Part 1
EDWARD S. ELLIS
LA CAPTIVE DES MOHAWKS
PARIS E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR PALAIS-ROYAL, 17, 19, GALERIE D’ORLÉANS
1865
Tous droits réservés
IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE
Rue de Fleurus, 9, à Paris
LA CAPTIVE
DES MOHAWKS.
I
UN ÉTRANGER.
Il y a trois quarts de siècle, le bruit sec d’une hache retentissait sous les voûtes d’une forêt immense. C’était un homme aux formes athlétiques, nommé Alfred Heverland, qui brandissait cet outil, dont il enfonçait profondément le fer étincelant dans le cœur d’un des plus puissants monarques de la forêt.
Alfred était Américain; il avait émigré quelques années auparavant des provinces plus civilisées de l’Est, et s’était retiré dans cet endroit reculé de l’ouest du comté de New-York. Il avait élevé une modeste demeure au milieu de cette solitude, et, avec sa tendre compagne et une sœur, il avait posé les fondements d’une colonie. Cet établissement, il est vrai, était encore bien faible; il ne se composait que des trois personnes que nous venons de mentionner, et de la fille d’Haverland, jeune beauté aux yeux bleus. Toutefois, le hardi colon avait compris que le courant de l’émigration se dirigeait rapidement vers l’Ouest, et qu’avant peu d’années des villages et des villes s’élèveraient sur l’emplacement de cette forêt inhabitée, tandis que les Indiens seraient refoulés vers le couchant.
Notre bûcheron était un type magnifique de cette espèce d’hommes qu’on appelle les rois de la nature. Sa lourde casaque reposait sur une bûche à quelques pas plus loin, et sa poitrine bombée n’était recouverte que d’un gilet de dessous qui collait sur ses membres et sur son torse comme un justaucorps. Le col de ce vêtement était ouvert et laissait voir le cou bruni et la poitrine haletante du bûcheron: un pantalon épais retombait sur les grossiers mocassins qu’il avait aux pieds. Une petite casquette en peau de loutre, rejetée sur le derrière de sa tête, laissait son front à découvert, tandis que ses cheveux noirs tombaient en boucles soyeuses sur ses larges épaules. Ses traits étaient réguliers, et fortement accentués, son front élevé, son nez aquilin, et ses yeux d’un noir étincelant. Tel était Haverland au milieu de la forêt. Il se tenait le pied gauche en avant, et ses muscles, qui semblaient toujours tendus, trahissaient une force herculéenne.
Sa hache brillante s’enfonça dans le cœur, pour ainsi dire saignant, du chêne qu’elle avait attaqué, jusqu’à ce qu’elle l’eût traversé entièrement et qu’elle eût rencontré l’entaille pratiquée du côté opposé. Alors le majestueux monarque de la forêt commença à chanceler. Haverland se recula en jetant un regard vers le sommet du chêne qui cédait à ses efforts et qui s’inclinait lentement. Enfin, le colosse tomba, et, en touchant la terre, il fit entendre un craquement et un bruit semblables à ceux du tonnerre. Le bûcheron resta un moment immobile; sa respiration ardente sortait de sa poitrine comme un jet de vapeur; enfin il se dirigea vers l’arbre qu’il venait d’abattre. Au même instant, son oreille exercée crut entendre un bruit suspect; il laissa tomber sa hache, prit sa carabine, et se tint sur la défensive.
«Comment vous portez-vous?... Comment vous portez-vous?... Vous n’avez pas peur, je suppose; ce n’est personne autre que Seth Jones, du New-Hampshire,» dit le nouveau venu avec un accent particulier.
Le bûcheron leva la tête et vit un curieux spécimen de la race humaine. Cet homme du New-Hampshire était ce que l’on appelle un Yankee, espèce que l’on rencontre rarement, et dont on parle beaucoup de nos jours. Il possédait un grand nez aquilin tout mince, deux petits yeux gris clignotants, et un corps frêle, mais nerveux, orné de longues extrémités; ses pieds étaient enfermés dans de beaux souliers, et le reste de son costume était conforme à celui que l’on portait sur les frontières au temps dont nous parlons. Sa voix avait ce timbre particulier et incertain qui appartient à cet organe quand il est en mue, et lorsqu’il était un peu agité, elle avait des sons étranges et inimaginables.
Le bûcheron, avec une pénétration caractéristique, vit au premier coup d’œil à quel genre d’hommes appartenait son interlocuteur. Il prit sa carabine de la main gauche et lui tendit l’autre en lui disant:
«Eh! non, mon ami, je n’ai certainement pas peur; mais, vous le savez, dans ces temps-ci, il faut agir avec prudence et circonspection; quand on se trouve dans un endroit aussi isolé que celui-ci, ce serait un crime d’être négligent, surtout lorsque l’on est l’aide et le soutien de plusieurs personnes.
--Cela est très-vrai.... très-vrai; vous avez raison, monsieur.... Ah! au fait, je suis forcé d’avouer que je ne sais pas votre nom.
--Haverland.
--Bien.... merci.... Haverland.... ou comme vous voudrez. Nous vivons dans un temps dangereux.... il n’y a pas à disputer là-dessus, et j’ai été étrangement surpris lorsque j’ai entendu le bruit d’une hache dans ces contrées.
--Moi aussi j’ai été surpris de rencontrer votre visage quand j’ai levé la tête. Jones, je crois, m’avez-vous dit, est votre nom?
--Oui.... oui.... Seth Jones, du New-Hampshire; les Jones forment là-haut une nombreuse famille--peut-être trop nombreuse pour que chacun de ses membres s’y trouve à l’aise--aussi j’ai émigré. Vous connaissez peut-être ce nom-là?
--Non, je ne connais personne de ce nom dans cette contrée.
--Ah! vous ne le connaissez pas? Cependant les Jones sont bien connus dans le pays.... Quelques hommes remarquables sont sortis de cette famille.... Mais qui diable vous retient dans ce pays de païens?... Pour quelle raison vous y trouvez-vous, et qu’est-ce qui a pu vous y porter.
--L’esprit d’entreprise, monsieur. J’étais fatigué des façons soi-disant civilisées de notre pays; et lorsqu’on offre à celui qui veut émigrer des champs aussi beaux que ceux qui sont devant nous, je considère que c’est un devoir d’en profiter, et je l’ai fait. Maintenant, monsieur, à votre tour d’être franc avec moi. Apprenez-moi qui vous a poussé à visiter un pays aussi dangereux, lorsque vous n’aviez aucune raison de supposer que des blancs y avaient déjà commencé un établissement: vous avez tout l’air d’un chasseur indien ou d’un coureur des bois.
--Eh! peut-être! En tout cas, je l’ai été. J’ai été coureur avec les gars de la Montagne-Verte, sous le colonel Allen, et je suis resté avec eux jusqu’à la fin de la révolution. Alors je suis descendu à la ferme où j’ai travaillé avec le père; puis il est arrivé dans le voisinage une affaire qui m’a fait croire qu’il valait mieux pour moi de m’en aller; je vous en tairai les motifs, mais je puis vous déclarer que tout acte criminel y est étranger. Je m’arrêtai à l’établissement situé près du fleuve pendant quelques jours, et enfin je me décidai à faire un tour par ici.
--Je suis bien aise que vous soyez venu, car je ne vois pas souvent de visage blanc. J’espère que vous accepterez l’hospitalité d’un bûcheron, et que vous resterez avec nous aussi longtemps que vous le pourrez; mais, surtout, vous n’oublierez pas que plus vous resterez ici, plus nous vous en témoignerons de joie.
--Je resterai jusqu’à ce que vous soyez fatigué de ma personne, dit en riant l’excentrique Seth Jones.
--Comme vous venez de l’Est, vous pourrez sans doute me donner des renseignements sur l’état des esprits et sur les dispositions des Indiens qui habitent votre contrée et la mienne. D’après vos remarques, je supposerais volontiers cependant que rien de très-sérieux ne nous menace.
--Je ne sais pas, mais.... répondit Seth en secouant la tête et en regardant la terre.
--Quoi donc, mon ami?
--Je vais vous le dire; j’ai entendu raconter de terribles histoires tout le long de mon chemin. On dit que les damnés habits rouges ont mis les Indiens en mouvement. Du moins, ils l’ont essayé: c’est certain.
--En êtes-vous sûr? demanda l’homme de la forêt en trahissant ses inquiétudes par cette parole.
--J’en suis presque certain; il y a un petit établissement là en bas.... j’en ai même oublié le nom.... qui a été attaqué par ces démons et qui a été entièrement brûlé.
--Est-ce possible?... Pendant ces trois ou quatre derniers mois, j’ai entendu parler de la terrible hostilité qui existe entre les blancs et les Peaux-Rouges, mais je préférais ne pas y croire. Quelquefois, cependant, je sentais que j’avais tort.
--Voilà l’état des choses: si vous tenez à la femme de votre cœur et à vos petits chérubins--car je suppose que vous en avez--vous ferez bien de vous diriger vers des parages plus sûrs; je ne sais même pas comment vous avez pu rester si longtemps ici sans être inquiétés.
--Ma conduite à l’égard des Indiens a toujours été dictée par l’honnêteté et la bienveillance, et ils m’ont toujours témoigné des sentiments d’amitié, à moi comme aux miens, qui sont sans défense. Voilà l’unique motif de ma confiance, et, dans le fait, ma seule espérance.
--C’est très-bien; mais, permettez-moi de vous le dire, il ne faut jamais se fier à un Indien: cette race est trop turbulente; vous croyez mettre le doigt sur eux, et ils sont déjà bien loin; c’est comme cela, fort malheureusement.
--Je crains bien que vos soupçons ne soient trop fondés, répondit Haverland d’un ton triste.
--Je suis bien aise de vous avoir rencontré; car je commençais à devenir misanthrope. J’aime rendre service à mon semblable, et je m’attacherais à vous, puisque c’est vous que le hasard m’a fait rencontrer.
--Merci, ami; et maintenant, allons à la maison. J’avais l’intention de passer la journée à travailler, mais vos paroles m’en ont ôté le courage.
--C’est malheureux; mais je ne devais pas vous cacher la vérité, n’est-il pas vrai?
--Certainement, et c’eût été mal à vous de ne pas m’avertir des dangers qui me menacent. Allons à la maison.»
En disant ces mots, Alfred remettait sa casaque, jetait sa carabine et sa hache sur son épaule, et s’enfonçait dans un sentier qu’il avait tracé lui-même à travers la forêt. Il se dirigea d’un pas pensif vers sa demeure, tandis que son nouvel ami marchait derrière lui et le suivait de près.
II
SOMBRE NUAGE.
En retournant ainsi vers sa demeure, Haverland ne prononça que quelques paroles, quoique son loquace ami causât sans cesse et toujours. Le bûcheron avait le cœur trop gros pour donner la réplique à Jones et à ses inoffensives plaisanteries; de sombres et terribles soupçons s’étaient déjà dressés bien des fois devant lui, et il avait fermé les yeux pour ne pas les voir; mais, maintenant, il était impossible de s’y méprendre: ils apparaissaient à chaque pas, et ils se changeaient en une effrayante certitude.
La lutte révolutionnaire des colonies était terminée à l’époque dont nous parlons, et leur liberté était fondée sur une base solide: toutefois, la paix ne régnait pas partout. On voyait chaque jour de sombres, de cruelles et de sanglantes tragédies se passer sur les frontières, et elles devaient encore durer pendant une génération. La mère patrie, qui avait échoué dans son œuvre de despotisme et d’asservissement, excitait les Indiens et leur faisait commettre des atrocités révoltantes sur des hommes inoffensifs. Elle trouva en eux des instruments trop dociles, et elle suscita une guerre terrible qui dura fort longtemps; et, même lorsque la cause qui l’avait fait naître eut disparu, les sauvages continuèrent encore ce combat inégal. Tous ceux qui connaissent l’histoire des États-Unis doivent le savoir: la guerre, sur les frontières, a été pour ainsi dire interminable. Le courant de l’émigration, en se dirigeant vers l’Ouest, rencontra toujours ses vagues fougueuses, qu’il ne surmonta qu’après des combats et des efforts incessants. Aujourd’hui même, qu’on a presque atteint le rivage lointain du Pacifique, cette race entêtée fait encore briller de temps à autre les tristes lueurs des combats.
La modeste demeure d’Alfred Haverland s’élevait dans une charmante vallée; son bras vigoureux avait dégagé tout autour un espace libre, de sorte que sa résidence se trouvait à une certaine distance de cette forêt qui avait une immense étendue. Dans cette clairière, il restait encore quelques arbres abattus; et, à certains endroits où l’on avait ouvert ce sol vierge, on pouvait juger des richesses inépuisables qu’il renfermait dans son sein, et qui n’attendaient que la main de l’homme pour produire abondamment.
L’habitation était semblable à celles que l’on trouve généralement dans les nouveaux établissements. Un simple amas de grosses bûches, serrées les unes contre les autres, ayant une ouverture pour porte et une autre pour fenêtre, voilà tout ce qui pouvait attirer l’attention du dehors; au dedans, on trouvait deux appartements, un rez-de-chaussée et un premier. La pièce du bas servait à tous les besoins et à tous les usages, excepté à y dormir; tout naturellement c’est dans le haut que l’on reposait. En bâtissant cette hutte, Haverland avait fait peu de préparatifs de défense, car il espérait bien qu’il n’en aurait jamais besoin, et il lui semblait que l’idée du danger ne le quitterait pas un instant s’il donnait à son habitation l’air d’une forteresse. D’ailleurs, devait-il employer un temps précieux à un ouvrage qui ne lui servirait peut-être jamais à rien; dans tous les cas, il n’aurait jamais la possibilité de soutenir un siége prolongé, et une poignée d’assaillants pourraient toujours lui imposer toutes leurs conditions.
Comme le bûcheron débouchait dans la clairière, Ina, sa fille, l’aperçut et sortit de la maison en courant pour aller à sa rencontre.
«Père, je suis contente de te voir revenir sitôt; mais le dîner n’est pas prêt. Tu as peut-être cru qu’il l’était? Je disais justement à ma mère....»
Et elle s’arrêta tout à coup en voyant l’étranger.
«Non, ma fille, je ne croyais pas que l’heure du dîner fût arrivée; mais, comme un ami est venu me voir, j’ai pensé que je pourrais mieux le recevoir à la maison que dans les bois; mais où est donc ton baiser habituel, ma chère enfant?»
Le père se baissa et posa ses lèvres sur le front de sa fille; puis il la prit par la main et s’avança vers la cabane.
«C’est une vraie beauté! s’écria Seth Jones; est-elle née dans ce pays?... C’est votre fille, je suppose?
--Oui, c’est ma fille, mais elle n’est pas née dans ces contrées.»
Ce n’était pas étonnant qu’Ina Haverland reçût un pareil éloge de Seth Jones. Elle était en effet très-jolie; elle avait quinze ou seize printemps et en avait passé déjà plusieurs dans cette solitude qui était alors sa demeure. Elle était plutôt petite que grande, mais gracieuse comme une gazelle, et libre de toutes les contraintes que le monde impose ordinairement aux jeunes filles de son âge. Son costume ressemblait en partie à celui du monde civilisé. Elle portait un jupon court, de grandes guêtres magnifiquement brodées, et un large pardessus assez semblable à ceux que l’on voit aux dames de nos jours. Ses petits pieds étaient enfermés dans d’étroits mocassins admirablement travaillés et parsemés de perles et d’ornements indiens, et un collier de wampum était enroulé autour de son cou.
Elle entra la première dans la maison et fut suivie par le bûcheron et le pionnier.
Haverland présenta son nouvel ami à sa sœur et à sa femme, en leur disant qu’il était venu par le hasard dans cette direction, et qu’il resterait probablement chez eux pendant quelques jours. Mais l’œil fin de la femme eut bientôt remarqué l’expression pensive qu’avait prise la figure de son mari; elle comprit qu’il savait encore quelque chose qu’il cachait, et que ce quelque chose devait être plus sérieux et plus important que tout ce qu’il avait dit. Elle ne voulut cependant ni le questionner, ni même lui parler, car elle savait qu’il dirait tout ce qui serait nécessaire lorsqu’il en serait temps.
On engagea une conversation banale qui se prolongea jusqu’au moment où le repas fut servi par l’active femme de ménage, et tous se réunirent autour de la table, où le père commença à appeler avec ferveur la bénédiction du ciel sur le frugal repas qui fut pris en silence.
«Femme, dit Haverland, je vais sortir un instant avec mon ami, tandis que toi et Marie, vous vous occuperez ici comme vous le jugerez convenable jusqu’à mon retour; je ne reviendrai probablement qu’à la nuit; n’ayez aucune inquiétude sur mon compte....
--Je tâcherai de ne pas en avoir; mais, mon cher mari, ne t’éloignes pas trop de la maison, car d’étranges craintes m’assiégent depuis ce matin.»
La figure ordinairement sérieuse et calme de Marie trahissait alors une expression d’inquiétude qui lui était peu habituelle.
«Ne crains rien, femme, je n’irai pas loin,» répondit Haverland.
Et il sortit de la maison.
Ina venait de paraître avec un petit seau à la main, comme si son intention eût été d’aller puiser de l’eau à une source qui se trouvait à quelque distance de la maison.
«Un instant, jeune fille, dit Seth en s’avançant pour prendre le seau; c’est trop lourd, mon enfant, pour vos petites mains.
--Non, je l’ai porté bien souvent; je vous remercie; ce n’est rien pour moi, cela.
--Mais laissez-moi vous remplacer pour cette fois; je veux seulement vous montrer ma bonne volonté et mon agilité.»
Ina lui abandonna le seau en riant et le suivit de l’œil, tandis qu’il s’acheminait lentement vers l’endroit où le sentier conduisait dans la forêt.
«Est-ce bien loin d’ici? demanda-t-il en se retournant lorsqu’il fut arrivé au sentier.
--A quatre pas de vous, répondit Haverland; le sentier y conduit tout droit.»
Seth répondit quelque chose qu’on n’entendit pas, fit un mouvement de tête, et disparut dans la forêt.
Le simple fait que nous venons de raconter, quoique frivole en lui-même, est un de ces riens qui sont la cause d’événements importants, et qui semblent montrer qu’une providence pleine de sagesse les fait naître pour remplir ses desseins. Seth Jones n’avait eu d’autre but qu’un amusement de quelques minutes; et cependant, avant de revenir, il vit qu’il avait été heureusement inspiré.
Il s’avança rapidement, et, après avoir parcouru une petite distance, il atteignit la source.
En se baissant, il entendit un léger bruit dans des buissons qui se trouvaient un peu plus loin, et comme il allait plonger le seau dans le bassin, il vit se refléter sur la surface unie de l’eau un mouvement imprimé aux feuilles d’un arbrisseau.
Il était trop rusé et trop prudent pour laisser voir qu’il avait remarqué quelque chose; il remplit le seau sans trahir ni émotion ni soupçon. Toutefois, en se relevant, il jeta un regard rapide autour de lui; mais il le fit avec autant d’indifférence que possible, et alors il aperçut à vingt pas de là deux Indiens qui étaient blottis sous le feuillage! En tournant le dos pour s’en aller, il ressentit un sentiment tout particulier de malaise, car il savait que c’était la chose du monde la plus facile pour ces deux gaillards de lui envoyer une ou deux balles qui l’eussent tué sur-le-champ. Cependant, il ne hâta nullement le pas et ne manifesta aucun trouble. Lorsqu’il arriva dans la clairière, il remit l’eau à Ina en riant.
«Voyons, en route, dit Haverland en se dirigeant vers la source.
--Non, pas de ce côté, et pour une bonne raison, dit Seth en faisant avec la tête un mouvement significatif.
--Pourquoi cela?
--Je vais vous le dire.
--Eh bien! allons à la rivière?
--C’est bien, mais surtout ne nous éloignons pas trop de votre maison.»
Haverland le regarda d’un œil inquiet, et il vit que ces paroles devaient avoir une importante signification; cependant, il n’en dit rien et marcha vers la rivière.
Ce courant d’eau n’était qu’à quelques centaines de pas de la cabane, et il allait du nord au sud. A cet endroit, il était très-calme et très-peu large; cependant, un quart de lieue plus bas, il se changeait en une grande rivière assez profonde; son lit était bordé presque partout d’arbustes épais et impénétrables, que dominaient des arbres gigantesques. Ces massifs formaient les limites de la triste solitude qui couvrait alors cette partie de l’État de New-York, et dont on voit encore aujourd’hui de grandes portions.
Haverland s’avança vers un endroit où il s’était souvent arrêté pour causer avec sa femme, dans les premiers temps qu’ils s’étaient établis dans cette contrée. En y arrivant, il posa la crosse de sa carabine sur le sol, croisa ses bras sur le canon, se retourna, et regarda Seth en plein visage.
«Que vouliez-vous dire en me recommandant de ne pas trop m’éloigner de la maison?
--Une minute,» répondit Seth, qui tendait l’oreille comme pour écouter.
Haverland le regarda attentivement, et il entendit bientôt quelque chose d’inusité; on eût dit que quelqu’un ramait sur le fleuve. Le pionnier s’avança alors sur le bord de l’eau et fit signe à son compagnon d’approcher. Haverland obéit, regarda sur la rivière et vit, à quelques centaines de mètres, un canot qui, poussé par les rames de trois Indiens, descendait rapidement le courant.
«Voilà ce que je voulais dire, murmura Seth en reculant un peu.
--Les aviez-vous vus? demanda Haverland.
--Eh! oui. Ils étaient à la source; ils guettaient votre fille pour l’enlever et s’enfuir avec elle.»
III
L’ORAGE ÉCLATE.
«En êtes-vous certain? demanda Haverland avec vivacité et émotion.
--Bien certain, puisque je les ai vus.
--Comment.... quand.... et où les avez-vous vus?... Répondez vite, je vous en prie, car je sais que la vie de personnes qui me sont chères se trouve en péril....
--Je ne sais pas grand’chose, mais je sais que leur vie est en péril; lorsque j’étais à la source, j’ai aperçu cette vermine empoisonnée, et j’ai compris que ces drôles attendaient votre fille. C’était bien pour elle qu’ils étaient venus, sans quoi ils m’auraient joliment tanné la peau à coups de fusil. Je les ai vus se blottir, et j’ai comme fait si je ne soupçonnais rien. Reconnaissant alors que j’étais par ici, ils sont redescendus pour chercher du renfort, et ils reviendront cette nuit avec toute leur bande. C’est certain!
--Vous avez raison, et, au point où en sont les choses, c’est le moment d’agir.
--Oui, oui. Mais que vous proposez-vous de faire?
--Comme vous m’avez témoigné jusqu’ici le plus grand intérêt, je dois vous demander conseil.
--Ne savez-vous pas ce que vous avez à faire, mon ami?
--J’ai un plan, mais je voudrais d’abord connaître le vôtre.
--Eh bien! je puis vous le donner tout de suite; vous savez bien que vous êtes dans une contrée déserte, et que la meilleure chose que vous ayez à faire, c’est de vous en aller au plus vite. Les établissements ne sont pas à plus de vingt milles d’ici; et vous feriez bien de faire vos paquets et de partir sans perdre de temps.
--C’était aussi mon projet. Mais, un instant, nous partirons par eau; et ne vaudrait-il pas mieux attendre jusqu’à la nuit, afin que l’obscurité pût nous protéger? Nous venons de voir que la rivière cache assez d’ennemis pour déjouer nos desseins, s’ils étaient connus: nous devons donc attendre jusqu’à la nuit.
--Vous avez raison, et comme il n’y a pas de lune, nous aurons toutes les chances, d’autant plus que nous devons descendre le courant au lieu de le remonter.
--Vous le voyez, la guerre continue! Quand j’ai quitté le pays, je pensais qu’on arrangerait les choses de façon à empêcher ces infernales Peaux-Rouges de commettre leurs déprédations; mais ils ont l’air diablement braillards, et on ne doit pas se fier à ces gens faux et rusés.»