roi; ils l'ont reconnu pour souverain seigneur et protecteur, _à condition que la France les maintiendra dans leurs droits, leurs privilèges, leurs propriétés._ Sa Majesté le leur a promis. _Les puissances étrangères ont garanti l'inviolabilité de ce pacte_..." Ce n'était qu'une figure de rhétorique sans conséquence, que l'affirmation dans une phrase finale, de la confiance du Grand-Chapitre en la "sagesse et la sainte équité" de l'Assemblée, qu'elle se hâterait de prouver par ses actes "_aux puissances garantes_" et à la France elle-même"[1].

[Note 1: _Pour le Grand-Chapitre de la Cathédrale de Strasbourg_. Strasb., Levrault, 1789, 4 pages in-4°.]

Plus tard, alors qu'on eut quelque peu perdu l'espoir d'intimider l'Assemblée Nationale, on essaya de la gagner. Le 30 novembre, un grand nombre de dignitaires du clergé diocésain se réunissaient à Strasbourg pour signer, d'accord avec son chef, une déclaration portant abandon au trésor royal de la moitié des revenus d'une année entière au nom de l'Eglise d'Alsace, à condition que la Constituante confirmerait ses droits et privilèges. Cette démarche, appuyée par des centaines de signatures, eut naturellement aussi peu de succès que la première [2].

[Note 2: Réclamations et protestations du Clergé du diocèse de Strasbourg et de celui de toute la Basse-Alsace. S. 1. 1790, in-18.]

On pense bien que des délibérations de ce genre et des documents pareils provoquaient une émotion passablement vive dans la population strasbourgeoise. Si c'était là le langage des pièces officielles, sur quel ton ne devait-on pas parler dans les _poêles_ des tribus, dans les cafés et les tavernes? A coup sûr, l'attitude du clergé, comme celle plus calme du Magistrat, y suscitaient des attaques fort vives et des applaudissements non moins énergiques. La liberté de presse, quoique existant de fait, était alors encore une conquête trop récente pour que nous puissions suivre, à ce moment déjà, par les journaux locaux et les feuilles volantes, les fluctuations de l'opinion publique. Ce n'est que quelques mois plus tard que commence la véritable bataille et l'éclosion de ces innombrables pièces de tout genre qui font le bonheur et plus souvent encore le désespoir du collectionneur et de l'historien. Nous pouvons deviner cependant que le clergé strasbourgeois ne négligea rien pour se concilier l'opinion publique. C'est ainsi qu'au moment où s'accentuait le débat sur les biens ecclésiastiques, nous voyons paraître dans les journaux un _Avis aux pères de famille,_ émanant de la maîtrise des enfants de choeur de la Cathédrale. Il annonçait l'ouverture prochaine, rue Brûlée, d'une "Académie en faveur des enfants de la ville, où l'on enseignera les langues allemande, française et latine, la géographie, l'histoire, la musique, le dessin et la danse", et où l'on "attachera tout particulièrement à la formation du caractère, des moeurs et de la religion des enfants"[3]. L'ouverture d'un établissement de ce genre, à cet instant précis, ne devait-elle pas réfuter l'accusation courante que les richesses de la Cathédrale ne concouraient à aucune oeuvre méritoire, et bien constater devant tous "le désir de se rendre utile aux citoyens de Strasbourg"?

[Note 3: Affiches de Strasbourg, 5 septembre 1789.]

De pareilles démarches ne pouvaient manquer d'atteindre, au moins partiellement, le but proposé, c'est-à-dire de provoquer un courant sympathique aux intérêts de l'Eglise dans la population de la ville. Ce qui devait également faciliter la tâche des chefs du parti, c'était le mécontentement, fort explicable, de la population catholique, en présence des décrets, annoncés déjà, de l'Assemblée Nationale (et qui devaient en effet intervenir plus tard), qui exceptaient les biens ecclésiastiques protestants d'Alsace de la vente des biens nationaux, comme ayant été sécularisés dès le temps de la Réforme. Aussi, quand on dut procéder, en février 1790, aux premières élections municipales, d'après les lois édictées par l'Assemblée Nationale, on put constater déjà les fruits de cet antagonisme à la fois politique et religieux. Le parti libéral modéré présentait comme maire au suffrage des électeurs le commissaire du roi, Frédéric de Dietrich, qui, depuis le mois de juillet 1789, se montrait infatigable à maintenir l'ordre public, habile à ménager les transitions nécessaires et se prononçait pour la fusion complète des dissidences locales dans un même sentiment de dévouement à la grande patrie. Cette candidature fut vivement combattue par le parti catholique; l'un de ses chefs, le baron de Schauenbourg, essaya même de faire déclarer Dietrich inéligible, comme n'ayant point résidé assez longtemps à Strasbourg. D'autres membres influents du parti, l'abbé Rumpler, le fantastique auteur de la _Tonnéide_ et de l'_Histoire véritable de la mort d'un chanoine qui vit encore_; Ditterich, professeur de droit canon à l'Université catholique; le médecin Lachausse, s'étaient employés, paraît-il, à la même besogne. A la candidature de Dietrich ils opposaient celle de l'ex-ammeister Poirot, très habilement choisie. Il pouvait symboliser en effet l'ancien régime local, encore cher à bien des coeurs, sans cependant appartenir aux familles régnantes proprement dites et sans éveiller par suite les ressentiments populaires. Bon catholique, comme il le prouva bientôt, on savait qu'on pouvait compter sur lui dans les crises futures, qui déjà venaient assombrir l'horizon. Aussi le scrutin du 8 février ne donna-t-il que 3312 suffrages à Dietrich, tandis que 2286 voix se portèrent sur le nom de Poirot. On était loin de l'unanimité des suffrages qui se serait manifestée sans doute, si le vote avait eu lieu six mois auparavant. La liste tout entière des officiers municipaux et des notables, qui, d'après l'organisation nouvelle, constituaient le Conseil général de la commune, était étrangement panachée et, dans son ensemble, donnait entière satisfaction aux _modérés_ de toutes les nuances, car elle renfermait l'état-major du futur parti constitutionnel, avec une prédominance assez sensible de l'élément catholique. Pour s'en assurer, on n'a qu'à parcourir la liste des élus, où figuraient, par exemple, à côté de Poirot, François Brunon de Humbourg, syndic du Grand-Chapitre; François-George Ditterich, professeur de droit canon; François-Antoine Koegelin, curé de Saint-Etienne; Christophe-Louis Daudet, receveur de l'OEuvre Notre-Dame; François-Louis Frischhelt, receveur du Grand-Chapitre; Joseph-Ulrich Zaiguélius, curé de Saint-Pierre-le-Vieux; François-Louis Rumpler, chanoine, sans compter d'autres noms connus encore aujourd'hui, les Zaepffel, les Kentzinger, les Hervé, etc. Sur les cinquante-huit noms de cette liste, trente et un au moins appartiennent à des catholiques; mais cette imposante majorité n'était qu'apparente. Elle allait se diviser, presque au début, en deux fractions de plus en plus hostiles. L'une comprendra des hommes très modérés, pour ne pas dire très tièdes dans leur foi et plus attachés à leurs convictions politiques qu'à leurs obligations religieuses; l'autre les représentants militants de la doctrine ecclésiastique, décidés à lui rester fidèles, même dans son conflit avec le pouvoir civil.

III.

Mais avant d'entrer dans le récit de ces conflits déplorables qui devaient si profondément affecter le sort des édifices religieux catholiques de notre ville et tout particulièrement celui de la Cathédrale, il nous reste encore quelques instants de calme et de paix publique, où nous pourrons rencontrer le vieux sanctuaire du moyen âge sous un autre aspect que celui d'une citadelle prise d'assaut et occupée par une garnison étrangère. La municipalité nouvelle, sortie du scrutin de février, avait décidé de célébrer son entrée en fonctions par des cérémonies civiles et religieuses, et d'appeler sur sa gestion future les bénédictions divines, par la bouche des prédicateurs de tous les cultes. Aussi la voyons-nous, à la date du 18 mars, se rendre en cortège à l'Hôtel-de-Ville, pour y recevoir les pouvoirs des mains du Magistrat intérimaire, resté jusqu'à ce jour en fonctions. De là le cortège officiel se dirige vers la place d'Armes, où l'on avait érigé une immense estrade et que couvrait une foule compacte. C'est devant cette masse d'auditeurs que M. de Dietrich, après avoir prêté le serment civique, ainsi que ses collègues, fit un appel chaleureux à la concorde de tous les bons citoyens. "Sacrifions, leur dit-il, tout esprit de parti; réunissons-nous pour toujours! Que la France apprenne que les Strasbourgeois ne forment qu'une seule famille de citoyens; embrassons-nous comme des frères. Je vais le premier vous en donner l'exemple. On verra que nous n'avons plus qu'un même coeur, que nous sommes indissolublement liés par les liens sacrés de la liberté et du patriotisme." Et le procès-verbal officiel de la fête continue en ces termes: "Le respectable maire s'est alors livré à la douce effusion de son coeur; à l'instant même, chacun éprouvant le même sentiment, on a vu le spectacle touchant des citoyens de tout âge, de toute qualité, de tout culte, confondus dans les bras les uns des autres, les coeurs aussi vivement affectés. Ce ne fut qu'au milieu des sanglots que les citoyens purent s'écrier: Vive la Nation, Vive le Roi, Vive la Constitution, notre Maire et la Municipalité!"

C'est au milieu de l'enthousiasme trop passager de cette scène fraternelle que le cortège, suivi par des milliers de citoyens, se remit en marche pour se rendre à la Cathédrale, au son de toutes les cloches de la ville, au bruit de l'artillerie de la place, à travers les rangs de la garde nationale qui formait la haie le long des rues et présentait les armes, en battant aux champs. Le suisse et le bedeau de la Cathédrale vinrent recevoir les autorités à la grande porte de la nef et les menèrent aux bancs préparés devant la chaire, où les officiers municipaux et les notables prirent place, tandis que les détachements de la garde nationale se rangeaient sur les bas-côtés et qu'entre eux se groupaient les orphelins, les enfants trouvés, les pensionnaires de la maison des pauvres des différents cultes. "Un peuple immense" remplissait le reste de l'église. M. l'abbé de Kentzinger, prêtre du diocèse de Strasbourg et secrétaire de la légation de France à la cour électorale de Trèves, monte alors en chaire et prononce un discours sur ce verset du cent quarante-troisième psaume: "Bienheureux est le peuple dont Dieu est le Seigneur!" Ce qui caractérise cette homélie à la fois religieuse et politique, ce qui fait que l'on doit s'y arrêter un instant, c'est le souffle patriotique qui l'anime, c'est l'affirmation répétée de la nécessité de l'accord entre la religion et la loi civile, c'est l'assurance donnée au maire que "tous les citoyens de la croyance de l'orateur" sauront reconnaître son zèle, et apprécier ses talents "avec autant d'empressement que si vous étiez né dans notre Eglise". "Il existera parmi nous, j'aime à le croire, un échange mutuel de franchise, de loyauté, de confiance, et quand il s'agira du salut de la patrie, nous penserons tous de même." L'orateur terminait en insistant sur le respect dû à la religion, mère de toutes les vertus. "Nous lui conserverons, s'écriait-il, la majesté et le respect que les peuples les plus éclairés se sont fait une gloire de lui accorder; en un mot, nous serons chrétiens, frères, amis. Français, nous crierons tous: Vive la Nation, vive la Loi, vive le Roi!" On ne pouvait parler en termes plus convenables et même plus chaleureux, dans une église catholique, en une pareille occurence, et rien ne nous autorise à douter de la sincérité de l'orateur au moment où il faisait entendre ces appels à la concorde et au respect des choses les plus respectables. Nous apprenons cependant, par une note du procès-verbal officiel, qu'à ce moment déjà, des fidèles, "en très petit nombre, à la vérité et d'une conscience plus que timorée" (ce sont les propres expressions de l'abbé de Kentzinger) avaient désapprouvé le cri final du prédicateur, estimant "que la maison du Seigneur devait retentir uniquement de ses louanges". Aussi celui-ci dut-il ajouter une note apologétique au bas de son discours pour expliquer à ces mécontents que "la majesté de notre Seigneur Jésus-Christ ne pouvait être blessée par l'expression des voeux que forme en sa présence, pour la prospérité publique, tout un peuple assemblé. "N'est-ce pas à lui, dit l'orateur, que ces voeux sont adressés? N'est-ce point à lui encore que j'ai demandé ces bénédictions? Oui, ces sentiments étaient dans mon coeur et je croirai toujours rendre un hommage agréable à la divinité quand je publierai hautement et en tous lieux mon amour pour la Nation française, mon obéissance à la Loi, mon profond respect pour le Roi et mon désir ardent de le voir heureux; c'est l'Evangile surtout qui m'a rendu bon citoyen".

Ce cri, dont s'étaient offusqués quelques-uns des auditeurs, mille fois répété par les voix de la foule, "retentit jusqu'aux voûtes de ce superbe édifice, de même que celui de: Vive la Constitution!" Puis le maire et ses nouveaux collaborateurs quittèrent leur banc et montèrent au choeur, où le maître des cérémonies les installa sur des bancs couverts de tapisseries. "M. le maire, dit gravement le procès-verbal, avait le fauteuil et le carreau". Les membres du Grand-Chapitre et du Grand-Choeur avaient pris place dans leurs stalles armoriées; près d'eux se tenaient les chapitres des collégiales de Saint-Pierre-le-Vieux et de Saint-Pierre-le-Jeune; plus en arrière le clergé des paroisses et les communautés religieuses. Le commandant de Strasbourg, les officiers de la garnison, les professeurs des deux Universités strasbourgeoises faisaient face au Conseil de la Commune, sur la gauche du choeur. C'est en présence de cette imposante assemblée, où les fidèles se confondaient pour la première fois avec les hérétiques, que le _Te Deum_ fut entonné par le prince François de Hohenlohe, chanoine, comte officiant, et chanté à grands choeurs par l'orchestre de la Cathédrale. Combien, parmi tous les assistants de cette cérémonie religieuse, sans précédent dans l'histoire de Strasbourg, se doutaient-ils que ce serait aussi la dernière où se manifesterait de la sorte l'entente cordiale de tous les citoyens? Et cependant quelques mois à peine les séparaient du moment fatal où la discorde allait diviser les esprits et envenimer ces mêmes coeurs qui s'épanchaient à cette heure en de douces espérances, destinées à n'être que des illusions fugitives. Dans l'adresse à l'Assemblée Nationale, proposée par Dietrich à la foule assemblée sur la place d'Armes et votée d'acclamation, il était dit: "Réunis sur cette place où nos pères ne se donnèrent qu'à regret à la France, nous venons de cimenter par nos serments notre union avec elle. Nous avons juré d'obéir avec respect aux lois que vous aurez décrétées et qui auront été sanctionnées ou acceptées par le Roi. Nous avons juré et nous jurons de verser jusqu'à la dernière goutte de notre sang pour maintenir la Constitution. Si la ville de Strasbourg n'a pas eu la gloire de donner, la première, l'exemple aux autres villes du royaume, elle aura du moins celle, d'être, par l'énergie du patriotisme de ses habitants, un des boulevards les plus forts de la liberté française!"

Dans la séance du 30 mars M. Schwendt déposa cette adresse sur le bureau de l'Assemblée Nationale, qui "applaudit à l'expression des sentiments et au patriotisme du maire, officiers municipaux et habitants de la ville de Strasbourg et par mention faite à son procès-verbal, en a témoigné sa satisfaction." Qui donc aurait pu se douter que l'accord entre eux n'était point parfait? Qui donc aurait osé soutenir alors que beaucoup d'entre les citoyens de Strasbourg deviendraient bientôt infidèles à leur serment de respect aux lois décrétées par l'Assemblée Nationale, et que cette dernière aurait sous peu des résolutions bien différentes à prendre au sujet de la "patriotique" cité? Mais la Constituante n'avait point encore rendu le décret malencontreux qui devait ébranler, plus que tout autre, la royauté constitutionnelle et saper par la base la partie politique de son oeuvre; et d'ailleurs, nul, parmi les plus sagaces observateurs des événements du jour, ne pouvait se douter alors des conséquences incalculables qu'aurait pour la France et la monarchie la Constitution civile du clergé.

IV.

La sagesse des nations a proclamé depuis des siècles "qu'à chaque jour suffit sa tâche", et ce précepte s'applique aux peuples tout autant qu'aux individus. Malheur aux pouvoirs souverains, qu'ils s'appellent monarques absolus ou Conventions républicaines, s'ils prétendent doubler les étapes et devancer le développement naturel des masses, en les entraînant de force vers un but peut-être désirable, mais qu'ils sont encore seuls à désirer atteindre! Les intentions les plus pures ne les préserveront ni des désordres ni même de la révolte des foules qu'ils violentent, et dont la résistance provoquera chez eux-mêmes de nouvelles violences. Ce fut là cependant la faute grave que commit l'Assemblée Nationale. Dans sa hâte à proclamer partout des principes abstraits et surtout à les mettre en pratique, elle ne se rendit pas un compte suffisant des dangers qu'elle se créait elle-même, des ferments de discorde qu'elle semait à pleines mains, et qui rendirent impossible en France l'organisation d'un régime plus stable, librement accepté par la majorité des citoyens du pays.

Un mémorable et tout récent exemple aurait dû cependant ouvrir les yeux aux législateurs de la Constituante. L'empereur Joseph II, le plus novateur et le plus humain des princes de son temps, venait de mourir, le coeur brisé, poursuivi jusqu'à son heure dernière par les accusations mensongères et les cris de haine de ses sujets, qu'il avait tâché pourtant de rendre heureux. Et c'étaient les privilégiés de l'Eglise et de la noblesse qui avaient réussi à soulever les masses aveugles contre leur bienfaiteur. La tâche de mettre à exécution les décrets du 4 août et du 2 novembre 1789 était déjà bien délicate, en dehors de toute complication nouvelle. Priver une aristocratie puissante de ses privilèges séculaires, saisir aux mains du clergé de France ces millions de biens-fonds qu'il possédait alors, c'était une de ces entreprises politiques qui absorbent, à elles seules, toute l'énergie et toute l'habileté des premiers hommes d'Etat d'un royaume. Elle était réalisable pourtant, parce que les ordres privilégiés étaient détestés ou craints par la majorité du pays, et parce que tout le monde, au sein de cette majorité, pouvait se rendre compte que c'était la lésion de ses intérêts matériels surtout qui soulevait les clameurs de la minorité dépouillée par la législation nouvelle. Encore aurait-il fallu s'appliquer, pour réussir, à bien expliquer aux masses rurales, restées très accessibles à l'influence du clergé, que la religion n'était pas en jeu dans la mise en circulation des vastes domaines, si longtemps immobilisés par la main-morte. Les paysans l'auraient compris à la longue, et l'immense majorité du clergé lui-même, restée très pauvre, au milieu du luxe de ses chefs, n'avait aucun motif pour protester indéfiniment contre la sécularisation des biens ecclésiastiques.

Mais loin d'agir de la sorte, l'Assemblée Nationale, tout imbue d'idées philosophiques, indifférente aux questions religieuses ou n'en soupçonnant point l'importance, sembla vouloir, comme à plaisir, éveiller les pires soupçons, et légitimer d'avance les accusations les plus violentes. Elle manifesta de bonne heure l'intention de ne pas se borner à la saisie des propriétés ecclésiastiques ou à la réglementation des émoluments du clergé, mais de retoucher l'organisation même de l'Eglise de France. Longtemps avant la date à laquelle parut le décret sur la Constitution civile du clergé, il avait pu servir d'épouvantail aux sacristies, pour agiter les masses et pour leur inspirer des sentiments profondément hostiles aux législateurs et aux lois nouvelles.