Part 10
--Avec le respect qu’il leur doit. Il n’a pu méconnaître les fautes graves du mari, mais il lui a été impossible de n’en pas faire remonter la responsabilité jusqu’à la femme. Elle appartenait à son époux; elle ne devait pas se donner à Dieu, ainsi qu’elle l’a fait, et par les excès de sa dévotion, rendre le séjour de sa maison intolérable à l’homme dont elle avait reçu la foi, en lui donnant la sienne.
--Mon fils a-t-il su qu’après sa disparition, j’ai remué ciel et terre pour le retrouver? A-t-il connu l’étendue de mon désespoir? Ignore-t-il que je ne suis pas encore consolée, et que la faute qu’il me reproche, je l’expie ici depuis longtemps?
--Votre fils ne vous reproche rien. Lorsque la vérité lui fut révélée, il n’eut d’abord pour vous que des paroles de colère et que compassion pour les morts. Il s’était promis de ne pas tenter de vous revoir. Si vous étiez sa mère par le sang, vous ne lui apparaissiez pas encore comme sa mère par le cœur, une autre ayant reçu de lui les témoignages de son amour filial. Il vint en France avec la ferme volonté de vous oublier, de ne jamais se mettre à votre recherche. Longtemps il se tint parole. Mais une curiosité plus forte que ses résolutions le poussait vers vous. Sa mère vivante, et rester ignoré d’elle, était-ce possible? Et puis, dépossédé de toute affection, il était si malheureux! Comment résister à son cœur? Un vague désir de vous voir de loin, sans vous parler, le conduisit à Tarascon. Il ne vous connaissait pas d’autre domicile. C’est là qu’il apprit que madame de Varimpré, depuis douze ans, vivait dans un cloître. Alors, de nouvelles incertitudes s’emparèrent de lui. Si vous aviez embrassé la vie religieuse, c’est que vous le supposiez perdu pour vous; c’est que vous aviez renoncé à l’espoir de l’embrasser. Viendrait-il troubler votre quiétude? Viendrait-il réclamer sa place dans ce cœur à qui Dieu suffisait? Il hésitait, et son infortune vous eût fait pitié!
L’attendrissement montait dans la voix de l’inconnu. Il regardait l’ombre noire debout devant lui. Il devinait les yeux de la mère anxieusement fixés sur les siens. A travers l’étoffe épaisse, il sentait ces yeux pénétrer son cœur d’une caresse, tout embrasée d’amour maternel. Soudain, il la vit se redresser, saisir fiévreusement les barreaux de fer, les secouer à les briser, et il l’entendit l’appeler, dans un élan irrésistible:
--Mon enfant! mon enfant! Je veux voir mon enfant.
--Il est devant vous, ma mère! s’écria-t-il, saisissant à son tour les extrémités acérées de la grille.
--Toi! toi! je m’en doutais.
D’un bond, lâchant les barreaux, elle disparut dans l’obscurité. Adrien la cherchait des yeux, quand brusquement elle entra dans le parloir. Elle avait enfreint la règle pour accourir vers son fils, dont elle sentait maintenant, dans un ravissement de bonheur inénarrable, la tête pâlie rouler sur sa poitrine, dans les plis du voile déchiré.
--Mon Adrien, mon chéri, mon sang, murmurait-elle dans un débordement de sanglots et de baisers, je t’ai retrouvé! Te voilà; tu m’es rendu. Je ne te quitterai plus; désormais, nous vivrons ensemble. Je te dédommagerai de tout ce que tu as souffert; j’effacerai les traces de tes peines dans ton pauvre cœur meurtri... Tu sauras ce que vaut la tendresse d’une mère.
Et passionnément, elle l’embrassait, l’attirait sur son sein, l’y retenait, puis l’écartait tout à coup pour le regarder plus longtemps, sans rassasier ses yeux de cette longue contemplation. Heureux, il se baignait dans ces témoignages de maternel amour qui le dédommageaient des maux passés et faisaient luire à ses yeux un avenir meilleur.
--Vous dites, ma mère, que vous ne me quitterez plus, fit-il soudain. Serez-vous libre de ne plus me quitter? N’êtes-vous pas retenue ici par les vœux que vous avez prononcés? Ne vous engagent-ils pas pour toujours?
Cette question la ramenait à la réalité, lui rappelait la solennité de ses engagements, la faute qu’elle commettait à cette heure contre la règle. Toute sa joie s’évanouit.
--Attends, dit-elle; je ne peux rester ici plus longtemps.--Elle l’embrassa encore; puis elle s’éloigna pour reparaître bientôt derrière la grille. Là, continuant l’entretien commencé:--Oui, j’ai juré de vivre sous les lois du Carmel et de mourir sous l’habit que je porte, murmura-t-elle tristement. Hélas! je ne prévoyais pas qu’un jour tu me serais rendu, mon pauvre enfant. Si j’avais su, j’aurais gardé mon indépendance, et tu me retrouverais aujourd’hui toute à toi. Mon implacable égoïsme m’a livrée à Dieu. Je l’oubliais; tu m’en fais souvenir. Non, il n’est pas vrai que nous pourrons désormais vivre ensemble.
--Ne vous ai-je donc retrouvée que pour vous perdre aussitôt? demanda-t-il, étreignant plus étroitement la main de sa mère, passée à travers la grille.
D’un geste, elle protesta.
--Non, mon fils bien-aimé, non, mon enfant chéri, tu ne me perdras pas, répondit-elle. Le ciel ne saurait exiger que je t’abandonne. Il ne me défend pas de m’occuper de toi, en songeant à lui. Assez grande est mon âme pour contenir deux amours. Je ne peux renoncer à Dieu; mais je ne dois pas renoncer à mon fils. La règle me permet de te voir tous les jours, de t’assister de mes conseils. A quelque heure que tu viennes ici pour t’entretenir avec ta mère, elle accourra à ton appel.
--J’avais rêvé une vie commune.
--Elle est impossible. Mais qu’importe? tu sais bien que jamais je ne te manquerai. Nous nous verrons.
--C’est que j’avais projeté d’habiter Paris. Là, seulement, je pourrai travailler, me faire une carrière. Il faut que je songe à l’avenir; je suis pauvre.
--Pauvre, toi, mon enfant! Mais, au contraire, tu es riche. Quand je suis entrée ici, je n’y ai porté que la dot d’usage. La fortune que je tenais de mes parents, grossie de celle que ton père m’avait laissée, n’a pas été aliénée. Elle est restée aux mains du notaire de notre famille, et depuis ce temps, elle s’est accrue de ses revenus accumulés. Ton avenir est donc assuré; tu es à l’abri du besoin. Je comprends cependant que tu préfères le séjour de Paris au séjour de Beaucaire. A Paris, tu trouveras des occupations pour ton esprit. Je ne veux pas que tu restes oisif. L’oisiveté serait indigne d’un homme de ton âge. Mais, en quelque endroit que tu ailles, il me sera facile de me rapprocher de toi. Si c’est à Paris, je demanderai à y être envoyée, dans une maison de notre Ordre. Ce ne sera pas l’existence que tu souhaitais... Mais nous nous résignerons, en pensant que nous observons la volonté du Seigneur.
Adrien soupira en disant:
--Je me résignerai.
--Je voudrais t’entendre parler de ton père, reprit bientôt Nicolette. En mourant, s’est-il souvenu de sa femme?
--S’il s’en est souvenu, c’est le secret de la mort. Ses lèvres expirantes n’ont pas prononcé votre nom, ma mère; mais peut-être se l’est-il rappelé dans le suprême entretien qu’il eut avec un prêtre appelé au chevet de son lit.
--Il a reçu les derniers sacrements?
--Il les a reçus, ma mère.
--Alors, il a dû me pardonner, et je peux espérer que Dieu lui a ouvert le ciel. C’est pour moi un bonheur infini de le savoir. Et ta tante Irène?
--Elle est morte chrétiennement, elle aussi, et repentante. Ses dernières paroles furent des paroles de regret et de contrition. Je ne les comprenais pas alors, ces paroles émouvantes. Je ne les ai comprises que plus tard, quand l’histoire de mes parents m’a été connue. Le souvenir que j’en ai gardé me permet d’affirmer que ma tante Irène n’est pas restée impénitente.
--J’en remercie Dieu. Il me devait bien cette consolation. Je l’ai tant prié pour ces malheureux!
Elle s’arrêta. A la joie qu’elle goûtait en retrouvant son fils, se mêlait la joie de penser que ceux dont elle s’était si durement reproché les fautes et l’infortune savouraient maintenant, grâce à la clémence divine, les délices de l’éternelle paix.
Durant toute la matinée et jusqu’à l’heure où la cloche du couvent appela les sœurs au réfectoire, elle resta près d’Adrien. En se séparant de lui, elle lui fit promettre de revenir dans la journée. Il revint, et ce fut entre eux un long échange de confidences embrassant à la fois l’avenir et le passé. Elle insistait sur ce passé; elle en voulait connaître les détails douloureux; elle n’en interrompait l’émouvant récit que par des allusions à l’avenir, en vue duquel Adrien formait des projets dont il lui faisait part. Puis, c’étaient des recommandations maternelles. Elle le trouvait pâle, malade, l’air minable dans ses vêtements trop étroits où se révélaient la fatigue des longues routes et les privations des jours de misère. Elle exigeait qu’il soignât sa santé, qu’il s’habillât désormais selon sa condition. Elle avait écrit à son notaire pour lui ordonner de mettre Adrien en possession de son patrimoine. Elle était impatiente de savoir son fils heureux, dégagé des soucis matériels contre lesquels depuis si longtemps il se débattait. Elle lui parlait de son séjour à Paris, du séjour qu’elle y ferait elle-même. Elle voulait qu’il se créât là une existence paisible et souriante; résolue à consacrer ses efforts à la lui embellir. Ravie, elle l’écoutait sans se lasser, s’attendrissant au récit de ses malheurs, se réconfortant à la pensée des jours fortunés qu’elle rêvait pour lui.
Ce n’est pas uniquement pour le plaisir de l’entendre qu’elle l’interrogeait, l’accablait de questions, le poussait à parler. Elle cherchait aussi à le connaître, à deviner ses qualités et ses défauts, et surtout ses opinions en matière religieuse. Avait-il la foi? Songeait-il au salut de son âme? Pratiquait-il ses devoirs de chrétien? C’est de cela qu’elle s’était préoccupée d’abord. Rassurée par le langage qu’il avait tenu en racontant les derniers moments de son père et d’Irène, elle découvrait maintenant que, quoi qu’il eût dit, il était la proie de l’indifférence, un de ces catholiques tièdes qui s’expriment avec respect sur leur religion, mais ne l’observent pas. Désireuse de s’éclairer à ce sujet, elle le pressait de questions. Elle lui demanda même s’il priait.
--J’ai beaucoup prié, ma mère, répondit-il. Mais lorsque j’ai vu que Dieu ne m’exauçait pas, que loin de m’exaucer, il se plaisait à alourdir sans cesse le fardeau de mes malheurs, j’ai douté de sa justice et de sa bonté, de son existence même; ma ferveur pour lui s’est refroidie. Je me suis déshabitué de l’invoquer.
Cette réponse la bouleversa. C’était un nuage sur son bonheur.
--Ah! mon pauvre enfant, comme je t’ai manqué! lui dit-elle. C’est maintenant que je m’en aperçois. Heureusement, rien n’est désespéré, puisque tu m’es rendu. Désormais, c’est moi qui veillerai sur ton âme.
Il garda le silence. Il se demandait comment elle s’y prendrait pour tenir cette promesse, alors qu’elle allait rester séparée de lui par la grille de son cloître et par les dures exigences de la règle du Carmel.
IV
En attendant que sa mère fût autorisée à changer de résidence, Adrien, après un court séjour à Beaucaire, l’avait précédée à Paris. Depuis trois mois, il y était installé. C’est là que désormais il voulait vivre. Riche, grâce à la sollicitude maternelle, indépendant, libre d’obéir à ses goûts, il pouvait croire qu’après les longs jours de détresse, il entrait enfin dans l’ère des jours heureux. Résolu à ne pas demeurer oisif, il songeait à embrasser la carrière du barreau, avec l’espoir que la profession d’avocat, en même temps qu’elle donnerait à son nom la notoriété et remplirait ses loisirs, le rapprocherait des milieux intelligents vers lesquels l’entraînaient les tendances de son esprit.
L’exécution de ce projet nécessitait des études incessantes. Ayant vécu longtemps loin de France, il ne savait rien, quoique instruit, de ce qu’il devait savoir. Il s’était logé dans le voisinage de l’École de droit, avait pris ses inscriptions et suivait les cours avec assiduité. Il fréquentait aussi la Sorbonne, courait les bibliothèques, se tenait au courant du mouvement intellectuel de son temps et donnait à ses ambitions, sous ces diverses formes, l’aliment que, longtemps contenues, elles réclamaient maintenant.
Il la trouvait charmante, cette existence d’étudiant. Il en acceptait les obligations avec courage et en écartait les désordres. Elle le mettait en commerce constant avec des hommes jeunes et studieux comme lui. Il lui devait des jouissances exquises. Quand à la fin de ses laborieuses journées, il rentrait dans son appartement où l’attendait le bien-être d’un intérieur élégant et confortable, et dans le recueillement prolongeait l’étude jusqu’à une heure avancée de la soirée, il estimait que la destinée le dédommageait amplement des maux passés. Il regardait avec confiance l’avenir, un avenir embelli par l’espoir que caressait sa jeunesse.
C’était une âme fière et tendre, que l’épreuve avait fortement trempée, à qui manquait seulement l’expérience des hommes et de leurs passions. Il croyait à la vertu, au désintéressement, à l’amitié, à l’amour. Son regard énergique et doux, l’étreinte loyale de sa main, révélaient sa droiture. La fraîcheur de son cœur se manifestait dans la spontanéité avec laquelle il applaudissait à tout noble sentiment exprimé devant lui. Dupe de sa crédulité, il pouvait se laisser pousser à une imprudence, jamais à une bassesse.
Parmi les jeunes gens qu’il rencontrait sur les bancs de l’école, on l’aima dès qu’on le connut. Outre l’aménité de son caractère, il avait pour lui son long séjour à l’étranger, sa connaissance de plusieurs langues, son application au travail, et surtout cette fortune dont il ne faisait pas étalage, encore qu’elle lui permît de rendre à ses camarades de fréquents services. C’était là son prestige à leurs yeux, la cause de la considération dont ils l’entouraient. Ce jeune homme grave, de mœurs presque austères, qui parlait rarement de lui, de son passé, de sa famille, et laissait deviner combien il était digne du bonheur dont il semblait jouir, leur en imposait. Il respectait les opinions des autres, mais il exigeait qu’on respectât les siennes. Il est vrai qu’il les exprimait rarement, comme si elles n’eussent pas encore été formées. Il écoutait plus qu’il ne parlait, moins soucieux de convaincre que de s’instruire.
Sur deux sujets surtout, il ne s’expliquait jamais: les croyances religieuses et l’amour. On le plaisantait quelquefois à ce propos. Mais la raillerie n’avait pas prise sur lui. Il répondait avec simplicité:
--Je ne peux discuter de ce que j’ignore.
Sincère était cette réponse. Élevé par un père qui attribuait ses malheurs domestiques à l’excès des convictions religieuses de sa femme, Adrien éprouvait une invincible défiance pour toute manifestation de foi, entachée d’exagération.
C’est une ardeur déréglée qui lui avait pris sa mère, l’avait privé de ses soins, dépossédé de son amour, et même encore pour toujours la tenait séparée de lui. Il ne pouvait secouer ce souvenir, et c’est surtout quand un débat sur ces graves sujets s’engageait devant lui qu’il en était écrasé.
Il voulait croire en Dieu cependant; mais il doutait que ce Dieu ait institué une Église pour perpétuer son culte, l’ait investie de ses pouvoirs et recoure à elle pour dicter ses lois aux hommes. Il doutait qu’elle ait reçu de lui le privilége de le représenter sur la terre, et qu’une religion, quelle qu’elle soit, ait le droit de faire remonter son origine à l’intervention personnelle du Créateur des âmes et des choses. Ramenant sans cesse ce doute au regard de sa propre vie, il se demandait si les maux dont il avait tant souffert étaient le témoignage de la volonté divine. Il se demandait si cette volonté pouvait se targuer de sagesse, lorsqu’elle troublait l’esprit et le cœur d’une femme jusqu’à lui faire oublier, dans un accès de ferveur extatique, ce qu’elle devait à son mari et à son fils, jusqu’à la jeter dans un cloître, sous l’empire de devoirs imaginaires, quand sa place était dans le monde, où d’autres devoirs, non moins sacrés, sollicitaient sa conscience. Il ne niait rien, mais n’osait rien affirmer. Sa pensée poursuivie par ces problèmes les fuyait comme un péril. Elle en avait peur.
Quant à l’amour, il n’en voulait pas parler, parce qu’il n’en connaissait que le nom. Jusqu’à ce moment, austère était restée sa vie, intacte sa chasteté. De la femme et de la passion qu’elle allume dans les jeunes cœurs, il ignorait tout, sauf cette théorie imparfaite dont la science s’acquiert dans les livres ou dans les exemples d’autrui. En butte à d’amers chagrins, pauvre, seul, intimidé par sa misère, il n’avait jamais vu un regard de femme arrêté sur lui. Aucun souvenir troublant ne ternissait la candeur virginale de son âme.
La seule émotion de ce genre qu’il se rappelât était d’une époque récente. Elle datait du jour où, attendant sa mère dans la cour du couvent des Carmélites, avait passé devant ses yeux ravis une novice, d’abord resplendissante sous ses vêtements de mariée, puis touchante comme une victime, dans son habit de nonne et le front dépouillé. C’était là sa première extase amoureuse, dissipée ensuite sous les baisers de sa mère. Son cœur n’en gardait plus rien qu’un souvenir affaibli, une image à demi effacée, dont le temps emportait d’heure en heure un contour.
C’est dans cet état qu’il était arrivé à Paris. Depuis, sa fierté naturelle, les préoccupations d’une vie laborieuse l’avaient éloigné des aventures faciles et vulgaires de la vie d’étudiant. Quoiqu’il fût entré en relation avec divers membres de sa famille et qu’il eût reçu d’eux un aimable accueil, il sortait peu, vivait retiré, dans l’attente de sa mère, dont les lettres toutes imprégnées de sollicitude inquiète et de conseils annonçaient la prochaine arrivée. Les femmes qu’il rencontrait dans son quartier, éhontées et provocantes, les récits des bonnes fortunes de ses camarades, les excitations que partout il trouvait, sous des formes diverses, répondaient trop peu à l’idéal qu’il s’était fait de l’amour pour livrer son cœur aux entraînements irrésistibles ou communiquer à ses sens autre chose qu’un trouble de surface et tout passager. Ces tentations glissaient sur lui, et jusqu’à cette heure, la passion l’avait épargné.
Mais si le passé le laissait paisible, il n’en était pas de même de l’avenir. Le souci de l’éternel féminin le poursuivait. Il avait soif d’aimer et d’être aimé. Bien que l’amour l’épouvantât, il brûlait d’en connaître la douceur. Dans son cœur s’allumaient d’inextinguibles flammes pour des héroïnes imaginaires du milieu desquelles il espérait voir surgir celle qui prendrait sa vie. Il voulait n’aimer qu’une seule fois, donner à l’élue toute son âme, lui consacrer toute sa passion. Il sentait en soi des ardeurs inépuisables. C’était comme une source qui toujours coulerait et jamais ne serait tarie. Ce besoin de combler le vide de sa jeunesse incessamment se renouvelait, durant ses soirées solitaires et dans le calme de ses nuits. A son réveil, il le retrouvait inapaisé. Alors, il rêvait d’une aventure qui lui révélerait enfin, en la lui livrant, la créature qui devait l’initier à l’amour.
Ces sensations vives et chaudes étaient son secret. Il les dissimulait à ses amis. Il ne les avait confiées qu’à l’un d’eux. Celui-là se nommait Jacques Roudier. Tête fine et brune sur un corps robuste, œil noir, où se lisait la ruse, langue acérée, Roudier roulait, sans y rien faire de sérieux, à travers le Quartier Latin. Emprisonné dans sa paresse, il préparait depuis plusieurs années un examen qu’il ne passait jamais, servait de guide aux nouveaux arrivés, vivait à leurs dépens, portait assez fièrement une existence sans dignité, de gré ou de force se faisait accepter de ceux même qui l’estimaient peu, grâce à un esprit de bon aloi, toujours en éveil, grâce à la serviabilité dont il faisait preuve envers quiconque était jugé par lui comme capable de prendre à sa charge une part, grande ou petite, de sa vie aux besoins de laquelle il s’était déshabitué de suffire.
Comment ce joyeux garçon, bruyant et gouailleur, gagna-t-il la confiance du mélancolique Adrien et devint-il son ami? Il serait difficile de l’expliquer, si l’on ne savait combien les contrastes s’attirent, et surtout combien sont trompeuses les illusions de l’inexpérience. Ils s’étaient rencontrés pour la première fois dans un restaurant; ils se retrouvèrent un soir d’hiver, coude à coude, à la bibliothèque Sainte-Geneviève. Adrien était venu là pour consulter un ouvrage qu’il ne possédait pas chez lui, Jacques Roudier pour chercher un abri contre le froid. Ils échangèrent quelques mots et sortirent ensemble pour revenir chez eux. Ils habitaient la même rue.
Cette première rencontre en entraîna d’autres. Roudier avait deviné dans Adrien un étudiant riche, proie séduisante et facile pour ses dents longues et son estomac exaspéré par les longues privations. Adrien se laissa prendre à la popularité dont jouissait dans le quartier des écoles ce bohème que tout le monde connaissait, qui connaissait tout le monde et parlait de tout avec esprit. Il se laissa prendre à sa familiarité et surtout au tableau que l’autre lui retraça des prétendus malheurs de sa famille et de sa misère. Il crut faire œuvre pie en l’invitant à sa table. Il lui ouvrit même sa bourse, où Roudier puisa avec l’avidité d’un homme à qui une telle aubaine n’était point familière, exprimant sa reconnaissance en un langage qui lui conquit le cœur d’Adrien.
Leur intimité s’accentua. Moins de trois semaines après le début de leurs relations, Roudier était devenu le commensal et le confident de ce jeune enthousiaste, qui saluait en lui son premier ami. C’est alors qu’il entreprit de lui faire connaître Paris, ingénieux moyen de se rendre utile et de ne plus se séparer. Il le conduisit dans les théâtres, dans les concerts, au bois de Boulogne. Adrien était enchanté de ce compagnon, qui flattait ses goûts, prévenait ses désirs et, tout en lui donnant des conseils, feignait de partager ses opinions. Il s’accoutuma à lui. La communauté de leur vie provoqua de sa part des confidences. Il ne cacha ni ses ambitions, ni ses caprices, ni l’état de son cœur. Roudier connut ainsi son histoire et fut initié à des secrets qui, jusqu’à ce moment, n’avaient été livrés à personne.
Il commença par railler l’innocence de son ami. Durant plusieurs jours, il ne l’entretint pas d’autre chose.
--A ton âge, ne pas connaître l’amour! lui disait-il; c’est à n’y pas croire. Si, comme toi, j’étais allé au Brésil et aux États-Unis, si j’avais navigué sur les deux Océans, parcouru les savanes, visité des tribus indiennes, je posséderais, en matière de femmes, la science infuse. Qu’as-tu donc fait, malheureux, pendant les années de ta belle jeunesse?
--J’ai souffert et j’ai pleuré, répondait Adrien.
--Et tu oubliais que l’amour console!
--J’étais trop jeune pour me marier.
--Est-il donc nécessaire de se marier pour aimer?
--Je n’aurai jamais de maîtresse. La femme que j’aimerai sera ma femme.
Roudier bondissait, la raillerie sur les lèvres:
--Même si c’est une aventurière?
--Je n’aimerai qu’une créature digne de moi.
--Qu’en sais-tu? Si, l’ayant crue digne de toi, tu découvres que tu t’es trompé, seras-tu maître de cesser de l’aimer? Tente donc plusieurs épreuves avant de t’engager pour toujours. Fais l’apprentissage de l’amour, et si tu ne veux pâtir toute ta vie, n’arrive au mariage qu’avec l’expérience de la femme.