La Bretagne. Paysages et Récits.

Chapter 10

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Un autre, d'ailleurs, s'est présenté; celui-ci est un lutteur célèbre, cent bouches le nomment à la fois; il fait deux pas en avant avec lenteur et gravité, et étendant le bras: _Reste debout!_ dit-il. A ces mots, Yves Hervé, du bourg de Banalec, s'arrête: il a reconnu Postic, de Scaër; le prix sera vivement disputé. Aussitôt il quitte sa veste et son gilet, ne gardant que son bragou-bras et sa chemise de grosse toile, exactement serrée au corps, afin que son adversaire ait moins de prise. Ses parrains s'approchent et, rassemblant ses longs cheveux, les nouent par derrière avec un long ruban; Les pieds nus, il se tient immobile, allègre et agile pour le combat. Postic aussi s'est dépouillé de ses vêtements, mais ses parrains ne se sont pas présentés pour lui attacher les cheveux; il les laisse flotter librement sur son cou; le haut de la tête nue, le visage maigre et sillonné des rides que creusent de bonne heure les travaux des champs, il ressemble presque à un vieillard, mais sa taille haute et droite, ses bras robustes croisés sur sa poitrine, et le regard assuré de ses yeux enfoncés sous ses sourcils, décèlent l'homme dans la force de l'âge.

Le signal est donné: les deux adversaires font le signe de la croix, et s'approchent lentement l'un de l'autre, les yeux dans les yeux, les bras tendus, cherchant comment ils se vont saisir. Puis, d'un même mouvement, ils se joignent et enlacent leurs bras; en un moment ils sont serrés l'un contre l'autre d'une force égale; de leurs mains crispées, ils tâchent, à travers la chemise, de saisir la peau; tous deux, maîtres d'eux-mêmes, combinent à la fois leur propre effort et celui de l'adversaire; on voit les muscles saillir à leur cou et sur leurs épaules. Hervé sait quelle est la force et l'habileté de Postic, mais c'est pour lui un honneur de le combattre, il ambitionne la gloire de le vaincre, et, deux fois déjà, il a évité le choc par lequel Postic le devait renverser. Quant à Postic, la lutte lui est si familière, qu'il semble modérer sa force plutôt que la développer tout entière; à un moment même où il veille moins sur lui, un de ses pieds cède, il glisse et tombe. Un grand cri part de l'assemblée, les juges se lèvent de leur siège: mais, dans le temps même où il perdait pied, Postic a vu le danger, et, d'un mouvement agile et preste, s'est tourné de manière à tomber sur le côté. Il reste là, quelques secondes, immobile, pour qu'il soit bien prouvé qu'il n'est pas vaincu. En effet, le vaincu, c'est la loi des luttes, doit être renversé droit sur le dos, les deux épaules touchant la terre; c'est ce qu'on appelle _avoir le saut_. Les juges déclarent que le coup ne compte pas, et Postic se relève, aux applaudissements des uns, au milieu du silence des autres.

Le spectacle va avoir maintenant une autre physionomie: jusque-là, l'assemblée avait assisté, muette, aux incidents de la lutte; mais les passions sont, à cette heure, éveillées: les gens de Scaër prennent parti pour Postic, ceux de Banalec pour Hervé. Le combat est repris plus vif, plus acharné que la première fois; les deux lutteurs, animés par un intérêt plus ardent, ont à soutenir, l'un son premier succès, l'autre sa réputation. Ils ne demeurent plus dans le même lieu, ils se pressent, ils se poussent de plusieurs pas en arrière ou en avant; à chaque instant les jambes sont lancées l'une dans l'autre; les bras, enlacés autour du buste, font plier les reins; deux fois successivement ils s'enlèvent de terre, et l'on croit qu'ils vont tomber ensemble, puis ils reprennent pied et recommencent le combat. Ils ont alors, dans ces mouvements précipités, des gestes et des attitudes d'une admirable noblesse: lorsque Postic, tenant fermement le bras droit d'Hervé, et, lui serrant l'épaule gauche de son autre main, l'éloigne de lui, et, la tête baissée en avant, s'appuie sur l'une de ses jambes raidie comme un arc fortement bandé, il rappelle ces belles statues d'athlètes que nous a laissées l'antiquité, et que l'on regarde avec une sorte d'orgueil, tant elles donnent une grande idée de la beauté et de la force de l'homme.

Les spectateurs, cependant, les yeux attachés sur les combattants, suivent leurs mouvements avec une émotion passionnée: tout est oublié, excepté le spectacle qui est devant eux. Hommes et femmes se baissent, se redressent, comme si eux-mêmes prenaient part à la lutte; de la voix et du geste, ils excitent les combattants; on entend à chaque instant: _Stard! Derta! Courage! tiens bon!_ Ou bien ce sont des cris d'admiration à un coup habile: _Ce n'est pas sot!_ Quelques-uns, emportés par une ardeur dont ils n'ont pas conscience, se traînent sur leurs genoux et sur leurs mains, et suivent dans sa marche désordonnée la lutte qui, à tout moment, change de place; tous les bras sont agités, les yeux animés et brillants, tout le monde a la fièvre.

Mais, tandis que la lutte semble le plus incertaine, Postic saisit, de ses deux mains fermées comme des étaux, le corps d'Hervé, l'arrache du sol, et, d'un effort gigantesque, l'enlevant par-dessus sa tête, le lance derrière lui. Hervé tombe lourdement, le choc a été si violent qu'il demeure étendu de tout son long; le sang lui sort par le nez et la bouche. Il n'y a de doute pour personne, les deux épaules ont à la fois touché la terre. Les vieillards se lèvent: _Mad!_ disent-ils, _le coup est bon!_ D'unanimes applaudissements éclatent dans l'assemblée: Hervé s'éloigne en essuyant le sang qui coule de son visage, et Postic rentre dans le cercle, du même pas grave et lent qu'en arrivant.

L'issue du combat n'est pas toujours aussi franche et décisive: deux lutteurs se rencontrent quelquefois de force presque égale, qui combattent longtemps sans qu'il y ait un vainqueur. C'est ce qui arriva au Pardon de Rosporden, en 1859: les deux rivaux étaient, dans une nature différente, comme les types du lutteur breton; l'un, grand, élancé, blond et sans barbe, quoiqu'il eût trente ans, paraissait plus jeune que son âge; on ne l'avait vu encore qu'une ou deux fois dans les luttes, et l'on doutait d'abord qu'il pût soutenir un combat un peu prolongé. Mais, quand il eut mis bas sa veste, que ses cheveux noués par derrière et sa chemise à demi ouverte eurent laissé voir ses larges reins et ses fortes épaules que surmontait une tête petite comme celle des athlètes antiques, un murmure d'étonnement parcourut l'assemblée; il parut tout à coup un autre homme, ainsi que ce faux mendiant qui, dans Homère, se dépouille de ses haillons et s'avance d'un pas noble et majestueux, semblable à un dieu. Son nom était Trolez, c'est-à-dire _lait tourné_.

L'autre s'appelait Le Guichet; il n'avait que vingt ans, et contrairement à son compagnon, on l'eût dit plus âgé. Brun, petit, ramassé, le cou rentré dans les épaules, à chacun de ses mouvements, ses muscles solides ressortaient, pareils à des cordes, sur ses bras robustes; sa grosse tête, ses cheveux noirs, épais, à demi longs, tombant sur son front bas et presque sur ses yeux, sa poitrine velue, l'expression résolue de son visage carré, lui donnaient un aspect étrangement sauvage; on ne pouvait s'empêcher de le comparer à un taureau.

Après s'être mesurés des yeux, ils se saisirent, et alors commença une lutte, d'abord lente, mesurée, chacun calculant la force de son adversaire, puis plus pressée et plus précipitée. Trolez, de ses longs bras entourant son rival, s'efforçait de l'enlever de terre; mais, à peine celui-ci avait-il perdu pied, qu'il retombait aussi solide et affermi qu'auparavant. Le but de Le Guichet était de lancer un de ces rapides coups de pied qui font plier subitement la jambe; l'adversaire perd l'équilibre et tombe. Mais Trolez, attentif à tous ses gestes, ne se laissait pas approcher: les jambes écartées, le dos longuement tendu et appuyé sur ses reins, il demeurait comme ancré dans le sol; il n'avançait ni ne reculait, ses pieds ne bougeaient pas de la place qu'ils occupaient; aux assauts redoublés de son rival, il résistait impassible comme une muraille.

Cette immobilité obstinée excitait, au lieu de l'abattre, l'ardeur de Le Guichet. Abandonnant sa tactique première et se servant, comme d'un moyen de vaincre, de l'inégalité de sa taille, il se jetait à corps perdu sur Trolez, et, lui enfonçant sa grosse tête sous l'aisselle, ainsi qu'un coin énorme, de son cou et de ses rudes épaules il poussait en avant, semblable à un boeuf qui choque un chêne de son front, pensant le soulever et le porter de tout son poids à terre. Mais nulle secousse ne faisait dévier Trolez d'une ligne.

Longtemps et à plusieurs fois, ils se prirent et se quittèrent, rouges, la chemise en lambeaux, une sueur abondante coulant sur leurs visages et le sang sortant par leurs narines. Enfin, après des assauts coup sur coup renouvelés, tous deux s'arrêtèrent en même temps, haletants et non épuisés, mais reconnaissant l'un chez l'autre une force qu'ils se sentaient impuissants à surmonter. Les juges, qui avaient assisté avec étonnement et admiration aux péripéties du combat, ne pouvant nommer un vainqueur, voulurent cependant leur donner une marque d'estime, et leur partagèrent le prix. Trolez, que son inexpérience dans l'art de la lutte avait seule empêché de triompher, qui s'était contenté de résister, mais qui, dans sa résistance, avait montré une vigueur sans égale, reçut la plus large part; Le Guichet reçut la moindre, comme prémices des prix qu'il saurait un jour remporter. Puis, tous deux se tendirent la main, sans forfanterie et sans rancune, oubliant leur rivalité passagère, et redevenus compagnons du même village.

Telle est la générosité de la belle jeunesse: elle aime le combat pour le combat même; ses intérêts, elle n'en a souci, et, confiante en l'avenir qu'elle ne mesure pas, si elle est vaincue aujourd'hui, elle compte sur le jour de demain pour gagner les succès et la gloire. Mais, plus tard, quand il s'est épuisé en de durs efforts contre les obstacles de la vie, l'homme mûr ressent en lui les premières secousses des passions envieuses; moins fort, il s'irrite, et il hait; il n'a pas seulement des émules à vaincre, il a des ennemis à humilier, et ce sentiment de rivalité jalouse, il le décore d'un beau nom, il l'appelle le sentiment de l'_honneur_.

Ce Pardon de Rosporden, déjà remarquable par le combat incertain de Le Guichet et de Trolez, fut signalé par un événement émouvant et inattendu: Postic, le fameux lutteur qui n'était jamais sorti d'une lutte que victorieux, fut ce jour-là vaincu. Trois fois déjà dans la journée, il était entré dans la lice et avait remporté le prix. Infatigable et plein de confiance, il se présenta une quatrième fois, et tout d'un coup, sans que rien fît présumer l'affaiblissement de ses forces, et alors que les spectateurs attendaient avec assurance le moment où il renverserait son adversaire, il fut soulevé violemment et jeté à terre; il tomba en entraînant avec lui son rival. A ce coup soudain, l'assemblée demeura muette, pas un applaudissement n'éclata; on ne pouvait croire que Postic, _eût eu le saut_. Mais il ne pouvait y avoir d'incertitude; les juges proclamèrent le vainqueur. Postic alors se releva: son rival était presque inconnu comme lutteur; il lui serra fortement la main, puis, sans qu'un geste, sans que son visage et sa voix exprimassent les agitations de son coeur, mais pâle, et les bras croisés sur sa poitrine, il annonça aux juges que, jamais plus désormais, il ne paraîtrait dans les luttes.

XII

Les monuments.

=Vanneau.--Les statues.--Colonne de Louis XVI.--Du Guesclin.=

Les grands caractères appellent la lutte: la Bretagne est le pays de France le plus religieux, gardien de l'ancienne foi, représentant de l'ancienne société; c'est en Bretagne que la Révolution a triomphé avec le plus de hauteur: sur ce sol royaliste et chrétien, en face de ces croix, de ces calvaires, de ces statues de saints, de ces églises, elle a affecté de planter les monuments qui attestent sa victoire. Partout on trouve les marques de son triomphe: de quelque côté que l'on entre en Bretagne, à Saint-Florent, la colonne de Bonchamp mutilée; au Pin-en-Mauges, le monument de Cathelineau renversé; à Rennes, à Nantes, des inscriptions en l'honneur de la Révolution. A Saint-Malo, les premiers noms que l'on entend prononcer sont les noms de Lamennais et Chateaubriand, c'est-à-dire des deux plus grands révolutionnaires du XIXe siècle. Car, si Lamennais est le philosophe qui nie le principe de l'ancienne société, Chateaubriand est l'écrivain de la nouvelle; c'est lui qui a changé la vieille langue, qui a introduit une nouvelle forme; l'un est haineux et amer, comme les révoltés qui ressentent encore, tandis qu'ils détruisent, des secousses de leur conscience; l'autre est mélancolique et triste, comme un homme qui vit parmi des ruines.

A Rennes, dans la capitale de l'ancienne Bretagne, au point le plus culminant de la ville, lorsque vous montez à cette belle promenade du Thabor d'où vous dominez, étendue à vos pieds, la terre de Bretagne, la vraie Bretagne qui commence, vous rencontrez une colonne surmontée d'une statue, avec cette inscription:

=A VANNEAU, A PAPU.=

Quels sont ces noms? qu'ont-ils fait pour qu'on leur érige une colonne? L'inscription vous le dit:

MORTS POUR LA LIBERTÉ EN JUILLET 1830.

Et en effet, la statue, c'est la Liberté, tenant en main la Charte de 1830.--O pauvres héros inconnus et oubliés de ceux-là mêmes qui vous ont dressé un monument! qui songe à vous, Vanneau, et à vous, Papu? Papu surtout, qu'était-il? pourquoi la destinée de ces deux noms, Vanneau, Papu, est-elle si différente? pourquoi un seul jouit-il de quelque notoriété, et l'autre est-il si oublié? On ne sépare pas les noms d'Harmodius et d'Aristogiton. Paris a donné le nom de Vanneau à une des rues nouvelles du faubourg Saint-Germain, entre les hôtels de Castries, de La Rochefoucauld, de Damas et de Beauffremont; mais qui jamais entendit parler de Papu? Il y a un peu plus de trente ans qu'il est mort; personne ne sait qu'il a vécu.--Ils sont morts pour la liberté! Pauvres gens encore! Cette liberté, elle a duré dix-huit ans et même un peu moins. Vanneau et Papu étaient jeunes; s'ils avaient vécu quelques années de plus, ils n'auraient pas eu atteint l'âge de la maturité, qu'ils auraient vu cette même liberté de nouveau attaquée, et, cette fois, se seraient-ils fait tuer pour elle? Colonne de Vanneau et de Papu, colonne de Juillet, quels enseignements donnez-vous à nos fils, quelle pensée noble et élevée porterez-vous de nous à la postérité?

De même, à Nantes, au milieu des sévères hôtels de cette fidèle noblesse de Bretagne, dont les membres les plus illustres versèrent leur sang pour leur roi, à quelques pas des statues des grands hommes bretons qui bardent l'entrée des deux cours, sur la base même de la colonne qui supporte la statue de Louis XVI, une inscription révolutionnaire est scellée, une inscription qui glorifie la révolte d'un peuple contre son souverain, qui atteste la ruine de la vieille monarchie, et la défaite du frère même de Louis XVI par ses sujets! et cette inscription, que personne n'a osé encore enlever, elle a été appliquée là par des Anglais, par les ennemis séculaires de la Bretagne et de la France.

ICI PRÈS, A EU LIEU UNE LUTTE SANGLANTE ENTRE LES OPPRESSEURS ET LES OPPRIMÉS, LE 30 JUILLET 1830. DES LABOUREURS ET DES OUVRIERS ANGLAIS ONT FAIT POSER CETTE INSCRIPTION, EN TÉMOIGNAGE DE LEUR ADMIRATION POUR LA BRAVOURE, LA VALEUR ET L'INTRÉPIDITÉ NANTAISE.

Ce ne sont pas là les véritables monuments de la Bretagne; ces monuments, vous les trouverez à Saint-Cast, où a été élevée une colonne commémorative de la défaite des Anglais en 1758, par des paysans bretons rassemblés à la hâte, précurseurs des chouans de 93, qui n'avaient pas appris la guerre, mais à qui le sentiment national enseigna la victoire; à la Chartreuse, près d'Auray, où sont entassés les os des victimes de Quiberon; dans l'église de Brest, où Louis XVI a fait placer le coeur de du Couëdic, un de ces marins bretons qui avaient transporté jusque dans le XVIIIe siècle l'esprit de la chevalerie antique; à Rennes, devant la façade du palais du parlement de Bretagne, où sont dressées, dans une noble attitude, les statues de savants jurisconsultes, de consciencieux historiens, de graves magistrats, Gerbier, d'Argentré, Toullier; à Nantes, où, au pied, et comme les gardes du vieux château des ducs de Bretagne, se tiennent debout les plus illustres des héros de l'Armorique, du Guesclin, Clisson, Richemont, la reine Anne, grands noms bretons et aussi grands noms français; les gloires des deux peuples ici se confondent: Clisson et du Guesclin, les vainqueurs des ennemis de la France, en même temps que chevaliers bretons; Richemont, que l'histoire appelle moins le duc Arthur de Bretagne que le connétable de Richemont, et cette charmante femme, gracieux symbole de l'union des deux nations, la duchesse Anne de Bretagne, qui est aussi la reine de France.

Puis, dans presque toutes les villes, à Rennes, à Nantes, à Dinan, à Saint-Brieuc, à Saint-Malo, la statue du grand homme breton par excellence, du Guesclin. Du Guesclin! son souvenir domine toute la Bretagne; quand on en cherche la raison, ce n'est pas parce qu'il fut un vaillant chevalier; bien d'autres l'ont été; non pas même parce que, Breton, il parvint aux plus hautes dignités et fut connétable et généralissime des armées de France; ses compatriotes lui reprochaient, au contraire, de s'être fait plus Français que Breton, et il y eut un moment où il vit s'éloigner de lui la plupart des chevaliers bretons; c'est que, outre les qualités de son pays, il eut, à un éminent degré, les vertus du vrai chevalier, la loyauté inaltérable, cette loyauté à laquelle rendaient hommage les Anglais, quand ils venaient déposer les clefs de Châteauneuf-Randon sur son cercueil, obéissant au mort comme s'il eût été vivant, parce qu'ils savaient qu'il aurait agi ainsi; la libérale munificence: à plusieurs reprises il distribua tout ce qu'il possédait à ses compagnons d'armes; la persistante volonté, une finesse qui n'excluait pas la franchise, deux qualités qui s'unissent difficilement et qui appartiennent en propre au Breton; on sait comment, à Avignon, il sut obtenir du pape de l'argent et l'absolution pour les Grandes Compagnies; le désintéressement, enfin, et la grandeur d'âme: il est prisonnier du Prince Noir, on le laisse libre de fixer lui-même sa rançon: il se taxe à cent mille florins. Où trouverez-vous une pareille somme? lui dit le prince de Galles.--Les rois, les princes, le pape la payeront, et, si j'allais dans mon pays, il n'est pas une femme qui ne filât sa quenouille pour me racheter! Magnanime confiance qui demande autant qu'elle donne! En du Guesclin, les Bretons honorent non-seulement le grand homme breton, mais le type du chevalier chrétien.

Voilà les véritables monuments de la Bretagne, les monuments consacrés à ses grands princes, à ses héros, aux représentants de son histoire et de sa gloire passée. Les villes de Bretagne ne pouvaient pas ne point avoir ces statues sur leurs places; la voix des peuples commandait, pour ainsi dire, de les élever, afin qu'ils eussent sans cesse devant les yeux ces modèles de vaillance, de sagesse et d'honneur, qui ne sont d'aucun parti et que la Bretagne peut présenter à tous les pays et à tous les siècles.

Et enfin, c'est Nantes qui, seule de toutes les villes de France, a songé à élever une statue à Louis XVI, pensée bretonne à la fois et française: le dernier roi de France dans la capitale de la Bretagne, le roi pieux dans la religieuse cité; en face de la vieille cathédrale, à la limite des deux pays, entre le grand fleuve de la Loire, qui vient des campagnes de France, du coeur même de la France, et la jolie rivière d'Erdre qui descend, calme douce, de la vieille Armorique.

La France, un jour, reconnaissante et repentante, élèvera un monument à Louis XVI, le plus pur, le plus dévoué de tous ses rois, qui, au milieu d'une corruption générale, dans une cour où ses frères mêmes continuaient le doute philosophique et les débauches de Louis XV, demeura croyant et chaste; qui apporta sur le trône «les deux qualités qui font les bons rois, la crainte de Dieu et l'amour du peuple[1],» et à qui cet amour sincère révéla les besoins de la chose publique; qui restaura la marine, aida les États-Unis à s'affranchir, supprima les derniers vestiges de la féodalité, abolit la torture et donna l'édit de tolérance; qui, le premier, eut la pensée des réformes salutaires, les indiqua et les commença au prix de ses droits, de sa liberté et de son sang; à ce roi honnête homme, enfin, dont Napoléon Ier voulait réhabiliter solennellement la mémoire, que le pape Pie VI songeait à faire canoniser[2], et que les peuples appelèrent le _restaurateur de la liberté française_, avant qu'il eût mérité le titre de _roi-martyr_!

[Note 1: Mignet.]

[Note 2: Allocution du 17 juin 1793.]

XIII

Quériolet.

=Un caractère breton.=

C'est là, c'est en Bretagne, que l'on rencontre des hommes fortement caractérisés, race dure comme le sol, solide comme le granit; il semble qu'aux vents de la mer qui battent leurs côtes, ils se soient raidis. On dit proverbialement une _tête bretonne_, c'est-à-dire une tête qui veut, qui persiste et va jusqu'au bout. Nulle province n'a donné à la France plus de génies indociles. La Bretagne a commencé par Abélard, au XIe siècle, elle a fini dans le nôtre par Broussais et Lamennais, et par Chateaubriand, libéral à la manière des vieux Bretons, et au fond, ennemi du pouvoir. Toujours le parlement de Bretagne fut difficile à mater; il résistait encore quand les autres avaient depuis longtemps cédé. Les émeutes de Rennes et des autres villes de Bretagne, sous Louis XIV et Louis XV, étaient excitées ou soutenues par le parlement. Du Guesclin,--il n'y a pas de plus mauvais garnement sur la terre, disait sa mère,--est un des types de ces âpres Bretons, et aussi ce du Couëdic qui, avant d'attaquer un vaisseau anglais (combat de _la Surveillante_ contre _le Québec_, le 7 octobre 1779, près des îles d'Ouessant), fait mettre son équipage à genoux et réciter le _De profundis_, et après: _Maintenant vous pouvez mourir!_ et il se promène sur le pont, frappant du pied, dit un contemporain, comme une baleine qui frappe la mer de sa queue. Le combat fut terrible, le vaisseau anglais sauta, et la frégate de du Couëdic rentra à Brest, presque en ruines. D'autres, moins célèbres, ont une vigueur, une raideur de caractère, et de principes qui, dans l'antiquité, en eût fait des stoïciens, et, au XVIIe siècle, des jansénistes, E. Souvestre, Alex. Duval, Duclos: le premier, philosophe pratique, le second, ardent en ses haines, le troisième, d'une franchise abrupte. Je veux raconter ici quelques traits d'un homme presque inconnu, le Gouvello de Quériolet, qui donneront une idée de ces natures à part, tout d'une pièce, pour qui il n'est pas de demi-mesures, également extrêmes dans le bien comme dans le mal.

Sa vie a deux parts: le brigand et le saint. Il était né, en 1602, à Auray, d'une riche et puissante famille; son enfance annonça bien sa jeunesse. Nul enfant n'eut de plus mauvais instincts et un plus méchant naturel. Il ne respecte ni Dieu, ni ses parents, ni ses maîtres; malgré de grandes facultés, on n'en peut rien tirer: ses camarades mêmes, il les injurie et les bat, il rappelle du Guesclin qui désolait son père et sa mère, mais avec cette différence qu'il ne se trouve pas une seule bonne religieuse qui porte un heureux horoscope sur un tel garnement.