Part 10
3º Déclaration du nom de l'éditeur par l'imprimeur faisant le dépôt;
4º Obligation pour l'éditeur de fournir un exemplaire de la condition des meilleures qui sont dans le commerce.
[46] Le projet de cette commission a été rédigé par une sous-commission composée de MM. Heumann, conseiller d'Etat, Naudet, administrateur général de la Bibliothèque et Taschereau, député.
CONSULAT ET EMPIRE.
Sous le Consulat et l'Empire, le mouvement des acquisitions se ralentit, mais les envois de l'étranger continuèrent plus importants et plus nombreux encore que pendant la Révolution. Dans cette période, la Bibliothèque vit arriver dans ses collections les monuments les plus rares et les plus précieux des Bibliothèques de Milan, Mantoue, Modène, Venise, Vérone, Bologne, Gênes, Rome, Turin, Vienne, Berlin, Munich, Wolfenbüttel, jusqu'au jour où la fortune ayant changé, il fallut faire les restitutions et rendre à la force ce qu'on avait pris par la force.
Les objets que la Bibliothèque reçut de l'étranger à cette époque ne furent pas tous cependant le fruit de nos victoires. En 1801, Dom Jean-Baptiste Maugerard, ancien bénédictin, reçut du ministre de l'Intérieur la mission de rechercher dans les provinces rhénanes, les livres et manuscrits qui pouvaient intéresser nos collections. On lui accorda pour cet objet une indemnité de 6000 francs. La mission de Dom Maugerard et de son adjoint Ortolani dura jusqu'en 1806 et fut marquée par de fréquents envois de manuscrits et de livres rares imprimés.
Le 13 floréal an XI, la Bibliothèque reçoit par ses soins trois caisses de volumes imprimés et manuscrits recueillis à Trèves, le 26 floréal une autre caisse de même provenance contenant des manuscrits. A Coblentz, il fait choix de manuscrits, d'imprimés et de médailles. Une lettre écrite de Cologne le 9 thermidor de la même année annonce qu'il a trouvé à Crevelt, à Gueldre, à Clèves, des éditions rares de Cologne d'Ulric Zell, jusqu'alors inconnues. Le 11 brumaire an XII arrivent de Metz 2 caisses renfermant 223 volumes dont 15 manuscrits. Le 13 brumaire, il écrit d'Aix-la-Chapelle pour prévenir le conservatoire du départ de caisses contenant des manuscrits et des incunables. La même année, il est à Bonn, à Coblentz, où il rédige un catalogue des articles qui lui paraissent utiles à la Bibliothèque. Le 12 pluviôse, il expédie 3 volumes manuscrits et le célèbre exemplaire de la Bible de Pfister imprimée vers 1461 en 2 volumes in-folio, le tout acheté et payé par lui 1544 francs. La possession que le département des Imprimés doit à Maugerard de ce rare monument typographique suffirait pour immortaliser son nom dans nos annales. Le 18 thermidor an XII, le conservatoire enregistre un nouvel envoi de deux grandes caisses contenant tout ce qu'il avait pu trouver d'intéressant dans les départements de la Roër et de Rhin et Moselle.
De retour en France, Dom Maugerard fut chargé par décision ministérielle du 24 thermidor an XIII, de faire des recherches analogues dans les bibliothèques publiques. Mais cette partie de sa mission ne dura pas longtemps; le 8 janvier 1806, il informait le conservatoire de la cessation de ses fonctions «en qualité de commissaire pour la recherche des objets de science et d'art dans les départements réunis.» En résumé, la mission de Maugerard profita principalement au département des Imprimés, elle fournit à la série des incunables de précieuses additions qui ont fait placer son nom à côté des plus illustres bienfaiteurs de ce département[47].
[47] Le nom de Dom Maugerard a été inscrit dans la nouvelle galerie de la Réserve, en compagnie des Huet, des Falconet, des de Thou, des frères Dupuy, de François Ier.
L'année même où finirent les recherches de Maugerard, la Bibliothèque acheta, au prix de 9000 francs, la collection de lois imprimées et manuscrites depuis 1200 jusqu'à 1789, formée par le libraire Rondonneau. Ces documents furent déposés au département des Imprimés où furent versés également les livres du Tribunat. C'est encore le seul département des Imprimés que Napoléon avait en vue lorsqu'en 1805 il fit porter au budget de la Bibliothèque un crédit extraordinaire de 130,000 francs, premier à-compte d'une somme de 1,000,000 qui devait être entièrement employée à «l'achat des bons ouvrages publiés en France depuis 1785.» Puis cette augmentation ne paraissant pas suffisante pour combler les lacunes du département des Imprimés, il reprit le système de la Convention qui consistait à prélever dans les bibliothèques de France les articles qui manquaient à la Bibliothèque nationale. Il fit connaître sa volonté à ce sujet dans la note suivante qu'il dicta à M. de Champagny, ministre de l'Intérieur, le 17 pluviôse an XII:
«Beaucoup d'ouvrages anciens et modernes manquent à la Bibliothèque impériale tandis qu'ils se trouvent dans les autres bibliothèques de Paris ou des départements. Il faudrait en faire dresser l'état et les faire prendre dans ces établissements auxquels on donnerait en échange des ouvrages qu'ils n'ont pas et dont la Bibliothèque a des doubles. Il doit résulter de cette opération, si elle est bien faite, que lorsqu'on ne trouvera pas un livre à la Bibliothèque, il sera certain que cet ouvrage n'existe pas en France.
«Le déplacement des objets attirés des autres bibliothèques par l'exécution de cette mesure, ainsi que celui des livres à donner en échange n'aura lieu que lors de l'établissement définitif de la Bibliothèque au Louvre.»
Ce projet de la _Bibliothèque universelle_, comme on l'a appelé, plus séduisant dans la forme que réalisable dans la pratique, ne fut pas exécuté. D'un côté l'insuffisance des fonds accordés à la Bibliothèque, l'augmentation prodigieuse du nombre des ouvrages entrés depuis une cinquantaine d'années ne permettaient guère de reprendre l'impression du catalogue, et d'un autre côté, il ne fallait pas compter sur un grand empressement de la part des bibliothèques à répondre à un appel qui tendait à les amoindrir.
A la même époque la question du déplacement de la Bibliothèque était à l'ordre du jour; il s'agissait de la transférer au Louvre. Dès 1801, le ministre de l'Intérieur, Chaptal, exposait dans un rapport les raisons d'intérêt supérieur qui selon lui devaient faire adopter ce projet: «L'espace manque au développement de tant de richesses[48]... Le peu de solidité de l'édifice nécessite des réparations ruineuses et sans cesse renaissantes, placé au milieu de théâtres nombreux[49], entouré et presque confondu dans des maisons habitées, la sûreté du riche dépôt qu'il renferme est menacée à chaque instant. La translation de la Bibliothèque nationale au Louvre présente tous les avantages qu'on peut désirer: 1º elle assure la conservation de ce précieux dépôt; 2º elle réunit dans le même lieu la plus riche bibliothèque du monde à la plus belle collection de peinture et de sculpture qu'on connaisse: par elle, les chefs-d'œuvre de Phidias, de Raphaël et de Racine n'auront plus qu'un même temple; 3º elle établit dans le centre de ces monuments éternels du génie le corps littéraire, l'Institut qui en est le conservateur né; 4º elle termine enfin le beau palais du Louvre et donne pour asile aux chefs-d'œuvre de l'esprit humain le chef-d'œuvre de l'architecture. Sans doute il en coûtera des sommes considérables pour opérer cette translation; mais la vente des bâtiments qu'occupe en ce moment la Bibliothèque fournit en partie à la dépense; d'ailleurs la nécessité de cette translation est tellement sentie, si vivement sollicitée que la différer et exposer par le retard la Bibliothèque nationale à périr serait un crime de vandalisme dont aucun motif d'économie ne pourrait absoudre.»
[48] Malgré l'accroissement des collections, l'état des bâtiments n'avait pas changé depuis 1724. On avait même installé dans la partie orientale de l'ancien palais Mazarin un service tout-à-fait étranger à la Bibliothèque, celui de la trésorerie qui y resta jusqu'en 1833. Des artistes, comme Houdon, le sculpteur, Saint-Aubin, le graveur, y avaient leurs ateliers. Le conservatoire ne put obtenir le déplacement du Trésor public, et Saint-Aubin, moins opiniâtre que Houdon, fut le seul à partir. Les démêlés de ce dernier avec le conservatoire, à ce sujet, sont assez piquants. Le conservatoire eut beau lui signifier son congé à diverses reprises, le citer devant le juge de paix comme un locataire récalcitrant, ce fut la Bibliothèque qui céda; l'artiste occupait encore son atelier en 1816, puisqu'à cette époque le sculpteur Millehomme en demandait la concession qui d'ailleurs lui fut refusée. Peut-être Houdon avait-il gagné le conservatoire en laissant placer dans nos salles le plâtre original de sa célèbre statue de Voltaire, qui fut donné à la Bibliothèque par Madame Duvivier en 1810, et qui y est encore conservé.--La statue de Cicéron, de Houdon, qu'on voit également dans nos galeries, a été achetée par la Bibliothèque en 1836 et payée 150 francs.
[49] A cette époque l'Opéra était situé place Louvois.
Sur les ordres de l'empereur, le ministre de l'Intérieur Crétet prescrivit le 7 septembre 1807 un recensement général des collections et une évaluation de l'espace à ménager pour l'avenir. Le dénombrement des collections fait à cette époque, donna les chiffres suivants:
252,000 volumes imprimés. (Dans ce nombre on avait compté pour un volume seulement des recueils renfermant 20, 30, 40 et quelquefois 50 pièces). 83,000 volumes manuscrits. 85,000 monnaies, médailles, jetons, etc., etc. 1,250 pièces gravées. 4,600 bronzes, antiques, etc., etc. 4,626 volumes contenant environ 1,500,000 estampes.
La mise à exécution des projets de l'empereur, au sujet du déplacement de la Bibliothèque, se borna à cette opération. Des réformes qu'il avait en vue, il ne vit s'accomplir, et encore temporairement, que celles qui concernaient l'organisation administrative de la Bibliothèque. Le Consulat, qui ramenait partout le pouvoir à la centralisation, établit dans la Bibliothèque l'unité administrative et la responsabilité d'un seul. L'arrêté de Lucien Bonaparte, ministre de l'Intérieur, en date du 28 vendémiaire, an IX, créait une place d'administrateur et nommait:
Capperonnier, administrateur, Van Praet, conservateur des Imprimés, Langlès, La Porte du Theil, Legrand d'Aussy, conservateurs des Manuscrits, Millin, Gosselin[50], conservateurs des Médailles, Joly, conservateur des Estampes.
[50] Gosselin avait succédé à Barthélemy de Courçay, mort le 9 brumaire an VIII.
Les conservateurs formaient sous la présidence de l'administrateur un conseil purement consultatif. Les principes contenus dans cet arrêté ont été reproduits dans le décret organique de 1858, qui régit aujourd'hui la Bibliothèque nationale.
La mort de Legrand d'Aussy, arrivée le 15 frimaire an IX, appela aux fonctions de conservateur des manuscrits en langue moderne, Dacier, membre de l'Institut, et le 4 janvier 1806, Dacier fut nommé administrateur de la Bibliothèque. C'est lui qui en cette qualité eut, en 1814 et en 1815, le triste devoir d'exécuter les ordres de restitution des alliés, commandant en maîtres dans Paris.
La Prusse fut la première à réclamer en 1814; elle demanda la restitution de la collection de médailles romaines et des pièces dites _bractéates_ qui avaient été rapportées de Berlin en 1806. Le 1er octobre les commissaires prussiens, Bussler, conseiller aulique, et Henry, bibliothécaire du roi de Prusse, signèrent un reçu de 8,465 pièces. Le 29 décembre, la Bibliothèque rendit les quelques volumes enlevés à Potsdam parmi lesquels se trouvaient les tomes II et III des œuvres de Voltaire annotés de sa main. Le commissaire de l'Autriche, le baron Ottenfels se fit également restituer les volumes manuscrits rapportés de Vienne en 1809.
Le 2 septembre 1815, les manuscrits de Wollfenbüttel furent remis au grand chambellan du duc de Brunswick, et le 6 du même mois on livra aux commissaires prussiens les diplômes, bulles, etc., venus d'Aix-la-Chapelle et de diverses villes de la Belgique. Le 9 septembre, la Bavière reprit les imprimés, manuscrits et estampes enlevés aux bibliothèques de Munich, de Nuremberg, etc.
Ensuite ce fut le tour de l'Italie. Le 27 septembre, le général prussien de Müffling, gouverneur de Paris, demanda, au nom de l'empereur d'Autriche, le manuscrit de Virgile qui avait appartenu à la Bibliothèque Laurentienne à Florence. «Vous m'obligerez, écrivait-il à M. Dacier, en me dispensant de prendre des mesures ultérieures.» Dacier crut devoir en référer au ministre de l'Intérieur. «Vous ne devez céder qu'à la force, répondit M. de Barante, ou du moins à une démonstration suffisante qu'elle sera employée.»
Le 5 octobre 1815, le baron Ottenfels, commissaire de l'Autriche, se présenta à la Bibliothèque accompagné du capitaine Meyern, porteur des ordres du général de Müffling et suivi d'un fort détachement de troupes. Le conservatoire remit entre leurs mains deux cent deux manuscrits des bibliothèques de Saint-Marc à Venise, de Mantoue, de Milan, qui reprirent le chemin de l'Italie, avec les livres et les manuscrits de Turin et de Rome réclamés par Mgr Marini, commissaire du Saint-Siége.
Quelques jours plus tard, le 20 octobre, on fut obligé de rendre au baron Fagel, ambassadeur du roi des Pays-Bas, les manuscrits rapportés de La Haye.
Cependant la Prusse n'était pas satisfaite. Dans un long mémoire remis le 8 octobre au Ministre de l'Intérieur, le baron Alkensten, ministre d'Etat à Berlin, déclarait que le gouvernement prussien n'ayant pas obtenu la restitution de tous les objets emportés par les autorités françaises et déposés soit dans nos bibliothèques, soit dans nos musées, il se voyait forcé de réclamer une compensation en objets de même nature. Dans ce système il ne s'agissait rien moins que d'enlever à la Bibliothèque des centaines de médailles, d'estampes, de livres imprimés, surtout et plus particulièrement des manuscrits précieux relatifs à l'ancienne poésie allemande, à l'histoire d'Allemagne, au droit romain, à la théologie, tous objets qui n'avaient jamais appartenu à l'étranger.
C'était un véritable démembrement des collections du département des manuscrits. Ces prétentions émurent vivement le conservatoire et son digne président M. Dacier. Il était en effet au moins étrange d'obliger la Bibliothèque à un dédommagement pour des objets dont le sort était inconnu, qui avaient pu être perdus ou détruits dans les hasards de la guerre, ou encore transportés d'un établissement dans un autre dépôt appartenant en 1815 aux puissances alliées, comme les 35 caisses de livres provenant de pays conquis qui avaient été expédiées, avant 1796, à Bruxelles et à Bruges. Dacier fit valoir ces raisons avec force dans un rapport au ministre de l'Intérieur qu'il terminait par ces nobles paroles:
«Dans le cas où la Bibliothèque aurait le malheur d'être obligée de souffrir cette spoliation, je supplie Votre Excellence de charger un autre des conservateurs d'en être l'instrument et d'avoir l'extrême bonté d'épargner à ma vieillesse la douleur d'y prendre part. Je ne me sens ni la force, ni le courage nécessaire pour être le témoin d'une opération aussi désastreuse qu'humiliante et irréparable.»
Fort heureusement le Ministre ne fut pas obligé de recourir à cette mesure extrême, l'affaire n'eut pas de suite. Dans deux lettres du 26 et du 30 octobre 1815, le baron de Müffling et le baron Ottenfels annonçaient la fin de leur mission. Cette époque pénible des restitutions était passée, mais la Bibliothèque en avait retiré cet enseignement, que pour l'établissement scientifique qui les a reçus, la présence des trophées peut à un moment donné être plus funeste qu'utile.
PÉRIODE CONTEMPORAINE.
Dès les premières années de la Restauration, la Bibliothèque trouva auprès du gouvernement, bien que les temps fussent difficiles, un appui pour des acquisitions extraordinaires. En 1817, on annonçait la vente de la bibliothèque Mac-Carthy. «Cette fameuse bibliothèque, écrivait Van Praet, fruit de 40 ans de recherches, de soins et de dépenses, consiste principalement en monuments typographiques uniques dont la plupart remontent à l'origine de l'imprimerie et en livres imprimés sur vélin, ornés des plus curieuses miniatures et d'autant plus précieux que plusieurs ont été faits pour nos rois et leur ont appartenu.» Au nombre de ces monuments se trouvait le Psautier de Mayence, de 1457, le premier livre imprimé avec date. Le budget de la Bibliothèque était bien modique pour participer à une vente aussi considérable. Le conservatoire fit appel à la sollicitude de Louis XVIII; le roi donna 20,000 fr. sur sa cassette, le ministre une somme égale sur les fonds de son département. 39,255 francs furent employés à l'acquisition des plus remarquables volumes qui manquaient à la Bibliothèque; le Psautier qu'elle poursuivait lui fut adjugé.
Le Cabinet de médailles celtibériennes de Florès, la première collection d'antiquités égyptiennes rapportées par M. Cailliaud furent l'objet d'un nouveau supplément de fonds. Grâce à la sollicitude du duc Decazes qui accorda à la Bibliothèque, en sus des crédits ordinaires, une somme de 24,000 fr., le département des médailles s'enrichit d'environ 2,500 pièces puniques, celtibériennes, phéniciennes, etc., ainsi que d'une suite importante de monuments d'Egypte. En 1821, le comte Siméon, ministre de l'Intérieur, autorisa l'acquisition de la collection qu'un agent français dans le Levant, M. Cousinéry, avait mis 30 ans à former. Les 5,350 pièces dont elle se composait vinrent compléter les séries des villes grecques ou de l'Asie-Mineure conservées dans les médailliers de l'Etat. Sur les 60,000 fr. qu'elle coûta, 34,000 fr. furent payés par le Ministère.
Le ministère du comte de Corbières ne fut pas moins bienveillant. Il accorda 150,000 fr. de crédits supplémentaires pour l'acquisition du Zodiaque de Dendérah, de la 2e collection Cailliaud, des livres et manuscrits orientaux de Langlès, des estampes des collections Denon et Desenne, des médailles grecques de Caldavène et du cabinet Allier de Hauteroche.
En résumé, la Bibliothèque, dans une période de 14 ans, reçut tant du gouvernement de Louis XVIII que de celui de Charles X des allocations extraordinaires dont le total ne s'élève pas à moins de 295,000 francs. L'insuffisance du budget normal de la Bibliothèque devint encore plus évidente dans les années qui suivirent. En 1839, la Chambre des Députés, sur la demande du gouvernement, alloua un crédit extraordinaire de 1,200,000 francs qui porta le budget annuel à 170,000 francs. A l'aide de cette augmentation, M. Naudet, nommé directeur en 1840, en remplacement de M. Letronne, put pousser activement les travaux de catalogue et de reliure. Son administration fut marquée par d'importantes acquisitions, notamment par celles de la collection de médailles françaises cédée par M. Jean Rousseau au prix de 103,000 francs (1848), de la savante collection de manuscrits et de livres que feu M. Eugène Burnouf avait formée sur l'Inde (1854), des 67,000 portraits de la collection de Bure (1855), dont l'entrée au département des Estampes ne suivit que de quelques années la donation du docteur Jecker (1851).
En même temps, l'administration supérieure introduisit dans la Bibliothèque des réformes qui devaient aboutir aux grands changements de 1858. Cette réorganisation, demandée depuis longtemps, fut l'œuvre d'une commission présidée par M. Mérimée. Elle permit à l'administration de M. Taschereau, administrateur adjoint depuis 1852 et administrateur général en 1858, de faire entrer la Bibliothèque dans une nouvelle voie de prospérité.
Le moment n'est pas venu de retracer l'histoire de cette période contemporaine. Qu'il nous suffise de rappeler les donations de premier ordre faites par M. Hennin au Cabinet des Estampes, par M. le duc de Luynes, par M. le vicomte de Janzé au Cabinet des Médailles, les acquisitions extraordinaires, avec le secours du Ministère, des estampes composant la collection Devéria (1858), des 100,000 volumes sur la Révolution française réunis par M. Labédoyère (1863), de la suite de manuscrits rapportés de l'Inde par M. Grimblot (1866), de la collection formée par Beuchot sur Voltaire, de celle du docteur Payen sur Montaigne (1870); et les acquisitions faites dans les mêmes conditions aux ventes Solar, Yemeniz et Pichon, l'acquisition de quatre médaillons d'or antiques parmi lesquels se trouvait la célèbre médaille d'Eucratide. En 13 ans, le crédit de la Bibliothèque reçut un supplément total de 301,000 francs.
Les importants résultats de l'administration de M. Taschereau ont été éloquemment résumés dans les termes suivants par son digne successeur, le jour où M. Léopold Delisle fut appelé à la direction de la Bibliothèque:
«Avec M. Taschereau, nous perdons un administrateur dont la bienveillance égalait la fermeté et dont les actes tiendront une grande place dans les annales de notre chère Bibliothèque. C'est lui qui a fait prévaloir les salutaires principes consacrés par le décret de 1858, lui qui a provoqué les réformes les plus sages et les plus libérales, telles que la prolongation des séances de chaque jour, la suppression des vacances, l'organisation de la salle réservée et de la salle publique du département des Imprimés. C'est lui qui a fait améliorer la condition des fonctionnaires de tout rang, lui qui a maintenu la discipline, entretenu l'émulation, dirigé les travaux de classement et de catalogue dont le temps démontrera de plus en plus l'utilité et l'importance.
«Vous savez avec quelle ardeur il a dans toutes circonstances défendu les intérêts de la Bibliothèque, soit pour faire triompher devant les tribunaux des droits imprescriptibles, soit pour défendre l'intégrité de nos départements menacés par des adversaires puissants, soit enfin pour obtenir des crédits extraordinaires sans lesquels on aurait vu se disperser ou passer à l'étranger des collections dont la France n'aurait pu être dépouillée sans amoindrissement de son domaine historique, littéraire et artistique.
«Nous tous, Messieurs, qui avons été témoins de ces efforts incessamment répétés, nous qui en avons recueilli les fruits dans chacun de nos départements, nous garderons un souvenir reconnaissant de l'administration de M. Taschereau, et nous nous honorerons toujours d'avoir été associés aux travaux qu'il avait entrepris et dont il a poursuivi l'achèvement avec tant de persistance.»
Les années à venir confirmeront ce sincère témoignage rendu à l'homme qui, pendant 22 ans, n'a cessé d'être animé d'un zèle ardent pour la Bibliothèque et qui l'a maintenue avec éclat au rang qu'elle occupe depuis longtemps dans le monde savant.
BUDGET, CATALOGUES, STATISTIQUE DES COLLECTIONS.
L'histoire de la Bibliothèque nationale présente une particularité frappante, c'est la suite non interrompue des efforts de tous les gouvernements qui se sont succédé en France pour enrichir les collections de ce grand établissement.
A la fin de l'ancien régime, le budget de la Bibliothèque s'élevait, année moyenne, à 83,000 livres, non compris les crédits extraordinaires qui quelquefois firent monter, pour un exercice seulement, le total des dépenses à 169,000 livres. Cette somme, considérable pour l'époque, fut réduite par l'assemblée de 1790, mais en 1795 la Convention la porta à 192,000 livres.
De nouveau diminué sous l'Empire, le budget de la Bibliothèque s'accrut, pendant la Restauration, d'allocations supplémentaires, accordées en vue d'acquisitions extraordinaires. Sous le règne de Louis-Philippe, depuis 1835 jusqu'en 1848, la Bibliothèque, dotée d'un crédit extraordinaire de 1,344,000 francs qui fut voté en 1837, put consacrer aux acquisitions et aux reliures une somme annuelle de 174,000 francs.